Accueil Séances Plénières Tables des matières Législation Biographies Documentation Note d’intention

Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Vies d’artistes. Les XX

(page 109) Peu de temps après notre retour d'Espagne, un soif, à la taverne anglaise de la petite place Belliard, où nous nous réunissions quelquefois, Frantz Charlet, Van Rysselberghe et Guillaume Van Strydonck me firent part d'un projet qu'ils avaient formé, celui d'un groupe de quelques artistes qui organiseraient tous les ans une exposition, sans programme défini, librement, n'obéissant à aucun mot d'ordre ni à aucun système. Ils seraient peu nombreux, vingt seulement, choisis parmi les peintres et les sculpteurs jeunes, dont le talent et les tendances rencontreraient le plus de mutuelles sympathies. Ils repoussaient l'idée d'avoir à leur tête un directeur ou un président ayant des pouvoirs supérieurs aux leurs. Ce serait une sorte de petite république communiste, avec simplement un secrétaire, chargé de la besogne matérielle de préparation et d'organisation des expositions. Et ils me demandèrent d'être ce secrétaire-là.

(page 110) A première vue, leur projet me semblait heureux et me tentait ; mais j'entrevoyais immédiatement les obstacles que pouvait présenter la charge qu'ils m'offraient... J'étais fort occupé; le terni* me manquerait peut-être. Et puis, surtout, je songeais à la difficulté que j'aurais de défendre les intérêts du groupe alors que mon métier de critique m'obligerait à garder mon indépendance. Je serais, en somme, juge et partie...

Ils insistèrent beaucoup, s'efforçant de dissiper mes scrupules ; ma liberté resterait entière, etc... J'hésitais. Je promis de réfléchir et de leur donner ma réponse lors de notre prochaine réunion. Cette réunion ne tarda pas. J'avais pesé le pour et le contre. Je refusai. Mon acceptation ne risquerait pas seulement de me placer parfois dans une situation équivoque, mais nuirait même au groupe. Les éloges du critique seraient suspects, et son éventuelle sévérité créerait des drames. Il vous faudrait, leur dis-je, une personnalité tout à fait indépendante, qui aurait la compétence voulue et ne serait pas comme moi dans le journalisme... Je leur désignai Octave Maus ; il réunissait toutes les conditions voulues, jeune, riche, possédant dans le monde artistique les meilleures relations. Il n'y avait pas à hésiter.

A la suite de cette conversation, les trois promoteurs des Vingt - le titre fut, dès ce même soir, retenu, - proposèrent à Maus d'être le secrétaire rêvé ; et Maus accepta. On sait avec quelle intelligence (page 111) il réalisa le programme du groupe, et de quelle vie il réussit à l’animer pendant de nombreuses années. Cela ne l'empêcha pas de faire tout de même de la critique dans l’Art moderne, de la critique élogieuse, naturellement. La crainte que j'avais eue d'être juge et partie ne le troubla point ; et il eut raison...

Un livre de souvenirs, écrit à la mémoire d'Octave Maus par sa veuve, raconte de façon fort inexacte la création des Vingt, et en attribue à son mari tout le bénéfice. Mme Maus ignorait sans doute les circonstances que je viens de rappeler. Pour le reste, son livre est assez fidèle. Il a tort cependant d'exagérer l'opposition et les critiques que soulevèrent parfois les Salons des Vingtet ceux de la Libre Esthétique, qui en furent la suite. Octave Maus avait tourné à son profit personnel une œuvre fondée par quelques artistes dans un but un peu différent. Des désaccords survinrent ; des artistes éminents se retirèrent du groupe ; d'autres moindres y entrèrent. Il ne déplaisait pas à Octave Maus de susciter des brouilles qui, en somme, servaient d'aliment à sa publicité.

La guerre éclata même, à certains moments, dans ce groupe pacifique. Octave Maus appela à la rescousse la Jeune Belgique ; Albert Giraud fit des conférences qui attaquaient violemment la « petite presse », comme il appelait la critique qui s'était permis de ne pas trouver tout parfait dans les premières expositions des Vingt ; la critique riposta, (page 112) il y eut même des attrapades en public ; peu s'en fallut qu'on ne s'empoignât.

Mais le temps est un grand maître. Les Vingt et la Libre Esthétique accomplirent leurs destinées sans autre conflit sérieux. Leurs expositions furent d'un vif intérêt. Celles de la Libre Esthétique, alors que Maus régnait seul, furent consacrées à la glorification de l'impressionnisme français ; après quoi elles s'attachèrent à l'enterrer. Mais la Libre Esthétique marqua surtout sa vitalité par les matinées musicales organisées au cours de ses Salons annuels. Elles révélèrent au public bruxellois Vincent d'Indy et les principaux disciples de la Schola cantorum, tels que notre compatriote Guillaume Lekeu, de Bréville, Duparc, etc. Octave Maus se trouvait là dans son véritable milieu. Il y participait comme accompagnateur et parfois même comme soliste. J'ai toujours douté qu'il eût beaucoup de connaissances en peinture ; mais, comme pianiste amateur, il n'y avait pas mieux que lui.

