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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

En voyage (Italie – Espagne – Allemagne – Scandinavie)

(page 79) En 1877, je fis mon premier voyage en Italie. J'étais parti seul, à l'aventure. Je suivis la route traditionnelle, m'arrêtant là où il fallait conventionnellement s'arrêter, et j'arrivai à Rome. Un petit groupe d'artistes belges y travaillait : le sculpteur Charles Van der Stappen, qu'une commande de candélabres monumentaux pour le comte de Flandre avait installé là tout un hiver, un autre sculpteur, Jules Cuypers, prix de Rome, le peintre liégeois Philippet et un Belge, nommé familièrement Romolo, qui habitait Rome à demeure depuis plusieurs années. II y avait aussi, mêlé à cette compagnie, un jeune médecin liégeois, Jules Mahiels, titulaire d'une bourse de voyage, très intelligent, très spirituel et beaucoup plus artiste que savant. Nous nous liâmes aussitôt et, quand je quittai Rome, il m'accompagna, et nous fîmes ensemble la (page 80) suite du voyage. Rentrés à Bruxelles, nous restâmes amis jusqu'à sa mort.

Cette aimable société d'artistes fut pour moi le grand charme de mon séjour dans la capitale de l'Italie. Romolo nous conduisait, chaque soir, dans des endroits pittoresques et rares, dans de vieilles osterie populaires du vieux forum et du Ghetto des juifs, via dell'Azimelli, partout où les voyageurs n’osaient pénétrer, mais qui, pour lui, étaient sans secrets et sans dangers. Pendant la journée, les artistes travaillaient. Cuyvers achevait la figure qu'il devait exécuter, comme envoi réglementaire de prix de Rome ; elle représentait un chasseur nu accroupi, et sonnant l’hallali. Quand j'arrivai à Rome, on persuada à l’aimable garçon, qui était de caractère fort naïf, que j’étais envoyé par le gouvernement belge pour examiner son œuvre et juger de son avancement. Il me reçut avec les plus grandes démonstrations de respect. Je jouai gravement mon rôle. J 'admirai son travail, je le comblai d’éloges et même, à un certain moment, je lui fis remarquer la ressemblance qu’avait la pose de son modèle avec celle du célèbre torse du Belvédère... Cuypers. étonné et ravi, m’approuvait… J'insistai ; et, peu à peu, j'en vins à lui dire que son Chasseur ne le cédait en rien – au contraire ! - au chef-d'œuvre antique... Tout le monde, autour de lui, fit chorus... Le brave resta convaincu, très sincèrement, qu'il avait fait une œuvre aussi belle qu'une des plus belles de l' art grec !

(page 81) Avant de rencontrer la petite colonie d’artistes belges, j'avais fait la connaissance, à l'hôtel, d'un gentilhomme français, grand catholique, très distingué. Il m'offrit de l'accompagner à une audience du pape. J'acceptai avec empressement. Malheureusement, je donnai, en ces circonstances, aux nombreux fidèles avec lesquels je partageais l'honneur insigne d'être reçu par Pie IX, et surtout à mon sympathique introducteur, une déplorable idée de ma piété. Je me trouvais agenouillé, comme tout le monde, sur le passage du Pape, dans le salon du Vatican où avaient lieu les audiences habituelles. Le Saint-Père s'arrête devant chaque visiteur. Ceux qui ont un chapelet ou quelqu'autre objet à lui faire bénir, le lui présentent ; et le Pape ne manque jamais de leur adresser quelques paroles, tandis que s'avance vers eux son auguste main, aux doigts de laquelle brille un anneau magnifique... L'usage, la règle, veulent que chacun dépose pieusement sur cet anneau un baiser, auquel sont attachées de nombreuses indulgences... J'étais ému, j'étais distrait, mais surtout ignorant. Si bien que lorsque je vis la main de Pie IX s'avancer vers moi, je la saisis, sans penser à l'anneau miraculeux, et la serrai cordialement dans la mienne I... Mon voisin, voyant ce geste incongru, me poussa vivement du coude. Mais déjà le Pape passait en souriant et s'arrêtait plus loin.

Je fus, à la sortie, l'objet d'amers reproches de la part du gentilhomme français. Je m'excusai. (page 82) Mais, dès ce jour, nos relations cessèrent. J’étais jugé !

