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Congrès national de Belgique
Séance du mercredi 2 février 1831

(E. HUYTTENS, Discussions du Congrès national de Belgique, Bruxelles, Société typographique belge, Adolphe Wahlen et Cie, 1844, tome 2)

(page 389) (Présidence de M. le baron Surlet de Chokier)

La séance est ouverte à onze heures. (P. V.)

Lecture du procès-verbal

M. Henri de Brouckere, secrétaire, donne lecture du procès-verbal ; il est adopté. (P. V.)

Pièces adressées au Congrès

M. Liedts, secrétaire, présente l'analyse des pétitions suivantes :

Cinq habitants de Bruxelles proposent le duc de Reichstadt pour chef de la Belgique.


Dix-sept habitants de Marelles réclament contre les élections pour la recomposition de leur administration locale.


Cinquante-neuf habitants de Bruxelles proposent pour chef de la Belgique le duc Auguste de Beauharnais.


(page 390) Même demande faite par neuf habitants d'Anvers.


Même demande faite par quarante et un signataires d'une pétition ne portant aucune indication de lieu.


Une centaine d'habitants de Meerssen, près Maestricht, témoignent leur crainte que leur commune ne retombe sous le joug hollandais.


Quarante habitants de la commune de Seneffe déclarent qu'ils protestent formellement, avec le congrès, contre toute intervention étrangère. (J. F., 4 fév., et P. V.)


- Les pétitions relatives au choix du chef de l'État seront déposées au bureau des renseignements, les autres sont renvoyées à la commission des pétitions. (P. V.)


Proposition ayant pour objet la nomination immédiate du chef de l'Etat

Proposition ayant pour objet d'appeler le duc Auguste de Leuchtenberg au trône de Belgique

Proposition ayant pour objet d’appeler le duc de Nemours au trône de la Belgique

Discussion générale

M. le président – Je vois avec peine que les bancs sont dégarnis, et qu'on n'a pas répondu à l'appel que j'avais fait pour que l'on mît plus d'exactitude à se rendre aux séances. Cependant les membres qui sont venus de bonne heure ne peuvent pas être punis de l'absence et du retard des autres ; c'est pour cela que j'ai cru devoir ouvrir la séance, quoique nous soyons en petit nombre. (U. B., 4 fév.)

L'ordre du jour est la suite de la discussion sur la question du choix du chef de l'État. (C., 4 fév.)

M. Deleeuw a la parole. Il est absent. (J. F., 4 fév.)

M. le président – La parole est à M. Alexandre Rodenbach. (U. B., 4 fév.)

M. Alexandre Rodenbach – A cause de ma cécité complète, je demande que l’assemblée veuille bien permettre qu'un de messieurs les secrétaires donne lecture de mon discours. (U. B., 4 fév.)

M. le président – Celui de messieurs les secrétaires qui doit lire votre discours n'est pas encore arrivé. (U. B., 4 fév.)

M. de Rouillé – Après les développements que vous avez entendus depuis plusieurs jours, sur la grave question qui nous occupe, je me bornerai à motiver mon vote en peu de mots.

J'aurais désiré trouver une combinaison qui, en satisfaisant aux intérêts de la Belgique, fût agréable aux grandes puissances, et particulièrement à la France, cette France de laquelle nous conservons tant de souvenirs glorieux !

J'ai cherché vainement à m'éclairer sur ces points par les communications diplomatiques qui nous ont été faites, car si je devais m'en rapporter entièrement à ces notes pour fixer mon choix, je pourrais dire comme jadis un Romain célèbre : « Je vois bien qui je dois fuir, mais je ne sais à qui m'attacher ! »

Cependant j'ai suivi attentivement la discussion, et en y réfléchissant je ne puis partager l'opinion peu consolante de notre honorable collègue M. Blargnies, qui nous a dit que la guerre est une nécessité de l'époque. Mais je la crois inévitable, cette guerre, en élisant le duc de Nemours sous une régence, et l'anarchie peut-être en France et en Belgique.

En effet, les puissances ne verront dans cette élection autre chose qu'une réunion à la France plus ou moins bien déguisée. Et croyez-vous, messieurs, qu'elles puissent avoir une grande confiance en cette barrière de délicatesse que, selon un préopinant, M. Nothomb, nous aurions alors élevée entre la France et nous ? Avec le duc de Leuchtenberg au contraire, la France, ainsi que l'ont fort bien démontré plusieurs orateurs, n'a pas de bonnes raisons de nous faire la guerre et nous pouvons espérer qu'elle nous traitera comme des voisins amis et non hostiles, tandis que les autres puissances doivent nécessairement préférer ce choix et s'empresser de le reconnaître.

Enfin, j'ai observé que les adversaires de l'élection du duc de Leuchtenberg ont fait ressortir avec talent les fâcheux résultats qu'elle peut entraîner, mais ils ne m'ont nullement l'assuré sur ceux beaucoup plus à craindre qu'ont signalés d'autres orateurs, dans la supposition de l'élection du duc de Nemours.

Je pense donc, messieurs, que le bien général du pays est ici d'accord avec le vœu d'une grande partie de ses habitants, et, à moins que de nouvelles raisons déterminantes ne viennent me faire changer de résolution, je voterai pour que le trône de la Belgique soit offert au duc de Leuchtenberg. (J. B., 4 fév.)

M. le président appelle successivement MM. Charles Rogier, Forgeur, Van de Weyer ; ces honorables membres n'étant pas encore arrivés, il donne la parole à M. Frison. (U. B., 4 fév.)

M. Frison y renonce parce qu'il pense qu'il n'y a plus rien à dire de neuf sur la question. Il votera pour le duc de Nemours. (C., 4 fév.)

- M. Watlet, appelé à la tribune, n'est pas présent à la séance. (J. F., 4 fév.)

M. Davignon – Messieurs, d'après les développements donnés par les honorables orateurs qui m'ont précédé, il reste bien peu de chose (page 391) à dire sur la grave question qui nous occupe. Je ne me présente à cette tribune que pour vous exposer le plus brièvement possible les motifs de mon vote dans une circonstance aussi solennelle.

J'ai eu l'honneur de vous le dire, messieurs, dans une séance qui se rapportait au même sujet, je pourrai donner mon suffrage à un prince qui aura l'aveu de la France, qui nous offrira les chances certaines d'une alliance intime, indispensable pour notre existence politique et commerciale.

Dans la seule combinaison contraire qui est présentée avec l'adhésion d'une partie de cette assemblée, je ne trouve, après une profonde et sincère méditation, aucun élément capable d'ébranler mes premières dispositions, et de me donner cette conviction intime, nécessaire pour participer à un acte de la plus majestueuse importance, comme celui auquel nous allons procéder.

En effet, par l'élection du candidat proposé, il n'est question de rien moins que de nous mettre en opposition directe, je dirai presque permanente avec la France.

Mais, messieurs, rappelons-nous ce qui s'est passé : ne serait-ce pas se montrer ingrats et compromettre une indépendance, encore problématique, que nous ne devons qu'à la contenance ferme et noble de cette puissance, et qui n'existera que par la conséquence des principes qu'un gouvernement juste et bienveillant envers les faibles a eu le courage de proclamer, et que, dans sa générosité, il saura maintenir ?

Je puiserai particulièrement les motifs de mon opinion dans des raisons, que le plus ordinairement on ne fait qu'effleurer, tant on voudrait les faire considérer comme très secondaires ; et cependant, messieurs, dans les temps où nous vivons, on doit reconnaître comme un des principes vitaux la réalité des intérêts du pays ; elle doit l'emporter sur des arguments qui n'ont pour frêle base qu'une vanité d'amour-propre. Il faut au commerce de la Belgique, la libre navigation de l'Escaut ; mais si, comme tout le fait croire, elle nous est refusée par une concurrence jalouse, par un pouvoir que nous avons bravé et irrité, aurons-nous, étant seuls, les moyens de la conquérir ? Si elle nous est concédée momentanément, où trouverons-nous la force de la maintenir ?

Le Luxembourg aura vainement proclamé son émancipation, si énergiquement contestée, si elle n'est mise à l'abri des atteintes de la force, par un pouvoir capable de faire respecter les droits des peuples.

On nous a dit, messieurs, on nous a intimé de quelle manière on entendait régler la dette. Sa liquidation est de rigoureuse nécessité. Si nous sommes seuls pour l'opérer, ne courons-nous pas le risque de nous voir imposer de nouveau une masse de charges, dont le fardeau redevenant, comme jadis, insupportable, serait un sujet réel de mécontentement, d'autant plus grave et plus durable que, dans la position où on voudrait nous placer, il serait difficile de trouver les moyens de les compenser par d'autres avantages. Un prince qui, loin d'avoir l'appui de la France, lui donnerait des motifs, je ne dirai pas de se montrer hostile, mais seulement de nous abandonner à nous-mêmes, quels que soient d'ailleurs son mérite et ses qualités personnelles, conserverait-il longtemps la faveur populaire ? tout ce qui ne repose que sur de simples théories de raisonnement ou sur des illusions, est de courte durée. On veut aujourd'hui du positif.

Le peuple sait aussi raisonner : revenu d'un premier moment d'enthousiasme bien naturel en pareille occurrence, voyant le malaise se prolonger, il en rechercherait la cause, et il trouverait, mais trop tard, que ce n'est pas avec de vains prestiges qu'on sert les intérêts matériels du pays, mais bien en procurant de nombreux consommateurs, des débouchés constants et assurés an commerce, à l'agriculture et à une industrie qui, avec une protection bien entendue, arrivera bientôt au point de n'avoir à redouter aucune concurrence.

Deux honorables collègues ont traité hier avec succès et vérité, et en s'étayant de nombreuses citations, les principaux éléments qui se rattachent à la question commerciale. Entrer dans de nouveaux détails, serait une superfluité, dont, à bon droit, vous ne me tiendriez aucun compte.

Nous pourrions nous suffire à nous-mêmes, dit-on ; nous aurions une neutralité garantie ; la Belgique produit tout ce qui lui est nécessaire !... Eh oui ! messieurs, mais dans l'état actuel de notre industrie, qui devrait être réduite de moitié, faute de débouchés, une partie de la classe ouvrière serait plongée dans la misère, et il faudrait établir la taxe des pauvres.

S'il pouvait rester quelque doute sur l'importance de l'industrie en Belgique, je renverrais les incrédules au discours qu'a prononcé à la tribune française il y a peu de jours un député qui a qualité pour en juger, mais dont je ne partage pas certaines assertions exagérées.

Cependant, messieurs, qu'a-t-on fait, que veut-on faire encore pour cette industrie ? Dans la reconstruction de l'édifice social, on lui voue à peine, et comme par bienséance, une légère mention. Repoussée de presque tous les marchés de (page 392) l'Europe par des prohibitions ou par des droits qui en sont l'équivalent, un seul moyen se présente de réparer la perte récente d'importants débouchés, de la sauver d'une ruine imminente, et on voudrait l'en priver !

La stagnation, je le sais, est la compagne obligée des révolutions ; mais la nôtre va arriver à son terme ; si elle produit des bienfaits, il n'est que trop juste que chacun y participe.

Nos maux sont grands, s'écrie-t-on de toutes parts, il faut des remèdes prompts et efficaces. Mais trouverons-nous, en nous isolant, les vrais moyens de cicatriser les plaies si profondes de notre commerce et de notre industrie ? les trouverons-nous dans un prince sans appui, sans alliances ? je dis sans alliances commerciales avec avantages effectifs ; car, ainsi que vous l'a démontré jusqu'à l'évidence notre honorable collègue M. Claus, dans celles dont il a été fait mention, nous serions tout au plus au même rang que les nations les plus favorisées, telles que la France et l'Angleterre.

Non, messieurs, si nous nous constituons ainsi, il y a bien des motifs de le craindre, nous nous suicidons, entourés de voisins qui auront pour nous une constante confiance, et qui ne verront que d'un œil mécontent et inquiet l'ordre de choses qui doit surgir de notre régénération ; de voisins pour qui, on ne doit pas le perdre de vue, il est une certaine nature d'intérêts et une sorte de politique fondamentale dont ils ne se sont déviés en aucune circonstance.

Notre détermination en faveur d'un prince français n'amène rien qui, dans l'état où sont les choses, dérangerait assez essentiellement l'équilibre de l'Europe, pour être le prétexte raisonnable d'une guerre que nous avons tous la volonté d'éviter.

Il n'est, j'ose l'espérer encore, pas impossible de trouver des moyens de concilier les intérêts des puissances qui veulent franchement le bien de tous. Ils vous ont été signalés dans le cours de cette longue discussion.

Je m'abstiens de les reproduire ici, de peur de fatiguer votre patience. Je me bornerai à la seule remarque ,que c'est sans fondement qu'on nous représente l'impossibilité de satisfaire l'Angleterre, par le seul motif que jamais elle ne consentira que l'Escaut reste dans le domaine exclusif de la France. Ne sait-on pas que Flessingue est à la Hollande, et que la possession de ce port commande celle du fleuve ?

On a assez longuement discuté sur la question de la paix et de la guerre, je pense que la force seule des événements la résoudra ; mais je crois aussi que les peuples ne veulent pas la guerre, et que, sans leur coopération morale, il est maintenant difficile de la faire avec succès. Les progrès de la raison publique, qui ont une influence si marquée sur la politique même des cabinets, contribueront, espérons-le, à détourner ce fléau ; mais si, comme on veut nous le faire craindre, elle est dans tous les cas imminente, inévitable, c'est un motif de plus pour ne pas nous rendre défavorable un voisin puissant. Associons-nous plutôt à ses efforts, pour paralyser des résolutions encore incertaines, ou du moins pour éloigner cette guerre de nos contrées, qui sans cela en deviendront le principal théâtre. .

Il en est peu d'entre nous, messieurs, qui, contemporains des événements passés, n'avoueront qu'ils ont toujours cru que nous reviendrions un jour à la France, soit par conquête, droit du plus fort, soit librement et par alliance.

L'occasion de nous rallier par ce dernier mode se présente ; saisissons-la donc, et fixons nos conditions. Établissons un trône qui ait de l'avenir, en appelant un des fils du modèle des rois à présider aux destinées de la Belgique régénérée.

Je voterai pour le duc de Nemours, ne voyant pour ma patrie que peu de chances de prospérité et d'indépendance dans une autre combinaison. Celle-ci est, dans ma conviction, la seule qui nous présente des garanties d'existence comme nation, et qui nous offre le gage du bien-être futur d'une population attachée à ses libertés, mais qui, essentiellement agricole et industrielle, a besoin d'une protection qu'elle ne trouvera que là où il y a force, sympathie et indépendance.

Concilions donc, messieurs, et les intérêts moraux et les intérêts matériels, et nous pourrons dire aux deux classes de nos concitoyens qu'ils concernent, en faisant allusion à une ancienne devise, qui a été rappelée par l'honorable collègue qui a parlé le premier dans cette mémorable discussion : Tout n'est pas perdu, car vous aurez du pain et de l'honneur !

J'ai dit. (U. B., 4 fév.)

M. Werbrouck-Pieters – Messieurs, j'éprouve le besoin de dire sur quels motifs je fonde le parti que je me propose de prendre dans cette séance solennelle, où tout l'avenir de notre patrie est en présence.

C'est dans une semblable circonstance que tout représentant de la nation, ayant véritablement le cœur et la conscience belges, doit sans peur comme sans reproche s'expliquer franchement, et savoir dire à la face du monde quels sont les sentiments (page 393) et les raisons qui le déterminent, dût-il ne pas partager l'opinion de la majorité, et s'exposer même en se conduisant ainsi à perdre certaine popularité. Sourd aux acclamations comme aux huées d'un parti quelconque, il restera inébranlable dans ce devoir. Et où serait la liberté en tout et pour tous, si elle ne trouvait point un asile sacré et inviolable dans cette enceinte ? Elle ne deviendrait qu'un privilège exclusif d'une opinion ; elle ne serait enfin qu'un leurre pour ceux qui ne penseraient point comme d'autres dont les idées ont la faveur du jour. Ce serait là à mes yeux la plus grande tyrannie possible, et faite pour étouffer les discussions dont le choc doit nous donner aujourd'hui la lumière nécessaire pour bien juger de ce qui convient le plus aux intérêts de la Belgique.

Plusieurs orateurs ont parlé, à ce qu'il m'a paru, des puissances étrangères d'une manière plus ou moins hasardée, s'imaginant sans doute que la Belgique est assez forte pour pouvoir ne faire aucune ou peu d'attention à leurs avis, à leurs conseils, je dirai même à leurs menaces.

Je vous avouerai sincèrement, messieurs, que malgré toute ma bonne volonté et le désir que j'ai de me trouver d'accord sur ce point avec eux, je ne le puis sans renier ma conviction, sans renoncer à la franchise avec laquelle j'ai l'habitude de m'énoncer.

Permettez-moi donc de vous observer que, pour ma part, je pense que si l'Europe ou quelques puissances de l'Europe croient avoir ou le droit, ou l'obligation d'intervenir, ou si seulement elles s'y croient intéressées, qui doute que sous un nom ou sous un autre, elles ne trouvent prétexte ou moyen de se mêler de nos affaires, même en protestant de mille manières de leur respect pour nos droits.

Si l'on considère même le droit ou la faculté d'intervenir de la manière la plus abstraite, est-il vrai que ce droit ou cette faculté puisse toujours être contestée ? Si je vois mon voisin préparer contre moi des moyens moraux ou matériels d'agression, dois-je, avant de contrecarrer ses vues, attendre positivement qu'il en ait assuré le succès ? La fable où la Lice va redemander trop tard à sa compagne, la hutte qu'elle lui a prêtée pour faire ses petits, a été faite pour prémunir contre cette duperie.

S'il s'agit d'une intervention fondée sur des titres positifs, les traités de 1814 et 1815 n'en fournissent-ils pas une ample provision aux cabinets qui voudront s'en appuyer, soit relativement au royaume des Pays-Bas, soit relativement au grand-duché de Luxembourg, qu'ils considèrent comme appartenant à la confédération, ainsi que le porte leur dernière déclaration.

Tout ce qu'on allègue contre ce droit d'intervention se réduit, en dernier résultat, à des divagations de métaphysique. Autant vaudrait contester le droit de faire la guerre. Vous ne voulez pas me permettre de me mêler un peu de vos affaires dans les intentions les plus pacifiques ? eh bien ! soit ; je vais m'en mêler violemment, radicalement et malgré vous, en vous déclarant la guerre. Il ne faut point nous laisser égarer par des subtilités de rhéteur ; ce ne seront point elles qui décideront de notre sort.

Les puissances n'interviendront pas ! Je le souhaite comme vous, messieurs ; mais depuis deux mois que font-elles donc autre chose que d'intervenir ? Et nous-mêmes, dès le premier moment, n'avons-nous donc pas provoqué cette intervention ? n'était-ce donc pas une proposition d'intervention faite à la France, que cette proposition de nous donner le duc de Nemours pour roi, qui a été faite par le premier envoyé de notre gouvernement provisoire à Paris ? prince qu'on nous a refusé, et qu'on nous insinue, d'une part, de prendre aujourd'hui.

Si quelques puissances, a-t-on dit et dira-t-on encore, interviennent contre nous, d'autres interviendront en notre faveur. Que l'expérience du passé vous préserve de cette déception. C'est leur intérêt, non pas le nôtre, que ces puissances auraient en vue, et après vous avoir quelque temps joués, elles finiraient par vous abandonner pour d'autres combinaisons, ou par vous engloutir elles-mêmes. Je conviens qu'elles pourront peut-être se disputer quelque peu sur l'étendue de la carrière qu'il pourrait leur convenir de vous laisser parcourir, en vous exténuant ; mais croyez qu'elles ne s'entendront que trop bien, quand il ne s'agira plus que de partager vos dépouilles et de régler les contributions qu'elles exigeront de vous pour ce prix de leurs bons ou de leurs mauvais offices ; non compris peut-être encore les frais, le malaise et la servitude d'une occupation militaire pendant un nombre d'années plus ou moins prolongé.

La vaillance des Belges est grande sans doute ; mais d'autres peuples ont du courage aussi, et leurs moyens d'attaques sont plus solidement organisés que ne peuvent encore l’être nos moyens de défense. Et puis encore le sort des armes n'est-il pas journalier ? Notre pays n'est pas profond : un échec notable à l'une de nos frontières peut nous rejeter du premier coup à la frontière diamétralement opposée et nous enlever toutes nos ressources, tant en territoire qu'en population et (page 394) en revenus publics. Pourquoi vous confier au hasard seul, quand il dépend encore de vous d'arranger tout d'une manière et plus stable et plus sûre, avec de la prudence et de la modération.

Mais, je crois l'avoir entendu dire et répéter, vous en appellerez des gouvernements à leurs peuples : vous ameuterez ceux-ci contre ceux-là. Ne voyez-vous donc pas, messieurs, que cette impolitique menace doit seule vous aliéner et le gouvernement et le peuple, sur qui vous paraissez compter le plus, puisque vous ne tendez à rien moins qu'à remettre en problème et à la décision d'une ou de deux batailles, et l'existence de l'un et la liberté de l'autre ? Vous n'y aurez de partisans que dans la classe de ceux qui, toujours prêts à spéculer sur les malheurs publics, s'inquiéteront peu de ce que peuvent devenir et leur pays et le vôtre, pourvu qu'en peu de temps, ils puissent venir s'enrichir chez vous et à vos dépens, soit dans les places qu'ils parviendront à s'y donner, soit par l'adresse avec laquelle ils feront passer dans leurs coffres l'argent destiné à la nourriture et au vêtement de vos soldats et à l'approvisionnement de vos forteresses.

La France nous signifie péremptoirement qu'elle ne reconnaîtra pas le duc de Leuchtenberg. L'envoyé de l'Angleterre dit la même chose à qui veut l'entendre, pour ce qui concerne le duc de Nemours. Mais alors même que la France viendrait à tolérer l'intronisation du premier, vous aurez à vous prémunir contre son arrière-pensée. Elle aurait lieu de craindre en effet qu'il n'y eût quelque malveillance des autres puissances à son égard, si elles permettaient à un foyer de toutes les intrigues internes et externes de s'établir à sa porte : mais elle s'apercevrait en même temps que plus tard et même aussitôt qu'elle le voudrait, elle ne manquerait ni de raisons ni de prétexte pour chercher querelle à notre nouveau prince, dont le maintien très probablement ne tiendrait pas bien fortement à cœur aux autres dynasties européennes. La France au surplus pourrait prendre son temps et le choisir au moment où l'attention de l'Europe serait distraite par d'autres intérêts, ce qui ne peut manquer d'arriver presque périodiquement tous les huit à dix mois. Notre monarque disparaîtrait alors sans plus de formalité que celui des Algériens, et ce serait votre choix imprudent qui aurait préparé l'asservissement de notre patrie et l'extinction même de son nom. On rirait alors au nez de ceux qui croiraient pouvoir conjurer la tempête et le naufrage, en criant à l'injustice de l'intervention, Il y aurait en effet, non pas intervention, mais guerre et conquête.

Quoi qu'il en soit, je conçois, messieurs, que ceux qui n'ont point les craintes qui m'obsèdent et qui placent toute leur confiance dans un appel aux peuples, qui croient qu'il suffit de cet appel pour voir des légions innombrables accourir à leur voix, peuvent avoir une opinion contraire à la mienne et les coudées franches, nomment celui qu'ils estiment le plus convenir à la nation d'après leur système. Pour moi, je ne me livre point à l'enthousiasme de ces brillantes illusions ; et d'ailleurs alors même ce sera sur le sol de la patrie que se videra la querelle des rois et dés peuples, et toutes les fois qu'il s'agit d'appeler dans nos provinces pour venger nos injures un plus fort que nous, une autre fable, celle du Jardinier et son seigneur, en retrace à mes yeux les conséquences naturelles, et je me rappelle encore alors l'adage : Quidquid delirant reges plectuntur Achivi ; ce qui signifie que les petits pâtissent toujours des sottises des grands.

Je le répète, messieurs, les lieux communs de l'enthousiasme m'affectent peu, j'aime à m'appuyer sur quelque chose de plus positif ; si vous croyez la Belgique assez puissante pour lutter contre l'Europe entière, vous vous trompez, et si vous pouvez vous obstiner dans de pareilles idées, je vous préviens que vous courrez par la voie la plus courte, non seulement à la ruine, mais à l'anéantissement de notre belle patrie. Il n'y a rien à mes yeux qui puisse l'empêcher. Je m'opposerai, pour ma part, de toutes mes forces à ce qui peut amener ce résultat.

En agissant ainsi, loin de me croire l'ennemi de mon pays, je pense au contraire que je lui donne la plus grande preuve de mon amour et de mon attachement.

Toutes les fois que j'ai été et que je serai appelé à lui faire connaître mon opinion, j'ai imposé et j'imposerai silence aux sentiments que la passion inspire pour lui parler raison et expérience ; elles sont meilleures conseillères : puissent-elles avoir le dessus aujourd'hui !

Au surplus et pour conclusion, la plupart, pour ne pas dire tous les orateurs qui m'ont précédé, n'ont présenté et parlé que des deux candidats qui semblent seuls avoir quelque chance ; ils sont convenus eux-mêmes que l'un et l'autre peuvent nous amener une guerre plus ou moins immédiate. Je partage malheureusement cette opinion, et c'est parce que telle est aussi ma conviction que je recule devant la responsabilité qui pèserait sur moi en émettant un vote qui attirerait (page 395) sur ma patrie le plus cruel de tous les maux. C'est encore pour cette raison que je ne donnerai ma voix ni au duc de Leuchtenberg ni au duc de Nemours.