* * *

Quelques années plus tard, le directeur des Beaux-Arts, Jean Rousseau, qui m'avait envoyé en Allemagne visiter les musées d'art industriel, me fit, lui aussi, une proposition. Il se disait surmené, accablé de besogne ; la création du Musée d'art décoratif, qui l'occupait beaucoup, et les mille détails de sa charge à l’administration des Beaux-Arts (page 113) l'obligeaient à négliger les intérêts de nos artistes à l'étranger. Il me demanda si je ne consentirais pas à entrer dans son administration pour m'occuper spécialement de ces intérêts-là. Il avait absolument besoin, disait-il, de quelqu'un qui le secondât, qui le soulageât un peu du travail excessif sous le poids duquel il se sentait fléchir. Et, de fait, il ne devait par tarder à y succomber. Il mourut sur la brèche, réellement épuisé.

Sa proposition était infiniment flatteuse. J'avais pour Jean Rousseau une grande admiration et une grande estime ; j'aurais été heureux de travailler avec lui, et la mission dont il me parlait m'ouvrait les perspectives les plus séduisantes. Mais il fallait trouver le moyen de faire réussir un tel projet. Le gouvernement étant tombé de nouveau aux mains des cléricaux, on ne pouvait songer à lui proposer de faire entrer dans l'administration des Beaux-Arts un personnage qui non seulement n'aurait pas suivi la filière habituelle, mais n'appartenait pas au parti politique au pouvoir en ce moment. Il me répugnait d'ailleurs d'adresser à ce gouvernement une demande officielle ayant toutes les chances de ne pas être agréée, alors même que le directeur de Beaux-Arts, qui n'était pas lui-même en odeur de sainteté, l'aurait appuyée : un camouflet plus que probable n'eût servi en rien mon humble prestige, ni celui de mon protecteur...

Rousseau entrevoyait pourtant la possibilité de détourner l'obstacle. « Ne connaissez-vous pas, me (page 114) dit-il, quelqu'un de sûr, qui aurait l'oreille d'un ministre et obtiendrait de lui qu'il vous recommandât auprès de ses collègues ? Avant de faire une demande officielle, assurez-vous cette protection, et alors tout ira bien sans doute. » Or, je connaissais assez intimement Georges Nieter, un journaliste catholique de beaucoup d'esprit, confrère très obligeant, rompu à toutes les questions de droit et de politique, correspondant de plusieurs journaux de province et de l'étranger, etc. ; bref, très influent. Le ministre de l'Intérieur, Thonissen, l'avait attaché pendant quelque temps à son cabinet; puis il était devenu secrétaire particulier du prince de Caraman-Chimay, ministre des Affaires étrangères. Jean Rousseau m'engagea beaucoup aller le voir. Une recommandation de lui aurait le meilleur résultat ; son ministre ne refuserait certainement pas de lui être agréable et appuierait ma demande auprès de ses collègues. Je me rendis au cabinet de Nieter et lui exposai l'affaire qui m'amenait. Il ne me laissa pas le temps de plaider ma cause ; il s'écria, avec de vifs transports d'amitié, que je pouvais compter sur lui, qu'il serait heureux non seulement de me faire plaisir, mais de voir l'administration des Beaux-Arts s'attacher un collaborateur tel que moi... Etc., etc. Je sortis enchanté... Deux jours après, je me rendis chez Jean Rousseau pour lui annoncer la bonne nouvelle... Il me tendit un journal clérical de Bruges, dont Nieter était le correspondant, et qui, à cause de cela, avait un grand crédit dans (page 115) les sphères gouvernementales... La correspondance bruxelloise de Nieter racontait, avec des commentaires indignés, que, dans les coulisses de l'administration des Beaux-Arts, on intriguait pour faire nommer, au mépris de tous les droits acquis, un rédacteur de la libérale Gazette, qui faisait une guerre acharnée au gouvernement et au catholicisme, et concluait qu'une semblable nomination serait un scandale « Voilà, me dit Rousseau tristement quand j'eus achevé la lecture de cette diatribe, comment Nieter vous a appuyé! »

Je renonçai à toute velléité bureaucratique. Je ne m'en plains pas...