Voilà, je crois, l'incident le plus caractéristique de ce premier voyage.

On a découvert trop souvent l'Italie pour que j'inflige à ceux qui, d'aventure. me liront, l’ennui de me l'entendre découvrir encore. J'ai raconté mes impressions dans un petit livre, Au Pays des orangers, publié en 1882 par Kistemaekers avec illustrations de Fr. Stroobant et Cesare Dell' Acqua.... Ce fut mon premier péché.

Mais, quand on voyage, il y a des impressions qui peuvent ne pas manquer d' intérêt, sinon pour les autres, du moins pour soi-même. Mon premier voyage n'avait été, en quelque sorte, qu'un voyage de reconnaissance. Ceux que j'ai faits en 1899 et en 1911 m'ont laissé des souvenirs plus précis. Les Congrès de la Presse réunissaient à Rome, ce deux années-là, trois ou quatre cents journalistes de tous les pays. Les travaux, dont le programme est toujours fixé d'avance, n'ayant rien de très absorbant, il reste aux voyageurs beaucoup de temps pour faire tout autre chose que travailler. Et l'on ne s'ennuie guère.

En général, la principale affaire de tout qui se respecte est de banqueter ; celle d'un congrès de journalistes n'est pas très différente. Le journalistes jouissent d'ailleurs d'une réputation gourmands depuis longtemps établie. Je dois déclarer cependant qu'elle est surfaite. Tous les (page 83) journalistes ne sont pas gourmands. J’en connais même beaucoup qui ont un fort mauvais estomac. Ils ont les banquets en horreur. faire autrement. S’ils vont dans les banquets, c’est parce qu’on les y invite et qu’ils n’osent pas faire autrement. Ils sont bons garçons ; ils savent que cela fera plaisir aux messieurs qui portent des toasts, au dessert, et qui aiment que le public sache qu'ils ont parlé. Et alors, comme on les voit partout où l'on dîne, on a fini par croire qu'ils aiment bien dîner. Rien n'est plus faux.

Certes, aux congrès de la Presse, il y a, comme dans tous les congrès, des banquets : il faut obéir à l'usage. Puisque les journalistes vont aux banquets des autres, il est tout naturel qu'ils aillent à leurs propres banquets. Mais cela ne constitue qu'une infime partie des programmes. Les programmes de ces congrès ont une partie réellement très sérieuse, consistant en des réunions où l'on agite des questions professionnelles, où l'on émet des vœux à l'adresse des gouvernements, et où des discussions, presque toujours courtoises, font jaillir parfois d'éclatantes lumières. II est rare que les gouvernements se hâtent d'exaucer les vœux qu'on leur a transmis ; s'ils faisaient autrement, ils ne seraient pas des gouvernements; d'autre part, si les discussions professionnelles n'aboutissent pas toujours à des résultats très immédiats, elles ont du moins l'avantage de convaincre les journalistes de l'importance et de la dignité de leur mission, et de resserrer (page 84) entre eux les liens qui les unissent par des pensées et des intérêts communs.

Et puis, surtout, on voit du pays. Lors du congrès de 1899, la Sicile organisa chez elle, en l'honneur des journalistes, une sorte de promenade triomphale qui dura toute une semaine. Une soixantaine de congressistes seulement. Désignés par le sort, y étaient conviés. Ce fut une excursion vraiment féerique. Pendant huit jours, nous fûmes conduits, en trains spéciaux et en voitures, de Naples à Palerme, de Palerme à Syracuse, à Girgenti, à Taormina, à Catane, à Messine, reçus, pilotés, fêtés partout avec un enthousiasme extraordinaire. Le peuple sicilien tout entier prit part à cette réception inoubliable. Sur toute la route, on nous accablait de fleurs, de fruits et de menus cadeaux. dans un délire d 'acclamations joyeuse.