Mais lorsque le devoir de me prononcer me sera imposé, d'accord sur tous les motifs que mon honorable collègue M. Osy vous a développés et auxquels j'adhère en tous points, puisqu'il est une combinaison dont le respect que je dois à la décision de l'assemblée me défend de parler, j'inscrirai sur mon bulletin le nom auguste de S. A. le prince Charles-Théodore-Maximilien-Auguste de Bavière... (Hilarité générale.) (C., suppl., 4 fév.)

M. le président – Messieurs, c'est faire insulte au prince que l'orateur vient de nommer. (U. B.., 4 fév.)

M. Werbrouck-Pieters – N'y faites pas attention, M. le président. (On rit plus fort.)

L'orateur reprenant son discours : Je voterai pour le prince de Bavière, frère du roi actuel, et né le 7 juillet 1795, à moins qu'on ne me présente un candidat qui, à mes yeux, conviendrait mieux. Ce prince offre cet avantage de ne pouvoir porter ombrage à aucune puissance, et par là nous éloignerons de notre chère patrie tout sujet de guerre et ses horribles conséquences : ce prince pourra encore nous assurer plus tard des relations amicales avec les puissances, un peu d'industrie et de commerce, et, en attendant, le repos et la stabilité après lesquels le peuple et tous les Belges aspirent.

Messieurs, j'ai parlé, je ne dis pas avec une franchise et une liberté entières, mais avec ce que nous laisse de liberté l'état actuel des dispositions de l'assemblée ; et il y a, quoi qu'on dise, et même sans celle du prince d'Orange, d'autres combinaisons propres à sauver le pays, avec celle du choix de deux princes qu'aucun de nous ne connaît, et ce sont celles que les préventions qui nous assiègent ne permettent pas de développer maintenant. J'ai dit. (C., suppl., 4 fév.)

M. Deleeuw se fait inscrire sur. (E., 4 fév.)

M. le vicomte Charles Vilain XIIII, secrétaire, lit le discours de M. Alexandre Rodenbach :

Messieurs, une oppression étrangère pesait sur la Belgique ; une odieuse préférence, des lois plus odieuses encore, une dilapidation financière, faisaient depuis quinze ans germer entre la Belgique et la Hollande une opposition tacite, une force de résistance, que le premier événement de réaction populaire devait développer.

Nous avons combattu ; comme les Français, nous avons su vaincre le despotisme ; nous saurons asseoir d'une manière durable l'édifice de nos libertés politiques et religieuses.

Élus par le vote spontané d'un peuple libre qui nous a confié le mandat d'établir sur des bases stables ce code de libertés qu'il a conquis et pour lequel il a versé son sang, nous sommes appelés aujourd'hui à statuer sur la plus grave des questions qui peuvent surgir d'une pareille époque sur celle du chef de l'État.

Des insinuations craintives, indignes de cette énergie que le peuple belge a déployée, fomentent des divisions dont une diplomatie astucieuse veut tirer parti ; libres représentants d'un peuple qui a su conquérir cette liberté, nous ne devons écouter ici d'autre voix que celle de l'intérêt national.

De faibles débats d'intérêts commerciaux, discutés avec adresse, mais qui ne se rattachent qu'à des intérêts isolés, quelques insinuations diplomatiques, résidu de cette fallacieuse politique de la Sainte-Alliance, voilà les seules armes que les adversaires de la liberté belge peuvent opposer aux véritables amis de notre indépendance. Et serait-ce à toutes ces méticuleuses combinaisons d'une diplomatie, vestige usé d'un régime imposé par la force, que nous devrions soumettre, nous, l'opinion de quatre millions d'hommes ?

Ce fut déjà un acte de faiblesse que celui de demander aux cinq grandes puissances leur assentiment au choix que nous pourrions faire.

Le roi des Belges doit être, comme le roi des Français, l'élu du peuple et non celui des cabinets étrangers.

Émettons tous ici un vote libre, indépendant, et qu'il tende à donner un chef aux défenseurs de la patrie, si nous devons marcher encore au combat. Que son nom nous promette la prospérité dans la paix, la gloire dans la guerre ; que le sang de nos martyrs ne soit pas inutile ; que le drapeau national soit une fois celui de la patrie et non l'auxiliaire de ses oppresseurs.

La question relative au duc de Nemours, c'est la réunion à la France sous un autre nom. Je ne pensais pas qu'après avoir décrété l'indépendance de la Belgique, il pût s'élever dans cette enceinte des vœux pour notre réunion indirecte à la France.

L'immense majorité des Belges repoussera un prince français mineur, et ne se réunira jamais que par la force à cette France, d'abord si généreuse, dont le machiavélique ministère nous pousse maintenant vers l'anarchie, afin de nous envahir ensuite à travers les décombres de notre malheureuse patrie.

Dans plusieurs de nos grandes villes et surtout (page 396) dans les campagnes, si la haine pour la famille des Nassau est la première vertu, l'éloignement pour tout joug étranger est la seconde.

Un publiciste célèbre nous dit que, de toutes les combinaisons, l'élection d'un prince français serait la plus fatale, et que nous ne tarderions pas de perdre, avec notre indépendance, la liberté de la presse, la liberté d'instruction, la liberté religieuse et les libertés provinciales et communales.

Est-ce pour retrouver nos griefs que nous voudrions un prince français ? avons-nous fait la révolution pour un simple changement nominal ? fallait-il faire couler tant de larmes, verser tant de sang, couvrir le pays de misère et de deuil pour s'exposer à reprendre des fers qui, pour être plus polis, n'en seraient pas moins pesants !

J'avais pensé qu'une assemblée vraiment nationale ne méconnaîtrait jamais l'intérêt de la patrie. J'ai acquis l'effrayant pressentiment du contraire, et c'est là ce qui me force aujourd'hui à me joindre au grand nombre de mes honorables collègues qui saluent comme roi des Belges le duc de Leuchtenberg.

Quelque temps avant le départ de Bonaparte pour prendre le commandement de l'armée d'Italie, un jeune enfant se présenta chez lui pour réclamer l'épée de son père, l'émule et le compagnon de Lafayette ; à l'aspect de ce fer qui n'avait jamais été tiré que pour la cause de la liberté, le jeune adolescent se trouble et des larmes de douleur sillonnent ses joues. Sa touchante émotion décèle au héros qui en est témoin le prix d'une âme aussi noble ; et cet enfant, c'était Eugène de Beauharnais !

Le fils de cette âme ardente, de ce cœur généreux, saurait-il s'écarter de la route que son père lui a tracée ? Le duc de Leuchtenberg est la meilleure combinaison en ce moment pour assurer la paix à la Belgique. Elle n'entraînera pas la guerre avec la France, car la nation française, qui par son glorieux exemple nous a encouragés à secouer un joug odieux, ne saurait s'avilir au point de reconnaître notre entière indépendance ; ce peuple sympathise avec le fils du héros dont les services rendus à la retraite de la Moscowa, se sont identifiés depuis dans le souvenir et la reconnaissance de tous les Français.

D'ailleurs, la dignité de la nation ne pourrait descendre à élire un prince que sa famille et le cabinet français nous refusent.

Nous voulons être libres, nous le serons avec Auguste de Beauharnais, qui en assumant la défense de nos libertés, accepte les conséquences de notre révolution et de notre position présente. D'un caractère héroïque et fort, Auguste Ier volera, à la tête de nos braves légions, planter le drapeau national sur les remparts de nos ennemis.

La discussion ultérieure de l'assemblée délibérante fixera mon vote. (U. B., 4 fév. et C., supp., 4 fév.)

M. le président – M. Van de Weyer a la parole. (Attention marquée dans l'assemblée. (J. F., 4 fév.)

M. Van de Weyer – Messieurs, après tout ce qui a été dit sur la grave question qui nous occupe, et de si nombreux discours prononcés à cette tribune, pour ou contre les deux candidats ; après l'examen auquel on s'est livré sur l'état actuel de l'Europe, et sur les questions résultant de cet état, il serait difficile de dire quelque chose de neuf. Le champ vaste des conjectures a été parcouru ; et, sur ce terrain mobile, chacun a cru pouvoir bâtir un édifice solide.

Trois opinions partagent cette assemblée. Les uns, en parlant du duc de Leuchtenberg, regardent la guerre comme imminente ; les autres, en parlant du duc de Nemours, croient aussi la guerre imminente ; les troisièmes, en parlant d'un candidat que d'ailleurs ils ne nomment pas, assurent que la nomination de ce candidat empêcherait la guerre d'éclater. Messieurs, la meilleure manière de conjecturer en politique, c'est d'examiner le passé ; car les conjectures sur l'avenir ne peuvent reposer que sur la connaissance des faits antérieurs. Or, c'est cette connaissance qui me porte à croire que la guerre n'est pas possible, ni avec le duc de Leuchtenberg, ni avec le duc de Nemours. Je n'y crois pas plus aujourd'hui que je n'y croyais il y a trois ou quatre mois. Je rappellerai au congrès qu'il y a trois mois, on nous disait que les Prussiens étaient prêts à passer les frontières et à envahir la Belgique. Eh bien ! trois mois se sont écoulés, et les Prussiens n'ont pas passé la frontière, et la Belgique n'a pas été envahie. Est-ce parce qu'ils ne l'ont pas voulu ? est-ce parce qu'ils ont pensé que les puissances s'y seraient opposées ? Non ; c'est parce que la Prusse comme les autres puissances ont le sentiment du danger auquel leurs trônes se trouveraient exposés par une guerre de principes ; c'est parce que les puissances savent que le premier coup de fusil tiré en Allemagne serait le signal de la diffusion des idées révolutionnaires.

L'intérêt des diplomates réunis à Londres est d'éviter la conflagration universelle.

Je ne crois donc pas plus la guerre possible avec le duc de Leuchtenberg qu'avec le duc de Nemours. La France a d'ailleurs dans ses mains (page 397) le pouvoir de tranquilliser toutes les inquiétudes que pourraient concevoir les puissances. La France peut dire, et elle le dira, qu'elle veut le maintien de la paix. Elle dira à la Prusse : Ne croyez pas que je veuille renouveler le système de 92 et 93, en cherchant à propager les idées dominantes en France, et qui vous effrayent ; ne croyez pas davantage que je cherche à reculer mes frontières, et à suivre le système de conquête de l'Empire. Je respecterai vos provinces du Rhin, mais vous respecterez le choix du peuple belge. Ce langage sera entendu. Les puissances savent très bien que la guerre serait le triomphe assuré des idées libérales en Allemagne, en Italie, en Europe.

Remarquez, messieurs, que le choix du duc de Nemours est, pour la France, le meilleur moyen de donner aux quatre puissances la preuve qu'elle ne veut pas la guerre et que la Belgique ne sera pas envahie. Ne perdez pas de vue la déclaration formelle et officielle de la France, qui verrait dans le choix du duc de Leuchtenberg un acte d'hostilité ; d'un autre côté, vous connaissez l'opinion dominante en France, qui veut que la France reprenne ses limites du Rhin. Eh bien ! le gouvernement français calmera les partisans de cette opinion, en consentant à nous accorder le duc de Nemours ; et sa nomination fera tomber le parti qui pousse à la guerre. L'amour-propre de la France sera satisfait en voyant le duc de Nemours roi des Belges ; et ce choix, je l'ai prouvé, rassurerait aussi les puissances. Sans cela, messieurs, il est certain que le parti belliqueux, augmentant d'intensité, entraînera le roi de France à la guerre, et vous êtes persuadés comme moi, messieurs, que la Belgique a tout à y perdre.

Je ne crois donc pas à la guerre. Je ne reproduirai pas ce qui a été dit hier touchant la situation de l'Angleterre et des autres puissances. Je n'examinerai pas, car on l'a suffisamment prouvé hier, si la réforme parlementaire n'impose pas à l'Angleterre la nécessité de renoncer à la guerre, sous peine de voir éclater une révolution intérieure ; mais j'ajouterai que, dans toutes les villes manufacturières, des pétitions couvertes de deux ou trois cent mille signatures déclarent que, si contre toute justice le gouvernement devait retomber dans le système de Pitt, et renouveler pour des principes une guerre continentale, l'impôt serait refusé. Ce sont des faits dont j'ai été témoin, messieurs ; ce sont des faits constants, avérés, populaires en Angleterre.

A mes yeux, le seul moyen de conserver à la Belgique son indépendance et sa nationalité est de faire un choix que le roi de France et que la France elle-même puisse accepter, et non un choix que nous sommes déjà certains que la France repousse ; parce que, ce dernier parti, considéré par la France comme un acte d'hostilité, sa politique sera de faire tomber le roi que vous aurez élu.

Examinez, messieurs, le système de ceux qui parlent en faveur du duc de Leuchtenberg, et qui s'imaginent donner par là à la Belgique un caractère de stabilité. Ils pensent que les puissances s'empresseront d'approuver ce choix, parce qu'elles y verraient et l'assurance du maintien des traités, et une barrière contre la France. Voilà l'inconséquence fatale dans laquelle tombent les hommes les plus éclairés. Quoi ! vous protestez contre les traités de 1815 ; vous déclarez à la face de l'Europe que la Belgique n'est pas liée par ces traités, et vous dites que le choix du duc de Leuchtenberg est le meilleur, parce qu'il fera respecter ces traités ! parce que les puissances y verront une barrière contre la France ! Déplorable inconséquence, dis-je, des hommes les plus éclairés ! Les voilà condamnés à respecter eux-mêmes les traités de 1815, et souffrir en quelque sorte l'intervention des puissances. Je dois le dire, messieurs, je ne crois plus à l'existence des traités. Non seulement je ne pense pas que la Belgique soit liée par les traités, mais je pense qu'ils n'existent pas plus pour la France que pour nous.

Mais en supposant l'existence des traités, pensez-vous que le choix du duc de Leuchtenberg serait respecté par les puissances ? Avons-nous oublié qu'une condition première, essentielle, de ces traités, porte que tous les membres de la famille Bonaparte seront à jamais exclus de tous les trônes de l'Europe ? Que ferez-vous, après avoir rejeté le duc de Nemours, si vous élisez le duc de Leuchtenberg ? Avez-vous le consentement des puissances ? Ont-elles rétracté cette disposition des traités exclusive des membres de la famille Bonaparte ? Si vous avez une pièce portant cette rétractation, produisez-la.

On a beau dire que la Belgique obtiendra la reconnaissance de son roi, comme la France a vu reconnaître le sien. Messieurs, c'est ignorer complètement la politique de l'Europe. Souvenez-vous que Louis-Philippe lui-même, quoique élu par le peuple français, a demandé la reconnaissance des puissances ; et je ne conçois pas qu'il eût pu s'en dispenser, parce que je ne conçois pas un État isolé en Europe. D'ailleurs, que désirent les puissances elles-mêmes ? Nous sommes personnellement liés par les traités, et, malgré le vif désir de reconnaître le duc de Leuchtenberg, nous ne (page 398) pourrions le faire sans renoncer à l'exécution de ces traités.

J'ai la conviction profonde que le duc de Leuchtenberg ne pourra pas mettre le pied en Belgique : je puise cette conviction, non pas dans la lettre dont on a parlé et que je n'ai pas vue, mais dans les sentiments d'honneur et de droiture que doit posséder le duc de Leuchtenberg. Cette vénération de la famille Beauharnais pour la France lui interdit de faire un acte qu'il sait devoir lui être hostile. Quoi ! vous voyez le duc de Leuchtenberg environné d'une auréole de gloire, parce qu'il a conservé pour la France le respect et l'attachement dont son père avait toujours été animé, et le premier acte que vous exigez de lui serait de violer ce respect et cet attachement ! S'il est jaloux de conserver dans sa pureté la gloire de son père, il faut qu'il se soumette aux volontés de la France, sous peine de perdre l'estime de tous les hommes d'honneur, et cette popularité dont son nom est environné.

Je me permettrai de rappeler au congrès la détermination prise par le duc de Leuchtenberg. Si j'ai bonne mémoire, le membre du congrès (Note de bas de page : M. le baron de Stassart) qui s'est prononcé le partisan le plus zélé et le plus ardent pour le duc de Leuchtenberg, est possesseur d'une lettre du duc de Bassano qui confirme cette détermination. Il y a deux lettres, une officielle, une particulière, et toutes les deux contiennent un refus formel d'accepter la couronne. Voilà un motif assez puissant, je l'espère, indépendamment des raisons que j'ai fait valoir et qui sont prises dans les sentiments d'honneur du jeune prince, qui le forceront à repousser votre choix.

Mais, depuis ces lettres, dit-on, l'agent direct du duc de Leuchtenberg a déclaré qu'il accepterait. L'agent direct du duc de Leuchtenberg ? je n'en connais pas ; je suis surpris d'entendre parler d'un agent direct. Il n'y a d'agent direct que celui qui serait reconnu ; or, je le répète, il n'y en a aucun. La seule personne revêtue d'un caractère semi-officiel n'est pas venue à Bruxelles. Le comte de Méjean ne devait y venir qu'avec l'assentiment du cabinet français, et il est retourné directement à Munich pour dire au prince que la France s'opposait a sa nomination.

Le refus du jeune prince est donc assuré, si vous l'élisez. Quelle est la récompense immédiate de ce refus ? de deux choses l'une : ou le retour du prince d'Orange et la guerre civile à sa suite, ou bien, s'il accepte, l'envahissement et la conquête de la Belgique par la France, conquête non pas peut-être immédiate, instantanée, mais inévitable, parce que votre choix ne fera qu'aigrir la France à notre égard, et cette disposition des esprits en France qui tend à recouvrer les limites du Rhin.

Le choix du duc de Nemours calme ces dispositions ; il calme aussi la Prusse, à qui la France assure, par ce choix, qu'elle ne veut pas reprendre le système de 1792, et que ses armées s'arrêteront, non pas en Belgique, mais sur les frontières mêmes de la France, qui ne pourra plus considérer la ligne de nos forteresses comme destinées à l'attaque. La paix est donc vraisemblable : et, du reste, je ne crois pas que la question de paix ou de guerre se décide en Belgique ; cette question doit se décider ailleurs.

De tous les orateurs qui ont parlé en faveur du duc de Leuchtenberg, il n'en est pas un seul qui ait répondu aux arguments nombreux et solides qui ont démontré que, sans le duc de Nemours, nos intérêts commerciaux et industriels étaient sacrifiés. Tous les industriels montés à la tribune ont démontré que l'industrie et le commerce seraient anéantis par le choix du duc de Leuchtenberg ; un seul des partisans de ce dernier a-t-il répondu aux chiffres et aux calculs incontestables si bien présentés par l'honorable M. Lardinois ? Non ; en quoi donc espère-t-on ? On se flatte, on croit à la sympathie vive et active des quatre puissances pour le principe de notre révolution ; on va plus loin : la France peut être vaincue, dit-on ; la France de 1789 et 1830 peut succomber sous l'effort des puissances, nous avons intérêt à n'être pas entraînés dans sa chute. Je ne conçois pas cette inconséquence. Quoi ! les puissances s'armeront contre la France, contre les principes de la révolution de juillet, et vous croyez qu'elles respecteront la nôtre ? Non, les principes révolutionnaires seront renversés chez nous comme en France, et trente ans d'asservissement, peut-être, seront encore réservés à l'Europe. Soyez-en certains, abandonnés par la France, nous sommes perdus aux yeux des puissances. N'élisons pas un roi qui sera renversé un quart d'heure après. Il n'y a pas d'alliance possible entre les principes de notre révolution et les principes de la Sainte-Alliance ; ces principes ne s'accorderont jamais ; il y aura lutte éternelle. Heureusement, la raison, les principes éternels de justice finiront par triompher !

Mais, dit-on, c'est une grave erreur en politique que de s'appuyer sur une seule puissance ; notre intérêt, au contraire, est d'exciter leur rivalité, en s'appuyant sur toutes et en ne s'alliant à aucune.

On raisonne, messieurs, comme si nous avions reçu l'assurance de l'appui des puissances.

(page 399) Sera-ce la Russie qui soutiendra le duc de Leuchtenberg ? Si elle avait à prêter son appui à quelqu'un, n'appuierait-elle pas avant tout le prince d'Orange ? Sera-ce la France ? nous avons déjà sa déclaration à cet égard. Sera-ce l'Autriche, que tout mouvement épouvante ? Sera-ce la Prusse, qui tremble pour ses provinces du Rhin ? Non, messieurs, les hautes puissances savent qu'au sein de leurs États règnent des idées et des principes hostiles à leur forme de gouvernement ; c'est un germe de vie qu'elles cherchent à étouffer, et elles ne consacreront point, par une reconnaissance officielle, les mouvements révolutionnaires.

On a considéré la nomination du duc de Nemours comme une espèce de réunion, et c'est l'argument principal dont on se sert pour le repousser. Je crois avoir démontré qu'il n'y a qu'un seul moyen d'empêcher la réunion, c'est de prendre un roi français ; si le choix d'un tel prince était une réunion déguisée, je le déclare, je repousserais cette candidature ; c'est parce que j'ai la conviction que cet effet serait produit inévitablement par le choix du duc de Leuchtenberg, que je lui refuse mon vote.

Un autre argument qui circule entre les partisans du duc de Leuchtenberg, et que je tiens de l'un d'eux, c'est que la nomination du duc de Nemours entraînerait à l'adoption des principes religieux qui dominent en France, et que l'intolérance philosophique, propagée dans notre pays, détruirait ces vues larges et libérales qui nous animent.

J'ose le dire, messieurs, cette supposition est une grave erreur. Je connais assez bien mon pays pour croire que les principes d'unionisme, puisque c'est ainsi qu'ils ont été nommés, sont trop profondément empreints dans le cœur des libéraux belges pour que la nomination du duc de Nemours puisse leur porter quelque atteinte. Quand les principes répandus en France existeraient dans l'esprit de quelques-uns de nos compatriotes, les principes de l'union sont trop justes pour ne pas finir par triompher même en France. Nous avons donné l'exemple, et déjà en France l'intolérance philosophique perd tous les jours de son influence.

Une nouvelle tactique de ceux qui, hors de cette enceinte, poussent à l'élection du duc de Leuchtenberg, c'est de répandre dans l'armée le bruit que la nomination du duc de Nemours opérerait une diminution instantanée des appointements. Voyez, messieurs, quelle manœuvre on ose employer ! Les bases de la stabilité de l'État, comme de tous les États, reposent sur les forces morales et matérielles. On inquiète les unes, on trouble leur conscience ; on fait un appel à l'intérêt privé des autres. Comme si la nomination du duc de Nemours pouvait porter atteinte à ce qui est établi et consacré chez nous !

J'aurais, je l'avoue, préféré que l'assemblée, qui est partagée entre deux candidats, eût pu réunir ses suffrages sur un tiers. Mais l'alternative est posée ; il faut la subir.

Si je vote pour le duc de Nemours, c'est parce que j'ai la conviction profonde que la candidature du duc de Leuchtenberg cache un piége grossier, qui échappe toutefois à ses partisans. Voter pour lui, c'est vouloir, c'est appeler la restauration ! Et c'est là précisément ce qui fait appuyer secrètement cette candidature par des hommes influents, qui cherchent à nous rendre victimes de cette manœuvre. (U. B., 4 fév.)

M. Lebeau – Je demande la parole pour un fait personnel ; je prie M. le président du comité diplomatique de rester à la tribune. Messieurs, on a parlé d'un partisan zélé et ardent de M. le duc de Leuchtenberg, lequel aurait reçu une lettre de M. le duc de Bassano. Comme j'ai été, comme je reste et je resterai partisan zélé et ardent du duc de Leuchtenberg, je désire qu'on sache que ce n'est pas moi qui ai reçu la lettre en question ; et je déclare non seulement que je n'ai pas reçu cette lettre, mais encore que je n'ai jamais pris part à une correspondance étrangère à ce sujet.

Voici une autre question : on a dit qu'on avait la conviction intime que le duc de Nemours accepterait la couronne. Comme nous avons un refus officiel dans la lettre signée par M. le ministre des affaires étrangères, je prie M. le chef du comité diplomatique de nous dire si nous avons la révocation officielle du refus officiel. Vous sentez que, si, comme particulier, j'ai la plus grande confiance en la parole d'honneur de M. le président du comité diplomatique, comme député et vis-à-vis de mes commettants, il me faut autre chose que la parole d'honneur. Je lui demande donc s'il a reçu la rétractation officielle du refus persévérant de M. le duc de Nemours, et si l'Angleterre donnerait son adhésion à ce choix ? (U. B., 4 fév.)

M. Van de Weyer, président du comité diplomatique – Je répondrai à la première observation comme membre du congrès. Je suis surpris que l'honorable membre, qui repousse avec force le soupçon d'avoir reçu une lettre du duc de Bassano, ait cru devoir relever une assertion, un fait qui ne s'appliquait point à lui. Je n'ai nommé personne, et ce n'est que dans le cas où je l'aurais nommé que l'honorable préopinant aurait pu parler sur un fait personnel.

