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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Le musée Charlier

(page 137) J'ai nommé plus haut Henri Van Cutsem. Ce fut un des rares mécènes intelligents que nous ayons eus en Belgique. La profession d'hôtelier que sa famille exerçait de père en fils ne semblait pourtant pas le disposer à s'occuper d'art aussi activement. Mais il avait du goût et l'âme d'un artiste. Il se dépêcha de liquider ses affaires commerciales, vendit l'Hôtel de Suède, qui était un des plus importants hôtels de la capitale, et s'installa avenue des Arts dans un immeuble agrandi et aménagé par les soins d'un jeune architecte de talent, Victor Horta, qui devait plus tard faire parler de lui. Il réunit là les nombreux objets d'art mobilier qui avaient servi depuis deux siècles à garnir l'Hôtel de Suède et forma, dans une double galerie construite expressément, une collection de tableaux modernes belges et français tout à fait remarquable. En même temps, il s'entourait de jeunes artistes qu'il protégeait et qu'il encourageait. Certains, comme Guillaume Charlier, Van (page 138) Strydonck et Colin étaient considérés par lui comme ses enfants ; il y avait aussi le sculpteur Braecke, les peintres Théodore Verstraete et Oleffe, des musiciens, des critiques d'art, dont j'étais... Jan Stobbaerts et Henri De Braekeleer venaient souvent se joindre au groupe des jeunes, que Van Cutsem réunissait tous les dimanches à sa table et qu'il emmenait parfois en voyage, à Paris ou en Italie. Quand il mourut, comme il était veuf sans enfants, il légua tous ses biens à Guillaume Charlier ; il le chargea, en outre, d'offrir sa collection de tableaux à la ville de Tournai et d'y faire construire un musée, dont l'architecte fut Victor Horta. Ce musée est, grâce à ce don princier, un des plus beaux du pays.

Guillaume Charlier, marié avec la sœur du violoniste Emile Agniez, n'ayant pas d'enfant non plus, légua à son tour tous ses biens à la commune de Saint-Josse-ten-Noode, sur le territoire de laquelle se trouvait l'immeuble qu'il habitait après la mort de Van Cutsem et où il avait formé une nouvelle collection de tableaux pour remplacer celle qui était partie pour Tournai. Il y mit comme seule condition que l'immeuble deviendrait, avec tout ce qu'il contenait, un musée public.

L'histoire de ce legs est assez piquante.

Charlier avait, malgré la fortune dont il disposait, continué à faire de la sculpture. Pendant la guerre, en 1915, au moment où le sort des armes alliées n'était hélas ! pas brillant, il eut l'idée de faire un Monument aux morts ; il annonça à la commune de (page 139) Saint-Josse-ten-Noode qu’il le lui donnait et prenait à sa charge les frais de l'œuvre coulée en bronze. Le plâtre de ce monument, présenté aux membres de l'administration communale, ne leur fit pas grande impression ; mais ils n'osèrent pas refuser un don aussi gracieux. On verrait plus tard, quand il serait exécuté, où on le placerait... Or, il y avait, adossé au jardin de l'ancien Observatoire, un monument commémoratif de la Société intercommunale des Eaux du Bocq, et l'auteur de ce monument, d'ailleurs fort original, était un Allemand, installé à Bruxelles avant la guerre. Dans l'ivresse du triomphe, en 1919, les édiles de Saint-Josse-ten-Noode estimèrent intolérable le maintien à cette place d'une œuvre, fût-elle remarquable, d'un artiste boche nommé Kemmerich. On la déboulonna illico et l'on envoya le bronze à la fonte...

C'était un emplacement magnifique pour de la sculpture de plein air... Guillaume Charlier entrevit aussitôt la possibilité d'y installer la sienne... Il s'en ouvrit au secrétaire communal de Saint-Josse, qui se garda bien, par politesse, de le décourager. Et alors Charlier, dans un grand élan d'enthousiasme, déclara : « Si mon est œuvre est placée là, je lègue tous mes biens à la commune ! »

Le secrétaire communal transmit la conversation au collège, lequel, sans révéler néanmoins à quoi l'artiste s'était engagé, saisit aussitôt le conseil de la question de savoir si le Monument aux morts remplacerait le monument du Bocq. Les conseillers (page 140) accueillirent l'idée froidement. On vota et, à la majorité d'une voix, elle fut rejetée !

Dès lors, il n'y avait rien de fait ; Charlier retirait sa promesse... L'aubaine échappait à la commune ! Il fallait à tout prix la rattraper. Il ne s'agissait plus d'être discret. Le Collège entreprit un à un les conseillers, leur démontra l'avantage qu'il y aurait à accepter une proposition, - un marché, pourrait-on dire - qui ne coûterait à la commune que le sacrifice d'un peu de complaisance... Le monument était médiocre ? Tant pis. II y en avait tant d'autres, aussi mauvais, à Bruxelles !... On remit l'objet à l'ordre du jour d'une nouvelle séance. On vota ; et cette fois, grâce au déplacement d'une voix, la majorité fut acquise au VŒU de Guillaume Charlier !

Voilà comment Saint-Josse-ten-Noode possède un musée unique en son genre à Bruxelles, non seulement grâce aux œuvres d'art qu'il renferme et à la façon intéressante dont elles sont présentées, mais aussi par les soirées musicales, les conférences et les expositions particulières qui y entretiennent pendant toute l'année une vie charmante. L'administration communale de Saint-Josse-ten-Noode, prenant en considération que j'avais été pendant plus de quarante ans un familier de la maison, me pria d'y rester en qualité de conservateur... C'est cela, je crois, qui m'a conservé moi-même si longtemps !

J'avais été un très ancien et très fidèle ami d'Emile Wauters. A sa mort, l'illustre peintre a fait au Musée Charlier un legs important de ses œuvres, (page 141) peintures et dessins. Il ne voulut rien laisser à l'Etat belge ni à la ville de Bruxelles, qui l'avaient sollicité, parce que le Musée moderne s'était laissé envahir par les « fauves », qu'il détestait, et que la Ville avait négligé un très beau portrait du sculpteur Godecharle sur son lit de mort, qu'il lui avait donné autrefois. II jugea avec raison qu'au Musée Charlier sa mémoire serait honorée comme elle le méritait.