Après les derniers adieux, tout le monde se disperse. Et alors, seuls, nous pouvons visiter l'Italie en détails, en nous écartant soigneusement des routes chères aux touristes. Pour que son charme nous pénètre vraiment, il faut avoir le courage de vivre de sa vie familière, non comme des étrangers, - forestieri, terme dédaigneux du peuple à l'adresse des intrus. - mais comme des citoyens du pays, avec ses habitudes, ses mœurs, ses façons de manger et de boire. infiniment meilleures que celles dont on empoisonne les clients du guide Baedeker. Ainsi, bien des secrets de la vie italienne nous sont révélés, Les vieilles villes (page 85) d'Italie composent une sorte de musée énorme et varié où sont accumulés les trésors d'art qu'ont bien voulu y laisser debout, plus ou moins intacts, les invasions, les potentats soi-disant civilisés, les premiers chrétiens, et autres barbares, pilleurs et massacreurs. Le temps a naturellement complété l'action dévastatrice des hommes. Mais la clémence du ciel a sauvé, malgré tout, notamment en Sicile, quelques merveilleux débris qui aident à nous convaincre de l'indiscutable supériorité que possède, quoi qu'on en dise, les œuvres du Passé sur nos travaux contemporains. Quand toutes ces reliques, ces débris, ces incomparables chefs-d'œuvre auront disparu, je ne pense pas que les œuvres du Présent, qu'on a créés sous ce même ciel indulgent et superbe, exciteront jamais autant la curiosité et l'admiration des voyageurs de l'avenir. Il ne faut pas être grand clerc pour constater les germes de mort que possèdent, là et ailleurs, l'art d'aujourd'hui, la peinture et l'architecture principalement. Il leur manque précisément ce qui a fait la force et la beauté des œuvres passées, c'est-à-dire une âme. Sans âme, sans foi, sans enthousiasme, l'art ne saurait vivre. Mais existera-t-il encore dans l'avenir? Et sous quelles formes?... Les hommes d'alors en auront-ils seulement l'instinct et le sentiment ?... Questions troublantes... Et voilà pourquoi il faut se hâter d'en admirer les vestiges , partout où ils sont. L'Italie en possède plus qu'aucun autre pays ; elle est la terre d'élection. (page 86) Les hommes d'Etat qui la gouvernent constituent sa principale richesse ; ils n’épargnent rien pour les conserver et les augmenter en extrayant laborieusement du sol les ruines des civilisations disparues. Tant qu'il y en aura, l’univers accourra pour les voir ; le jour où il n’y en aura plus, - et ce jour viendra fatalement ; déjà ces collections sentent le moisi, - l'Italie pourra fermer boutique.

Heureusement, elle n'en est pas encore là. Les ruines sont admirablement conservées et entretenues ; et la nature leur fait un cadre qui aide à l'illusion. Le célèbre adage vedere Napoli poi mori est censé toujours vrai. L'incomparable beauté de don golfe y attirera longtemps encore la dévotion des Anglais. Le Vésuve continue à cracher et à fumer consciencieusement, et Pompéi se réveille de plus en plus de son lit de cendres. C’est vraiment un service sans prix que ce vieux volcan a rendu aux Napolitains en ensevelissant une ville entière et en consentant, après cela, à ne pas s'éteindre. Sans doute, il convient de plaindre les malheureux Pompéiens qui, il y a deux milliers d'années, perdirent la vie et leurs richesses en de fort tristes circonstances ; mais les Napolitains d'aujourd'hui seraient bien plus plaindre si cette catastrophe, qui leur rapporte beaucoup d'argent. n'était pasadvenue.

Il en est ainsi de tous les malheurs de ce genre. En Italie, ils nourrissent toute une population, tout (page 87) un pays, et en assureront sa prospérité, selon toute probabilités, pendant de longs siècles encore, lorsque l’Art lui-même et ses chefs-d'œuvre ne seront plus. Car rien n'indique que le Vésuve, dans sa sollicitude, cessera jamais de cracher et que les ruines de Pompéi, qui, non seulement se conservent et se renouvellent méthodiquement mais se développent même d'année en année, seront jamais complètes... on y fait constamment des fouilles, et il est rare qu'on n'y découvre pas quelque trésor. C'est ainsi qu'à l'occasion de la visite des congressistes en 1899, des fouilles spéciales, organisées en leur honneur, produisirent des résultats étonnants. Peut-être le terrain que les ouvriers déblayaient semblait-il un peu frais ; mais cela n'avait point d'importance ; l'important, c'est qu'à un moment donné, on en a retiré un vieil os, ayant appartenu selon toute apparence à quelque consul ou décurion de l'époque, malgré son vague aspect d'os de gigot de mouton, puis l'anse d'un vase, évidemment romain, et enfin quelques pièces de monnaie, parmi lesquelles s'était malheureusement égarée, on ne sait comment, une lire en argent à l'effigie de Victor-Emmanuel. Ces importantes découvertes ont fait sensation.