(page 400) Maintenant, comme président du comité diplomatique, j'ai l'honneur de rappeler que j'ai dit que j'avais la conviction intime que le duc de Nemours nous serait accordé. Le mot même de conviction, dont je me suis servi, devait empêcher le préopinant de me faire la question qu'il m'a adressée. Je n'ai pas dit que j'étais certain de l'acceptation ; car, pour tenir un pareil langage, il aurait fallu que j'en eusse la preuve officielle, et, dans ce cas, j'aurais cru pouvoir et devoir trancher la question. En mettant sous vos yeux la pièce probante, je vous aurais dit : Messieurs, je viens de recevoir la preuve de l'acceptation du duc de Nemours ; je puis donc annoncer au congrès que son choix ne sera pas fait en vain. Il m'est impossible de parler ainsi ; mais je n'ai pas moins la conviction que la couronne sera acceptée par le duc de Nemours. Les éléments de cette conviction, je les puise ailleurs que dans des communications officielles ; et il me semble que les motifs que j'ai développés suffisent pour la justifier. Je prie le congrès d'être bien certain que, si une pièce quelconque me fût parvenue, je n'en aurais pas fait mystère, parce que, dans une circonstance aussi importante, je manquerais à mes devoirs si je n'en donnais pas connaissance immédiate à l'assemblée. (Dans les tribunes : Bravo ! bravo ! - Interruption.) (U. B., 4 fév.)

M. le président – J'en appelle aux bons citoyens des tribunes. Quels sont ceux qui ont troublé l'ordre ? je somme les bons citoyens de les indiquer. (Silence profond.) Ce silence est une improbation contre les perturbateurs. Si cela se renouvelle, je serai obligé de confondre les bons et les mauvais citoyens, et de faire évacuer les tribunes. (U. B., 4 fév.)

M. le baron de Stassart – Je demande la parole pour un fait personnel. Le député que notre honorable collègue, M. Van de Weyer, désigne comme ayant reçu de M. le duc de Bassano une lettre relative au refus que le duc de Leuchtenberg ferait de la couronne belge, c'est moi... J'ai fait, de cette lettre, en date du 25 janvier, l'usage que l'honneur me prescrivait d'en faire : (page 401) je me suis empressé d'en donner connaissance à ceux de mes collègues qui croyaient devoir appuyer la candidature du duc de Leuchtenberg ; je la leur ai communiquée, le 27, à l'hôtel de la Paix, mais il ne paraît pas qu'elle ait porté dans leur esprit la même conviction que dans l'esprit de MM. les membres du comité diplomatique. (U. B.. 4 fév.) (Note de bas de page : M. le baron de Stassart a bien voulu, à notre demande, nous communiquer cette lettre et nous autoriser à la publier ; nous la reproduisons ci-après :

« Monsieur le Baron,

« Je comptais profiter du départ de M. V. D. T. pour vous remercier de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire par M. le comte Méjean, qui est retourné sur le champ en Bavière où l'on connaissait déjà les dispositions de notre cabinet et où l'on avait pris, en conséquence, une résolution que vous approuverez comme homme sage, quoi qu'elle puisse contrarier vos vues comme Belge. Le prince Auguste ne pourrait accepter une élection à laquelle la France s'oppose et qui priverait la Belgique des rapports les plus nécessaires à sa prospérité. Cette détermination du prince et de sa mère, est irrévocable. Je crois devoir, monsieur le Baron, puisque je suis en mesure de le faire, vous en informer confidentiellement pour que vous et vos amis vous abandonniez une candidature désormais sans objet ; mais, je vous prie, de ne faire aucun usage public de ma lettre ; je ne vous l'écris qu'afin de vous donner une conviction qui, pour avoir crédit, n'a besoin que d'être énoncée par vous.

« Agréez, monsieur le baron, les nouvelles assurances de tous mes sentiments. .

« LE DUC DE BASSANO.

« Paris, mardi 25 janvier 1831. »

On lit au bas de cette lettre les mots suivants écrits de la main de M. Van Meenen, l'un des députés qui assistaient à la réunion dont parle l'orateur à la fin de son discours : « Cette lettre nous a été communiquée le 27 février en notre réunion, hôtel de la Paix.

« VAN MEENEN. »

Voici la réponse que fit M. le baron de Stassart à la lettre de M. le duc de Bassano :

« Bruxelles, le 30 janvier 1831.

« Monsieur le duc,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25, et je vous en rends mille grâces, mais elle me jette dans le plus grand embarras du monde. M. le comte Méjean m'avait dit que je pouvais affirmer de la manière la plus positive que le prince Auguste accepterait la couronne des Belges et qu'il serait, ici, douze jours après l'élection. M. le comte Méjean ne m'ayant pas écrit pour dégager ma parole, je me considère comme obligé par l'honneur à voter pour le duc de Leuchtenberg. Si néanmoins le duc de Nemours obtient plus de suffrages au premier tour de scrutin, je croirai devoir, au second tour, me rallier à ses partisans ainsi qu'un grand nombre de mes amis. Je sens l'importance, pour la Belgique, de présenter à l'Europe un monarque qui ait l'assentiment général, et voilà pourquoi nous avons voulu que le scrutin fût considéré comme nul s'il ne présentait pas une majorité de 101 voix. Je pense toujours que le ministère français aurait fait preuve d'une politique plus honorable et tout à la fois plus habile s'il avait donné les mains à l'élection d'un fils du prince Eugène. Gendre du roi des français, le nouveau roi des Belges serait le plus ferme appui du trône de Louis-Philippe. En cas de guerre (et une guerre générale me parait inévitable) on pourrait le mettre à la tête d'une armée française au delà des Alpes ; son nom serait magique ; bientôt maître de l'Italie, il en occuperait le trône... qu'est-ce qui s'opposerait alors à ce que la Belgique fût placée sous le même sceptre que la France. Ces combinaisons ne doivent pas vous paraître impossibles, à vous, monsieur le duc, qui avez vu tant de prodiges et qui même avez contribué si souvent à les opérer.

« Si le duc de Nemours est élu, puissent au moins vos ministres soutenir ce qu'aura fait le congrès national et montrer l'énergie nécessaire !

« Agréez, monsieur le duc, les nouvelles assurances de ma haute considération et de mon dévouement.

« LE BARON DE STASSART. »

M. Van Meenen – Le fruit que nous recueillons aujourd'hui, messieurs, d'une diplomatie, à la fois humble et présomptueuse, téméraire et timide, c'est que, par un fatal concours de circonstances, à force de présentations et d'exclusions, surtout de la part du cabinet français, auquel nous nous sommes trop imprudemment livrés, nous en sommes réduits à opter entre deux candidats, devenus en quelque sorte inévitables, au lieu d'élire, soit parmi nous, soit à l'étranger, librement, consciencieusement, l'homme que ses propres vertus, le vœu public, et les intérêts de l'État, appelleraient à nous gouverner.

Ni l'un ni l'autre de ces candidats n'est de mon choix, et ne répond aux vœux que je formais, lorsque j'acceptai l'honorable mission que je tâche ici de remplir, ni, je crois, à ceux des électeurs qui me l'ont confiée.

Que faire donc ? Me soustraire à un devoir que les circonstances ont rendu pénible ? Parce que je ne puis avoir un homme selon mon cœur et mes vœux, jeter, dans l'urne une voix perdue ? Parce que je ne puis atteindre au bien, tel que je le conçois, refuser à ma patrie un suffrage qui pourra servir à lui épargner du moins les maux qui la menacent ? Non, messieurs ; je me croirais traître à mon mandat, déserteur de ma mission, et je ne sais point me rassurer contre la voix impérieuse du devoir par les suggestions lâches de la timidité ou de l'hypocrisie.

Je voterai donc pour l'un des deux candidats entre lesquels se partagent les suffrages utiles de cette assemblée. Et les motifs qui me déterminent, du moins jusqu'à ce moment, je vais vous les soumettre.

L'orateur croit qu'il n'y a point de guerre de principes à craindre ; les puissances sont trop intéressées au maintien de la paix. Une guerre de conquête pourrait éclater ; elle éclatera si nous choisissons le duc de Nemours qui ne peut convenir aux cabinets étrangers, parce que c'est une réunion indirecte.

Si nous choisissions d'ailleurs le duc de Nemours, le roi Philippe ne nous l'accorderait pas, il l'a positivement déclaré.

L'orateur croit que le duc de Leuchtenberg maintiendra l'équilibre européen ; la France est également intéressée à cet équilibre car elle a besoin de repos et de paix. Elle reconnaîtra donc Leuchtenberg. Les autres puissances en feront de même, car une guerre ne pourrait que leur être fatale.

Le duc de Leuchtenberg ne sera donc pas un roi transitoire, comme on l'a dit : reconnu par tous les cabinets, ce prince sera assis sur un trône ferme et durable. Le duc de Nemours au contraire sera un roi de transition ; car les puissances se coaliseront contre lui et le feront tomber.

L'honorable membre voudrait examiner la question sous le rapport des chiffres. Mais il n'a pas les connaissances nécessaires pour la résoudre convenablement. On a dit qu'on n'a rien répondu aux raisonnements des industriels. Mais on peut en dire autant des arguments développés, par un grand nombre de partisans du duc de Leuchtenberg.

L'orateur termine son discours par une réfutation de quelques considérations développées par M. Van de Weyer et déclare qu'il votera pour le duc de Leuchtenberg. (C., 4 fév.)

M. Charles Rogier – Messieurs, quand, il y a six mois à peine, un joug avilissant pesait sur notre chère patrie, que toute nationalité avait disparu, que la Hollande nous tenait écrasés sous sa dette, que pas une garantie n'était respectée, que jusqu'à l'usage de notre langue nous était interdit ; lorsque dans l'armée, dans l'administration, dans les chambres, le nom de Belge était réprouvé ; quand une industrie factice menaçait incessamment de sa chute la classe ouvrière, et la classe riche de la misère de celle-là ; si, dans ces jours de honte et de malheur, où le découragement commençait à saisir jusqu'aux plus fortes âmes, quelque voix encourageante nous avait crié : « Patience, cela va finir. La France, en qui, malgré d'anciens torts, vous n'avez pas cessé d'espérer, la France, qui a aussi des humiliations à venger, va s'affranchir, et la voilà qui vient vous offrir en partage ses libertés reconquises, et ce drapeau tricolore sous lequel vous avez combattu et tant de fois triomphé, et l'éclat envié de son nom et de sa gloire ; ses barrières s'abaisseront devant vos produits ; son pavillon les protégera sur toutes les mers ; avec elle vous êtes appelés désormais à civiliser l'Europe, que vous avez conquise avec elle, » (page 402) que de cris d'allégresse eussent accueilli cette voix prophétique ! Aussi, quand vint la révolution de juillet, il fallut voir quels longs applaudissements retentirent dans toute la Belgique ; comment tous les cœurs généreux battirent avec plus de fierté : chacun y crut voir pour nous un signe prochain de délivrance, sans prévoir dès lors quel magnifique rôle était réservé à la Belgique dans l'œuvre de notre émancipation. Mais une Providence amie de notre gloire avait voulu que notre pays fît lui-même ce qu'il attendait pour lui de la France. En quatre jours de sublime colère, le peuple pulvérisa le sceptre hollandais, et la Belgique, se contemplant avec orgueil après une si belle œuvre, releva la tête, et put se dire, aux bruits des applaudissements de l'Europe étonnée : Je suis une nation !

Et trois mois s'étaient à peine écoulés, que la nation belge avait une armée à elle, une administration à elle, une constitution à elle : une armée, avec son drapeau tricolore arrosé du sang des plus pures victimes ; une administration purgée de tous les privilégiés hollandais ; une constitution à faire envie aux peuples les plus avancés en liberté politique et religieuse. :

Et le prodige de cette révolution s'était accompli sans violence contre les personnes, sans violence contre les biens, sans réaction d'aucun parti, sans dissensions intestines, sans une seule condamnation politique, sans tentative même de tyrannie, ni de la part de ceux que la révolution avait mis à sa tête, ni de la part de ces classes pauvres, si puissantes après avoir été si longtemps opprimées.

Est-il étonnant, après tout cela, qu'un sentiment de nationalité ait pris l'éveil chez nous, et déjà de si fortes racines ; que des sympathies naturelles se soient effacées ; que des répugnances même en aient pris un instant la place, alors surtout que ceux qui devaient nous tendre la main, au nom d'un peuple voisin, n'eurent d'abord à nous apporter que de lâches conseils, puis d'insultants détours dont s'indignèrent notre honneur et notre probité politique ?

Messieurs, j'ai cru longtemps qu'après avoir proclamé notre nationalité et notre indépendance, pour clore avec dignité, promptitude et bonheur une révolution faite par nous seuls et pour nous-mêmes, le congrès ne devait pas choisir notre chef en dehors de cette nation sortie si pure et si radieuse de sa victoire ; qu'il devait, avant tout, la couronne à un prince d'origine belge et révolutionnaire, qui fût à la fois le représentant de la révolution et la garantie de sa durée.

Ce chef eût été temporaire ou héréditaire ; peu importe, là n'était pas notre question sociale : mais enfin, ce chef eût mis le dernier sceau à notre révolution, avant que les embarras de la diplomatie vinssent s'en emparer, l'amortir et la compromettre.

Un prince indigène eût été un choix vraiment national ; attaché au sort de la révolution, il aurait triomphé ou péri avec elle : mais il aurait triomphé, s'il faut avoir foi dans cette Puissance supérieure et protectrice qui semble avoir souri, dès la première heure, à l'acte de notre affranchissement, qui l'a maintenu fort et respecté à travers bien des entraves, et qui devait aussi cette récompense à tant d'héroïque dévouement, à tant de sang généreusement versé, à tant de résignation unie à tant de courage.

Ce choix s'est trouvé empêché : trop d'ambition d'une part, trop de désintéressement peut-être de l'autre, ne l'ont pas permis. Aujourd'hui que ce premier et simple droit d'une nation qui se constitue a été négligé ; qu'on a enlevé à l'histoire de la révolution ce trait de fierté et de confiance en elle-même, au peuple cette satisfaction d'un amour-propre légitime, aux nations qui ont à s'affranchir cet exemple d'un expédient facile ; aujourd'hui qu'on est convenu de prendre ailleurs que chez nous celui qui doit présider à nos destinées, où convient-il d'aller le prendre ? Je n'hésiterai pas à le dire, notre bon sens et nos intérêts le crient assez haut.

Nous avons à côté de nous une nation amie, avec laquelle nous avons déjà été réunis en famille, à qui nous devons le signal de notre émancipation, et probablement son maintien ; un peuple qui nous offre, avec beaucoup d'égards, même origine, même mœurs, même langue, même religion, mêmes intérêts commerciaux, mêmes intérêts politiques, même situation enfin vis-à-vis de la vieille Europe.

Le cabinet français, je le sais, malgré les services qu'il a pu nous rendre, a eu de graves torts envers nous ; il a hésité, molli, traité cavalièrement notre diplomatie jeune et sans expérience, mais loyale et confiante, image fidèle de la nation. Mais que nous font, à nous, hommes francs, naïfs et fiers cependant, ces détours, ces arrière-pensées, ces mensonges de tel ou tel ministre ? C'est de peuple à peuple que l'affaire se passe : nos drapeaux sauront s'unir, nos mains se serrer, nos cœurs se répondre. La permission de la diplomatie viendra après. Et, qu'elle vienne ou qu'elle ne vienne pas, la volonté de deux nobles peuples, portés l'un vers l'autre d'un fraternel élan, n'en doit pas moins rester invincible.

(page 403) A Dieu ne plaise qu'en appelant au trône belge un prince français, nous croyions faire acte de faiblesse ou d'humiliation ! Quatre millions d'hommes libres, disant à un prince si puissant qu'il soit : Tu seras notre chef, ne sont point, après tout, si méprisables. Je ne suis point partisan de ces intrépides orgueils qui se hérissent à la seule apparence d'une égratignure faite à l'honneur national ; mais je sens tout ce qu'il y a de fort, de grand, de généreux dans l'acte national qui se prépare, et, membre du congrès, membre du gouvernement belge, chargé d'offrir la couronne à un prince quel qu'il fût, je la briserais à ses yeux, si je le voyais ignorer quel honneur insigne une telle couronne imprime à un front, et quelles obligations de reconnaissance elle impose.

Comme moi, messieurs, vous aurez senti la rougeur vous monter au front, en lisant quels dédains sont descendus récemment de cette tribune française, écho ordinaire pourtant de tous les sentiments généreux. Messieurs, si ce dédain était celui de la France, si même c'était la pensée de l'honnête homme qu'elle a eu le bonheur de mettre à sa tête, je serais le premier à vous conseiller de rompre tout pacte avec un peuple si peu digne de nous comprendre, de nous recevoir pour alliés.

Mais, au-dessus des mépris intéressés de quelques industriels, que les forces et les richesses de notre production peuvent faire trembler ; au-dessus des ironies d'un avocat, fort spirituel d'ailleurs domine au sein de la nation, comme à sa tête, un sentiment pur, juste, de ce que nous valons, et de ce que nous avons le droit d'exiger : j'en pourrai donner mainte preuve irrécusable. Il me suffit de la trouver, cette preuve, dans la sympathie de la grande majorité du peuple belge pour le peuple français ; messieurs, cet instinct ne se trompe pas, et il ne s'adresserait pas à qui peu lui nuire ou qui ne peut lui répondre.

Deux candidats se partagent aujourd'hui les vœux du congrès. L'un et l'autre offrent tour à tour des titres également puissants à la perplexité de plusieurs de mes honorables collègues ; je la comprends, je l'excuse, car je l’ai moi-même partagée.

Mais enfin, au lieu de se perdre en conjecture qui se combattent et se détruisent, il faut prendre un parti, suivre, à défaut de raisonnement, l'impulsion de nos sentiments intimes, et nous laisser aller à ce qu'ils nous conseillent ; faire, en un mot, ce que le peuple belge a fait en rejetant le joug hollandais, ce que vous avez fait pour sanctionner l'œuvre de ce brave peuple, en proclamant la déchéance d'une famille royale, toute couverte du sang belge, en proclamant votre nationalité, si noblement, mais si chèrement payée.

Lui et nous, nous avons fait cela sans prévoir les chances de reconnaissance ou de non-reconnaissance, de guerre imminente ou de guerre possible. Nous avons fait cela parce qu'il nous paraissait bien et convenable, parce que les intérêts et l'honneur de la révolution le voulaient ainsi, et vous avez vu que jusqu'à présent cela nous a réussi. Ayons donc confiance en notre œuvre : achevons-la, nous n'avons perdu qu'un temps trop précieux.

Je sais et je comprends la popularité dont le nom d'un des candidats est entouré en plus d'un endroit ; je veux croire qu'il n'y a rien de factice dans cette popularité ; je conçois que notre peuple qui, au fond de l'âme, pense souvent au temps des Français, sympathise avec un nom tout brillant de souvenirs français ; mais je n'hésite pas à voter pour son concurrent, persuadé que ce qui plaît dans Leuchtenberg se retrouve dans Nemours, et qu'il offre d'ailleurs des avantages plus positifs, plus nombreux, plus assurés.

Je trouve, dans le duc de Nemours, le fils d'un roi élu et populaire, né d'une révolution qui est la mère et l'appui de la nôtre, un prince jeune, élevé dans des principes plébéiens, jeune mais majeur par la raison, réfléchi, en âge de comprendre à la fois nos institutions et de s'y faire, et déjà capable de se montrer à l'armée.

Je le demande comme nous apportant l'alliance, l'amitié, le marché de la France, comme nous associant, sans nous y enchaîner, au sort de ce glorieux pays, si riche en souvenirs, si riche en avenir ; j'y vois enfin une sûre garantie de notre indépendance contre les efforts de l'Europe pour le retour de la famille déchue, et contre les efforts de la France même pour une incorporation de notre pays à ses départements.

Il m'est inutile d'examiner, quant à moi, un autre système : quels qu'aient été les envies, les répugnances, les détours du cabinet français, il acceptera, je le crois ; il y va de son honneur et de son salut. Quant à nous, nous aurons fait, à l’égard de notre alliée naturelle, acte de bonne amitié et de bon voisinage : si elle refuse, nous l'aurons constituée en état d'ingratitude, et elle n'aura plus rien à nous dire après.

Il me reste, messieurs, un aveu à faire. J'ai hésité quelque temps à prendre la parole dans cette circonstance. Des souvenirs d'enfance me rattachent à la France, et j'avais scrupule à parler ici en faveur d'un prince français. Mais j'ai vu de vieux et purs Belges défendre la même opinion, (page 404) et mes scrupules alors ont été levés. (U. B., 4 fév.)

M. le baron de Pélichy van Huerne – Moi aussi, messieurs, ma devise sera : Indépendance, nationalité ; j'y ajouterai : Liberté, prospérité.

La question qui nous occupe depuis plusieurs jours est des plus graves, je ne m'en dissimule pas l'importance, ni l'immense responsabilité qui va peser sur nos têtes. Un oui, un non décidera le bonheur, le malheur de la patrie.

Jamais, non, jamais représentants d'une nation ne se sont trouvés dans l'affreuse alternative de choisir le chef de l'État entre deux écueils.

En effet, messieurs, tout ce que vous avez entendu sur le choix des deux candidats, qui paraissent devoir, parmi nous, obtenir la majorité des suffrages, vient malheureusement confirmer cette terrible position. Les éloquents orateurs qui m'ont précédé à cette tribune ne vous l'ont pas caché.

Les adversaires du duc de Leuchtenberg vous ont dit : Si vous choisissez ce prince, vous vous montrerez ingrats envers la France, cette France qui, identifiée avec vous, vous a protégés dans les généreux efforts que vous avez déployés pour reconquérir votre liberté ; cette France qui, par son attachement, par son attitude envers les quatre puissances, vous a délivrés des cohortes prussiennes, lesquelles au commencement de votre glorieuse révolution seraient venues fondre sur votre territoire. Pour prix de ces sacrifices, de cet attachement, vous placeriez à ses portes celui qui, objet de ses craintes, devenant le foyer de mille intrigues, ranimant un parti, viendrait troubler son repos !

Avec le duc de Leuchtenberg, abandon de la seule puissance qui pourrait vous soutenir ; avec lui, guerre au centre du pays. Avec la France, au contraire, marchant sur le Rhin, ses limites naturelles, la guerre se fera en Allemagne.

Par la non-reconnaissance, de la part des puissances, du prince de Leuchtenberg point de commerce, point de relations, point de duché de Luxembourg, point la partie du Limbourg, ni la rive gauche de l'Escaut, ni l'évacuation de la citadelle d'Anvers. Vous périrez, le duc s'en ira, et vous vous trouverez dans une situation plus affreuse que la première.

Les autres vous ont dit : Avec le duc de Nemours, ce sera la guerre immédiate, la perte de votre nationalité, de votre indépendance ; enfin, vous deviendrez une partie intégrale de la France.

On a dit que les puissances s'opposeront à cette nomination, que l'Angleterre surtout, toute-puissante sur mer, ne pourra, sans se départir de son antique politique, reconnaître ce choix, et par conséquent deviendra votre ennemie, pour dans la suite, s'alliant avec la Hollande, venir occuper la ville d'Anvers, et fermer l'Escaut, source de votre prospérité matérielle ;

Qu'avec le duc de Nemours, la guerre deviendra européenne, et que votre pays en sera le champ de bataille.

Dans ce concours fatal de circonstances, l'homme prudent cherche un port pour éviter les écueils qui lui paraissent inévitables et se mettre à l'abri de la tempête.

Je pense, messieurs, avoir trouvé ce port, dans le choix d'un prince digne de notre amour, et qui ne donnant aucun ombrage à nos voisins, pourra ramener la tranquillité, l'ordre et le bonheur au sein de notre patrie.

Ce prince, seule planche, d'après moi, de notre salut, est l'archiduc Charles d'Autriche, frère de l'empereur régnant, qui, par ses qualités personnelles, a mérité la considération de ses concitoyens, et par sa valeur celle de ses ennemis. Bonaparte le regardait comme son rival ; ce grand capitaine l'estimait, et cette estime était partagée dans son armée.

Ce prince, loin de professer les principes de sa maison, s'est identifié avec les idées de son siècle, et par sa manière de penser s'est trouvé mainte fois en opposition avec les membres de sa famille. Ici, messieurs, qu'il me soit permis de vous rappeler qu'en 1814 et 1815 il a refusé le commandement de l'armée qui marchait contre la France, parce que cette guerre n'entrait pas dans ses principes ; que ce fut lui qui se chargea de l'éducation du fils du grand homme.

Bon citoyen, excellent père, prince généreux et vaillant, professant notre religion, connaissant nos mœurs, il défendra notre indépendance avec courage ; ami des Belges qu'il a souvent conduits à la victoire, et dont il s'est toujours fait un plaisir de se voir entouré, son plus grand bonheur sera de contribuer à celui de ceux qu'il porte dans son cœur.

On se rappelle encore, en cette capitale, du temps où momentanément il a exercé le pouvoir, de son attachement aux Belges, de sa popularité.

Ce nom, cher aux habitants de notre patrie, vient réveiller tous les bienfaits que son oncle le prince Charles de Lorraine a répandus sur notre sol. On se rappelle avec émotion, en traversant la place de la Victoire, que là était élevée par l'amour, mais que la faux révolutionnaire a sapé, la statue d'un prince (page 405) qui excite dans tous les cœurs le souvenir des tendres regrets que méritent les princes vertueux, et dont la mémoire est encore révérée parmi nous.