La rosserie de Georges Nieter n'avait rien qui pût m'étonner. Le personnage devait être bientôt sa propre victime. Il s'y préparait d'ailleurs dangereusement. C'était, avec tout son esprit, un garçon d'un scepticisme audacieux, touchant au cynisme. Il divertissait le monde de la presse et des arts par son caractère jovial, par les potins qu'il récoltait partout et qu'il colportait ensuite avec une indiscrétion que les journalistes mettaient naturellement à profit. Il fréquentait régulièrement chez l'éditeur Henry Kistemaeckers, qui réunissait tous les vendredis à sa table une dizaine de littérateurs, d'hommes de théâtre, auxquels venaient se joindre les écrivains français de passage à Bruxelles et dont Kistemaeckers publiait les romans. Je rencontrai à ces aimables et hospitaliers déjeuners Antoine, le créateur du Théâtre Libre, qui donnait de fréquentes (page 116) représentations au théâtre du Parc, J.-K. Huysmans, Céard, Villiers de Lisle-Adam, bien d'autres encore. Les habitués étaient notamment Théo Hannon, Victor Hallaux, directeur de la Chronique, Coveliers, Emile Leclercq et Georges Nieter. Celui-ci animait les réunions de sa verve plus souvent sarcastique que bienveillante. Pendant le temps qu'il fut attaché au cabinet de Thonissen, il ne manquait jamais de raconter à table ce qui s'y passait, en s'en moquant, et de révéler aux journalistes qui se trouvaient là les petits secrets de son ministre. Cela l'amusait beaucoup de savoir que, le lendemain, les journaux libéraux, la Chronique tout d'abord, imprimeraient un tas de choses fort désagréables pour son propre patron, qui se casserait la tête pour deviner comment elles étaient connues... Quand Nieter passa du ministère de l'Intérieur au ministère des Affaires étrangères, il continua son petit manège. Mais il l'exagéra au point d'être finalement brûlé. Et il ne s'en tint pas là. Il déroba, je ne me rappelle plus dans quelles circonstances ni au profit de qui, des documents diplomatiques fort importants. Il fut pris la main dans le sac et jeté dehors ignominieusement. Il avait, du reste, l'âme d'un malfaiteur. A la même époque, étant lié d'amitié avec le peintre Emile Wauters, il lui vola, un jour, dans son secrétaire, plusieurs billets de banque, si maladroitement que, là aussi, se fit... remercier. Nieter alors se retira de la « vie publique. » Il termina sa carrière, qui aurait pu (page 117) être brillante, en faisant l'élevage des poules, à la campagne...

* * *

La vie des artistes, la vie des ateliers, n'a jamais connu l'agitation, la fièvre combative, non plus que les grandes explosions de gaîté des ateliers parisiens. Après les dernières luttes entre la peinture d'histoire et le réalisme, entre Anvers et Bruxelles, qui furent pendant longtemps des ennemies déclarées, symbolisées, la première par « la peinture brune » et l'autre par la « peinture grise », il s'était fait une accalmie ; on travaillait sur les positions conquises, sans trouble, dans une parfaite confraternité. Quand on voulait se voir, on allait dans les tavernes coutumières, ou bien aux réunions de l'Essor, dont Amédée Lynen était le boute-en-train. A mon retour de l'Espagne, on y organisa une soirée joyeuse. Je fis une conférence sur notre voyage ; Frantz Charlet l'illustrait, séance tenante, de croquis sur le tableau noir, et Dario de Regoyos chantait des chansons espagnoles en jouant de la mandoline, le tout arrosé de lambic et de faro, faute de Manzanilla.

Certains ateliers étaient le rendez-vous d'artistes, d'amateurs, d'amis, de critiques. Ce n'est pas là qu'on travaillait le plus, mais c'était là qu'on s'amusait le mieux, en causant d'art et en discutant. Il y avait notamment l'atelier du sculpteur Jef (page 118) Lambeaux et, un peu avant cela, celui du peintre Edouard Agneessens.

Chez Lambeaux, on rencontrait des sculpteurs et aussi des peintres. Vinçotte, Vander Stappen, le jeune Jules Lagae, d'un côté ; Alexandre Struys et Vanaise, de l'autre. A midi, on allait déjeuner à La Bascule ; et là, les discussions, les professions de foi, les déclarations de guerre faisaient rage. Gare aux absents ! Un jour, on avait dit pis que pendre de Vander Stappen, qui n'était pas là. Lambeaux, qui n'aimait pas son art, l'avait « déshabillé » sans pitié, avec cette verve narquoise et malicieuse qui lui allait si bien... Tout coup, quelqu'un entre : « Bonjour, les amis ! » C'était Vander Stappenl... Stupeur générale. Mais, Lambeaux se précipite : « Asseyez-vous donc, cher maître ! Justement nous parlions de vous, et nous disions combien nous vous admirons... » Etc., etc. Tout le concert de louanges imaginable ! Vander Stappen ravi ; tous les autres enchantés; et Lambeaux radieux.

Un peu plus tard, on vit arriver dans l'atelier de la Hollestraat de belles madames et de beaux messieurs. Jef Lambeaux se coiffa d'un haut de forme. Et l'on ne déjeuna plus à La Bascule...

A l'atelier d'Agneessens, rue Wiertz, ce fut plus triste. La tristesse n'y pénétra cependant pas tout de suite. Tout d'abord, c'était même charmant. Il venait là beaucoup d'amis, qui regardaient peindre l’artiste, - le garçon le plus aimable, le meilleur (page 119) cœur qu'on pût rêver, - puis qui l'entraînaient au restaurant Puth, ou ailleurs, en bande joyeuse. On faisait la noce. Et c'était naturellement le brave « Boul »,, comme on appelait Agneessens, qui régalait... Un jour, les réunions cessèrent... Agneessens n'était plus dans son atelier ; il était dans une maison de santé...

Je n'ai jamais su exactement où l'on avait enfermé le pauvre grand artiste, ni comment la folie l'avait terrassé... Un an après, il en sortit, rentra dans son atelier et reprit, doucement, ses travaux interrompus. Son esprit s'était apaisé ; on l'espérait guéri ; son talent était revenu... Malheureusement, ce ne fut qu'un entr'acte. Il disparut de nouveau... Puis, je le revis. Il travaillait chez Mommen, rue de la Charité. On ne venait plus guère le voir. Sa conversation était incohérente, et, quand il peignait, sa forme si pleine, si pure, si belle, s'en était allée... Il dessinait une tête, une étude ; le modèle faisait un mouvement, la tête se déplaçait, et il la suivait ; il ne la redressait pas ; un double contour s'estompait... Cela devenait une sorte de monstre ; il ne s'en rendait pas compte...