En quelques années, la ville de Naples, qui avait des rues et des quartiers magnifiquement sordides, s'est considérablement agrandie et embellie. Rome est devenue, de son côté, la cité la plus cosmopolite de l'Europe. Elle l'était déjà quand je l'ai vue pour (page 88) la dernière fois, en 1911 ; elle l’est certainement davantage encore. Il y a cinquante ans, on n’y apercevait que des artistes , des Anglais naturellement, et des Romains, cela va sans dire. C'était une espèce de grand village, et le plaisir qu’on y prenait à visiter les beautés qu'elle possède n'était troublé par rien de ce qui l'a rendue ensuite bruyante et mélangée. D'immenses quartiers nouveaux ont remplacé les quartiers populaires, si pittoresques et si colorés. De larges rues, sur toute la rive droite du Tibre, s'allongent, désespérément banales et ennuyeuses, et du côté du Pincio, on se croirait transporté près des Champs-Elysées et du parc Monceau. Rome n'est plus dans Rome. Mais c'est la vie qui, de toutes parts, y renait, remplaçant la mort... Une atmosphère de joie plane dans l'air. On sent à mille signes matériels, très appréciables, qu'il y a là des forces qui se sont reconquises et une jeunesse nouvelle qui marche vers l'avenir.

Ceci était noté, écrit. en 1911... Depuis, que d'événements, que de transformations, politiques et autres !...

Mais, tout de même, grâce au soin intelligent que prend l'Italie de conserver, pour sa gloire et pour son profit, les richesses de son passé, la vie moderne ne les a point gâtées. Elles sont toujours émouvantes, surtout dans les petites villes, qui conservent jalousement leur caractère ancien et n'ont pas détruit, comme nous faisons chez nous, leurs vieux quartiers pour les remplacer par des nouveaux. (page 89) Les traditions et la couleur du pays sont toujours respectées.

En Italie, le sol produit le marbre, et c'est en marbre que sont construits, naturellement, les églises et les palais. Ils sont expressifs comme des visages. L'art du décor traduit leur physionomie et leur éloquence, cet art du décor que certaines de nos villes flamandes cultivèrent, elles aussi, et qu'elles ont totalement perdu. Les palais de Gênes disent la splendeur des seigneurs qui les habitaient. Ces entrées solennelles, imposantes, ces cours majestueuses, ont une éloquence sans pareille. Presque toujours, dans la voie étroite où ils s'alignent, en face de chaque porte, de l'autre côté, correspond une autre porte, celle d'un autre palais, ménageant aussi bien la vue quand on sort de l'un que lorsqu'on sort de l'autre. De cette façon, tout concorde à une harmonie d'ensemble. Voilà ce à quoi n'ont jamais songé, je crois, nos modernes architectes.

Le sentiment décoratif est peut-être ce qu'il y a de plus admirable dans l'art italien. Alors que, chez nous, c’est à l’extérieur de nos cathédrales et de nos hôtels de ville que le décor s'étale et brille, en Italie, il s’est réfugié surtout à l'intérieur, où se passait, à l’abri du soleil trop ardent, la vie populaire. Il est de notables exceptions : ayant l’éclat des républiques italiennes, Venise, Pise, Sienne, Orvieto, joignent un charme pénétrant à des beautés de formes et de couleurs plus pures. Mais (page 90) là aussi, là déjà, plus encore que le génie des architectes, le génie des peintres s'affirme.

Les italiens furent de grands décorateurs ; ils le furent souvent, comme au Vatican et à Saint- Pierre, avec une sorte d'insolent orgueil. Michel-Ange et Raphaël expriment cet orgueil fastueux et dominateur. Personne n'a proclamé si impérieusement la pensée de domination du catholicisme vainqueur, succédant au christianisme tendre et candide des primitifs.

A toutes les étapes de l'art italien, nous voyons les maîtres dans l'enthousiasme de leur foi, armés d'un égal instinct du monumental et du décoratif. De Giotto à Paul Véronèse, cet instinct s'épanouit dans une fière ascension. D'abord tendre, vraiment religieux, il se fait éclatant et orgueilleux. Un seul bout de de Fra Angelico dans la Capella Nuova d’Orvieto, dit la supériorité d’un art sincère, ému et naïf, sur l'art théâtral des maîtres tapageurs. Mais, pour séduire l'âme des foules, le faste et le bruit ne furent-ils pas toujours les plus puissants ?

