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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Premières armes

(page 22) Ce prologue psychologique et sentimental n’est pas inutile à ce qui va suivre.

Les amis de mon père qui me donnèrent le goût du dessin et des livres ne se doutaient certainement pas des conséquences désastreuses qu’auraient leurs conseils... Avant d'inaugurer ma vie amoureuse, je ne songeais qu'à griffonner des bonhommes et à dévorer des bouquins. En classe, je faisais la caricature de mes maîtres et j 'écrivais des tragi-comédies en vers dont les personnages étaient le professeur et les élèves. Ces caricatures, ces tragi-comédies étaient régulièrement confisquée et faisaient la joie du corps professoral après avoir fait celle de mes condisciples. On me punissait pour la forme, mais on était enchanté de mon irrévérence. Elle me valait même une certaine considération. C'est ainsi que j 'achevai mes humanités. Après mon départ, y eut, m'a-t-on dit, un grand vide dans l'institut (page 23) où j'avais fréquenté. Pour remplacer mes portraits-charges, on dut faire venir un photographe.

Mes humanités terminées, mon père décida que j 'entrerais à l'Université. Mais dans quelle faculté ? Je n'avais pas de vocation très précise. Ingénieur, avocat, médecin, tout cela ne me disait pas grand-chose. Il fallait pourtant me décider : mon père me laissait libre de mon choix. Un ami, qui paraissait avoir beaucoup d'expérience, lui conseilla de faire de moi un médecin ; c'était, d'après lui, la plus belle des professions. Moi, cela m'était égal. Je pris donc mon inscription à l'Université, avec l'intention de devenir un émule d'Hippocrate.

La candidature en sciences naturelles - physique, chimie, botanique, minéralogie - précédait la candidature en médecine ; les cours étaient d'une ou de deux années... Au bout de quelques semaines, je constatai que mon cerveau n'était fait pour aucune de ces sciences-là, vraiment trop exactes. Pendant que le professeur parlait, je composais un almanach, naturellement illustré, sur le modèle de l'Almanach Crocodilien, de Félicien Rops, qui avait obtenu l'année précédente un grand succès chez les étudiants, et je faisais des vers...

Les seuls cours qui me plaisaient, c'étaient le cours de botanique que donnait Théo Hannon, parce que je trouvais à ce grand savant une bonne tête de pochard, et le cours de minéralogie, donné par le vieux Lambotte, qui possédait une tête du même genre. Ce dernier cours (page 24) - à certificat, comme celui de botanique - réunissait généralement, l’hiver, en tout et pour tout, trois élèves, autour d’un grand poêle en fonte où nous réchauffions nos mains rouges de froid. En été, il n’y avait personne. Le père Lambotte ne s’en plaignait point : le cabaret voisin, la Bouteille de Brabant, lui était un refuge consolateur.

Dégoûté des sciences naturelles, et certain de n’arriver jamais à conquérir mon diplôme de candidat, je voyais la carrière de médecin m’être fermée irrémissiblement. J'en pris d'autant mieux mon parti que, ayant eu, un jour, la curiosité d'entrer à l'amphithéâtre, où se donnait, sur le cadavre, le cours d'anatomie, j'éprouvai, au spectacle de ces chairs en lambeaux, une horreur qui me convainquit aussitôt de mon inaptitude complète pour cette profession qu'on m'avait tant vantée.

J 'avais donc perdu une année. Mais j'étais encore très jeune ; rien ne pressait. La médecine sacrifiée, il ne me restait plus qu'à me lancer dans le droit. En somme, la profession d'avocat n'avait rien de désagréable ; un avocat, me disait-on, est à tout faire. Va donc pour le droit ! Mais. avant d'entrer dans cette faculté, il faut avoir passé par la faculté de philosophie et lettres : littérature latine, histoire, psychologie. A la bonne heure ! Je me retrouvais dans mon élément. La candidature en philosophie et lettres était très fréquentée. Nous étions en 1870 ; la guerre franco-allemande « battait son plein » ; il y avait parmi nous plusieurs fils de Français réfugiés (page 25) en Belgique. Altmeyer, Luxembourgeois très germanophile, donnait le cours d'histoire politique ; il en profitait pour déverser sur la France - et, occasionnellement, sur les « libéroufles » de Belgique - des torrents d'injures, accueillies par des tonnerres d'acclamations ironiques, de roulements de pieds sur le plancher et de grands coups de poing sur les bancs ; plus il criait, de sa voix aigre et perçante, plus le boucan était violent ; le vitrage tremblait ; d'un bout à l'autre du bâtiment, l'écho du tapage infernal que nous faisions se prolongeait dans les couloirs comme un orage lointain.