Ce prince, dont nous regrettons la perte, était, j'en appelle à tous les habitants de cette capitale, le père du peuple, l'ami du pauvre, le soutien de l'infortune.

Si ce nom nous est encore cher, pourquoi ne placerions-nous pas sur le pavois celui qui, portant le même nom, possède les mêmes vertus ? Ce nom électrise tous les cœurs ; le prince Charles nous conduira à la victoire, et, guidés par sa valeur héroïque, elle ne nous échappera pas. Suivant les traces de la grande Marie-Thérèse, par sa prudence consommée, il nous procurera la stabilité, le bonheur, il nous conservera notre indépendance. Citoyen avec nous, il défendra nos libertés.

Avec lui nous pourrons défendre avec plus de force nos justes droits sur le duché de Luxembourg, duché qui de tout temps a appartenu aux Pays-Bas, dont on ne peut contester la possession, depuis que Philippe le Bon, en 1462, en a éteint toutes prétentions étrangères, moyennant une somme d'argent. Le prince Charles aura d'autant plus d'intérêt (ce sera même le devoir de la reconnaissance) à arracher nos braves frères des mains de la tyrannie, qu'il se ressouviendra de la fidélité que les habitants ont toujours montrée à sa famille. Par lui aussi nous obtiendrons plus facilement la restitution de la partie du Limbourg que l'on veut nous arracher, l'évacuation de la citadelle d'Anvers, Maestricht, la rive gauche de l'Escaut. Pour lors, amis de nos voisins, ne leur donnant aucun ombrage, gouvernés par le prince de notre choix, nous verrons derechef reparaître l'ordre, la prospérité.

Par son influence, il procurera à notre industrie nationale des traités de commerce avantageux ; il saura maintenir l'ouverture de l'Escaut, et la liberté des rivières, posée en principe au congrès de Vienne ; il fera respecter notre pavillon. Avec le prince Charles disparaissent tous les obstacles, régence, discorde avec les puissances, accusation d'ingratitude, guerre ; et par contre surgissent la paix, l'amitié de nos voisins, reconnaissance de leur part, relation de commerce, hérédité, ce prince étant père de quatre fils, qui, en nous assurant la stabilité, nous font entrevoir une alliance possible avec la France.

L'objection, que l'on pourrait faire, que les puissances l'ont exclu, est facile à réfuter. Il ne se trouve pas dans la catégorie désignée ; frère de l'empereur d'Autriche, il forme, avec les siens, une autre branche ; il ne donne pas un agrandissement de territoire à l'Autriche, ni ne procure aucun avantage à cette puissance. Il se trouve isolé : et si cette objection existait, il se trouverait sur la même ligne que le duc de Nemours, mais dans une situation plus favorable, n'appartenant que collatéralement à la famille régnante.

Je pense donc, messieurs, que dans la position où nous nous trouvons, l'élévation, au trône de la Belgique, du prince Charles d'Autriche, frère de l'empereur régnant, nous tirerait d'embarras et procurerait à notre patrie la stabilité et le bonheur après lesquels elle soupire.

Malgré l'admiration charitable de mon honorable collègue M. Henri de Brouckere, persuadé jusqu'à ce moment, en ma conscience, de remplir le mandat dont mes concitoyens m'ont honoré, je voterai pour le prince Charles d'Autriche. (C., supp., 4 fév.)

M. le marquis de Rodes – Messieurs, je viens rendre compte à la nation du vote que je vais émettre, dans le choix le plus grave, le plus solennel que jamais peuple libre ait eu à faire. J'avoue que je ne l'émets qu'en tremblant, mais au moins avec la plus grande liberté et fort de la pureté de mes intentions et de ma conscience.

Messieurs, du moment que la révolution belge a été un fait accompli, avons-nous demandé aux puissances de reconnaître le gouvernement provisoire, d'arborer dans toutes nos provinces le drapeau national aux couleurs belges, de procéder aux élections, de nous constituer en congrès et d'agir en souverain ?

Avons-nous consulté les puissances, pour proclamer l'indépendance de la Belgique et l'exclusion à perpétuité de la famille de Nassau ? Vous en êtes tous témoins, une intervention amicale a produit l'effet contraire. Vous avez protesté avec énergie, avec enthousiasme même, contre l'intervention, et le décret a été voté à la presque unanimité, le 25 novembre ; mais la guerre s'en est-elle suivie ? non ; au contraire, les puissances ont, dès le 10 décembre, envoyé une note énergique au roi de Hollande où elles insistaient sur la libre navigation de l'Escaut ; et, après avoir démoli l'édifice de 1814 et 1815, que les puissances avaient construit en Belgique, en traitant de nous et sans nous, nous irions prier ces puissances de traiter avec nous pour aider à reconstruire l'édifice !

Par ces motifs, j'ai voté, il y a trois semaines, contre l'envoi des commissaires tant à Londres qu'à Paris, parce que c'était admettre le droit d'intervention.

(page 406) Sans cesse on fait courir les bruits les plus alarmants, et le mot de guerre est répété partout. Certes, ce mot est effrayant ; mais nous a-t-il effrayé le 25 novembre ? et notre indépendance n'en a été que plus respectée !

Depuis que la diplomatie se mêle du choix du chef de notre État, nous voyons chaque prince que nous nous proposons d'élire rencontrer des difficultés nouvelles et recevoir un brevet d'exclusion. Tous les jours on nous communique semi-officiellement des lettres qui partent évidemment de la même source. J'ai vanté à cette tribune la politique franche du ministre Sébastiani ; elle l'était alors. Depuis, il s'est rétracté ; j'en fais autant, je me rétracte aussi.

Messieurs, notre politique doit être celle de la France, c'est-à-dire du peuple français représenté par les chambres. Dès lors, les trônes de la Belgique et de la France doivent avoir les mêmes bases, les vœux des peuples libres. Quand les principes émis en juillet à Paris viendront renverser ceux de la Belgique du mois de septembre, alors la France se suicide elle-même, alors les deux trônes s'écroulent. Sinon, le même principe vital oblige les deux pays à se défendre, et ainsi la France et la Belgique auront chacune leur roi citoyen.

Choisissons donc Auguste de Leuchtenberg. Le duc de Leuchtenberg, dit-on, ne nous donnera pas de traités de commerce avantageux. C'est la force des choses qui nous en donnera ; et pour commencer, la France ne peut pas plus se passer de nous que nous d'elle. Et même, avec une alliance intime avec la France, sous le duc de Nemours même, la France ne fera pas de traités de commerce avec nous et pour nous, à son détriment. Les traités de commerce ne sont plus l'œuvre des camarilla, mais des nations elles-mêmes, et les nations sont solidaires. Ce que je dis de la France, je le dis de la Hollande même.

Pour l'intérieur, messieurs, le duc de Leuchtenberg nous apporte de grands avantages. Il est majeur, et peut se mettre à la tête de notre armée, qui a si grand besoin d'un chef. Sa présence seule nous sauvera de l'anarchie. Dès son arrivée, le provisoire cesse, et l'ère de notre nouvelle constitution commence.

Avant de terminer, je désire parler du duc de Nemours. Il est mineur, c'est une calamité. Toutes les puissances de l'Europe seront jalouses de la prépondérance de la France, dont nous serons réellement les vassaux. Notre prince ne sera jamais libre. Le ministère français sera son conseil, jusqu'à la fusion complète. Acceptera-t-il ? nous l'ignorons. Officiellement, il n'accepte pas ; et confidentiellement, il accepte. Qu'en croire ? et, dans ce dernier cas, qui acceptera en ce moment notre constitution pour le prince mineur ? Et Louis-Philippe, son père, pourra-t-il accepter pour son fils, et jurer pour lui les libertés qu'il refuse à la France, ou bien, si vous le préférez, les libertés que son ministère refuse à la France ?

On nous représente le trône du futur roi des Belges comme un voisin dangereux pour le roi des Français, comme un foyer de bonapartisme. J'avoue que je ne puis concevoir cette assertion. Je ne vois, moi, que des écueils pour nous, pour notre constitution, et on n'en parle pas cependant.

Messieurs, nous avons la charte la plus libérale qui existe ; l'élection directe, établie sur les bases les plus larges pour nos pouvoirs provinciaux et communaux ; la loi sur la responsabilité ministérielle la plus sévère et la plus précise ; les libertés de l'enseignement, de la presse, du jury, les mieux établies, et jusqu'à un sénat électif.

Si nous avons un prince français, nos institutions seront vues et connues de la France. On voudra mettre en harmonie les deux chartes, parce qu'il n'y a pas de Pyrénées entre nous et la France. Les plus faibles doivent céder, et je sais que cela a déjà été dit, tout bas peut-être, mais assez haut pour être entendu et répété. Et quelques traits de plume et quelques coups de canif déchireront notre pacte fondamental que nous avons si soigneusement élaboré, depuis que nous sommes constitués. Les journaux français nous en donnent des preuves non équivoques : « La preuve d'estime et de confiance des Belges, disait le Temps, de vouloir choisir pour roi un prince français, ne nous permet que de leur exprimer les sentiments d'une compassion fraternelle et des regrets sincères de ne pouvoir accepter leur offre. » Ailleurs, il dit encore : «, Votre proposition d'alliance offre à la France des difficultés insurmontables.» Plus loin, il dit encore : « Le refus de la France ne tient cependant pas du dédain, ni de l'ingratitude. » Quels sentiments généreux ! Dans d'autres journaux nous lisons « que la Belgique royaume à part est une prétention inadmissible. »

Des députés influents nous traitent déjà, à la tribune de France, de petite Navarre.

Voilà des phrases bien consolantes ! Je ne veux pas être, moi, un sujet de la petite Navarre, et notre belle Belgique, avec environ quatre millions d'habitants, n'est pas faite pour être traitée ainsi. Je ne veux être ni directement ni indirectement (page 407) à la France, parce qu'avec elle nous aurions tous nos griefs à l'ordre du jour. Nous aurions le monopole du culte, de l'enseignement, du langage et des places ; et, pour comble de maux, la perte de notre indépendance serait le signal d'une guerre peut-être générale et inévitable.

La neutralité de la Belgique a été signée par toutes les puissances, y compris la France. Avec la Belgique neutre et un prince inoffensif qui n'est ni le candidat des quatre puissances, ni celui de la France, nous pouvons espérer de conserver la paix générale, notre nationalité, notre patrie qui est notre seul bien-être.

Sous l'égide de la Providence divine, dispensatrice des couronnes, restons Belges, avec le souverain de notre choix, Auguste, duc de Leuchtenberg. (J. F., 4 fév.)

M. le comte Félix de Mérode – Après la discussion qui depuis plusieurs jours excite la sollicitude de cette assemblée ; après les développements donnés en sens divers par les orateurs les plus capables de faire valoir les causes soumises à son examen, je craindrais de contribuer à la perte d'un temps précieux dans les circonstances qui nous pressent en cherchant à reproduire les motifs qui déjà sous tant de formes ont été, messieurs, l'objet de votre attention sérieuse. Si tous les membres du congrès qui représentent ici le peuple belge eussent été aussi faciles sur l'adoption d'un chef que celui qui a l'honneur de vous adresser en ce moment la parole, depuis longtemps le chef de notre État nouveau serait proclamé. Oui, messieurs, je regarderais comme un fait immense, comme un exemple aussi glorieux pour nous qu'avantageux à la liberté des peuples soumis encore au régime du bon plaisir, que l'exclusion à perpétuité de la maison d'Orange de tout pouvoir en Belgique fût consolidée par l'élection d'un prince immédiatement reconnu par plusieurs puissances de l'Europe. Et remarquez, messieurs, que ce triomphe de la civilisation libérale sur l'humiliant système de l'inadmissible légitimité serait obtenu, non plus par une nation de 32 millions d'hommes, inviolable lorsqu'elle veut défendre son territoire, mais par un peuple qui n'en compte que 4 millions.

Animé du désir de ne pas compromettre par des prétentions exclusives l'œuvre finale et nécessaire de notre régénération, j'aurais accepté tous les princes qu'une réputation flétrie ne me portait point à rejeter. C'est ainsi que j'eusse voté sans regret pour le prince de Saxe-Cobourg comme pour le prince de Bavière, ou un prince de Naples, neveu du roi des Français. Les qualifications de protestant, d'Anglais, d'Allemand, de Bourbon, faisaient sur moi peu d'impression, persuadé que tout chef quelconque livré à lui-même, au milieu de nous, ne pouvait être que Belge, ne pouvait contracter d'alliance qu'en se conformant aux vœux du pays.

Mais parmi ceux qui se présentaient à l'imagination sous des couleurs propres à séduire les esprits, soit par l'espérance de conserver la paix, soit par des souvenirs que l'histoire ne permet pas d'oublier, deux personnages me semblaient particulièrement inadmissibles : d'abord le prince d'Orange, non pas principalement, comme nous l'a dit notre honorable collègue M. Osy, en vertu de l'exclusion prononcée par la presque unanimité des membres du congrès, mais parce qu'il amènerait chez nous la discorde, la guerre intérieure et les maux inévitables d'une restauration.

En second lieu, le prince de Leuchtenberg ; parce qu'il inquiéterait la France en établissant, malgré lui-même, dans son voisinage, un foyer d'intrigues, un point de ralliement pour les mécontents, nés et à naître, que la révolution de juillet et l'état actuel des choses ne peut satisfaire au gré de leurs espérances.

Selon plusieurs des partisans d'Auguste de Beauharnais, Louis-Philippe ne comprenait pas les vrais intérêts de sa couronne ; c'était de Bruxelles que devait lui parvenir la lumière ; éclairé par elle il eût appris sans doute que rien n'était plus assuré, plus constant que la faveur populaire ; que la versatilité humaine avait cédé pour toujours aux idées de stabilité ; qu'enfin les chances de réunir, quelque jour, sans combat, la Belgique à la France, ne pouvaient à aucune époque provoquer le désir d'un changement de dynastie ; qu'au surplus, pour éviter tout danger, il suffisait d'un mariage, facile à conclure, puisque les amis du duc de Leuchtenberg le jugeaient convenable.

Pourquoi donc, messieurs, au lieu de charger nos commissaires à Paris du soin de nous transmettre des renseignements positifs sur les intentions du cabinet français, n'avez-vous pas enjoint à ces mêmes commissaires de convaincre Louis-Philippe que rien ne devait lui être aussi agréable que le choix du duc de Leuchtenberg ; que vous n'aperceviez aucun inconvénient à ce qu'une fille de France épousât votre nouveau souverain ; qu'en conséquence, l'obstination seule du ministère pouvait mettre des obstacles à un projet de mariage combiné et résolu à Bruxelles ?

Cependant vous avez cru devoir adopter une conduite différente. Vous avez pensé que la dignité nationale belge ne s'opposait point à ce que vous parussiez dans la disposition de n'agir, relativement (page 408) au choix du chef de l'État, que de concert avec la France et son gouvernement. Et je pense que c'était avec raison ; car, messieurs, malgré les démarches incertaines et quelquefois contradictoires de la diplomatie française, vous ne pouvez douter que le roi n'ait pris à vos affaires un vif et sincère intérêt. Et seriez-vous donc dispensés de toute reconnaissance parce qu'au milieu d'immenses difficultés vous auriez subi l'effet de tergiversations presque inévitables dans la crise actuelle ? Le ministère français est forcé non de prendre en considération les intérêts de la Belgique seule, mais de les combiner avec le repos, la sécurité intérieure de la France, la consolidation de la dynastie nouvelle.

J'éprouve une impression pénible lorsque j'entends traiter avec dureté, dans cette enceinte, les agents de la seule puissance qui nous ait mis à l'abri de l'invasion étrangère. Qu'on se plaigne, à la bonne heure, lorsqu'on pense en avoir le droit ; mais qu'on renferme les plaintes dans les bornes qu'elles ne doivent point dépasser sous peine d'inconvenance.

Parmi quatre cents députés français, une trentaine, au plus, désapprouvent l'opposition que met le ministère au choix du duc de Leuchtenberg ; peut-être quelques autres, par un respect absolu pour l'indépendance des nations, pensent que la France devrait reconnaître le prince élu par vous quel qu'il fût. Je ne contesterai pas leurs maximes populaires ; seulement je ne dévierai point, pour ma part, des principes non moins précieux quine permettent pas d'oublier les services rendus.

Sans la France, messieurs, sans la sympathie de son roi pour notre cause, je ne parlerais point à cette tribune ; je serais au moins en exil ; les Belges n'auraient ni indépendance ni nationalité. Impatient des refus, des démentis trop légèrement donnés par un ministère à notre envoyé à Paris, fatigué d'une incertitude sans terme et poussé par la nécessité de prendre une résolution, j'ai pendant un jour consenti à me réunir aux partisans du duc de Leuchtenberg ; c'est, sans doute, pour ce fait qu'une feuille parisienne, qui se distingue par la grandeur de son format et sa mauvaise volonté pour les Belges, a prétendu que je cherchais à soustraire la Belgique à l'influence française, pour y organiser la théocratie. Au lieu de dénaturer nos actes et de mentir à la face du monde, ces doctes publicistes feraient mieux d'organiser chez eux, à notre exemple, la véritable liberté civile et religieuse. Trop faibles pour rendre au peuple français les secours puissants qu'il nous a donnés contre les tentatives du despotisme extérieur, nous lui serons non moins utiles peut-être en lui montrant comment les hommes de bonne volonté, unis entre eux dans nos provinces, savent y faire prévaloir les droits légitimes contre le despotisme intérieur des coteries, et mettre en pratique ce qui ailleurs n'a encore été qu'une théorie sans application.

Malgré les erreurs du libéralisme étroit et réactionnaire qui domine encore la grande nation française, erreurs incapables de résister longtemps à la raison progressive, aux notions de justice destinées à se répandre de plus en plus parmi les peuples civilisés, je suis résolu de ne pas séparer la cause belge de celle de la France, et de ne point chercher un appui inconciliable avec nos principes dans les cabinets de l'absolutisme ou de l'aristocratie marchande, toujours prêts à nous remettre sous le joug de la maison d'Orange : je voterai donc pour le prince qui nous procurera de la manière la plus certaine l'appui et l'alliance du gouvernement français.

On vous a dit hier que les partisans du candidat opposé au duc de Leuchtenberg représentaient l'avenir de la Belgique comme assuré, si le fils de Louis-Philippe était appelé à régner sur nous : non, messieurs, personne ne peut vous promettre une sécurité pleine et entière, quelle que soit votre décision. Partout nous rencontrerons des écueils et jamais nous ne pouvons être certains d'éviter ou la guerre ou la conquête. Faisons tous nos efforts pour rester nation ; mais préparons-nous avec prudence aux événements, et sachons du moins préserver notre patrie du plus grand des malheurs, le morcellement de notre territoire (U. B., 4 fév.)

M. De Lehaye déclare qu'il votera pour le duc de Nemours, parce qu'il nous importe de conserver l'amitié et la protection de la France, qui doit nous fournir un débouché à nos produits, nous faire restituer le Limbourg, le Luxembourg, et la rive gauche de l'Escaut, et faire respecter notre indépendance. (C., 4 fév.)

M. l’abbé Verduyn renonce à la parole pour ne pas retarder l'importante décision du congrès et pouvoir satisfaire plus promptement à la juste impatience du public. (J. F., 4 fév.) (Le livre d’E. HUYTTENS reprend en bas de page le discours que l’abbé Verduyn se proposait de prononcer et qui était favorable au duc de Leuchtenberg)

M. l’abbé de Foere – Je n'ai pas demandé la parole ; si je suis inscrit, c’est sans doute pas erreur. (C., 4 fév.) (Le livre d’E. HUYTTENS reprend en bas de page le (long) discours que l’abbé de Foere se proposait de prononcer et qui était favorable au duc de Leuchtenberg)

M. Claes (d’Anvers) – Messieurs, je croirais (page 410) manquer à mon devoir si, dans une affaire aussi grave et aussi importante que celle du choix du chef de l’Etat, choix dont dépend le bonheur ou le malheur de la nation, et le repos peut-être de toute l’Europe, je n’exposais les motifs qui ont déterminé mon vote. Le congrès appréciera ces (page 411) motifs, et si, comme j’aime à le croire, on peut y puiser la preuve que l’intérêt seul de mon pays m’a guidé dans la détermination que j’ai prise, j’en ressentirai une satisfaction bien vive.

(page 412) La grande majorité du congrès est fixée sur les candidats ; l'alternative est entre le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg ; passons-les en revue et voyons sur lequel de ces deux candidats il convient d'asseoir le choix.

Commençons par le duc de Nemours. D'après les différentes communications, tant écrites que verbales qui ont été faites au congrès, de la part du gouvernement français, il est hors de doute, que si l'on fixait le choix sur le fils de Louis-Philippe, il faudrait s'attendre à un refus formel. Le gouvernement français a trop d'intérêt de ménager les puissances dont les plénipotentiaires sont réunis au congrès de Londres, et de conserver la bonne harmonie avec elles, et il ne sait que trop bien que cette harmonie cesserait à l'instant même que la France occuperait la Belgique, ou qu'elle y placerait comme chef un des fils de son roi. Les puissances verraient un acheminement vers la réunion de la Belgique à la France dans l'acceptation, par un fils de Louis-Philippe, de la couronne de la Belgique, Et je pense qu'elles ne se tromperaient pas ; aussi, ceux-là mêmes de mes honorables collègues qui ont demandé la réunion immédiate se prononcent aujourd'hui pour le duc de Nemours. Il est au surplus probable, et l'on doit peut-être tenir pour certain, que la France s'est engagée vis-à-vis des autres puissances, de n'occuper la Belgique ni par son roi, ni par quelque membre de sa famille ; pourquoi donc insister sur une nomination qui ne pourrait avoir aucun effet ? Le protocole du 20 janvier exclut la possibilité d'une acceptation quelconque ; mais supposons que le roi Louis-Philippe voulût sacrifier ses colonies et le commerce maritime de la France, pour nous donner son fils le duc de Nemours pour chef, que pourrions-nous, que devrions-nous en attendre ? Nous aurions un roi mineur et avec lui tous les inconvénients d'une régence, inconvénients si bien signalés, lorsqu'il s'est agi du prince Othon de Bavière, par ceux-là mêmes qui sont aujourd'hui au nombre des partisans du duc de Nemours ; nous continuerions notre provisoire jusqu'à la majorité de notre chef, et comme d'après les uns le provisoire nous use, et que d'après les autres il nous tue, ne nous laissons pas user ni tuer, et choisissons un chef majeur.

Voilà pour la minorité du duc de Nemours ; s'il n'y avait que cet inconvénient-là attaché à la nomination de ce prince au trône de la Belgique, on ne devrait pas s'y arrêter ; mais cette nomination amènerait des malheurs incalculables pour la Belgique, et ce serait le signal d'une guerre générale et l'occupation immédiate de notre pays par les troupes étrangères. Alors la guerre ne serait pas probable, mais certaine. Tous ceux de mes collègues qui, comme moi, ont eu des entretiens avec l'envoyé d'Angleterre, tous, je pense, sont intimement (page 413) convaincus que la guerre est inévitable si nous déférons la couronne au duc de Nemours. Guerre inévitable ! je recule devant cette idée, et animé du seul désir de ne vouloir que du bien à mon pays, je ne saurais coopérer à le plonger dans le malheur par un vote qui amènerait nécessairement ce sinistre résultat. On a prétendu que, quoi que nous fassions, la guerre aurait toujours lieu, que les puissances ont trop de forces armées sur pied, qu'il est impossible de renvoyer ces masses dans leurs foyers sans qu'on en soit venu aux mains. Je ne partage nullement ces prévisions : je soutiens au contraire que les chances pour la continuation de la paix sont bien plus probables. Toutes les puissances ont actuellement affaire chez elles ; il n'y a que la mise en danger de leur indépendance qui pourrait les faire agir. La Russie a à régler les affaires de la Pologne, et à se tenir en mesure contre la Turquie, que la révolution de la Pologne n'aura pas manqué d'éveiller. L'Autriche doit porter tous ses regards vers l'Italie ; la Prusse a ses provinces rhénanes à conserver, et à en imposer à son peuple pour une constitution promise depuis quinze ans ; l'Angleterre n'a pas à négliger l'Irlande, et la France elle-même a besoin de calme pour consolider son gouvernement et pour contenir le parti imposant et inquiétant des carlistes. Le besoin de la paix se fait donc sentir partout, et il faudrait de ces commotions qui alarmeraient l'équilibre de l'Europe pour que les puissances en fissent le sacrifice. Si cet équilibre continue à subsister, on peut regarder la continuation de la paix comme certaine.

La nomination du duc de Nemours nous sépare à jamais de l'Angleterre, nous met en hostilité immédiate avec elle. Blocus de nos ports de mer et fermeture de nos fleuves, anéantissement total de tout commerce maritime, voilà les conséquences nécessaires de pareille nomination. Et qu'est-ce que la Belgique sans commerce maritime ? Mais, messieurs, le roi des Français ne sacrifierait-il pas son commerce maritime, ne perdrait-il pas ses colonies avec leurs immenses avantages, s'il avait l'imprudence d'accepter pour son fils la couronne de la Belgique ? La marine française peut-elle se mesurer avec la marine anglaise ? Prenez-y garde, la France, qui veut conserver la paix, ses députés le proclament hautement à la tribune, n'exposera pas ce qui constitue la source de sa prospérité, pour la couronne que quatre millions de Belges offriraient à un fils de son roi, contre le gré de l'Angleterre. Et qu'on ne dise pas que l'Angleterre, courbée sous le poids d'une dette énorme, ne pourra plus faire la guerre, car quand son indépendance, son existence seraient mises en danger, ce qui arriverait si le port d'Anvers était au pouvoir de la France, il y a encore assez de patriotisme, assez d'esprit national en Angleterre pour que le peuple en masse n'épargne aucun sacrifice à l'effet de prévenir d'aussi grands malheurs. L'Angleterre d'ailleurs n'a pas besoin de moyens extraordinaires pour couper subitement et à la France et à la Belgique tout commerce maritime ; elle a ses vaisseaux, sa marine armée est au grand complet : il lui suffirait de les mettre en mouvement, et ce ne serait pas une grande dépense. Au reste, si elle avait besoin de quelque appui, ne le trouverait-elle pas facilement dans la marine hollandaise ?