Un de ses plus vieux amis, son fidèle protecteur, Henri Van Cutsem, presque seul, venait de temps en temps, essayer de mettre un peu de lumière et de calme dans ce cerveau défaillant... Agneessens, divaguant, le recevait comme un chien, le mettait presqu'à la porte... « Il m'embête, disait-il, avec sa tête de domestique... » Le bon Van Cutsem essuyait, (page 120) avec un soupir, ses rebuffades, sans avoir jamais pu savoir pourquoi le malheureux artiste, qu'il aimait tant. lui en voulait.

Puis, ce fut la fin... La dernière flamme s'éteignit.

* * *

En ce temps-là, les artistes travaillaient, non pas pour gagner beaucoup d'argent, ni même pour la gloire, mais pour la joie d'exprimer avec ferveur, patiemment, en y mettant toute leur âme et toute leur science, leur émotion devant la nature. Hippolyte Boulenger (que je n'ai pas connu), le plus admirable paysagiste du dix-neuvième siècle, sans en excepter les maîtres de la magnifique « Ecole française de Barbizon » a crevé de misère au milieu de ses chefs-d'œuvre ; Louis Dubois, en mourant, n'avait plus de quoi vivre ; Agneessens fut une sorte de bohème ; et que d'autres ! Tous avaient dans le cœur plus de trésors que dans la bourse ; aucun, malgré la dèche profonde, ne se fût livré, n'importe à quel prix, aux serres d'un marchand.

Voici une lettre que m'écrivait Constantin Meunier, au temps glorieux où il interprétait avec une si puissante sensibilité le « Pays noir : « Ma femme vous a dit mes ennuis... Franchement, je suis un peu découragé, et puis assez patraque dans ce moment ; si vous pouvez me donner un petit coup d'épaule, je vous en serai joliment reconnaissant... Car il me faut le nerf de la guerre dans ce (page 121) moment pour marcher de l'avant et combiner l'œuvre que j'ai commencée, ébauchée, jusqu'à ce que Dieu me prête vie !... » Je craindrais manquer de respect à sa mémoire en vous disant pour quelles sommes infimes on pouvait obtenir ses plus belles études..

Camille Lemonnier fut l'initiateur de Constantin Meunier au Pays noir, l'occasion d'un voyage qu'ils y firent ensemble pour le « Tour du monde. » Ecrivain rude et fécond, ce fut, lui aussi, un grand artiste. Il vécut dans le même temps que ceux dont je rappelle ici le souvenir. Il fut le témoin de leur labeur, de leurs souffrances, de leurs enthousiasmes désintéressés ; il les encouragea, il partagea leurs luttes, leurs joies, leurs triomphes. II fut le plus fidèle et le plus éloquent écho de leur art et des sources où ils puisaient leur inspiration. Car, bien mieux que ses romans, ses livres de critique sont remarquables par le sentiment qu'il avait de la couleur et la connaissance du tempérament de nos peintres d'alors.

Je possède de lui une nombreuse correspondance. Il n'est pas une page de ces lettres où ces idées-là ne soient exprimées, avec la chaleur et la conviction qu'il apportait à son espèce d'apostolat. Quelles leçons pour les artistes d'aujourd'hui qu'égarent je ne sais quels snobismes internationaux ! Il y affirme, presqu'à chaque ligne, comme un leitmotiv qui nourrit de sève son éloquence persuasive « l'exaltation de la nature, le sens même, dit-il, de notre (page 122) race. » Et voici comment, dans une de ses lettre, il développe sa pensée : « … Je pense avec toi, m'écrit-il, que le meilleur de notre art nous vient de la souche à laquelle nous nous rattachons. On ne fait bien que les œuvres qui expriment notre continuité, et il revient toujours un peu de l'ancêtre dans le contemporain le plus ingénu devant la nature. Il n'y a pas un grand artiste de n'importe quel art qui ne soit une pousse de la terre patriarcale et le commencement de quelque chose de profond qui soit dans sa race avant lui. Cela n'empêche pas la loi d'évolution, mais à la condition de tourner sur son axe. »

On ne saurait affirmer de façon plus saisissante la force de la Tradition, de « ces choses éternelles » comme il écrivait encore, « qui, en chaque grand artiste, sont le rajeunissement de cette seule forme de Dieu qui nous soit perceptible, la Vie, » - de cette Tradition, dont on croit parfois pouvoir se débarrasser, comme si notre chair et notre sang n'étaient pas formés de la chair et du sang de ceux qui nous ont mis au monde...

Le petit monument qu'on lui a élevé à l'avenue Louise sera le souvenir de cet homme probe, dévoué, qui incarna si vaillamment le mouvement artistique et littéraire d'il y a cinquante ans et qui, par son existence consacrée tout entière au labeur d'écrire, a su rallier et conserver après sa mort tous les respects et toutes les sympathies. Camille Lemonnier a été le restaurateur de ce (page 123) sentiment national qui fit la gloire de notre art séculaire ; il le prêcha avec une sincérité, un talent et surtout une indépendance que nos temps d'arrivisme ont rendu trop rares dans la critique.

