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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

A la « Gazette »

(page 100) J'étais entré à la Gazette en 1874… J’y restai jusqu'en 1883. Ces neuf années furent certainement les plus agréables de ma carrière de journaliste. Je n'en ai gardé que d’excellents souvenirs. Georges Vautier et Achille Renson étaient des hommes charmants, pleins d'esprit et de talent, et des directeurs sans pareils. La rédaction formait une petite famille, une réunion d'amis, qui, à mesure que le journal se développa, ne cessa jamais d’être unie dans une parfaite cordialité. Le travail était un plaisir, jamais une corvée. Le caractère plutôt fantaisiste de la Gazette lui assurait d'ailleurs une jolie franchise d'allure, une liberté de parole, une probité professionnelle au-dessus de tout soupçon, un esprit frondeur, au service de la cause libérale qui, depuis, ne l'ont jamais quittée.

Eugène Landoy écrivit, jusqu'à sa mort, de judicieux « premiers » sur la politique étrangère ; Renson continuait ses amusantes parodies, si (page 101) sensées, des séances de la Chambre ; Charles Fétis faisait « la cuisine » du journal, c’est-à-dire le secrétariat de rédaction ; Oscar Stoumon assuma la critique musicale jusqu'au jour où il devint directeur du théâtre de la Monnaie... Stoumon était un homme aimable, plein de gaîté, et médiocre musicien. Il alla à Paris assister aux premières représentations de Carmen, qu'il se proposait de monter Bruxelles. Il en revint sans enthousiasme. Jugez-en : « Le premier acte, racontait-il, est assez bien : il y a là un chœur d'enfants qui fera plaisir ; le deuxième est passable ; le troisième ne vaut rien, et le quatrième est insignifiant. » On sait combien le public bruxellois démentit ce pronostic. Stoumon composait la musique et le scénario de petits ballets qu'il faisait représenter de temps en temps à la Monnaie ; il y avait dans l'un d'eux, Nuit de Noël, une valse qui fit fureur. Il ne comprenait pas que Paul Gilson ne suivît pas son exemple. « Sa musique, disait-il, n'est pas dansante, c'est de la symphonie. » A son point de vue, il avait raison…

Quant à moi, j'allais à la Chambre et je rédigeais après la séance de petits articles impressionnistes qui s'efforçaient à être, tout ensemble, assez exacts et pas trop embêtants. Puis, peu à peu, je remplaçai Vautier comme critique des théâtres et Gustave La Gye comme critique artistique. La collaboration de La Gye s'était faite rare et intermittente. Mme La Gye venait de temps en temps (page 102) excuser son mari et prier Vautier d'insister auprès de lui pour qu'il travaillât davantage ; le ménage n'était pas riche. Elle confiait à Vautier que, pour forcer son époux à écrire, elle cachait son pantalon quand il était au lit ; et elle lui défendait de se lever avant d'avoir pondu de la « copie » pour la Gazette. Malgré cela, La Gye finit par ne plus rien envoyer du tout. Peut-être avait-il mis de côté, dans un coin, une culotte de rechange qui avait échappé à sa femme.

Un incident piquant marqua les premières années de la Gazette. Elle comptait, parmi se amis et collaborateurs occasionnels, deux hommes de talent : Louis Defré, qui fut bourgmestre d'UccIe, et Nestor Considérant, un écrivain notoire. Defré tomba malade si gravement que l'on crut sa fin prochaine. Alors, pour gagner du temps, Considérant écrivit d'avance un long article nécrologique sur Defré, et le journal tint la copie toute prête pour la publier lorsque la triste nouvelle lui parviendrait... Mais Defré guérit. Or, quelques mois plus tard, Considérant tomba malade à son tour, et mourut. Et ce fut Defré qui écrivit pour la Gazette l'article nécrologique de Considérant !