L'Angleterre ne fera plus de guerre continentale, les membres du parlement s'y opposeraient ; mais elle n'a pas besoin de la faire, elle serait à présent sans intérêt. Du temps de Napoléon, qui avait la main haute sur presque toutes les puissances de l'Europe, qui leur défendait de faire aucun commerce avec les Anglais, et qui avait déclaré la guerre à la Russie pour le seul motif qu'elle n'avait pas obéi à ses injonctions de cesser toutes relations commerciales avec l'Angleterre, lui qui était maître de la Hollande, de l'Allemagne, de l'Italie, de la Pologne ; alors l'Angleterre enclavée, sans communications, sans relations aucune, a dû tout sacrifier pour aider de ses finances les divers souverains de l'Europe à faire successivement la guerre à l'Empire français : il y allait alors de son existence, il fallait abattre le colosse pour rouvrir les débouchés qu'elle avait perdus, et elle y est parvenue ; mais aujourd'hui sa position est tout autre, elle a partout ses alliés et ses relations commerciales assurées.

La position de la France est tout autre aussi. Sous l'Empire elle dominait l'Europe, elle dictait la loi à toutes les puissances : leurs baïonnettes étaient à sa disposition, et nous avons vu marcher les armées de l'Allemagne avec l'armée française contre la Russie : ces armées, aujourd'hui, au lieu de servir la France, seraient tournées contre elle ; et qui peut nous assurer que la France abandonnée à ses propres forces sortirait victorieuse de la lutte, dans laquelle la nomination du duc de Nemours nous aurait entraînés, alors qu'elle a fini par succomber lorsqu'elle était autrement formidable qu'aujourd'hui ? Que deviendrions-nous si la France venait à être vaincue ? Non seulement nous serions envahis, saccagés par les troupes du Nord qui porteraient la désolation en Belgique, mais aussi le roi Guillaume avec son odieux ministère nous serait imposé. Si la France était victorieuse, à elle seule seraient tous les (page 414) avantages de la victoire, la Belgique deviendrait un département français, et cette ville de Bruxelles, si digne d'une cour, simple chef-lieu de département. Voilà où nous conduirait cette victoire : quel est le vrai Belge qui pourrait en être avide ?

Avec le duc de Nemours nous perdrons Anvers, le Limbourg, le Luxembourg ; c'est une combinaison faite depuis longtemps, pour le cas où la Belgique se donnerait à la France, ou offrirait la couronne à un prince français ; il suffit de jeter un coup d'œil sur les divers protocoles de Londres pour s'en convaincre.

Le 4 novembre 1830, les plénipotentiaires réunis au congrès de Londres prennent une résolution portant que les troupes respectives (de la Belgique et de la Hollande) se retireront derrière la ligne telle qu'elle était fixée au 30 mai 1814. Aux termes de cette résolution et eu égard à l'abandon fait par la république batave à la république française, en 1795, de quelques portions de son territoire, les troupes hollandaises devraient évacuer dans les dix jours les places et territoires d'Anvers, Maestricht et Luxembourg, puisqu'au 30 mai 1814 ils appartenaient à la Belgique. On ne l'a pas fait, et dès que les puissances ont été instruites que les Belges avaient menacé de se jeter dans les bras de la France, en cas qu'on fût intervenu dans leurs affaires, cette menace donne l'éveil aux plénipotentiaires, et dans leur protocole du 17 novembre, il n'est plus question d'évacuation : les troupes respectives doivent continuer à occuper les places et territoires où elles se trouvaient au 21 novembre. L'Escaut restant bloqué à Flessingue, réclamation du gouvernement provisoire, afin d'en obtenir la levée du blocus : la citadelle reste au pouvoir de l'ennemi, l'Escaut demeure garni de frégates et canonnières hollandaises, les forts, les rives du fleuve sont entre les mains de la Hollande ; et est-ce la Hollande qui stipule tout cela ? non, messieurs, ce sont les plénipotentiaires. Il faudrait fermer les yeux à la lumière pour ne pas y voir une combinaison européenne. Les Anglais sur Anvers, les autres puissances sur l'Allemagne sur Maestricht et Luxembourg : voilà quel serait le début de la nomination que nous ferions du duc de Nemours. Alors aurait lieu le démembrement de notre patrie, alors elle serait le théâtre de la guerre ; ce serait dans son sein, et non pas au Rhin, que les batailles se livreraient. Est-ce la France qui empêcherait l'Angleterre de renforcer la citadelle et le port d'Anvers au pouvoir de l'ennemi ?

Si l'Angleterre en 1809, quand la flotte française se trouvait devant Flessingue, quand cette ville possédait une garnison de 16,000 hommes, a poursuivi la flotte jusque près d'Anvers, après avoir pris Flessingue et avoir fait prisonnière de guerre la garnison entière, alors que les forts et rives de l’Escaut étaient occupés par les Français, qu'est-ce qui l'empêcherait de venir directement à Anvers, à présent qu'il n'y a pas le moindre obstacle, qu'il n'y a pas d'ennemis à vaincre ? L'occupation de Maestricht et de Luxembourg faciliterait aussi singulièrement l'entrée en Belgique des troupes de l'Allemagne, en même temps que ces places arrêteraient les Français à se porter sur le Rhin. Je le répète, ce serait en Belgique que la grande querelle se viderait, c'est la Belgique qui serait le théâtre de cette guerre inévitable, que le choix du duc de Nemours amènerait. Quand je songe aux malheurs incalculables qui seraient attachés à ce choix, je suis profondément affecté, parce que j'entrevois la possibilité de l'élection du duc de Nemours. Moi je recule devant tous les malheurs que la nomination d'un prince français attirerait sur ma patrie. Aussi suis-je déterminé à lui refuser mon vote. Il me peine, il m'en coûte de devoir en agir ainsi, parce que j'aime la France, mais mon pays avant tout. Les affections particulières doivent faire place à l'intérêt général. Si je savais que l'Angleterre donnât son adhésion à la nomination d'un prince français, je ne balancerais pas un instant à lui donner mon vote. Mais certain comme je le suis que le cabinet britannique n'y consentira jamais, je ne puis refuser, que dis-je ! je dois, je suis obligé à le faire.

Il nous reste le duc de Leuchtenberg, c'est le candidat que nous devons choisir pour notre chef ; lui seul peut nous tirer d'affaire et prévenir la guerre. Je ne parlerai pas des qualités personnelles du candidat et des souvenirs glorieux attachés à son nom, d'autres orateurs ont rempli cette tâche ; je me bornerai à réfuter les objections qu'on a faites contre son élection.

En prenant le duc de Leuchtenberg, vous faites, dit-on, un acte hostile à la France : M. Sébastiani l'a écrit. Oui, mais M. Sébastiani n'est pas la France. L'affaire de M. Firmin Rogier l'a prouvé ; et ce qui m'empêche de croire à cette hostilité, c'est la versatilité de M. Sébastiani ; n'a-t-il pas commencé par débiter que le choix du duc de Leuchtenberg ne serait pas agréable à la France ? Pourquoi sauter du non-agréable à l'hostile ? Il y a dans ces rapports et lettres de M. Sébastiani une machination infernale. Quand écrit-il pour la première fois qu'on commettrait un acte d’hostilité envers (page 415) la France en nommant le duc de Leuchtenberg ? Le 26 janvier, quand il croit que l'élection serait consommée le 28. Il devait s'attendre à ce qu'elle aurait produit son effet. M. Sébastiani ne pouvait pas savoir à Paris que l'élection ne se ferait pas en un jour ; cette lettre, arrivée à Bruxelles, est communiquée à l'amiable aux membres du congrès : quand et comment en fait-on la communication officielle ? vingt-quatre heures après par un des secrétaires du bureau, lorsque toutes les communications antérieures nous ont toujours été faites par un membre du comité diplomatique. Pourquoi ce retard dans cette communication ? A-t-on craint que M. Sébastiani ne fût jugé par la France avant la nomination d'un chef, et que le jugement ne pût être connu des représentants belges avant d'émettre leur vote ?

Un honorable membre a laissé entrevoir que le duc de Leuchtenberg pourrait bien être reconnu par l'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche. Mais, a-t-il dit, il ne le sera jamais par la France. Ce ne serait pas mal commencer que d'être reconnu par quatre grandes puissances à la fois. Je pourrais m'en contenter, et, après une telle reconnaissance la France suivrait. Au surplus la non-reconnaissance, n'est point un obstacle à faire le commerce avec la puissance qui refuse de reconnaître. N'a-t-on pas vu commercer les républiques de l'Amérique du Sud avec toutes les nations, alors qu'elles n'étaient pas encore reconnues par aucune ? Je ne crains pas les prétendues non-reconnaissances des gouvernements : les peuples ont besoin les uns des autres, et l'intérêt commun fait bientôt place à l'hostilité.

Plusieurs de mes collègues, partisans des Français et du duc de Nemours, ont fait sonner bien haut le mot de Sainte-Alliance, et ont insinué que le duc de Leuchtenberg en est le candidat. Mais oublient-ils que la Sainte-Alliance est rompue depuis longtemps, que la France en a été membre, et que l'Angleterre, contre qui on se déchaîne tant, n'en a jamais fait partie ?

Un autre membre, qui, pour faire valoir son candidat, le duc de Nemours, vous a dit qu'en choisissant ce dernier la guerre n'était pas inévitable, et qui a fini par conclure des armements considérables qu'on fait partout, que la guerre aurait lieu dans tous les cas, ce membre, prophète de mauvais augure, vous a prédit qu'avec le duc de Leuchtenberg, la Belgique serait tellement pauvre après trois mois de royauté, que ce roi serait obligé de s'en aller pour faire place aux Nassau. Je révoquerai la prophétie de l'honorable membre, et je lui dirai : Avec Nemours la guerre est certaine, la guerre n'enrichit pas : on se battra ; si l'on succombe, on nous imposera d'Orange ; si on triomphe, le triomphateur ne voudra plus du petit royaume, il le réunira au grand, et nous serons confondus, perdus dans un grand État, et peu de Belges seraient avides d'un sort pareil. J'ajouterai que toutes les probabilités de prospérité pour la Belgique résident dans l'élection du duc de Leuchtenberg, et j'en donne pour motif qu'il sera le conservateur de l'équilibre que les puissances, la France même comprise, veulent maintenir en Europe. Ce même membre a dit que les puissances à Londres sont occupées à nous démembrer : si cela était, ignorait-il que la France y est représentée, et que M. Talleyrand a signé le protocole du 20 janvier sans que la France ait protesté contre ; cependant elle aurait eu tout le temps de le faire ? La tribune française a gardé le silence, c'est une approbation de sa part. Quel motif aurait l'Angleterre, a ajouté l'honorable membre, de faire la guerre -si nous choisissons le duc de Nemours ? Ce motif n'est que trop plausible, c'est que l'Angleterre ne souffrira jamais que l'Escaut et le port d'Anvers soient placés dans les mains de la France ou d'un prince français : elle ne peut le vouloir sans compromettre sa propre existence. D'ailleurs l'opinion de l'Angleterre est suffisamment connue à cet égard. Il y va d'une question vitale pour l'Angleterre, et c'est tout dire. Un honorable député, membre du comité diplomatique, tout en se prononçant pour le duc de Nemours, se base sur la nationalité et l'indépendance belge, qui n'est autre chose que stabilisé et commerce. Il n'est pas possible de faire un abus plus saillant de ces termes, qu'en les appliquant à l'élection du duc de Nemours. On n'a que trop bien prouvé que notre nationalité, notre indépendance, notre commerce se perdraient dans la question française, pour que j'y revienne.

La minorité du duc de Nemours a gêné un peu l'honorable membre ; il a tâché d'affaiblir cet inconvénient grave des princes mineurs par la citation de deux faits historiques, sur des déclarations de majorité faites par les états généraux de la Belgique en 1814 et 1815. Indépendamment que ces faits ne diminuent pas l'inconvénient, il y avait là nécessité de pourvoir à la régence, ou à faire des déclarations de majorité ; mais aujourd'hui nous ne sommes pas réduits à cette nécessité-là ; nous avons des princes majeurs à qui on peut conférer la couronne de la Belgique.

Le même membre a reproché à la nomination qu'on ferait du duc de Leuchtenberg, que les puissances du Nord s'en serviraient pour donner (page 416) le temps de s'armer et de fondre ensuite sur la Belgique et la France. Mais les puissances du Nord n'oseraient jamais tenter cette attaque ; car ces puissances, qui ne feraient alors qu'une guerre de principes, et dans laquelle elles ne seraient pas secondées par l'Angleterre, qui a approuvé la révolution de la France et de la Belgique, n'ont pas osé attaquer ces États alors qu'il n'y avait encore rien d'organisé chez eux ; elles oseront bien moins le faire quand ils seront définitivement constitués.

Les pétitions du peuple et de l'armée en faveur du duc de Leuchtenberg prouvent, nous a dit l'honorable membre, que le peuple entier est au congrès. Étrange moyen d'écarter les vœux du peuple ! D'après l'honorable membre, les pétitions deviendraient absolument sans aucun objet. Ceux qui voudraient pétitionner recevraient pour tout espoir : Vous êtes représentés au congrès par vos mandataires, ils soigneront vos intérêts. Ainsi vos pétitions, vos requêtes ne signifient rien ; on n'a pas besoin d'avoir égard à vos vœux. Singulier moyen de répondre aux arguments et objections !

Pour écarter le duc de Leuchtenberg, le même orateur a fini par avancer que ce dernier refuserait : il a rapporté même une lettre du 16 janvier, dont il prétend faire ressortir son prétendu refus. Rien de tout cela n'est officiel. Ce sont des assertions mises en avant pour ébranler ou tâcher d'ébranler les opinions fixées en faveur du duc de Leuchtenberg.

On a dit qu'en nommant le duc de Leuchtenberg, la France nous ferait la guerre ; qu'avant quinze jours nos places fortes seraient occupées par les Français, et qu'avant six semaines ces derniers seraient au Rhin. N'est-ce pas faire injure à la France que de lui supposer de pareilles intentions ? La Belgique, qui a fait sa révolution pour les mêmes motifs que la France, serait punie par cette puissance pour avoir choisi librement son chef ; tandis que la France lui a donné un exemple en choisissant librement son roi, Louis-Philippe ! Elle voudrait donc défendre à une nation voisine et amie ce qu'elle a cru pouvoir faire légitimement, et cela parce qu'elle est plus forte ? ce serait une tyrannie ; et la France n'est pas en état de se rendre coupable d'une action aussi noire. Je ne crains donc pas la guerre de sa part.

Une dernière observation qui a été faite par plusieurs orateurs, partisans du duc de Nemours, c'est que nous devons de la reconnaissance à la France ; que c'est elle qui a assuré notre indépendance ; que c'est à elle que nous devons de délibérer ici ; que c'est à elle que nous devons de porter encore nos têtes sur nos épaules ; que c'est par elle que nous avons échappé à l'invasion étrangère. Oui, nous devons de la reconnaissance à la France, quoiqu'en nous servant elle ait servi sa propre cause ; mais serait-ce lui en montrer que de choisir le duc de Nemours pour notre chef ? Non, car exiger de la France que le fils de son roi vienne occuper le trône de la Belgique, c'est nous rendre coupables de la plus noire ingratitude à son égard. En effet, messieurs, vous forceriez la France à faire la guerre, vous seriez la cause de la perte de son commerce maritime, de ses colonies, de son armée d'Alger. Ces villes si florissantes de la France, Marseille, Bordeaux, Toulon, Cette, Nantes, le Havre, Dunkerque, vous accableraient surtout d'imprécations et de malédictions, parce que vous auriez été la cause de leur ruine. Serait-ce là la reconnaissance que la France devrait attendre de nous ? La France connaît les vœux de la Belgique : elle sait que le repos de l'Europe, que la paix générale sont un obstacle à ce qu'ils s'accomplissent ; elle verra que les Belges en font le sacrifice dans l'intérêt de leur pays, que dis-je ? dans l'intérêt de la France même. Nous ne saurions lui payer un plus beau tribut de reconnaissance.

Honorables collègues, partisans du duc de Nemours, je vous crois de bonne foi. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, d'après moi, vous êtes dans l'erreur. Je vous en conjure, au nom de l'humanité, au nom de votre pays qui vous est cher, au nom de cette France que vous aimez, réfléchissez-y bien : Nemours, guerre générale, guerre certaine ; Leuchtenberg, guerre possible. Entre cette alternative je ne saurais balancer. Mon vote, mon vote consciencieux est pour Leuchtenberg. (C., supp., 4 fév.)

M. Goethals – Messieurs, plusieurs orateurs distingués vous ont déjà développé longuement, et avec autant de talent que de sagesse, la question si grave et si importante qui vous occupe.

Je ne viendrai donc pas fatiguer davantage votre attention, ni prolonger cette attente inquiète et sans doute bien raisonnable d'un peuple qui est impatient de connaître son roi et son libérateur. Je serai bref et me bornerai à exprimer les principaux motifs de mon vote.

Jamais, messieurs, un événement plus solennel et plus important ne vint lutter avec la conscience timide d'un député qui cherche à remplir loyalement le mandat qu'il a reçu de la confiance du peuple, et dont il sait qu'il doit un compte sévère (page 417) à tous ses concitoyens. Jamais les vœux d'un ami sincère de la liberté et de l'indépendance de son pays ne se trouvèrent sous l'influence de circonstances plus difficiles et à la fois plus décisives. C'est en effet d'une question de vie ou de mort politique qu'il s'agit peut-être en ce moment ; et cependant pour la résoudre il ne se présente que deux combinaisons également incertaines.

Si je consulte les événements qui nous entourent, et que j'interroge cet avenir soucieux où reposent les destinées de mon pays, je dois bien le dire, notre situation précaire me frappe, et la justice de notre cause ne peut seule me rassurer, parce que, de tout temps le plus faible a dû subir la volonté du plus fort, la loi de la nécessité !

Et moi aussi, messieurs, je ne veux point séparer notre nationalité de notre glorieuse indépendance. Mais, alors que je ne crois pas pouvoir assurer notre liberté par nos propres moyens de défense, ne dois-je pas me faire un premier devoir de lui chercher un appui du dehors, et mon patriotisme même ne me dit-il pas hautement que mieux vaut traiter aujourd'hui librement avec un monarque fort et puissant, le code de nos lois à la main, que de subir bientôt le sort d'un peuple conquis ?... Ne nous le dissimulons pas, messieurs, par un courage téméraire et une confiance aveugle, nous sommes à la merci de plus d'un voisin jaloux de notre prospérité.

Et où donc serait l'humiliation, quand une nation de quatre millions d'hommes seulement invoque la protection d'un peuple voisin, respecté et respectable sans doute par tant de monuments de gloire et de valeur ? Est-ce que la faible Belgique devrait rougir de s'adresser avec loyauté à cette France de trente millions d'habitants, sympathisant de mœurs et de principes avec elle et connaissant aussi ce que vaut l'honneur national, et ce que l'on doit à la foi jurée ? Non, messieurs, l'exemple encore récent de la Hollande réunie à la France sous le roi Louis, et qu'on nous a cité comme un épouvantail, ne m'effraye pas ; l'ambition ne dévore pas le chef qui préside aujourd'hui aux destinées de la France, et désormais la politique de cet État ne peut plus rêver à l'utopie d'un système continental. Je le répète donc, messieurs, le sentiment de la dignité nationale est loin d'être éteint en moi, j'y tiens au contraire autant que les plus chauds amis de mon pays ; mais je tiens aussi à sa prospérité, à son bonheur réel : voilà ce qui me guide, sans me laisser dominer par des craintes chimériques d'une réunion complète et prochaine, que je crois également contraire aux intérêts des deux pays.

A ceux qui craignent une guerre pour le duc de Nemours, je réponds que le cabinet français connaît assez le diapason des affaires politiques en ce moment, et qu'il ne peut vouloir se suicider lui-même. Non, messieurs, la France, quoique prête à faire la guerre, ne la désire pas. Si l'avènement d'un prince français au trône de la Belgique doit compromettre la paix de l'Europe, le roi Louis-Philippe reculera devant une conséquence qui serait funeste à ses peuples ; il refusera son fils à nos vœux ; mais alors sera-ce de la honte qui nous tombera en partage, ou bien ne nous restera-t-il pas la gloire et les fruits d'une démarche honorable, la garantie d'une bienveillance réciproque, et un retour de nobles et généreux procédés ?

Messieurs, je le déclare, le salut de la patrie est ma suprême loi : ce qui forme ma confiance, c'est ce principe de droit et de justice qui repose au fond de la conscience des peuples et qui repousse l'idée d'une agression impie ; c’est ce traité de neutralité même, signé à Londres il y a peu de jours, et que la France sera aussi scrupuleuse à observer que les autres puissances qui l'ont contracté avec elle. D'ailleurs, dans la situation actuelle des esprits en Europe, on sait assez que le premier coup de canon peut être le réveil de tous ceux qui attendent encore leur émancipation.

Il ne peut donc y avoir une guerre contre nous pour une question de personnes ; si l'on en veut aux principes, nous ne pourrons repousser l'alliance des rois qu'en nous ménageant l'amitié de cette France qui est notre complice en liberté, et qui nous a précédés et guidés dans la carrière que nous parcourons.

Je termine, messieurs, en vous disant que dans un choix qui peut mettre en question le bonheur et l'intégrité de mon pays, j'ai cherché à m'environner de toutes les lumières que j'ai pu appeler à mon secours. Si je pouvais écouter la première impulsion de mon cœur, des affections personnelles me porteraient sans doute vers ce jeune prince de Leuchtenberg que j'ai connu naguère au milieu des siens, et dont le caractère heureux annonce peut être la gloire et les vertus de son auguste père. Mais l'intérêt privé doit céder à l'intérêt général et aux devoirs impérieux que m'oppose l'amour sacré de la patrie. J'obéis donc à la voix religieuse de ma conscience, et dussé-je être trompé par les événements, je ne crains pas de le dire, sous le poids de l'énorme responsabilité qui pèsera sur nous tous, je crois ne pouvoir donner mon vote en ce moment qu'au duc de Nemours. (C., supp., 4 fév.)

M. le comte de Robiano votera pour le duc de Nemours, avec réserve de changer son vote, si au premier tour de scrutin un autre candidat obtient la majorité. (U. B., 4 fév.)

M. Raikem – Messieurs, obligés de nous prononcer, dans cette occasion solennelle, sur le choix du chef de l'État, ce n'est qu'en tremblant que j'aborde une question aussi importante.

Jusqu'ici, nous n'avons fait qu'exprimer la pensée du moment. L'appui prêté à une candidature n'était pas un vote ; jusqu'au moment décisif, nous ne pouvons aliéner nos suffrages. Ils ne sont pas même à nous ; ils appartiennent à la patrie.

C'est avec une entière liberté de mon vote que je parlerai des deux princes qui semblent partager l'assemblée.

Je ne connais ni l'un ni l'autre. Je présume qu'il en est de même de la plupart d'entre nous. Mais, ce qu'il nous importe surtout, c'est de n'attirer aucun fléau sur notre patrie ; c'est de chercher à consolider nos institutions.

Nous devons tous en convenir, dans le choix du duc de Nemours, ce n'est pas la personne de ce prince que nous envisageons. Il ne nous apporterait qu'une minorité ; et quelles que puissent être les grandes qualités de ce prince, il faudra plusieurs années avant qu'elles aient acquis le développement nécessaire pour prendre les rênes du gouvernement.

Dans le duc de Nemours, on vous l'a dit, c'est la protection, c'est l'appui de la France que l'on veut uniquement.

Cette protection, cet appui nous imposerait des devoirs envers cette puissance. Et je suppose qu'elle consente à nous placer dans cet état sans exiger une fusion complète.

Mais, ne voyez-vous pas aussitôt la jalousie de l'Angleterre éclater. La Belgique, placée sous le protectorat de la France, serait une source continuelle d'inquiétude pour le peuple anglais.

Et nous, dans quelle situation pénible serions-nous placés ! L'Angleterre, cette reine des mers, interdirait la navigation à notre commerce, à notre industrie. La France nous fermerait son intérieur par ses lignes de douanes : l'intérêt de son commerce l'exigerait. On n'a pas oublié les murmures du commerce français, lorsqu'en 1795 la Belgique fut réunie à la France. Sans les deux à trois milliards de biens nationaux, peut-être alors aurait-on hésité sur la réunion. Aujourd'hui, le même appât n'existe plus ; et l'industrie et le commerce français ont acquis une importance qu'ils n'avaient pas alors.