Dans les mille chefs-d'œuvre dont se parent les cathédrales et les palais, publics et privés, éclate, en même temps que le sentiment de la décoration, un sentiment non moins prononcé de la couleur. On a dit souvent que les peintres italiens ne furent des coloristes, que les peintres flamands le furent, seuls. Ils le furent, les uns et les autres, très différemment : les Flamands dans l'ombre, les Italiens dans le soleil. Rubens apparaît chez nous comme un (page 91) phénomène, une sorte de monstre admirable, n’ayant, avec ce qui l’a précédé, aucun trait de famille. Il a puisé son goût de la grandiloquence en Italie, et l’a exalté à la lumière de son génie. Les Italiens n’ont eu qu’à obéir à leur instinct. Ils ont transformé les murs les plus vulgaires en de prestigieuses fééries. Il y a, au Palais public de Dienne, des peintures murales de Martini et le Lorenzetti, assez médiocres et fort endommagées ; des personnages se détaches, dans un encadrement architectural, sur un fond de ciel bleu, très foncé, d’un ton irréel ; on ne peut s’imaginer la richesse de coloration et la puissance harmonieuse que donne à l’œuvre entière ce bleu miraculeux. D’autres fresques, très effacées, là encore, celle d’Aretino, notamment, sont des régals de couleur. On distingue à peine les sujets ; mais les voûtes et les murailles rayonnent ! De même partout ailleurs. Et lorsque ces peintures ont résisté au temps, comme celle de Pinturriechio, la Libreria de Sienne, celles de Benozzo Gozzoli, au palais Riccardi de Florence, celles de Carpaccio à Florence et Venise, même celles de Ghirlandajo San Maria di Novella, très entamées pourtant, l'effet est incomparable.

Ce don de l'effet décoratif dans la couleur non moins que dans la composition n'est pas le simple résultat d'une habileté de métier ou de procédés d'école. II s'atteste déjà, bien avant les fresquistes, dans les merveilleuses mosaïques des basiliques byzantines. Les mêmes fonds bleus de Simone (page 92) Martini et de Lorenzetti, à Sienne, nous les retrouvons presque identiques au mausolée de Galla Placidie et au baptistère des Orthodoxes, de Ravenne. ainsi qu'en Sicile, à la Palatine de Palerme et la prestigieuse cathédrale de Monreale. De la raideur hiératique des personnages, à quoi se mêlent des motifs décoratifs empruntés à la nature et stylisés, se dégage non seulement une impression de majestueuse grandeur, mais aussi de mystique et idéale noblesse. On dirait de tapisseries d'or, de nacre et de soie, dans de la pierre.

Plus tard. quand vint, après les maîtres vénitiens, la décadence, comment tant de dons précieux sont-ils perdus ? Comment à la simplicité des anciens. ont pu succéder les extravagantes et vaines contorsions des peintres modernes, et, au coloris savoureux et superbes des premiers, tant de coloriages?... Mais la décadence est partout. Elle a frappé l'Italie d'autant plus rudement que son glorieux passé s'est imposé au monde. Il lui faudra un effort long et persévérant pour reconquérir, si possible, son ancien prestige. Le sang d'autrefois coule dans ses veines ; il produira, qui sait ? des miracles. Elle n'a pas perdu l'instinct du décor ; elle le prodigue dans ses monuments, comme celui qu'elle a élevé, à Rome, à la mémoire de Victor-Emmanuel. Plus récemment, on a construit, à Pallanza, un mausolée au général Cadorna, qui est d'une originalité tout à fait impressionnante. Pour (page 93) le reste, elle vit de son passé et l'exploite intelligemment.

A mesure que ce que nous appelons le Progrès nous incite à ne plus trouver digne de notre acceptation que ce qui est « moderne » et soi-disant « vivant », ce Passé, que nous maudissons, prend à nos yeux- chose curieuse ! - une valeur et un intérêt plus grands. Ses moindres reliques font se pâmer d'aise les apôtres les plus exaltes de l’art nouveau. Dans l’âme de tout novateur, il y a un antiquaire qui sommeille. J'en ai vu, à Ravenne, se pencher avec émotion devant le tombeau, blanchi et rafistolé, de Dante et, à Vérone, visiter sans rire, au fond d'un potager, l'auge de pierre qui est censée être la tombe de Juliette, séparée à jamais de son cher Roméo ! L'art n'a rien à voir dans ces reliques fallacieuses que seule, une imagination complaisante arrive à parer d'un peu de poésie.