Avec sa puissance de travail et le prestige de son autorité, avec sa richesse verbale, que prodiguait l'éclat d'une plume trempée des plus vives couleurs, il aurait pu, comme tant d'autres, se mettre, sinon à la solde, du moins à la remorque de faiseurs sans conviction et faire mousser à leur profit les pires marchandises ; on l'estimait trop pour l'en croire capable. Comme tant d'autres aussi, il aurait pu s'accrocher à des postes officiels, productifs de précieuses prébendes... II se contenta modestement de ce que lui rapportait un travail acharné, créé dans la solitude, la joie et l'orgueil. Sa récompense était en lui-même. Et ceci ajoute une leçon encore, très haute, à celle des admirables artistes que je citais tantôt.

Un jour, peu de temps avant la grande guerre, quelques artistes, membres de la classe des Beaux-Arts de l'Académie de Belgique, eurent le dessein de le faire entrer dans la section des critiques et des historiens d'art à laquelle ses remarquables travaux d'esthétique le désignaient tout naturellement... II l’apprit et refusa à ses amis un honneur dont il eût été si digne. Il m'écrivit : « Je suis un vieil homme indépendant qui ne se sent quelque chose qu'à la condition de n'être rien. »

Sans y prendre garde, il rééditait l'épitaphe (page 124) fameuse d'Alexis Piron, qui voulut n'être « rien, pas même académicien... » Mais sa réponse, à lui, était grave et sincère. Elle résume toute sa vie.

* * *

On pourrait dire que Camille Lemonnier fut le dernier artisan de cette belle et féconde époque où les artistes construisirent, au prix de leur misère et de leur sang, le monument de notre gloire. Avec quelques-uns, aussi ardents que lui, il avait assisté à l'épanouissement magnifique de l'art national moderne. Malheureusement, l'enthousiasme de la jeunesse d'alors s'était bientôt éteint dans un engourdissement stérile des efforts et des volontés. Lui-même, dans le journal d'art où il était monté si souvent l'assaut des vieilles forteresses de la réaction, il avait vu ses collaborateurs s'assagir. perdre leurs audaces avec leurs cheveux, puis déserter bientôt. Tandis que les artistes commençaient de regarder d'un œil d'envie le Veau d'or qui approchait, il se réfugiait, un peu las d'avoir tant combattu, dans son travail de création personnelle.

La même évolution se marquait dans le clan littéraire. Les écrivains qui, quelques années avant cela, proclamaient l'indépendance absolue des Lettres, leur mépris pour les besognes terre-à-terre, leur dédain surtout pour la protection officielle, se tournaient vers ce qu'ils avaient appelé avec tant (page 125) d'aigreur « la petite Presse », la harcelaient d'articles sur les sujets les plus banaux et de réclames pour leurs livres. Le ministère était assiégé par eux. Quand ils ne cherchaient pas à conquérir une grasse sinécure, ils quémandaient des subsides à tout propos. L'Etat, démontraient-ils, protège de ses deniers l'industrie et le commerce ; il a pour devoir d' étendre sa sollicitude sur toutes les branches de l'activité nationale. La littérature a été considérée pendant trop longtemps comme une paria ; cela est profondément injuste. Si le gouvernement consacre une partie de son budget à aider de jeunes artistes, à instituer des prix en leur faveur, à acheter pour ses musées des tableaux et des statues, il est tout naturel qu'il institue pour les jeunes écrivains, et même pour les vieux, des concours littéraires, et surtout qu'il achète leurs livres. Les éditeurs, qui ne vendent que des œuvres françaises, vendraient peut-être aussi les leurs, et le public, qui ne prétend pas les lire, les lirait.... Ce raisonnement ne tarda pas à triompher. Les poètes incompris envahissaient les journaux quotidiens, se résignant à d'humbles travaux de faits-divers, et l'Etat les récompensait d'avoir abandonné leur orgueil en leur distribuant des primes d'encouragement et en leur entr'ouvrant parcimonieusement les rayons des bibliothèques publiques.

De grands changements s'opéraient pareillement dans la politique. La chute du ministère libéral en 1884, le retour des cléricaux, les réformes électorales (page 126) suscitées par les « révisionnistes », poursuivies, arrachées presque de force au Parlement, avaient abouti déjà à transformer l'esprit public et l'aiguillaient insensiblement vers des conquêtes plus décisives. Des systèmes électoraux plus justes avaient remplacé le système ancien : la capacité apportait un remède à l'égoïsme censitaire. Des catégories plus nombreuses de citoyens étaient appelées à collaborer aux destinées de la Nation ; et il semblait bien que ce fût là le régime le plus raisonnable.... Mais l'appétit vient en mangeant. D'insatiables ambitions s'éveillaient. La nouvelle armée des petits électeurs, se sentant une force, imposait à ses élus et, plus encore, à ceux qui aspiraient à le devenir, des tâches infimes. Il ne s'agissait plus de faire triompher les principes, mais de satisfaire les intérêts. Les candidats s'y efforçaient de tout leur pouvoir, par de multiples promesses et les serments les plus sacrés. Vainement espérait-on émouvoir encore la conscience de la foule, l'intéresser aux questions graves de moralisation, de liberté et d'humanité : celles-ci s'étalaient, pour la parade, en tête des programmes ; mais, au fond, une question dominait toutes les autres : la question d'argent. Libéraux, cléricaux, socialistes, « indépendants » étaient obligés, qu'ils le voulussent ou non, de sacrifier au veau d'or ; ceux qui offraient le plus de « surface » étaient assurés du succès....