La position où nous placerait l'élection du duc de Nemours, nous priverait des avantages qu'offre la navigation ; et si même la rigueur des douanes françaises était adoucie, il en resterait toujours assez pour paralyser notre commerce avec l'intérieur de la France.

Placés en regard de cette puissance, elle serait nécessairement dominante ; elle nous commanderait. Le peuple belge serait le vassal du peuple français. Et un peuple n'est jamais aussi malheureux que lorsqu'il est commandé par un autre peuple.

Et les institutions que nous nous serions données, quel serait leur sort ? Elles deviendraient tout ce qu'il plairait à la France. Nous ne pourrions nous y opposer ; nous n'en avons pas la force.

Si la guerre éclate, et elle est peu douteuse si l'on choisit le duc de Nemours, la France ne manquera pas de nous en faire un reproche ; elle nous en fera supporter le poids. Les principales forteresses ne sont pas en notre pouvoir. Et si le sort des armes se décide d'abord en faveur de la France, nous éviterons peut-être de voir nos champs ensanglantés ; mais nous devrons supporter le fardeau des troupes qu'elle sera obligée de laisser en regard des forteresses.

Le choix du duc de Nemours nous placera dans la plus fausse position. Mieux, et mille fois mieux vaudrait la réunion pure et simple à la France ; alors, elle ne pourrait fermer son territoire à notre commerce, à notre industrie. Et si j'étais circonscrit entre le choix du duc de Nemours et la réunion pure et simple, mon choix ne serait pas douteux. Je voterais pour la réunion à la France. Et ce vote me paraîtrait dicté pour le bien du pays.

Je ne dissimulerai pas les maux que nous préparerait cette réunion ; car il ne faut pas s'imaginer que l'Angleterre abandonnerait un système constamment suivi depuis près de deux siècles. L'Angleterre a intérêt à ce que la Belgique soit complètement indépendante de la France. Et n'a-t-on pas dit, lors de la réunion de 1795, que l'Angleterre sollicitait sourdement notre indépendance, dans la crainte de voir porter atteinte à son commerce et à sa propre sécurité, si nous étions réunis à la France ? A cette époque celle-ci n'a-t-elle pas manifesté la crainte de voir une puissance formidable s'élever contre elle, si un lien fédératif nous avait unis à la république batave ?

Si nous voulons consolider notre indépendance, que devons-nous consulter ? l'intérêt des nations. Notre séparation complète de la France est dans l'intérêt de l'Angleterre. Notre séparation de la Hollande est dans l'intérêt de la France. Nous ne sommes pas assez forts par nous-mêmes, et notre (page 419) indépendance ne peut se soutenir que par la rivalité de ces deux puissances.

Mais, si nous élisons le duc de Nemours, on ne peut pas en douter raisonnablement, l'Angleterre ne verra dans ce choix qu'une réunion déguisée. Le peuple anglais tient à notre existence politique ; il voit son commerce et la sûreté de ses côtes secondés du port d'Anvers. Il agitera tous les cabinets de l'Europe. Peut-être même parviendrait-il à agiter l'intérieur de la France, qu'on nous a représentée si divisée lorsqu'on a manifesté des craintes sur l'élection du duc de Leuchtenberg. Et nous verrons éclater une guerre générale dont il est impossible de prévoir l'issue.

Consultons l'intérêt des peuples plutôt que leurs sentiments. Ceux-ci sont sujets à des variations. Ceux de la veille, souvent, ne sont pas ceux du lendemain. L'intérêt agit plus constamment ; et le temps, loin de l'amortir, ne fait qu'augmenter sa force.

Si nous sommes indépendants de la France, l'Angleterre est intéressée à ce que nous soyons forts. Loin d'avoir intérêt à ce que la Belgique soit partagée, elle a un intérêt directement contraire. Un partage ne ferait que reculer les limites du territoire français.

Aussi, qui nous a parlé d'un partage ? les journaux français. Et ce système n'est pas nouveau. Il y a près de deux siècles que la France avait fait un traité avec la république des Provinces-Unies, pour opérer le partage de la Belgique, après en avoir chassé les Espagnols. Par le traité de 1655, le Brabant, Malines et Anvers devaient demeurer à cette république. Tout le reste devait être le partage des Français.

Mais alors les vues du cabinet français allaient plus loin : il voulait réduire la puissance de l'Angleterre et dominer la Hollande.

Aujourd'hui, la France ne s'arrêterait pas en Belgique. Le Rhin seul pourrait borner ses désirs, si même il pouvait les arrêter.

L'Angleterre se trouve placée, pour son propre intérêt, dans la nécessité de soutenir notre indépendance.

Je sais que, depuis les anciens projets de la France, le colosse du Nord se trouve placé dans l'équilibre européen. Mais comparez la Russie à la France, et vous verrez que celle-ci doit inspirer de bien plus grandes craintes à l'Angleterre. Le voisinage de la France, sa population agglomérée, ses ressources, la rendront toujours un ennemi plus dangereux que la Russie.

La question du Luxembourg sans la forteresse, regardée comme la clef de l'Allemagne, offre peu d'intérêt à la France. Mais, si nous parvenons à consolider notre indépendance, l'Angleterre aura intérêt à nous favoriser. Anvers ne nous est pas contesté. Et elle sera intéressée à ménager un peuple qui, dans son désespoir, pourrait transporter à un rival puissant un port sur lequel elle a constamment porté ses regards.

Élire le duc de Nemours, c'est nous attirer un ennemi dans le peuple anglais ; c'est perdre tous les avantages de notre position ; c'est nous placer sous la domination de la France ; c'est abjurer notre indépendance. Et, si notre indépendance a été soutenue par la France, devons-nous lui en faire le sacrifice ?

Je ne parlerai pas du malaise que souffrent maintenant notre commerce et l'industrie. Il est le résultat nécessaire des circonstances. Je doute même qu'il pût cesser par la réunion pure et simple à la France. Mais, certes, il ne cessera pas pour l'élection du duc de Nemours.

Et la guerre ! On nous a dépeint les ravages des armées ; la mort moissonnant cette belle jeunesse ; les larmes des mères. C'est une suite inévitable de ce terrible fléau.

Ce ne serait encore là que les maux extérieurs que la guerre nous présente. A l'intérieur, il faut un bras de fer pour contenir les passions, pour neutraliser les partis. Le règne des lois cesse ; il est remplacé par celui de la force. Nous n'avons pas oublié que le règne de la terreur fut le levier des conquêtes de la France républicaine ; et le colosse impérial eut besoin de ses prisons d'État.

Craignons de porter au roi Louis-Philippe un funeste présent. Il l'a lui-même repoussé. Les refus ont d'abord été formels. Et maintenant on semble encore ne nous laisser qu'une probabilité de l'acceptation, tant on craint de se voir sur les bords d'un précipice dangereux.

Frappé de la prévision des malheurs qu'entraînerait pour ma patrie le choix du duc de Nemours, je ne puis y coopérer par mon suffrage.

Dans le moment actuel, ce qu'il nous importe d'éviter, c'est d'être la cause d'une guerre générale, qui compromettrait toutes les existences. En l'évitant, il nous reste encore l'espoir d'un avenir. Et le choix du duc de Leuchtenberg ne me semble pas devoir annoncer ce fléau.

Ce prince avait paru d'abord obtenir la faveur générale. La crainte manifestée par le gouvernement français, que la Belgique ne devînt un foyer de bonapartistes, a fait naître, chez plusieurs personnes, de l'éloignement pour ce prince. Néanmoins, le peuple français ne partage pas les sentiments de son cabinet. Nous en avons la preuve (page 420) dans la conduite d'un ministre qui, d'abord, n'a pas osé avouer publiquement qu'il cherchât à exclure le fils d'Eugène Beauharnais du trône de la Belgique. Or, a-t-on jamais craint de proclamer en public ce qui serait certifié par le peuple ?

Ce n'est donc pas le peuple français que nous devons craindre d'irriter par l'élection d'Auguste Beauharnais, son éloignement n'aurait pour objet que de ménager la susceptibilité de son gouvernement. Cette élection ne peut pas être un acte d'hostilité envers le peuple français. On reproche à Napoléon d'avoir fait couler le sang français pour chercher des trônes à ses frères ; Louis-Philippe ne s'attirera pas le même reproche. Le roi-citoyen ne fera pas couler le sang de ses concitoyens pour des raisons de famille. Ce n'est pas, sans doute, en l'imitant qu'on fera la censure de la conduite de Bonaparte.

Quel appui pourrait trouver dans le peuple français une guerre dont l'unique motif serait le fils d'un Français élevé sur un trône voisin ?

Étrange contradiction de ceux qui, invoquant sans cesse les peuples, font, lorsqu'il s'agit de la France, plus attention au cabinet qu'au peuple lui-même !

Toutefois, j'aurais désiré qu'on pût trouver un moyen de ménager la susceptibilité du gouvernement français. Mais quelles candidatures a-t-il appuyées ? Un enfant, des princes qui ne pouvaient pas nous inspirer de la confiance. Il ne peut donc nous reprocher le choix du fils d'un héros.

Je ne parlerai pas de l'absence d'avantages que l'on nous a dit devoir être la suite du choix du duc de Leuchtenberg. Les circonstances sont graves sans doute. Mais force est bien de choisir entre le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg. Aucune autre combinaison n'est possible dans l'état actuel des esprits. Je croirais manquer à ce que mon devoir m'impose, si je cherchais à éluder la responsabilité de mon mandat par un suffrage différent. Le choix du duc de Nemours est, à mes yeux, la perte de l'indépendance nationale, et, ce qui est encore plus à redouter, la guerre et les horreurs qu'elle traîne après elle. Le choix du duc de Leuchtenberg ne nous donne pas, à la vérité, un avenir assuré ; mais au moins, il nous laisse l'espoir : et ne désespérons jamais du salut de la patrie. (C., supp., 4 fév.)

M. le baron de Leuze – Messieurs, les rois élus par les peuples furent toujours de grands hommes. La couronne était le prix de leurs victoires, de leurs services, de leurs vertus, ou de leurs crimes. C'étaient des héros de l'antiquité, délivrant la terre de ses monstres. (Hilarité.) C'était Bonaparte renversant une république sanglante. C'était un chef de révolution disant à son maître : Va-t'en (oh ! oh !), je prendrai ta place. (On rit.) Mais ce furent toujours des génies supérieurs. La majesté royale brillait sur leurs fronts ; ils inspiraient la crainte et le respect : on obéissait. Celui que vous allez choisir commandera-t-il ces sentiments ? S'élève-t-il bien haut ? Qu'a-t-il fait, enfin, qui mérite la couronne ? Si Frédéric de Mérode vivait encore, vous diriez : Le voilà ! L'armée peut-être eût devancé vos vœux, l'eût couvert de la pourpre et ramené triomphant. Mais la gloire fit plus... Il mourut !... Le héros n'ayant pu atteindre qu'une couronne de lauriers, la couronne des Belges est encore à donner. Qui l'aura ? Le vice-roi d'Italie fut le Bayard et l'idole des armées, et l'amour qu'il inspira fut tellement extraordinaire, que vous voulez couronner son fils ! le fils d'Eugène Beauharnais serait roi de la Belgique ? Bonaparte vit donc encore ? Ses frères, ses sœurs, ses cousins, règnent donc encore en Espagne, en Allemagne, en Italie ? C'est un rêve ! Le jeune homme a donc combattu à votre tête ? il a chassé vos tyrans ? Nous ne l'avons jamais vu, ni connu. Quels sont donc ces grands services qui méritent toute la sollicitude, toute la reconnaissance des Belges ? Eugène suivit Bonaparte, lorsqu'il ravagea le monde, depuis Lisbonne jusqu'à Moscou. Sut-il ensuite nous préserver de l'invasion des peuples du Nord ? Non, car il ne put même en sauver sa patrie. Si de tels exploits vous séduisent, que n'appelez-vous le rejeton d'un de ces fameux guerriers de la France qui remplirent le monde de leur renommée. Celui-là ne porterait ombrage à aucun gouvernement, et conviendrait tout autant à la Belgique. Mais tous les enfants ressemblent-ils à leurs pères ? (Non ! non !) Et l'aigle n'engendre-t-il jamais que des aiglons ? Si vous voulez récompenser les pères dans leurs fils, j'en reviendrais plutôt aux indigènes ; et c'est en vain qu'on dirait qu'ils sont exclus ; peuvent-ils l'être davantage que ceux que vous proposez ? J'en reviendrais, dis-je, aux indigènes. Ceux-là ont plus de droits à notre reconnaissance, et l'honneur national serait plus satisfait. Appelez donc le fils des princes de Ligne, des ducs d'Arenberg, des comtes de Mérode, ou de ce bon chevalier Lalaing, l'honneur de la chevalerie. (Hilarité générale.) Voilà des noms historiques ! Voulez-vous de l'héroïsme du jour ? Nommez d'Hooghvorst ! Mais le jeune et joli Nemours semble consentir à se laisser couronner. Il nous apporterait beaucoup de bien, peut-être beaucoup de mal, mais (page 421) nous déchargerait du moins de l'horreur de combattre nos amis. Mais que disent ses adversaires ?

Ils disent : Le monde est en convulsion ; c'est une mer agitée jusqu'en ses abîmes ; il vient d'en sortir un roi !

Le flot qui l'apporta recule épouvanté...

Quelle sera sa destinée ? Nouvel Éole, saura-t-il contenir les vents ? Non, disent-ils, il périra, et nous avec lui ! il faut donc l'abandonner, renforcer ses ennemis, proclamer le fils d'Eugène, et le roi des Belges devient roi des Français.

Cette discussion étant déjà très longue, et son histoire comme celle qui dure toujours, je passe au prince de Capoue qui s'arrache au sommeil, et semble vouloir monter sur le trône d'un peuple libre. Qu'il y prenne garde, on n'y dort pas beaucoup. Cependant ne dédaignons pas cette combinaison. L'alliance de ce prince avec une princesse de France faciliterait nos traités de commerce, nous assurerait de puissantes protections, et, quel que soit le sort du gouvernement qu'on met en doute, le roi des Belges serait alors un fils de saint Louis et de Marie-Thérèse, et à ce titre obtiendrait des puissances et du monde entier la considération et le respect qu'on doit à ces illustres races. Mais, messieurs, l'archiduc Charles, riche de biens et de gloire, serait bien une autre fortune pour la Belgique ; il alla aussi à Jemmapes, et c'est entre les enfants des princes qui y combattirent si glorieusement qu'on trouvera l'alliance prédestinée à faire le bonheur des Belges. Votre roi, avez-vous dit, ne fera qu'un homme de plus ; l'archiduc Charles en vaut cent mille ; c'est le prix d'un bon général (quand il est jeune) ! Quel prince pourrait nous assurer plus de prospérités, une paix plus durable, une plus solide indépendance, et tout notre territoire, l'héritage de ses aïeux ?

Entre vos deux candidats, que vous considérez comme deux écueils, vous vous écriez avec effroi : Voilà Charybde, voilà Scylla ! Où nous sauver ? Où vous sauver ?... Sauvez-vous dans les bras de l'archiduc Charles... il fut déjà dans les vôtres... C'est ce prince que déjà vous portâtes en triomphe, et dont les bosquets fleuris de Laeken furent le berceau. Sage dans les conseils, terrible à la guerre, et bon partout, il a conquis l'estime des rois et l'amour des peuples, et c'est de lui qu'on peut dire avec vérité :

La sombre inimitié ne fuit point son visage,

On voit voler partout les cœurs sur son passage.

Messieurs, les rois élus par les peuples furent toujours de grands hommes (vous vous répétez) ; voulez-vous avoir le plus grand, prenez l'archiduc Charles. (U. B., 4 fév.)

M. Gendebien (père) – Messieurs, j'ai demandé la parole afin de motiver mon vote, qui appelle au trône de notre Belgique le duc de Nemours, prince puîné de France, selon les limites tracées dans le décret de réunion de 1795, décret que les puissances ont reconnu et sanctionné solennellement, soit par leurs traités de paix, soit par leurs alliances avec l'empire français.

Si cette auguste assemblée appelait le duc de Leuchtenberg, elle devrait insérer dans la constitution de notre État indépendant les articles du protocole du 20 janvier qui nous prescrit des limites notablement plus resserrées, dispose de notre intéressante province de Luxembourg, laquelle, de temps immémorial, a fait partie de notre confédération monarchique, du cercle de Bourgogne, de la pragmatique sanction de 1756, qui, comme nos autres provinces et aux mêmes époques, a inauguré Philippe le Bon, Charles-Quint, Marie-Thérèse et François II.

Il y a plus : ce choix nous ferait perdre la bienveillance et l'appui de la France ; il nous constituerait immédiatement à la merci de la conférence de Londres et nous imposerait ses lois, soit déjà manifestées, soit encore sous le voile, et nommément la part qu'elle voudra nous imposer de la dette batave.

Assurément nos honorables collègues, députés de nos provinces de Luxembourg et de Limbourg, doivent voter et voteront avec nous. Or, ce fut le 29 janvier, à l'ouverture de notre séance électorale, que le protocole du 20 nous a été communiqué. Ce choix de temps indiquerait-il la réserve d'improuver le choix s'il s'écarte des prévoyances et de l'attente de la conférence ? En tout cas, et certainement, l'à-propos de cette communication attache au choix qui résultera de nos votes des morcellements inadmissibles de notre État souverain.

En proclamant notre indépendance, nous avons protesté contre la réunion au royaume de France ; le choix du duc de Nemours consolidera cette protestation en rendant la réunion impossible ; je dis impossible parce que le roi des Français, ni ses loyaux et vertueux descendants, ne fausseront jamais, soit l'honneur, soit la foi des traités.

Le choix du duc de Leuchtenberg, au contraire, aurait pour résultat cette réunion ; les armées françaises feraient notre conquête, et la France nous réunirait ; nous serions, dès lors agrégés à l'Église gallicane ; tandis que le royaume de la Belgique (page 422) conservera son antique discipline religieuse. Certes, je suis, je dois être sans influence aucune sur les votes de mes honorables collègues ; mais avant d'émettre le mien, je puis dire, avec conviction, qu'en appelant au trône de la Belgique le duc de Nemours, j'aurai fait ce qui est en mon pouvoir pour consolider notre indépendance et garantir l'intégrité de notre territoire circonscrit dans le décret du 1er octobre 1795. Or, mon mandat m'impose impérieusement ce double devoir.

Si la raison et la justice m'interdisent de fouiller dans la conscience de qui que ce soit, je peux, je dois même, dans cette grave occurrence, descendre dans ma propre conscience ; or je puis dire que j'y vois clairement que le vote que j'émettrais en faveur du duc de Leuchtenberg aurait pour résultat final le chef que nous réserve la conférence de Londres. - J'ai dit. (C., supp. 4 fév.)

M. le comte Duval de Beaulieu – Messieurs, arriver à la tribune en ce moment, après beaucoup d'orateurs brillants et éclairés, qui ont successivement et respectivement développé les moyens propres à faire triompher la cause d'un des deux princes que vous paraissez vouloir appeler à ce trône qui, à peine édifié, vous semble devoir être occupé ; espérer captiver encore l'attention de votre assemblée, est chose hardie ! Mais il faut motiver son vote, émettre ses doutes en cette trop importante circonstance, chercher à résoudre ce problème imminent, à obtenir pour résultat : stabilité, paix, prospérité, indépendance assurée.

Je suis loin, messieurs, je dois le dire, d'y être parvenu ; je suis loin de trouver, dans le choix de l'un ou de l'autre des candidats proposés, le fil certain qui doit nous faire sortir du labyrinthe périlleux dans lequel nous sommes engagés, et les garanties de bonheur que nous devons à la nation belge.

Mandataires de ce peuple qui nous a investis de sa confiance, nous sommes responsables des bases sur lesquelles nous allons fonder son existence.

Envoi de membres du congrès à Londres, à Paris ; mission spéciale aux envoyés du gouvernement provisoire qui s'y trouvaient : j'ai appuyé, j'ai provoqué toute mesure propre à obtenir des renseignements positifs, vous le savez ; j'ai déclaré ne pouvoir agir qu'avec parfaite connaissance. Ce que je vous ai dit alors (Note de bas de page : Dans la séance du 12 janvier 1831), qu'il me soit permis de vous le rappeler ; c'est encore ce que j'ai à vous dire aujourd'hui :

« Quoi qu'il en puisse être, messieurs, il paraît évident qu'avant que vous puissiez utilement procéder au choix du chef de l'Etat, il faut sans doute calculer les besoins de la Belgique pour être forte et heureuse.

« Il en est d'imminents qui ne peuvent échapper à aucun œil : la délimitation convenable du territoire ; la libre navigation de l'Escaut.

« Sans m'attacher à d'autres points pour le moment, ceux-ci me semblent devoir être déterminés.

« Votre constitution d'ailleurs est-elle achevée ? ce contrat bilatéral ou synallagmatique qui doit nous lier et lier le chef de l'État à nous est-il prêt à être présenté maintenant à son acceptation ?

« Est-ce bien le simple choix du chef de l'État, messieurs, qui est imminent ? auriez-vous maintenant autre chose qu'un nom ? que ce soit Pierre, Paul ou Jean, celui que vous placerez sur le trône que nous importe ? ce sont les relations, les garanties qu'il apportera et qui formeront en quelque sorte sa dot, c'est là ce que je veux connaître, c'est là ce qui déterminera en fait l'indépendance réelle, le bonheur du peuple belge, sa prospérité commerciale, industrielle et agricole si vivement réclamée en cet instant.

« L'Europe veut la tranquillité, nous voulons aussi la nôtre ; elle doit nous l'assurer !...

« Il ne me suffit pas à moi comme à un honorable préopinant, qu'une alliance ne présente pas d'inconvénient. Je veux des assurances, des sûretés, des avantages, s'il est possible.

« C'est au moyen de ce que d'autres ne peuvent vouloir que souvent des conditions favorables sont obtenues.

« Votre force, votre pouvoir à l'égard des nations, messieurs, est dans celui que vous avez encore de nommer un chef à l'État. Ne leur faites pas un nouveau sacrifice sans être certains des résultats que vous obtiendrez : le droit de nous choisir un souverain, vous l'avez conquis ! Il a été reconnu : vous saurez le maintenir !

« Vous saurez le maintenir par tous les moyens qui appartiennent à une nation noble, généreuse, sensible à l'honneur.

« Vous avez vu, le 24 novembre, ce qu'a produit dans cette enceinte la seule idée d'intervention étrangère.

« Vous trouverez de l'écho chez le peuple belge : vous choisirez qui bon vous semblera, il sanctionnera et votre choix et son indépendance ; il soutiendra et ses droits et les vôtres. »

Je n'ai point été assez heureux pour faire prévaloir (page 423) mes opinions, elles n'ont été adoptées qu'en partie : le choix d'un chef à l'État était une soif ardente.

On demandait la permanence, les heures étaient comptées...

Messieurs, quel est ce chef en qui vous allez remettre le salut de la patrie, qu'alors vous croyez en danger par le moindre délai ?

Etes-vous d'accord sur ce choix ? Après quatre jours de discussion à cet égard, où en êtes-vous encore ?

Nous avons quelques jalons qui marquent le danger, le précipice ; mais la route que nous devons tenir pour arriver à la stabilité, à la prospérité, nous est-elle indiquée ? De ce côté, guerre inévitable, vous a-t-on dit ; de l'autre, guerre possible et probable. Et voilà les deux écueils entre lesquels nous sommes, sans avoir voulu chercher, sans avoir voulu laisser indiquer d'autre direction.

Le roi Philippe, le duc de Nemours rejettent vos offres, et guerre inévitable, vous a dit l'organe des quatre puissances, serait la suite de leur acceptation.

Le duc de Leuchtenberg, déclaré hostile à la France et non reconnu des autres puissances (vous n'en pouvez douter), isolé au milieu de nous, pourrait-il se maintenir, pourrait-il assurer notre prospérité sous les divers rapports ? Anvers et la libre navigation de l'Escaut, le Luxembourg et la délimitation de nos frontières, notre dette à régler et nos relations commerciales à rétablir, tout cela peut-il se passer d'autre appui ? et comment soutiendrez-vous, messieurs, vos protestations contre le protocole des puissances ?

Quand vous aurez placé sur le trône ce prince, vous aurez engagé l'honneur de la nation à l'y maintenir ; elle devra s'y dévouer, s'y sacrifier elle-même, quoi qu'il en advienne ; toute raison d'État, de bien public devra céder à l'obligation bénévole par laquelle vous l'aurez engagée et qu'il ne peut entrer dans votre pensée de vouloir éluder. Chaque ville, contre ses intérêts mêmes, deviendra peut-être une nouvelle Saragosse.

Quelle différence de l'époque des glorieuses journées de septembre avec la situation actuelle ! Alors vous défendiez vos foyers, vos maisons, vos enfants, vos femmes, inhumainement attaqués pour vous imposer un joug illégal. Vous résistiez aux horreurs d'une guerre injuste ; vous repoussiez la force brutale, employée par celui qui avait fait avec vous un échange de serments qu'il ne cessait d'éluder.

Alors, messieurs, la plus légitime défense armait tous les hommes citoyens, sans exagération de mots, sans phrases ampoulées, sans jactance. Vous les voyiez venir braver une mort presque certaine, accourir sans réflexion au secours de leurs frères menacés.