A Rimini, du moins, l'amour de Francesca et de Paolo a laissé des traces dont l'imagination peut s'emparer sans crainte de ridicule. Le palais des Malatesta dresse toujours, en pleine ville, sa silhouette lugubre et menaçante de château-fort, évoquant quelque sombre drame de Maeterlinck. Si c'et là que se déroula l'aventure de deux célèbres amoureux, combien de cendre l'a effacée ! Le silence maintenant plane. On tremble la pensée que l'amour, un amour éternel et si jeune, fleurit un jour au fond de ce manoir, et l'on comprend qu'il ne put s'épanouir que dans la mort. Le temps a (page 94) réduit tout cela en ruines. Seule, la porte, flanquée de ses deux tours, est restée intacte, comme un témoignage redoutable et mystérieux. Dans la morne et banale solitude des rues, passe l'ombre d'une splendeur évanouie. Au centre, le Dôme inachevé, piteux, abrite les tombes délabrées des Malatesta. Rien ne saurait attester de façon plus poignante la fragilité de choses humaines.

Toute différente est Ferrare... Les vieux palais laissent apercevoir, par leurs portes ouvertes, des jardins luxuriants. Partout de fleurs embaument et sourient aux équipages qui roulent joyeux et aux enfants qui jouent dans les parcs... Mais, tout à coup s'élèvent les murs crénelés du Castello de la famille d'Este... Que de souvenirs encore ! C’est là que Lucrèce Borgia empoisonnait ses amants. Je ne sais si je rêvais, mais j'ai cru, en y passant. entendre très distinctement les cris de douleur et de colère des malheureuses victimes...

* *

En 1882, voyage en Espagne et au Maroc. rai dit, dans mon livre, L'Art espagnol (Paris, Librairie de l’Art, 1887), mon admiration pour Velazquez, pour Goya, pour le Greco, pour les nombreux Rubens que possède le musée (page 95) du Prado, à Madrid, J’ai di l’impression qu’ont produite ce pays et les mœurs de ses habitants. Beaucoup de désillusions m’ont fait payer assez cher la joie que m’ont procurée quelques très belles églises gothiques, dans le Nord, et quelques très beaux monuments arabes dans le Midi. Mais quand on a vu l’Italie, l’Espagne a tort… Et quand on a assisté aux courses de taureaux, on reproche aux taureaux de n’avoir pas assez embroché d’Espagnols. Les taureaux, décidément, sont de trop bonnes bêtes…

J’étais parti avec le peintre Frantz Charlet ; nous ne nous quittâmes qu’au retour, après avoir vécu ensemble plusieurs semaines et fait une excursion au Maroc, qui nous consola de nos déceptions en Espagne. A Séville, nous trouvâmes Constantin Meunier ; il y faisait, pour le compte du gouvernement belge, une cope de la Descente de croix de Petro Campana (Pierre de Kempeneer). Grâce à lui, notre séjour à Séville fut des plus agréable ; nous l’amenâmes à la fabrique de tabacs, dont il fit plus tard un tableau, et il nous conduisit, le soir, dans les salons cantantes les plus pittoresques de la ville.

Nous fûmes rejoints là par un jeune artiste espagnol, Dario de Regoyos, qui s’était installé depuis quelques temps à Bruxelles, où il avait beaucoup d’amis. Il possédait un talent de peintre fort original, beaucoup de verve, et jouait de la mandoline à ravir, en chantant des chansons (page 96) espagnoles. Si tous les Espagnols avaient été comme lui, je les aurais adorés ! Charlet et moi nous nous séparâmes à Grenade : je rentrai à Bruxelles et il retourna à Tanger, où Théo Van Rysselberghe, qu'il y retrouva, faisait des études pour quelques-uns des remarquables tableaux de sa première manière.