Et ainsi se préparait l'avenir, celui que nous (page 127) devions connaître une cinquantaine d'années plus tard, sous le règne du Socialisme et du Suffrage universel.

* * *

J'allais tous les ans à Paris visiter le Salon, le jour du vernissage. A cette occasion, j'ai vu Alfred Stevens, chez lui, et Manet, dans son atelier. J'y accompagnais Alfred Verwée, de qui Manet admirait beaucoup le vigoureux talent. Le peintre de l'Olympia n'avait rien d'un révolutionnaire, dans sa personne ni dans ses propos. Il commençait alors à souffrir du mal qui devait l'emporter. Il avait un air plutôt désabusé, inquiet de lui-même. L'impression qu'il me donna fut assez triste, celle d'un grand artiste qui s'ignore et, se sachant méconnu, doute de son génie.

Alfred Stevens, c'était l'homme des salons, beau parleur, disant pis que pendre des gens qui n'aimaient pas son art, et souhaitant avec énergie que, au lieu d'encourager les arts, on les décourageât. Georges Duval était là, un soir. Le lendemain, dans sa chronique de l'Evénement, ces propos étaient fidèlement rapportés. A la vérité, ils avaient été tenus par un confrère belge, et Stevens les avait aimablement approuvés. Cela leur avait donné plus de poids...

J'ai vu également Auguste Rodin dans son atelier, avant qu'il ne fût l'emprise des esthètes. (page 128) Le célèbre sculpteur revendiquait hautement le bien que lui avait fait le contact des œuvres de Rubens, à Bruxelles, quand il y séjourna au début de sa carrière.

« J'ai passé, m'écrivait-il un jour, six ans en Belgique, et j'ai eu le temps d'aimer Rubens. J'ai étudié aussi les beaux portraits de Pourbus, de Devos, etc., dont le pays est si riche. La première année, j'avais encore l'éducation d'école artistique, bien qu'ayant été refusé à l'Ecole ; le grand Rubens n'avait pas la pureté que l'on y demandait ; il était vivant, et c'est tout ; telle est encore la pensée des écoles des Beaux-Arts. Aussi, Rubens, comme son frère en génie Puget, était passé sous silence.

« Peu à peu, j'ai compris que c'était enfin aux gens de génie que l'on en voulait. Car, de mon temps, Barye, Millet et d'autres n'ont pas été en grande faveur. J'ai donc puisé largement à ce grand dramatique, comme l'avait fait aussi Delacroix, et cela m'a fait du bien, et j'ai eu le courage de me servir de mon sexe et d'être enfin un homme.

« Aussi, vous pensez dans quel mépris je suis resté avec mon travail qui n'était plus à la mode ; alors, j'avais les défauts du titan Rubens, de Puget, de ceux qui, morts trop tôt, n'ont pas eu le bonheur d'aller à l'Ecole des Beaux-Arts. Je manquais de tout, j'étais canaille, réaliste... Ah ! si Rubens avait travaillé avec Paul Delaroche, et Puget avec Jouffroy ou Dumont !

« Enfin, cela a passé, et la mode de la sculpture (page 129) « bonhomme », « navet », est en train de s'en aller, emportant ses célébrités avec elle... »

A ces « célébrités »-là, il ne pardonna jamais. Il ne leur pardonna pas d'avoir fermé la porte du Salon à son buste l'Homme au nez cassé, qui avait commencé sa gloire. J'avais acquis, un des premiers, cet admirable bronze ; il en était enchanté et m'en avait félicité chaleureusement ; cela avait été même le début de nos trop courtes relations. Tout la fin de sa vie, un ministre français, M. Deladier, lui demanda l'autorisation de proposer sa candidature à l’Institut. « - Siéger avec ces gens qui ont refusé mon Homme au nez cassé ? Jamais ! » répondit-il. Et il mourut sans être académicien.

* * *

J'ai connu plus intimement, à Paris, les musiciens. Jusqu'en 1914, j'assistais à la répétition générale ou à la « première » de la plupart des œuvres lyriques nouvelles représentées à l'Opéra et à l'Opéra-Comique. Le monde de ces répétitions était plein d'intérêt et d'agrément. Je suppose qu'il n'a pas changé. Pendant la pièce, il l'applaudit avec enthousiasme ; pendant les entr'actes et à la sortie, il l'éreinte sans pitié.