Cet état, ce prodigieux effet d'une cause évidemment juste, a paralysé nos ennemis ; et c'est, nous ne pouvons nous le dissimuler, à la stupeur qu'ils en ont ressentie que nous devons attribuer nos premiers succès.

En serait-il de même, si vous n'aviez à soutenir qu'un prince, qu'une guerre que vous auriez épousée avec lui ?

Quelles seront les qualités personnelles de ce prince ? Lui croyez-vous toutes les perfections ? lui en croyez-vous plus qu'aux autres, par la seule raison que nous ne le connaissons pas ?

Quelle est la base de cet enthousiasme populaire, qui n'a surgi que parce qu'il était suscité peut-être ? Des portraits affichés aux murs des cabarets, promenés avec bruit dans les rues, présentés même en cette enceinte, peuvent exciter le peuple, mais ne constituent pas l'opinion de la nation. On veut un chef, on veut un roi ! Avec lui, quel qu'il soit, on pense que tout élément de prospérité va renaître immédiatement ! que tous les intérêts l'exigent ! que tous seront satisfaits !

Plusieurs d'entre vous, messieurs, qui voulez aujourd'hui le duc de Leuchtenberg, si je ne me trompe, avaient, dès le principe, préféré un prince français, s'ils avaient espéré l'obtenir.

Je vous l'ai déjà dit, messieurs, j'ai beaucoup connu le prince Eugène de Beauharnais ; j'ai été élevé avec les cousins de celui que vous nous proposez d'appeler au trône : je puis compter sur leur amitié ; mais j'estime trop cette famille pour croire que le trône soit accepté sous de tels auspices. Un Beauharnais ne voudrait apporter chez nous que bonheur et félicité, non pour lui, mais pour nous. Il reculerait à l'aspect de la guerre et ses désastres.

Que dis-je, la guerre ? messieurs, vous ne l'auriez même pas ; elle serait inutile, et c'est ainsi que j'entends la réponse, qu'on a vantée, d'un organe du gouvernement anglais.

Tel qu'un soliveau en butte aux vents et aux vagues, sans appui ni soutien, votre prince, sans relations puissantes, cerné en quelque sorte, tomberait par la seule force d'inertie et les souffrances de la nation. Le prince Eugène, s'il m'entendait, me saurait gré du sacrifice de mes affections ; il m'en estimerait davantage, n'en doutez pas, je lui dois cette juste appréciation de son mérite connu.

D'après ma manière de juger des choses, l’avenir que je prévois et que je viens d'indiquer, je ne croirais en aucune manière pouvoir fixer mon (page 424) choix sur le duc de Leuchtenberg, quels que soient pour moi les souvenirs de sa famille.

Je ne pense pas tout à fait de même à l'égard du duc de Nemours, bien qu'ainsi que vous l'aurez remarqué dans la discussion, beaucoup des craintes manifestées leur soient communes. Ici je vois l'appui de cette grande puissance avec laquelle nous avons le plus de sympathie ; bien qu'elle refuse pour lui ce trône, elle n'en appréciera pas moins l'offre, et si elle persiste, nous lui aurons en quelque sorte intimé l'obligation de veiller à notre bonheur, d'assurer nos destinées futures.

« Si elle accepte, nous a dit un orateur, qui a jeté tant de jour sur cette question, la guerre est imminente : unis avec elle, vous en partagerez les chances ; avec elle vous triompherez, avec elle vous périrez. »

J'avoue qu'autant je trouve louable, autant je serais prêt à m'abandonner à une détermination, à un dévouement individuel ; autant je mettrai de réserve, de crainte même, à abandonner à de telles chances les intérêts et le sang de mes compatriotes, l'existence du pays. Bien qu'une pente naturelle nous entraîne vers la France et la France vers nous, sachons modérer le mouvement.

Une réunion, une fusion réelle, trahirait peut-être et nos vœux d'indépendance et nos intérêts respectifs.

Le choix du duc de Nemours pare autant que possible à cette crainte ; nous conserverions nos institutions utiles.

Mais si je me rangeais de ce parti, ce serait par la considération, par l'espoir que j'aurais que la question d'acceptation serait traitée par la France et son roi, avec toute la sagesse, tout le calme que je lui suppose ; que, sans se laisser abandonner à une effervescence nationale, bien concevable sans doute, la paix de l'Europe, si nécessaire, si unanimement voulue, ne serait point troublée ; l'intérêt réel, le vœu manifeste des grandes puissances m'est une garantie qu'il y aurait coopération, réciproque pour arriver à cet objet, le plus imminent de tous. Mais il faudrait laisser le temps d'agir, et la lettre du ministre des affaires étrangères de France, réclamant les délais nécessaires pour répondre aux demandes que nous avons faites, me semble vouloir atteindre ce but.

C'est avec toute la maturité possible, dans le calme du cabinet, que doivent être médités et réglés les grands intérêts de l'Europe.

Mais vous semblez vouloir influencer, vous semblez vouloir forcer la main.

Vos journaux sont des brandons de discorde, des congrèves avec lesquelles ils veulent porter le feu en France ; ils renferment contre un gouvernement ami, contre votre allié indispensable, les injures les plus grossières comme les plus mal fondées. Elles justifient sa répugnance pour un prince dont les intentions douteuses ne lui offriraient point de garantie contre celles ainsi manifestées dans ce pays, trop voisin pour être indifférent.

Si j'étais de ces ministres si injurieusement qualifiés, l'une de ces feuilles incendiaires à la main, je dirais au roi, je dirais à cette nation de 32 millions d'habitants, qui a si sagement terminé au plus vite son indispensable révolution :

« Les Belges veulent vous y plonger de nouveau, ils attendent leur force du trouble qu'ils susciteront chez vous. Ils prétendent soulever le peuple contre la volonté de son chef ; c'est sur cette base coupable qu'ils veulent appuyer leur nouvel État. C'est à l'intervention populaire qu'ils s'adressent, ceux que ce mot intervention semble tellement effaroucher qu'ils ont voulu la voir même dans les avis bénévoles que vous dictaient et votre bienveillance et votre sympathie. C'est à l'intervention de l'anarchie qu'ils en appellent, ceux qui rejettent si loin celle des puissances médiatrices, qui réclament le maintien de la paix de l'Europe. »

Quel est le Français, messieurs, qui, à ces paroles, ne se rallie autour du trône, et qui n'unisse ses vœux et ses efforts pour que celui qu'on élève en Belgique ne soit occupé que par un prince qui offre des garanties contre cette fraction turbulente d'une population éminemment sage ?

Dans cette enceinte même, de la bouche de députés qui y siégent, j'ai entendu ces menaces offensives envers ce roi, envers ce gouvernement, voisin et ami, auquel, en notre intérêt, on espère opposer et les chambres et le peuple. Ne vous y trompez pas, messieurs, les révolutions mêmes fatiguent des révolutions. Nul peuple n'est moins prêt à en faire que celui qui vient d'avoir à en supporter, et si quelques individus en ont su tirer avantage, les masses ont souffert : si les plaies sont faites en un instant, longtemps elles se font encore sentir, et ne se cicatrisent qu'à la longue. Les peuples voisins mêmes profitent des funestes exemples des révolutions ; et il n'est plus vrai de dire que c'est un torrent qui s'accroît en roulant.

Le plus fort argument que nous puissions faire valoir en faveur de notre indépendance, c'est le calme, la sagesse, qui forceront à reconnaître que nous ne pouvons, que nous ne voulons en abuser.

C'est la plus efficace protection contre toute intervention (page 425) étrangère, contre toute atteinte à vos droits.

Les menaces n'ont de force que soutenues par la puissance ; tout devient jactance, si les moyens d'exécution manquent : elles n'effrayent personne.

Le choix du chef de l'État, qui doit influer sur les destinées de l'Europe, vous donnait le droit de faire vos conditions. Vous ne l'avez pas voulu ; vous allez l'abandonner sans en user ; vous allez consommer l'acte sans avoir profité de votre situation.

« La France, a dit un orateur, a fait sa révolution sans redouter d'intervention étrangère. » La France, messieurs, grande et forte par tous les éléments qui la composent, a montré qu'elle pouvait résister à l'Europe, elle peut le montrer encore.

En pouvons-nous faire autant ?

En vain les petits États voudraient-ils résister à l'influence que la bonne intelligence qui existe entre les grandes puissances leur donne ; en vain voudraient-ils échapper aux combinaisons de la diplomatie, si la source de leur prospérité, l'industrie et le commerce ont besoin de relations à l'extérieur.

Ne nous le dissimulons pas, messieurs, nous devons faire partie de la grande société européenne. Nous y serons admis par le calme et la fermeté que nous mettrons en terminant au plus tôt notre révolution.

Le talent, le mérite de ceux qui ont fait la révolution, c'est de savoir la terminer.

L'honorable M. de Brouckere nous a dit il cette tribune : « Je préfère la liberté à l'indépendance. »

Messieurs, nous voulons l'une et l'autre, nous avons mérité de les obtenir.

Mais, je vous l'ai dit déjà, la liberté des pensées, la liberté des opinions, la liberté de les exprimer : voilà celle à laquelle nous devons tenir le plus ; c'est en elle qu'est à la fois et la dignité et la sauvegarde nationale.

Cependant, nous qui nous plaignons, qui nous irritons contre l'atteinte que semblent porter nos voisins à notre liberté dans le choix du chef de l'État, en déclarant les relations plus ou moins amicales que leur commanderait leur situation ou leur politique, nous avons nous-mêmes restreint cette liberté, nous nous sommes liés à l'avance, nous avons enchaîné nos opinions, nous semblons nous être défiés de nous-mêmes.

Dans cette enceinte où nous avons tant de fois fait retentir ce mot de liberté, un de nos premiers actes a été de nous l'ôter à nous-mêmes. Est-il vrai de dire que nous soyons parfaitement libres ? est-il vrai de dire que le bien-être, la prospérité de la nation, de quelque manière que chacun de nous veuille l'envisager, puisse être l'unique guide de son vote ?

Vous aviez déclaré l'indépendance de la nation ; l'exclusion, que vous avez ensuite prononcée, n'aurait dû venir que de l'appel, au trône de la Belgique, de celui qu'elle en jugerait le plus digne.

Je vous ai dit alors : « Je fais céder mon opinion, le principe, à l'imminence des circonstances du moment. » Par des considérations de haute politique, j'ai cru devoir me joindre à la majorité, en ajoutant que cette mesure me semblait une injure inutile et basse, une question de forme, oiseuse en fait. Le péril était évident ; il fallait sauver l'existence de l'État, couper court à l'anarchie. Sans doute, il eût été plus digne, messieurs, que le roi des Belges, élu du peuple, élu de la nation représentée par le congrès, fût l'élu d'entre tous.

Je désirerai toujours que l'impartialité la plus parfaite, l'abnégation de toute impression particulière, de toute haine, de toute prédilection, puisse jaillir d'une manière évidente de tout acte émané de cette assemblée.

Exempt de toute prévention, de toute entrave, l'intérêt général doit être notre seul but, et nous devons chercher à l'atteindre.

Peu certain encore à cet égard, peu certain sur le choix que je dois faire pour le bien du pays, j'ai cru ne pouvoir me dispenser d'indiquer au moins que ce n'est point à défaut d'examen.

Nous allons, en quelque sorte, jeter le dé de la paix ou de la guerre, de la vie ou de la mort, non pour nous, mais pour le pays.

Craintif et timide, non pour moi, non pour mes intérêts, mais pour ceux qui me sont confiés, pour l'accomplissement de mon devoir, je réserverai mon vote jusqu'au moment prescrit pour l'émettre.

L'espoir de la paix pourra me décider en faveur du duc de Nemours. (U. B., 4 fév.)

M. Jacques déclare que s'il ne consultait que les intérêts de sa province, il voterait pour la réunion à la France. Mais député de la nation entière et décidé à respecter les décisions du congrès, il votera pour le duc de Leuchtenberg. (C., 4 fév.)

M. le comte de Bergeyck – Messieurs, un des orateurs les plus éloquents de cette assemblée, et dont tout le monde connaît le patriotisme, vous a dit dans une de nos précédentes séances, qu'il n'y avait plus pour nous que trois combinaisons possibles : le prince d'Orange, le (page 426) duc de Nemours, et le duc de Leuchtenberg. Messieurs, si des considérations majeures, si une décision formelle du congrès national, décision que je dois et que je veux aussi respecter, n'y mettaient obstacle, je vous avoue, que pour sortir de l'état de crise où nous sommes, je n'hésiterais pas longtemps à prendre le premier parti qui nous a été indiqué par notre honorable collègue de la province de Liége. (Murmures.) Oui, messieurs, et en agissant ainsi, j'aurais non seulement l'espoir de voir insensiblement renaître chez nous l'ordre et la tranquillité, et d'éviter la guerre, mais encore l'assurance d'agir dans l'intérêt bien entendu de mon pays, aussi bien que dans celui de l'Europe tout entière : car en prenant pour chef de l'État soit l'infortuné prince dont je viens de prononcer le nom tout à l'heure, soit même un de ses fils, j'ai la conviction, messieurs, qu'outre la reconnaissance de notre indépendance, nous obtiendrions encore l'assentiment immédiat et l'amitié de toutes les puissances étrangères ; et, messieurs, le grand œuvre de notre révolution politique serait consommé.

Séparées, il est vrai, à jamais de la Hollande, nous n'en renouvellerions pas moins à l'instant avec elle les relations de bon voisinage que notre commerce réclame ; la navigation de l'Escaut serait définitivement et réellement libre : je dis réellement, parce que je pense que nos vaisseaux y seraient plus du moins alors, comme à présent, soumis à des droits extraordinaires de toll et de péage, ainsi qu'à la visite des autorités hollandaises, et que nos malheureux pêcheurs flamands et anversois pourraient au moins sans crainte venir exercer leur petite industrie dans les eaux de ce fleuve ; la forteresse importante de Maestricht ne tarderait pas, j'en suis sûr, à nous appartenir, et la citadelle d'Anvers nous serait rendue ; le pavillon aux trois couleurs, qui flotterait aussi librement sur toutes les mers, serait bientôt partout à l'étranger respecté et protégé ; et tout en conservant, messieurs, et la province de Limbourg et ce grand-duché de Luxembourg que l'on semble vouloir nous disputer aujourd'hui, nous acquerrions encore, et cela sans coup férir, toute cette Flandre zélandaise, toute cette rive gauche de l'Escaut, sans la possession de laquelle, et ne nous le dissimulons point, messieurs, il ne pourra jamais y avoir pour notre commerce extérieur, et surtout pour celui de Gand, ni prospérité réelle, ni véritable indépendance,

Voilà, voilà , messieurs, ce que, je pense, nous aurait apporté celui qui est venu nous offrir l’olivier de la paix, et que néanmoins vous avez cru devoir repousser. Tous ces avantages et bien d'autres encore, principalement sous le rapport de l'industrie ou commerce des manufactures, les obtiendrez-vous avec un autre chef de l'État, et surtout les obtiendrez-vous sans une guerre ? Messieurs, quant à moi, je le désire de tout mon cœur, j'y contribuerai même de tous mes efforts, mais qu'il me soit permis cependant de vous dire que j'en doute fortement ; et tous les discours que j'ai entendu prononcer à cette tribune n'ont fait que me fortifier encore dans l'opinion que j'ai toujours eue à cet égard depuis le commencement de notre révolution.

L'arrêt que vous avez prononcé, et qui, je l'espère, servira du moins de leçon à tous les mauvais rois qui, comme Guillaume, voudraient encore persister à ne point satisfaire aux vœux raisonnables de leurs peuples, met, je le sais, et je le répète, messieurs, un obstacle presque insurmontable à ce qu'un prince de la maison d'Orange puisse encore monter sur le trône de la Belgique, Aussi dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, pour préserver notre belle patrie de l'anarchie et de la guerre civile, et pour sortir enfin du provisoire, ne me serais-je peut-être point refusé à offrir dès à présent la couronne de la Belgique, soit au duc de Leuchtenberg, soit au duc de Nemours, à celui de ces deux princes enfin qui, par son âge, ses principes et sa position sociale, m'eût offert le plus de sécurité et de garanties pour nos libertés et pour notre indépendance, si seulement j'avais eu l'assurance qu'un pareil choix eût, non pas été imposé, car je ne veux pas plus que vous, messieurs, que quelqu'un nous fasse ici la loi, mais agréé par les cinq puissances, ou du moins par la France et l'Angleterre ; dont l'amitié nous est si nécessaire, que dis-je ! dont l'appui nous est indispensable. Mais, messieurs, et personne de vous ne l'ignore, puisque les plus ardents partisans de MM. de Leuchtenberg et de Nemours sont obligés d'en convenir eux-mêmes, nous sommes loin de l'avoir jusqu'à ce jour cette certitude ! et comme dans le doute où je suis à cet égard, je ne veux point prendre sur moi la responsabilité d'une mesure qui, de quelque côté que je l'envisage, me semble toujours devoir en définitive produire ce terrible résultat d'occasionner une conflagration générale en Europe et d'attirer sur la Belgique toutes les horreurs de la guerre et tous les maux imaginables, au nombre desquels je mets en première ligne, messieurs, le démembrement de plusieurs provinces de mon pays, ou sa réunion directe à la France, je me vois dans la triste et dure (page 427) nécessité de devoir vous déclarer à cette tribune, que par ces motifs je ne pourrai, dans le moment, donner mon suffrage ni à l'un ni à l'autre des candidats proposés ; et après avoir bien pesé ce qu'il me restait à faire dans une pareille occurrence, je me suis enfin décidé après mûre réflexion, mais en regrettant toujours, je vous l'avoue, messieurs, de ne pas pouvoir faire un choix qui, selon moi, eût fait le bonheur et la prospérité de mon pays, je me suis décidé, dis-je, à donner ma voix au frère d'un de nos anciens souverains, à un prince qui a déjà habité la Belgique, et qui a un fils de quatorze ans ; je veux parler, messieurs, de l'archiduc Charles d'Autriche, qui par ses talents, ses vertus, et les opinions libérales qu'il professe et qu'il a toujours professées, m'a paru être un des princes les plus dignes et un des hommes les plus faits pour rétablir chez nous la tranquillité, pour y faire renaître le bonheur, respecter les lois, et surtout pour maintenir cette paix qui nous est si nécessaire, et qui seule, croyez-moi, messieurs, peut consolider notre nouvel État.

Messieurs, après avoir dit franchement, et sans le moindre détour, ma pensée tout entière sur la grave question qui est maintenant à l'ordre du jour, et de la solution de laquelle va dépendre le sort futur de la patrie, il me reste à vous prier d'être néanmoins bien convaincus, que quel que puisse être le résultat de cette mémorable séance, que quel que puisse être enfin le prince que vous choisissiez pour chef de la Belgique, je n'en serai jamais et pas plus que de l'ancien gouvernement, ni le flatteur ni l'ennemi, mais qu'en bon citoyen belge, ami de l'ordre et de la vraie liberté, je tâcherai d'en être toujours un des plus fidèles sujets.

J'ai dit. (C. supp., 4 fév,)

M. Meeûs déclare qu'il a été d'abord partisan du duc de Leuchtenberg ; mais depuis que la France a fait connaître positivement qu'elle ne reconnaîtra pas ce prince, il donnera son vote pour le duc de Nemours. Il ne conçoit pas que l'Angleterre puisse attacher à ce choix une importance telle, qu'elle déclarerait la guerre au roi Philippe si celui-ci nous accordait son fils. Avec le duc de Nemours, nous resterons Belges et indépendants ; tous les intérêts seront donc conciliés ! (C., 4 fév.)

M. de Behr renonce à la parole (L’ouvrage de HUYTTENS reprend en note de bas de page le discours qu’il se proposait de prononcer). (C., 4 fév.)

M. François – Quelque avancée que soit en (page 428) ce moment la discussion, député du Luxembourg, j'aurais désiré pouvoir prendre la parole en cette circonstance solennelle ; j'aurais voulu pouvoir vous convaincre que l'élection du duc de Nemours entraînerait nécessairement la séparation de ma province, séparation à laquelle la France a acquiescé d'une manière si formelle le 20 janvier ; mais l'état de ma santé me réduit au silence. Je m'en console en pensant que ce silence contribuera à rapprocher quelque peu le moment suprême où nous procéderons à l'élection dont la nation attend le résultat avec une si juste impatience. (C., 4 fév.)

M. de Nef – Messieurs, quand le congrès proclama l'indépendance de la Belgique, un prince indigène était alors l'objet de mes vœux, je pensais que c'était le meilleur moyen d'assurer le maintien de nos institutions et d'éviter en même temps la guerre générale.

Aujourd'hui que le congrès a entièrement abandonné cette idée, il eût été inutile et même téméraire pour moi de vouloir y persister.

Pour donner un vote utile il ne m'est donc plus resté d'autre parti à prendre que celui de choisir entre les deux candidats, vers lesquels la presque totalité de suffrages paraît devoir se porter.

En choisissant le duc de Leuchtenberg, nous aurions, j'en conviens, une nationalité plus prononcée et surtout plus indépendante de la France, outre que nous éviterions les inconvénients d'un prince mineur. Mais tous ces avantages disparaissent, selon moi, depuis que nous connaissons les déclarations si positives du cabinet français, qui nous menace en ce cas d'une invasion immédiate,

Il est vrai qu'on répond à cela que le peuple français se refusera à ratifier la politique de son gouvernement. Mais ce n'est qu'une conjecture, et une conjecture que je regarde comme très peu probable, quand je considère que le ministère français est actuellement composé des hommes qui représentent véritablement l'opinion libérale en France.

Et cependant si cette conjecture du renversement du ministère français ne se réalise pas, et que nous ayons choisi le duc de Leuchtenberg, nous devons nous attendre à voir de suite notre pays occupé par les armées françaises, et ensuite incorporé à la France.

C'est là précisément ce que je veux éviter ; car je regarde comme une conséquence inévitable de cette incorporation la perte immédiate des principaux avantages de notre révolution. Dès lors, plus de liberté dans l'enseignement, plus de liberté entière des cultes, et, comme notre pays ne sera jamais qu'une petite fraction en comparaison de la France, nous devrons toujours en adopter les principes et les idées y dominantes, et les nôtres seront constamment sacrifiées.

Au lieu de cela, en choisissant le duc de Nemours, nous conservons notre nationalité, et par suite, nos usages et nos libertés. Pourrait-on croire, en effet, que ce prince, en supposant même qu'il y fût personnellement contraire, irait agir contre les idées dominantes dans le pays qui l'aurait choisi, pour faire naître ainsi contre lui les mêmes griefs que ceux qui ont entraîné la chute du gouvernement précédent ? Certainement non ; et j'ai au contraire la certitude que nous jouirions en paix des libertés que le courage du peuple a su conquérir.

Je ne me dissimule point cependant non plus qu'en choisissant le duc de Nemours, la crainte de la guerre est loin d'être entièrement dissipée ; mais alors du moins nous ne perdons pas l'amitié de la France, qui seule est notre véritable alliée comme ayant les mêmes intérêts à conserver ; et si les événements de la guerre amenaient même dans cette hypothèse les armées françaises dans ce pays, elles y viendraient en amies, et la France et son gouvernement seraient forcés de respecter notre indépendance et nos institutions sous peine de manquer à l'honneur et de se couvrir d'opprobre et d'infamie.

Ce sont ces motifs, qui me forcent à persister dans la proposition que j'ai signée, et tendant à la nomination du duc de Nemours, me réservant toutefois de voter encore pour une autre combinaison, si la suite de la discussion m'en offrait une plus avantageuse. (C., supp., 4 fév.)

M. le président(page 429) Messieurs, il y a encore quatorze orateurs inscrits : au point où est la discussion, il est très probable qu'ils se répéteront, et que la discussion n'y gagnera guère. D'un autre côté, la nation attend avec impatience le résultat de notre délibération, Il me semble, pour abréger, que les orateurs inscrits pourraient renoncer à la parole, et que les membres de chaque opinion pourraient se faire représenter par un orateur de leur choix, qui résumerait la discussion ; alors nous n'entendrions que ces deux orateurs, et les scrutins pourraient suivre immédiatement. (U. B., 4 fév.)

M. de Robaulx appuie cette proposition, en demandant toutefois qu'on entende deux orateurs de chaque côté. (U. B., 4 fév.)

M. Destouvelles s'élève contre la proposition du président, (C., fév.)

M. le comte d’Arschot – Je propose d'entendre encore quelques orateurs ; il n'est que quatre heures et demie. (Appuyé.) (C., 4 fév.)

M. Lebeau s'élève aussi contre la proposition du président. (U. B, 4 fév.)

- Cette proposition n'a pas de suite. (U. B., 4 fév.)

M. le président – M. Hippolyte Vilain XIIII a la parole. (U, B., 4 fév.)

M. Hippolyte Vilain XIIII – J'y renonce. J'avais préparé de longues réflexions que je me proposais de soumettre au congrès, mais la Belgique attend notre décision avec impatience. J'ai fait d'autres sacrifices à mon pays, je lui ferai bien volontiers encore celui de la parole. Je voterai pour le duc de Nemours. (U. B., 4 fév.) (L’ouvrage de HUYTTENS reprend en note de bas de page le discours qu’il se proposait de prononcer).

M. Thonus – Messieurs, la question qui nous occupe a été de part et d'autre traitée avec talent et profondeur ; si je prends la parole, c'est que j'ai (page 430) pensé que chacun de nous devait acquitter son tribut à la patrie.