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En 1878, Jean Rousseau. qui était alors directeur des Beaux-Arts, m'envoya en Allemagne et en Autriche. Il préparait l'organisation d'un musée d'art décoratif, qu'il rêvait d'installer dans le Palais du Cinquantenaire, en construction, et qu’il créa, en effet, quand ce Palais fut achevé. A mon retour, j'adressai au ministre compétent, si l’on peut dire, un rapport sur les collections d’Art industriel de Munich et de Vienne, qui devaient servir de modèles, au point de vue du classement, pour le futur musée. Mais l'intérêt principal d’un pareil voyage était naturellement pour moi la visite de la Pinacothèque de Munich, où Rubens resplendit, et des Musées de Vienne. de Dresde, de Berlin et de Cassel, si riches en œuvres de peintres flamands. Enfin, plusieurs voyages à Londres et en Hollande, à cette époque et plus tard, fortifièrent fort utilement mon étude des maîtres par de précieuses comparaisons.

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(page 97) Ce que la Sicile fit en 1899 pour se faire mieux connaître, la Suède l'avait fait déjà en 1897n à son profit, en conviant la Presse à la visiter et en organisant en son honneur des réceptions miraculeuses. Le Congrès de la Presse eut lieu cette année à Stockholm. Mais ce fut en même temps pour les congressistes l'occasion de voir, en allant, Copenhague, puis, après le Congrès, de visiter les plus belles régions de la Suède et, avant de rentrer chez eux, la Norvège.

L'art n'eut pas grand-chose à faire dans ce voyage. La nature suffisait. Elle déroula devant nos yeux de véritables splendeurs, sous un ciel éclatant de juin qui, même non loin du pôle Nord, versait sur nous des rayons enflammés.

A Christiania, - baptisée depuis Oslo, - et à Stockholm, la nature s'unit à la civilisation pour faire de ces deux villes, avec leurs parcs et leurs fjords, en des sites merveilleux, des lieux enchanteurs. Plusieurs hommes célèbres ont illustré la première de leur présence. Nansen et Bjòrnson y étaient absents quand nous y passâmes. Mais nous avons eu la chance de voir Ibsen et de lui parler. A l’âge de soixante-dix ans, Henrik Ibsen était un solide vieillard ; de petite taille, le visage encadré de cheveux et de favoris blancs ; et son air simple, ses façons de bon bourgeois tranquille, la bonté de son regard qui brillait sous ses lunettes d'or, ne faisaient guère songer au philosophe amer que l'on avait voulu découvrir dans l’auteur de Solness le (page 98) Constructeur. Mais son regard avait des éclairs et la fermeté de ses lèvres accusait une vigueur d'esprit peu commune. Tous les jours, vers midi et demi, il va lire ses journaux dans le salon du Grand Hôtel, à la même place, dans le même coin. C’est là que nous l'avons rencontré, Accueil cordial, simple comme sa personne et d'une touchante bonhomie. Ibsen s'exprime mal en français, qu’il confond volontiers avec l'italien ; il préfère l’allemand, qui, autant que le suédois, lui est familier, ayant habité plusieurs années Dresde et Munich. Nous lui disons l'admiration et la profonde sensation que ses drames, joués à Bruxelles, ont provoquées ; il en paraît enchanté. Mais il ne semble disposé à se laisser beaucoup interroger , il ne travaille à aucune œuvre nouvelle, nous dit-il. Il échappe adroitement, presque timidement, aux questions; c'est plutôt lui qui nous interroge. Il s’informe aimablement des détails de notre voyage en Suède et en Norvège, et de notre séjour à Christiania, et paraît surpris de ce que nous lui disons des environs de la ville, notamment de la ravissante ville de Holmenkollen, que nous avons visité la veille et qu'il avoue en souriant ne pas connaître : il n’habite Christiania que depuis quatre ans, et n’a pas encore eu le temps de la voir.

Ainsi se passe, en conversation tout intime, notre entrevue avec le grand poète. Nous prenons congé. Puis nous le retrouvons quelques moments après, et la conversation recommence. Il veut bien nous (page 99) signer un portrait de lui, et, en lisant notre nom, il remarque que c'est à peu près le même nom que celui d'un des personnages de son drame Peer Gynt ; c'est la même composition de mots : Sol, soleil, et veig, chemin, - chemin du soleil !... Cette découverte nous flatte énormément... Comment, avec un tel nom, ne sommes-nous pas venu en Norvège plus tôt ? C'est de l'ingratitude.