Un nouveau venu vint, deux ou trois ans après moi, renforcer la rédaction ; c'était Edmond Cattier. Son esprit mordant, sa nombreuse culture littéraire et scientifique (il était ingénieur), la fermeté de ses convictions, apportèrent au journal le concours le plus précieux. Lorsque Renson et Vautier (page 103) moururent, les services qu'il rendait à la Gazette non moins que l'amitié qui le liait à la famille Renson le désignèrent tout naturellement pour continuer l'œuvre commune.

Mes articles de théâtre et mes articles de critique artistique m'absorbaient sérieusement. Mais le travail m'intéressait et me passionnait. Il n'avait rien de pénible, au fond, puisqu'il me donnait l'occasion, non seulement de voir énormément de pièces de théâtre, d'entendre beaucoup de musique, et de me mêler, comme je l'avais fait dès débuts, à la bataille artistique, qui, malgré la défaite, en 1875, de la peinture d'histoire et l'avènement de la peinture moderne, durait toujours. Mes entrées parfois dans les coulisses me procuraient des relations, les unes charmantes, les autres de pièges et de périls. D'autre part, fréquentant les peintres et les sculpteurs, m'initiant à leurs travaux jusque dans leurs ateliers, je m'étais fait parmi eux d'assez nombreux amis, qui, je tiens à le dire, m'estimaient moins pour les louanges que je pouvais leur donner que pour la franchise et l'indépendance de mes jugements. Les artistes de réel talent ne se froissèrent jamais de cette franchise ; ils la recherchaient ; nous discutions ensemble, et j'appris beaucoup dans leur fréquentation. La réclame n’était pas, à cette époque, le principal souci des artistes. La première fois qu'elle essaya une offensive sérieuse, ce fut au Salon de Bruxelles de 1881, contre moi, de la part d’un peintre anversois (page 104) qui aimait beaucoup que l'on parlât de lui, Jan van Beers. L'histoire vaut d'être rappelée parce qu'elle fut l'occasion pour la Justice, au cours d'un procès retentissant, de proclamer solennellement les droits de la critique.

* * *

Jan van Beers, Anversois, avait eu, à côté de son ami le sculpteur Jef Lambeaux, des débuts magnifiques : il promettait un grand peintre. ses Funérailles de Charles-le-Bon, sa Mort de Jacques Artevelde, son Charles-Quint enfant, firent sensation aux Salons de 1876 à 1880. J'en avais fait, dans la Gazette, un grand éloge ; puis, un jour, j'étais allé voir Van Beers à Paris, où il s'était installé. pout lui demander ses projets d'œuvres nouvelles. Van Beers m'avait exposé un programme superbe, qu’il comptait réaliser bientôt.

Tandis que nous causions, j 'avisai dans un coin de l'atelier un tableautin représentant une petite femme banale, fignolée, pomponnée. bien différente de la peinture qui avait valu à l'artiste l’admiration du public... Van Beers m 'arrêta. « - Ne pas ça, cher monsieur, s'écria-t-il... C'est de cochonnerie !... » Tant de modestie m'avait ravi.

Or, rentré à Bruxelles, quel ne fut pas mon étonnement de voir, l'année suivante, au Salon de 1881, la foule se presser autour de deux petits (page 105) tableaux que Van Beers y avait envoyés et qui ressemblaient comme deux frères jumeaux au genre de peinture que l'artiste avait lui-même jugé si sévèremen t! L'un représentait une petite femme, fignolée, pomponnée, etc. (voir plus haut), intitulée Lily, l'autre une petite femme de la même famille, descendant d'un yacht avec un gentil monsieur, et intitulée la Sirène.

Ces œuvres, attestant une évolution si peu prévue, causèrent parmi les artistes une vive déception. En ce temps-là, on s'enthousiasmait encore pour des questions d'art, on s'intéressait aux progrès, aux succès ou aux insuccès des artistes ; on discutait ; on se passionnait. La critique fut unanime à blâmer Van Beers de cette infidélité à ses belles promesses. Mais, ce qui semblait plus grave, c'est que l'exécution de personnages de ces tableaux, notamment la Lily, trahissait à l’évidence, par des détails extraordinairement minutieux, perceptibles seulement à la loupe, le secours de la photographie. L'apparence même la révélait.