Massenet éprouva, plus que tout autre, cette fragilité des jugements publics et cette hypocrisie des sympathies humaines. II n'est pas un compositeur qui fut tout à la fois aussi adulé et aussi bafoué ; (page 130) il n'en est pas dont les succès aient fait autant que les siens enrager ses confrères. En souffrait-il, ou bien possédait-il assez de philosophie pour ne pas s’en tourmenter ? Je crois que l’amour de son art suffisait pour lui faire oublier ces avanies. Il était de ces hommes qui trouvent dans le travail la consolation de leurs souffrances et une source de forces nouvelles. La preuve, c’est que toutes les attaques dont il fut l'objet ne le firent jamais dévier de la route qu'il s'était tracée ; son art ne cessa jamais d'être fidèle à lui-même ; sa musique fut, du début à la fin de sa carrière, toujours pareille, parfois trop pareille même ; aucune influence ne l'atteignit. on l'accusa d'avoir écrit la Navarraise parce qu'un autre avait écrit Paillasse, qui comporte deux actes comme elle ! Cela donne la mesure des griefs dont il était l'objet. Les plus grandes réussites de ses confrères ne l'émouvaient point ; ils étaient tous jaloux de lui, et lui ne jalousait personne. Alors que tous ceux qui l'ont le plus attaqué sont tombés dans un juste oubli, à commencer par l'irascible Ernest Reyer, lui seul, parmi tous, charme toujours le public par une sincérité d'expression et une sensibilité qui sont le grand secret de l'art.

Comme homme, c'était un sensitif, un exalté ; sa musique est consacrée tout entière à l'adoration de la femme ; elle ne vit que par la femme et pour la femme. Et lui-même vivait pour elle complètement. Tout au long de sa carrière, il eut, pour certaines (page 131)artistes, belles et de grand talent, des amours de tête, de cœur, tout à fait platoniques. Sybil Sanderson occupa surtout une large place dans sa vie. Mais elle ne fut certainement pas sa maîtresse ; il l'adorait comme une fée, avec à la fois une grande ferveur et un grand respect, auxquels se mêlait l'ardeur d'une véritable passion.

Pendant toute la saison où miss Sanderson fut attachée au théâtre de la Monnaie, Massenet passait des semaines à Bruxelles, afin d'être près d'elle. Un soir qu'elle chantait le rôle de Juliette, dans le Roméo et Juliette de Gounod, avec le gros ténor Lafarge, qui faisait Romeo, Massenet suivait la représentation dans les coulisses ; au dernier acte, l'acte du tombeau, il vit Lafarge se pencher sur Sanderson et faire mine de l'embrasser, comme le voulait d'ailleurs la scène tragique de la mort des amants ; tous deux y étaient admirables. Quand la pièce fut terminée, Massenet apostropha vivement le ténor : « Je vous défends, lui dit-il, d'embrasser mademoiselle Sanderson sur la bouche ! » Lafarge, gouailleur, lui répondit : « Maître, de quoi vous mêlez-vous ? Est-ce que ça vous regarde ? Si mademoiselle me laisse faire, c'est que ça lui plaît... » Les deux hommes faillirent en venir aux mains.

Sanderson fut, à la Monnaie, tour à tour Esclarmonde, Manon, Lakmé, Mireille et Juliette, et elle fut tout cela, presque toujours délicieusement. Cette voix, qui avait commencé par être simplement prodigieuse lorsqu'à Paris Massenet lui fit créer (page 132) le rôle de son héroïque magicienne, s'était peu à peu échauffée à la flamme intérieure d’une réelle émotion. Une âme palpitait sous cette enveloppe gracieuse, un peu poupine, d'Américaine aux épaules de marbre, aux bras impeccables. Les Parisiens n'avaient guère connu en elle que la jolie femme : les Bruxellois connurent l'artiste. Elle retourna à Paris pour créer Thaïs, qui fut son suprême épanouissement ; puis elle fit un très riche mariage avec un Cubain milliardaire, M. Torcy, qui, étant mort bientôt après, lui laissa, à défaut de sa colossale fortune, une rente viagère assez considérable pour lui permettre de vivre encore très luxueusement.

Hélas ! sa splendeur ne fut pas heureuse. La paralysie vint clouer, pendant des mois, sur son lit de douleur, la pauvre femme, qui déjà souffrait de la nostalgie du théâtre... Peut-être même ceci avait-il amené cela... Puis, un jour, il lui sembla que ses forces revenaient. Elle voulut reprendre le cours de ses triomphes... Vains efforts ! La maladie avait éteint sa voix et brisé son talent.

Et elle en est morte.

Massenet vit mourir ainsi, presque de la même façon et en plein talent, ses deux grandes interprètes, Heilbron, la créatrice de Manon, et Sanderson.

Pendant son séjour à Bruxelles, où elle vivait très renfermée, avec sa mère, la belle Thaïs connut, cela va sans dire, la malignité publique. Quand celle-ci eût fini de s'aiguiser sur Massenet, ce (page 133) furent d'autres, plus hauts encore, plus mystérieux, proches même du Trône, que la chronique scandaleuse livra aux infamies des potins, dont toute femme, au théâtre, surtout quand elle se respecte, est la proie nécessaire. Sybil Sanderson répondit à tout cela par le mépris. Elle eut cette force, qui la sauva.

A l'époque de la scène, que j'ai racontée plus haut, avec le ténor Lafarge, Massenet venait d'achever la partition de Werther. Il avait réservé le rôle principal à ce même Lafarge ; mais dès ce soir-là, il changea d'avis, et son Werther eut une destinée très différente de celle qui l'attendait. Au lieu que l'œuvre fût créée Bruxelles, avec Rose Caron et Lafarge, ainsi qu'il en avait fait le projet (c'est lui-même alors qui me le confia), elle fut créée à Vienne avec Mlle Renard et notre compatriote Van Dyck. Au point de vue physique, les deux ténors se valaient; le destin avait décidé que le créateur de Werther serait un Werther bien portant.