Avant d'exposer les motifs qui ont déterminé ma conviction pour le choix d'un monarque, j'éprouve le besoin de protester contre les retards que nous avons eu à subir. Depuis quatre mois que notre indépendance est proclamée, nous n'avons pu encore nous appliquer à cet événement, le plus important de notre révolution.

La cohésion des territoires, de nombreuses relations de commerce ; la sympathie à beaucoup d'égards, ont établi une alliance étroite entre les Français et les Belges. Je partage même l'avis de ceux qui pensent que la France et la Belgique sont sœurs ; qu'elles ne peuvent être séparées sans que toutes deux y perdent, l'une la prospérité de son commerce, l'autre la sécurité de sa frontière du Nord : je souhaitais donc voir élire au trône des Belges le roi des Français, en conservant notre indépendance, notre caractère de nation. La tranquillité de l'Europe paraît s'opposer à ce plan : je me soumets, et dès lors je donne mon suffrage au prince qui nous rapproche le plus de nos voisins méridionaux.

Le monarque français a dit : « La France a déjà donné tant de preuves de sa bienveillante sollicitude pour un peuple qui a fait si longtemps partie d'elle-même, que dans son affection elle ne cesse de regarder comme un membre de la grande famille française, et pour lequel elle a obtenu tout ce qui était possible aujourd'hui, là séparation de la Hollande et sa complète indépendance. »

Après cet épanchement, messieurs, et les témoignages d'une amitié sincère que la France vient de nous donner par ses députés, nous devons considérer le refus du duc de Nemours comme une hypothèse inadmissible.

Si la France nous comprend parmi ses enfants, elle ne repoussera pas la demande que nous lui adresserons de nous donner un de ses princes pour nous gouverner ; car c'est là le gage précieux du lien de famille destiné à nous unir ; je dirai plus, le seul lien ; puisque la réunion complète des deux royaumes est contraire à l'équilibre européen autant qu'à la nationalité que nous voulons conserver.

Avec la possibilité d'obtenir le duc de Nemours, notre révolution n'est plus douteuse : l'intérêt de l'État fait cesser toute concurrence ; entourée de voisins d'une population beaucoup plus nombreuse que la sienne, la Hollande exceptée, la Belgique ne peut sans un allié puissant soutenir son indépendance : cet allié c'est la France ; nous n'en avons pas d'autres, mais il nous suffit. Les forces des deux nations réunies combattant pour leur liberté peuvent braver l'Europe conjurée ; par la nature des choses nous n'aurons d'ailleurs que des guerres défensives : attaqués, Louis-Philippe nous couvrirait à l'instant de sa formidable égide. Par son fils, nous serions à un double titre agrégés à la famille française.

L'élection proposée par l'honorable M. Barthélemy sera la source de tous biens pour le royaume naissant ; elle lui procurera la garantie de la paix extérieure, elle calmera les factions en nous assurant la paix intérieure.

Voilà tout ce que nos concitoyens réclament : nous aurons dignement accompli notre mandat par (page 439) l'heureux concert qui appellera vers nous un fils du roi des Français, nous apportant l'alliance étroite d'une nation belliqueuse qui a rempli l'univers de sa gloire.

Quel avantage peut se comparer à celui-là, et comment les partisans les plus zélés du duc de Leuchtenberg ne céderaient-ils pas à l'évidence !! Avec ce prince nous avons à la vérité dans le royaume un brave de plus ; mais notre unique allié devient notre ennemi : avec le duc de Nemours nous resserrons le lien de l'amitié avec la nation qui sextuple nos forces ; il n'y a point à balancer, ce n'est pas quand il s'agit de fonder un royaume qu'il est permis de s'attacher exclusivement aux qualités personnelles du souverain : ces avantages éphémères et accidentels ne sauraient être le fondement durable d'une dynastie nouvelle ; la dot que nous apportera notre chef, outre ses vertus privées, doit être une alliance intime qui assure des débouchés au commerce, une inviolabilité complète de notre territoire, une durée éternelle à notre nationalité. - Croit-on d'ailleurs que le fils d'Eugène, ce grand homme, qui unissait aux vertus privées les vertus politiques, voulût, après la déclaration du roi des Français, accepter la couronne de la Belgique ? Non, sans doute, car involontairement il amènerait la discorde et la mort par consomption ; il paraît même que déjà il a manifesté ses nobles sentiments à la cour de France. Ceux de nos honorables collègues qui s'opiniâtrent dans une nomination qui élèverait un mur d'airain entre nous et nos voisins méridionaux, compromettent jusqu'à notre existence comme nation.

J'ai prononcé le mot de mort par consomption, et je n'ai rien exagéré. La Belgique, avec son accroissement de fabrication et de commerce pendant les quinze dernières années, ne saurait subsister sans la France, lorsqu'elle perd une grande partie des débouchés de la Hollande et de ses colonies, événement résultant de la séparation.

La France offre à nos productions naturelles et industrielles un immense écoulement, nos fers de toute espèce, nos charbons, nos draps, nos toiles et nos cotons emploient plusieurs centaines de milliers d'ouvriers ; vous les condamnez à la misère si vous indisposez la France : cette seule idée fait frémir d'horreur.

On a prétendu qu'en nommant le duc de Nemours encore mineur, nous prolongions l'état provisoire. Notre honorable collègue M. Blargnies a prévu l'objection, il y a répondu d'une manière satisfaisante. Quant à la prolongation du provisoire à résulter des négociations avec la France, pendant lesquelles les autres puissances fondraient sur notre pays, on a oublié sans doute que l'activité et l'impétuosité forment le caractère du peuple français. On vient d'entendre à la tribune française le ministre de la guerre Soult qui y a dit que tout était prêt pour l'attaque comme pour la défense.

Réfléchissons que si nous nous aliénions la France, une quadruple ligne de douanes nous cernerait, et que les débouchés lointains du Brésil, d'ailleurs insuffisants, ne peuvent faire face à des besoins, à des maux imminents. Ajoutez que nous y rencontrerions la concurrence des Anglais.

Il ne nous reste donc, messieurs, qu'un moyen de rendre le bonheur à la patrie menacée de toutes parts ; saisissons-le d'une main ferme, et déférons la couronne au second fils de Louis-Philippe, roi des Français, pour lequel je voterai. (C., supp., 4 fév.)

M. Le Grelle – Messieurs, je n'abuserai pas de vos instants. Vous avez écouté avec une religieuse attention le discours que notre collègue M. Osy a prononcé, il y a deux jours, avec autant de modération que d'énergie. Ce discours était basé sur des faits irrécusables, lumineusement exposés, et dont personne jusqu'ici n'a essayé de contester l'effrayante réalité. Messieurs, les principes de mon honorable ami sont les miens, les développer serait fatiguer inutilement votre attention, en reproduisant moins bien que lui ce qu'il a dit. Je me bornerai donc à motiver mon vote. Deux combinaisons dominent en ce moment dans l'assemblée, l'une et l'autre me paraissent fatales. J'en ai médité les conséquences inévitables, et de quelque côté que je les envisage, je n'y vois que la guerre. Les orateurs nombreux qui ont parlé successivement dans cette importante discussion ont fait entendre tour à tour de grandes, de terribles vérités, non point en vantant les avantages du choix de leur prédilection, mais en déroulant à vos yeux le tableau des calamités sans nombre qu'amènerait le triomphe de leurs adversaires. Les partisans du duc de Leuchtenberg objectent à ceux du duc de Nemours que l'acceptation de leur candidat serait le signal d'une guerre immédiate et générale, que jamais l'Angleterre ni les autres grandes puissances ne consentiront à cette élection, que déjà une flotte anglaise se prépare à sortir de Portsmouth, prête à fondre sur nos vaisseaux marchands, prête à bloquer Anvers et nos autres ports.

Les partisans du prince français répondent à ceux du fils d'Eugène : Votre candidat ne sera jamais reconnu par la France, par cette France, (page 440) notre première, notre meilleure alliée, qui seule a soutenu nos intérêts dans les conseils de l'Europe, et dont l'inimitié nous fermerait l'unique débouché qui puisse faire renaître le commerce de ses cendres, et rendre à nos manufactures leur ancienne activité ; le duc de Leuchtenberg, ajoutent-ils, nous amènerait aussi la guerre, et loin de trouver en lui un appui, ce prince, sans appui lui-même, ne saura combattre à la fois et les Français qui menacent d'une prochaine invasion nos provinces du Midi, et les Hollandais qui opposent leurs phalanges aux nôtres sur nos frontières du Nord ; dans cette cruelle position, il ne restera d'autre ressource au duc de Leuchtenberg que d'avoir recours à l'appui d'autres puissances. Mais que deviendront alors les protestations de l'assemblée et de la nation contre plusieurs protocoles de ces mêmes puissances, contre leur résolution de démembrer nos belles provinces, de nous ravir le duché de Luxembourg, une partie de la province de Limbourg, et la Flandre hollandaise, si indispensable à la libre navigation de l'Escaut ?

Tels sont en partie, messieurs, les redoutables fléaux dont les amis des deux illustres candidats qui partageront vos suffrages vous ont fait l'énumération ; ainsi, messieurs, de quelque côté que je tourne les regards, je ne découvre que désastres, que dévastations, que la guerre avec toutes ses horreurs. Et n'oublions pas, messieurs, que notre malheureux pays en sera encore une fois le théâtre sanglant. Qu'avons-nous vu autrefois et que verrons-nous ? nos campagnes dévastées, nos villes saccagées, nos ressources épuisées, notre jeunesse moissonnée, nos fortunes bouleversées, nos maisons incendiées, les arts sans émulation, le commerce languissant, l'industrie mourante, la nourriture de l'artisan, tous les objets de première nécessité, rares et chers, le crédit public anéanti, le règne des lois remplacé par un règne de désordre et de fureurs ; et le peuple belge, qui depuis cinq mois supporte avec calme, patience et résignation, les résultats pénibles d'une révolution glorieuse, dont il a été le héros et la victime, le peuple, loin de voir un terme à ses privations, loin de voir commencer une nouvelle ère de repos et de prospérité, va éprouver une série de nouveaux, d'inévitables malheurs !

Messieurs, une perspective aussi désolante, une alternative aussi cruelle, permettront sans doute à un député qui aime aussi son pays, qui, libre de toute prévention, de toute impulsion, n'aspire qu'au bonheur de son pays, elles lui permettront, dis-je, de ne point s'exposer par un vote imprudent aux remords cruels, aux regrets amers, d'avoir contribué à appeler dans ces contrées le fléau de la guerre, d'avoir manqué de force et de courage pour résister avec une noble liberté à deux combinaisons également malheureuses.

Je sais, messieurs, que ma conduite ne sera point agréable au grand nombre ; mais j'espère que, si vous ne partagez pas mon opinion, vous ne me refuserez du moins pas votre estime, vous ne douterez pas de mes intentions pures, de mon désintéressement : car quel que soit celui des deux candidats que vous élirez pour souverain, jamais je n'aurai le mérite d'avoir coopéré à son choix ; la main sur la conscience, et n'obéissant qu'à la plus intime, qu'à la plus profonde conviction, je m'abstiendrai de concourir au scrutin de ballottage entre le duc de Nemours et le fils d'Eugène. Je voterai pour l'archiduc Charles d'Autriche. (C., supp., 4 fév.)

M. Ooms – Messieurs, une grande question, une question longtemps attendue avec d'autant plus d'impatience qu'elle doit terminer toutes les inquiétudes, a pendant plusieurs séances excité une discussion aussi animée qu'indécise dans ses résultats.

J'ai prêté une oreille attentive aux longs débats. La solution de toutes les hypothèses ne me présente que du doute, et de quelque côté que je me tourne, je ne vois que des difficultés. Cependant si je ne veux pas émettre un vote perdu, si je veux remplir mon mandat, je suis obligé de voter pour un des deux candidats qui réunissent la grande majorité des suffrages.

Dans ces circonstances difficiles, je n'ai consulté que mon bon sens, et d'après tout ce que j'ai entendu pour et contre les deux candidats, il m'a paru que je devais donner la préférence à celui qui peut maintenir le bon droit et les décisions du congrès.

Plusieurs honorables membres ont déclaré qu'ils refuseraient leur vote pour le duc de Nemours, de crainte de perdre notre indépendance. Moi, au contraire, je voterai pour le duc de Nemours dans l'espoir de garantir notre indépendance, car tous les protocoles qui nous ont été communiqués ne parlent que d'une indépendance future, conditionnelle.

Ces conditions pourraient être telles qu'elles feraient reculer le plus chaud partisan de l'indépendance ; déjà nous avons protesté contre quelques-unes de ces conditions ; je crains que notre protestation n'ait le sort de la note dernièrement envoyée à la conférence de Londres par notre comité diplomatique ; les régisseurs de l'Europe (page 433) n'oublieront pas facilement la maxime qui est la règle constante de leur conduite : Sic volo, sic jubeo.

On nous a dit, si nous proclamons le duc de Leuchtenberg roi des Belges, que les quatre grandes puissances deviendront plus généreuses envers nous, et pourraient rapporter le protocole du 20 janvier. Je ne sais si je m'abuse ; mais il me semble que les puissances ne peuvent ignorer que le choix du chef de notre État ne peut rien changer à notre révolution ni à nos principes ; que, si une lutte s'engage, la Belgique ne peut pas rester simple spectatrice ; que le chef, quel qu'il soit, pour marcher d'accord avec la nation, devra combattre avec la France et non contre la France.

Messieurs, quoique la révolution soit loin d'être terminée, la Belgique, après avoir été longtemps travaillée et tourmentée, a déjà fait un grand pas vers la conquête de sa liberté ; si, moins heureuse que la France, elle ne l'a pas encore établie sur des bases inébranlables, s'il lui reste des craintes, si de grands dangers la menacent encore, je pense que ce serait une grande imprudence de faire un choix que le gouvernement français regarde comme hostile, d'abandonner celui qui nous a sauvés de l'invasion des troupes étrangères, et qui nous offre encore sa puissante protection, pour nous jeter de gaieté de cœur dans les bras de nos ennemis.

Messieurs, les Polonais crient au secours et ne peuvent être secourus, et nous, nous irions rompre avec notre seul ami au moment où la Belgique entière réclame un traité de commerce avec la France, au moment où les troupes de la confédération germanique sont peut-être en marche pour entrer dans le grand-duché de Luxembourg !...

Un tel système répugnerait à mon esprit, s'il ne répugnait pas à mon cœur. (C., supp. 4 fév.)

M. Du Bois – Messieurs, quarante de mes soixante-quatre années consacrées au service de mon pays dans la carrière administrative ont témoigné de mes opinions et de mes actes. Je leur dois les suffrages de mes commettants et l'honneur de siéger parmi vous, messieurs, au congrès national.

En 1815, aussi, je fus appelé à la commission chargée de rédiger la loi fondamentale. Nous délibérions aux mêmes jours qu'à la bataille de Waterloo, les Belges combattaient l'ennemi avec lequel ils sympathisent aujourd'hui.

Nous apprîmes à La Haye et l'ivresse de la victoire, et le triomphe où fut porté celui qui par son sang répandu au milieu des combats contribua si puissamment au succès.

Triomphe éphémère ! instabilité des choses humaines !

Il n'est qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne.

La loi fondamentale n'existe plus, les vices qu'elle contenait ne m'échappèrent pas : deux protestations formelles que je fis insérer aux procès-verbaux de nos séances en ont fait foi. Je réclame aujourd'hui la même liberté dont j'ai joui alors, non de proclamer, mais de motiver mon vote, aujourd'hui, dis-je, moment solennel où il s'agit de nommer un roi qui doit régner sur ma patrie.

Je déclare donc qu'en opposition avec la presque généralité des honorables membres du congrès, divisés seulement entre le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg, aucun de ces princes ne pourra emporter mon suffrage, parce que leur nomination attirerait également sur mon pays une guerre imminente et toutes ses conséquences.

Je ne répéterai point, messieurs, tout ce que les honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune vous ont dit à ce sujet, en soutenant et combattant, tour à tour, leur candidat.

Je voterai pour l'archiduc Charles d'Autriche, prince aussi illustre par ses hauts faits militaires, toujours cher et regretté des Belges, petit-fils de Marie-Thérèse, dont la mémoire est pour la Belgique comme celle de Henri IV pour la France. (J. A., 7 et 8 fév.)

M. de Tiecken de Terhove – Lorsque j'ai manifesté le désir d'avoir un prince français pour chef de l'État, je n'ai été dirigé dans ce choix que par le bien-être, le bonheur de mon pays ; c'est que j'ai pensé, et que je suis intimement convaincu qu'aucun prince de la terre ne pouvait nous offrir les avantages immenses que nous eussions obtenus par le choix d'un prince de cette nation. Notre voisinage avec la France, avec cette nation grande, généreuse et brave, la conformité de nos principes, de nos institutions, cette sympathie de deux peuples qui longtemps n'en firent qu'un seul ; l'ascendant qu'il exerce sur toute l'Europe, par sa puissance, ses richesses, sa bravoure ; l'espoir de relations avantageuses de commerce ; l'état d'hostilité morale, si je puis m'exprimer ainsi, où nous nous trouvons, par suite de nos principes, avec beaucoup de gouvernements ; enfin l'appui puissant de cette grande nation, appui sans lequel nous ne pouvons exister : tout dans l'intérêt de ma patrie, seul et unique mobile qui me dirige, me conviait à tourner mes yeux vers un prince français. Ce n'est qu'au moment que j'ai eu connaissance de la lettre de M. le comte Sébastiani à M. Bresson, en date du 21 janvier, par (page 434) laquelle il déclare que le duc de Nemours n'accepterait pas la couronne de la Belgique si elle lui était offerte, c'est seulement alors que je me suis réuni à mes honorables collègues qui appuient la candidature du fils de l'illustre prince de Beauharnais. Mais depuis que j'ai acquis l'intime conviction que telle ne sera pas la détermination du cabinet français, depuis que j'ai vu le fameux protocole de Londres du 20 janvier, qui a excité si justement la vive indignation de cette assemblée, je dirai que nous n'avons qu'une seule planche de salut, et cette planche c'est la France ; rappelons-nous, messieurs, que sans elle et sans elle seule, notre glorieuse révolution eût étouffée dans son berceau, que sans elle nous serions déjà à la merci des puissances du Nord et ramenée sous le joug des Hollandais.

Voulez-vous donc votre indépendance, hâtez-vous de nommer le duc de Nemours ; voulez-vous ne pas vous voir séparés violemment de vos concitoyens du Luxembourg, du Limbourg, de la rive gauche de l'Escaut, voulez-vous l'intégrité de votre territoire, hâtez-vous de proclamer le due de Nemours, Je ne fatiguerai pas inutilement l'assemblée, en appuyant mon opinion d'arguments que déjà différents honorables collègues., et surtout l'honorable M. Van de Weyer et M. Le Hon ont développés avec tant de talents, d'une manière si lumineuse, messieurs, vous devez sentir la difficulté de notre position, et certes, messieurs, ce n'est pas la Sainte-Alliance, qui pour nous est une alliance diabolique, mais la France seule qui pourra nous en tirer ; je voterai donc pour le duc de Nemours. (E., 5 fév.)

M. Watlet renonce à la parole. (C., 4 fév.)

M. le comte d’Arschot – Messieurs, au moment de procéder à l'acte le plus important de notre mission, toutes nos préférences, nos affections doivent être déposées sur l'autel de la patrie.

C'est en présence de la nation, de l'Europe entière, que nous allons voter : un seul sentiment doit nous animer, la patrie ; ses intérêts, son bonheur, son indépendance, voilà les résultats que nous devons chercher. Comment pouvons-nous réaliser tant d'espéranees ? par une alliance intime avec la France, en conservant notre nationalité, en la plaçant sous l'égide d'une nation grande, généreuse, de la loyauté du roi-citoyen qui ne nous refusera pas un de ses fils, élevé dans ses principes, auquel sa conduite donnera l'exemple du respect que les princes doivent aujourd'hui aux vérités sur lesquelles reposent les trônes constitutionnels. Je voterai pour le duc de Nemours, parce que c'est le seul choix qui puisse être national aujourd'hui ; oui, messieurs, je le dis sans crainte d'être contredit : qu'on consulte la nation, l'armée, on trouvera un sentiment sinon unanime, au moins général. La Belgique entière recule à l'idée d'une alliance avec le Nord, elle frémit à l'aspect des combats où elle se verrait forcée d'entrer dans les rangs de peuples dont ses moeurs, sa langue, sa civilisation, non moins que ses intérêts la séparent éternellement. Est-il un homme de bonne foi qui puisse croire que le Belge consente. à combattre à côté du farouche tartare ?

Et c'est quand on nous enlève le Luxembourg, une partie du Limbourg, que Maestricht, Anvers sont au pouvoir de nos ennemis, que l'on va peut-être consommer notre ruine, en nous accablant du fardeau d'une dette immense, résultat des prétentions de la Hollande ; c'est dans un pareil moment, que, par une inconcevable imprudence, on s'exposerait à perdre la bienveillance, l'appui de la puissance qui nous a protégés dès nos premiers pas dans la carrière de la liberté ! J'ai entendu demander ce que nous devions à la France, ce qu'elle avait fait pour nous. Ce que nous lui devons, messieurs ? nous lui devons l'existence comme nation, l'indépendance, que nous ne pouvons conserver si elle nous abandonne. Vous jetterez-vous dans les bras des puissances qui ne vous pardonneront jamais d'avoir déchiré des traités si longuement médités, si péniblement conclus en 1814 et 1815 ? vous allierez-vous à des puissances dont les succès vous seraient plus funestes que des défaites ? La révolution de la Belgique s'est associée trop intimement à la révolution de la France, pour qu'il dépende de vous de la séparer, et de la terminer sans elle.

Vous le savez, messieurs, plus que personne, j'ai soutenu les diverses combinaisons que l'on vous a proposées ; j'ai fait tous mes efforts pour leur obtenir des partisans ; j'ai répété à satiété que la France reconnaîtrait un prince de Bavière, de Saxe, de Naples, que l'un ou l'autre de ces choix conviendrait à toutes les puissances. Vous les avez successivement repoussés ; vous les avez accueillis avec une légèreté, une ironie peut-être peu séante dans une pareille assemblée. On ne peut donc aujourd'hui accuser la France d'une ambition qui nous ferait regarder la guerre comme imminente, comme inévitable.

Si cela était, messieurs, je ne dévierais pas des principes qui m'ont guidé dans ma courte carrière diplomatique. Parvenir à ramener la paix dans ma patrie, cicatriser par elle les plaies profondes que lui a faites la révolution, et qui en sont les résultats nécessaires, quelque glorieuse que vous puissiez (page 435) la supposer, voilà le but pour lequel j'ai souvent bravé la critique et les murmures. Si je croyais la paix incompatible avec le choix du duc de Nemours, je ne lui donnerais pas mon suffrage. Deux de mes honorables amis, MM. Le Hon et Van de Weyer, vous ont déjà prouvé que la guerre pouvait être le résultat de différentes circonstances, mais non de ce choix. Je n'examinerai donc que rapidement la question de la guerre.

On a dit : Ce sera une guerre de principes. Mais les progrès de la civilisation ont rendu impossible une guerre de trente ans, une guerre de fanatisme ; l'époque actuelle ne produit pas des Gustave-Adolphe pour la conduire, et les peuples ne s'égorgeront pas pour détruire des principes de liberté qui aujourd'hui germent partout.

On ne fait la guerre que pour des intérêts matériels, pour défendre ce que l'on possède ou conquérir ce que l'on convoite ; je ne vois aucune puissance dont les États soient menacés par l'élévation du duc de Nemours sur le trône de la Belgique ; la Prusse, en le reconnaissant comme roi des Belges, obtiendrait sans doute une nouvelle garantie pour les provinces rhénanes ; les puissances allemandes du second et du troisième rang, n'ont rien à craindre de notre choix. Il faudrait donc supposer que la Russie et l'Autriche leur imposent la nécessité de faire la guerre à la Belgique et à la France ; les fassent consentir à subir, les premiers, toutes les charges, tous les maux résultant nécessairement du passage de leurs armées, aux succès desquelles elles n'ont rien à gagner, tandis qu'elles s'exposeraient à perdre l'affection de leurs peuples, et à hâter une explosion qu'elles redoutent, et dont l'Allemagne offre partout les signes les moins équivoques. Je ne répéterai pas ce que l'on a dit des dangers auxquels la possession d'Anvers exposerait l'Angleterre, ni des moyens de faire évanouir ces dangers : le moment n'est pas venu d'examiner cette question.

Par respect, messieurs, pour un nom illustre, pour des souvenirs que je révère, je me suis abstenu d'un parallèle qui eût été peu généreux. (U. B., 4 et 5 fév., et supp.)

M. le président – Messieurs, il est cinq heures ; il y a encore six orateurs inscrits. Je désirerais que demain l'on pût procéder à l'élection du chef de l'État. Il est temps que cette grave question se décide, et il me semble que l'assemblée est assez éclairée. Je vous propose donc, messieurs, de vous réunir demain à neuf heures précises. Quand les six orateurs inscrits auront parlé, on pourra consacrer une partie du temps qui nous restera aux répliques que deux orateurs se sont réservées, et après cela, nous procéderons immédiatement à l'élection. (C., 4 fév.)

- La proposition de M. le président est adoptée. (C., 4 fév.)

La séance est levée à cinq heures. (P. V.)