Dans mon compte rendu du Salon, je le dis très franchement, en exprimant les regrets des admirateurs du peintre, et d’autres encore, Georges Verdavainne dans le National et Max Sulzberger dans l’Etoile Belge, firent chorus avec moi…

Alors Van Beers se fâcha et protesta. De la photographie ? Jamais de la vie ! Impossible. Calomnie !... Et, pour le prouver, il offrit publiquement aux critiques de faire gratter ses tableaux par les plus (page 106) célèbres experts de Belgique et de l'étranger et de leur en payer le prix (10,000 et 20,000 francs) si la moindre trace de photographie était découverte.. Les critiques repoussèrent en riant cette offre comiquement chevaleresque, qui n'aurait donné d'ailleurs aucun résultat, la photographie, s'il y en avait sur la toile, devant être absorbée par la peinture. Ils ripostèrent en proposant à Van Beers de s'enfermer, en loge, sans contact avec l'extérieur, et d'exécuter dans ces conditions une seconde Lily, absolument conforme à la première, avec ses seuls pinceaux... Van Beers refusa avec indignation...

Cela devenait extrêmement amusant. Van Beers avait cherché une réclame, elle menaçait de lui échapper... Il rompit ses chiens et, frappant un grand coup, s'adressa aux tribunaux. II m'assigna, déclarant que j'avais porté atteinte à son honneur et causé un tort considérable à son commerce en l'accusant de vouloir tromper le public sur la qualité de sa marchandise...

Les avocats étaient les premiers du barreau Paul Janson et Vervoort, pour le peintre, et Jules Lejeune et Georges Moreau, pour moi.

Les deux audiences dans lesquelles la cause fut débattue attirèrent une foule énorme au Palais. Ce fut, entre les plaideurs, une joute oratoire admirable, dominant les ordinaires et mesquines questions d'intérêt. Maître Lejeune proclama les droits de la critique, libre, de bonne foi, recherchant et (page 107) discutant loyalement les procédés employés par l’artiste dans la production de son œuvre, avec une éloquence qui, du jour au lendemain, rendit son nom populaire dans le grand public, qui ignorait encore son immense talent. Parmi les nombreux article des journaux qui suivaient les débats, il yen eut un de Louis Hymans, directeur de l'Echo du Parlement, qui disait : « La Sirène, la vraie Sirène, ce n'est pas le tableau de Van Beers, c'est Jules Lejeune ! »

Quelque incidents pittoresques se produisirent au cours des audiences. Les défendeurs apportèrent au tribunal le résultat d'expériences prouvant que l’usage de la photographie en peinture, jugé impossible, était on ne peut plus facile, et que beaucoup de peintres l'employaient, sans le dire, quitte être assez adroits pour ne pas le montrer. Enfin, ils exhibèrent, aux yeux amusés des juges, un tableau original de Van Beers représentant un âne et son ânier, et, en même temps, une photo représentant le sujet, identiquement pareil, pris d'après nature !... Ce fut la déroute du malheureux article.

Le jugement débouta van Beers de son action, en affirmant « le droit incontestable de la critique », conformément aux conclusions des défendeurs.

Van Heers conquit, dans cette affaire, une évidente célébrité, mais ce n'est certes pas celle qu’il avait souhaitée. Il eut le tort, ou la faiblesse, de ne pas chercher à se relever de cet échec. Au lieu de retourner aux sources de ses premiers succès, il (page 108) s'enlisa peu à peu dans un commerce équivoque de fantaisies de moins en moins artistiques ; il lui arriva même de peindre des sujets pour boîtes à cigares ! Il possédait pourtant des dons merveilleux. Même dans la manière photographique qu'il avait adoptée, quelques-unes de ses œuvres attestent sa maîtrise : tels les portraits de Sarah Bernhardt et surtout celui de Peter Benoit, qui sont au Musée moderne.