Pendant les dernières années de sa vie, la dulcinée de Massenet fut la créatrice de la dulcinée de Don Quichotte, Mlle Lucie Arbell. Il l'accompagna à Bruxelles, et elle y interpréta l'œuvre de son illustre adorateur. Ce fut la dernière fois qu'il vint chez nous, où il venait souvent, quand la Monnaie montait ses ouvrages, depuis le jour où Hérodiade fut son premier triomphe.

(page 134) Cette sensationnelle « première » d'Hérodiade fut un jour glorieux, non seulement pour Massenet, mais pour la direction du théâtre de la Monnaie, qui l'avait préparée. En ce temps-là, les directeurs étaient Stoumon et Calabresi, qui le furent à deux reprises différentes. La Monnaie eut la chance alors de posséder des troupes dont plusieurs artistes admirables étaient les dignes étoiles. Elle réunit à un moment donné Rose Caron, Landouzy, la Melba, Renaud, Sylva, Seguin, Devoyod, Engel, d'autres encore. De nombreuses œuvres inédites de compositeurs alors illustres furent montées sur cette scène, accueillante aux productions d'auteurs français qui n'avaient pu trouver asile sur les scènes parisiennes.

La mort seule brisa l'association de ces deux amis, Stoumon et Calabresi, pendant si longtemps favoris du succès. La bataille de la vie troubla leurs derniers jours. La direction Stoumon-CaIabresi, victorieuse d'une lutte où l'intérêt commercial s'alliait naturellement aux intérêts de l'art, dut céder, par deux fois, la place à d'autres. La première fois, ç'avait été Dupont et Lapissida, dont le règne très court fut cependant extrêmement brillant ; la seconde fois, ce fut Kufferath et Guidé. Ces luttes n’avaient pas été sans être douloureuses aux vaincus. Joseph Dupont avait accepté avec peine sa carrière forcée. Nul n’avait été, pendant toute sa carrière, aussi dévoué, comme chef d’orchestre et comme directeur, à l'art musical, (page 135) dont il avait quelques-unes des plus belles victoires, Le chagrin qui le minait depuis sa retraite ne fut pas étranger à sa mort.... Or, le destin voulut qu'à son tour Stoumon fût frappé deux mois à peine après lui, couchant côte à côte les deux adversaires au nom et autour desquels s'étaient livrés pendant plusieurs années des combats acharnés, nourris d'intérêts, d'amours-propres froissés, d'ambitions déçues et de malentendus, aggravés souvent à plaisir par l'instinctive méchanceté des indifférents, qui ne savent pas combien de douleurs sont le prix de leur jeu cruel.

La maladie n'est pas toujours, hélas ! le vrai mal dont on meurt. Le mal réel, celui qui foudroie, ou celui qui, lentement et sûrement précipite à l'abîme, est souvent ignoré. Mais il n'est pas difficile, souvent aussi, de le deviner. Dupont et Stoumon furent victimes de la même bataille de la vie ; chefs de camps ennemis, tous deux succombèrent au milieu de leurs troupes encore fraîches, tous deux moururent de la même lutte, où sombrèrent leurs affections de famille, leurs rêves, leur tranquillité.

Dupont ne put supporter la solitude, la perte soudaine, inattendue, de son activité quotidienne, de la joie constante qu'il y a, pour un artiste fiévreux et sensitif, à donner la vie aux œuvres aimées, à sentir la foule frémir sous sa main et partager les émotions qu'il fait passer dans son âme. Stoumon s'en alla, vaincu à son tour, atteint sans doute, lui aussi, dans ses rêves et ses illusions, (page 136) - seul, également - et comme frappé du même coup de faux égalitaire et justicier.

On a dit de lui beaucoup de mal... On en dit tant, de tout le monde, si légèrement ! Il était meilleur qu'on ne supposait, meilleur qu’il ne paraissait quelquefois, et plus riche de cœur, d'affection, de sentiment sincère qu’on ne pensait peut-être. D'un caractère un peu contrariant, par une sorte de manie familière, il se laissait mener, diriger, rudoyer même par son associé, Calabresi, comme un bon enfant facile et traitable. Celui-ci le connaissait si bien ! Il ne se fâchait pas ; il lui disait en souriant : « - Stoumon, vous feriez un mauvais chef d'orchestre ; votre premier mouvement n'est jamais le bon… » Stoumon ne répliquait rien, réfléchissait – et laissait faire Calabresi à sa guise. Tous deux s’entendaient à merveille, se complétaient, s'aimaient. Et l’on comprend avec quelle amertume profonde Stoumon, quand le Conseil communal nomma de nouveaux directeurs, vit cette longue intimité se rompre pour toujours... Cet ami et ce compagnon de sa vie, ce frère plus attaché à lui qu’un frère, allait donc le quitter, comme l'avaient quitté successivement tous ceux qui lui étaient chers, ses enfants, mariés à l'étranger, frappés aussi d’épreuves ; - il allait se trouver seul, dans sa maison jadis animée et bruyante, désormais vide…