Un jour, avant l'arrivée d'Altmeyer, je charbonnai sur une grande feuille de papier la silhouette de son visage méphistophélique, son nez crochu, ses yeux perçants, son vaste front que couronnait une chevelure blanche et crépue, et j'attachai le papier au-dessus de la chaire. Il ne s'aperçut de rien ! Le boucan, cette fois, prit des proportions inusitées. Altmeyer l'attribua à l'éloquence de ses vociférations et s'en alla, ronchonnant, mais radieux.

Le cours de psychologie était plus calme. Guillaume Tiberghien, dont la petite taille émergeait avec peine de la chaire professorale, enseignait la Science de l'âme, selon le système panenthéiste (tout est dans tout) du philosophe allemand Charles Krause, qui considérait l'univers comme un vaste organisme résumé dans cette formule cabalistique : « Thèse, antithèse, synthèse ; unité, variété, harmonie, la nature n'est pas Dieu, mais Dieu est dans toute (page 26) la nature… » Cette notion éclectique de la science nous semblait un peu vague : mais Tiberghien l’expliquait avec un élégance qui lui valait nos respectueuses sympathies.

Le troisième professeur était Max Veydt ; il donnait le cours de littérature latine. Ce cours était un régal. Max Veydt n’avait rien de commun avec le magister traditionnel, le latinisme aride qui décortique les chefs-d’œuvre comme on épluche une noix. L’homme était charmant, plein de verve et d’esprit, cachant une science abondante sous les apparences d’un bon vivant, ami de la dive bouteille, qui aurait commencé ses études chez maître Abesfridas Nadier et les auraient poursuivies à l’école des meilleurs conteurs de haulte graisse du XVIIème siècle. Sa bibliothèque était celle d’un érudit, d’un raffiné de littérature gauloise autant que latine et grecque. A chacun de ses cours, il arrivait la poche bourrée de petits livres rares et curieux, qu’il extrayait de sa houppelande aux bons moments pour nous lire de truculents passages, éclairant et commentant avec ingéniosité l’œuvre de l’auteur classique inscrite au programme de l’année. L’heure du cours passait avec une vertigineuse rapidité. Il n’est aucun élève qui ne fût, depuis la première minute jusqu’à la dernière, suspendu aux lèvres du spirituel professeur. L’œuvre traduite, expliquée, commentée, devenait pour nous la plus vivante, la plus amusante qu’on pût imaginer.

Cette année-là, c’était la comédie de Plaute (page 27), Trinummus (les Trois Ecus).

Nous venions de traduire le premier acte. Taquiné constamment par la Muse, j'eus l'idée baroque de le mettre en vers français Je serrai le texte d'aussi près que possible. Je travaillai sans en rien dire à personne ; et quand ce fut terminé, je déposai mon manuscrit, proprement recopié, chez le concierge, à l'adresse de Max Vevdt. avec un envoi discret, m'excusant de la grande audace et taisant discrètement mon nom... Quand Veydt entra pour donner son cours, il tenait mon manuscrit dans la main ; il y avait jeté les yeux, en avait lu les premières pages... Je tremblais... Veydt, montant dans sa chaire, annonça qu'il venait de recevoir d'un inconnu une traduction en vers du premier acte du Trinummus, et que cette traduction était épatante ; il demanda que l'auteur se fit connaître… Je me gardai bien de parler ; je réclamai avec tout le monde le nom du poète anonyme. tout le monde bientôt se tourna vers un jeune Français qui, depuis l'ouverture des cours, s'était distingué par son bagout... L'auteur des vers, ce devait être lui ! II eut beau protester, on ne voulut pas le croire.

Veydt, désespérant de connaître la vérité, n'insista point, mais continua à lire ma traduction en la comparant au texte latin et en faisant l'éloge de fidélité. J'écoutais, très confus, très troublé, un peu embêté même, et me jurant bien de ne jamais révélé mon secret.

Cela continua ainsi pendant plusieurs leçons. (page 28) Poussé par l’instinct puissant qui fait que le criminel tôt ou tard finit par se trahir, j’eus l’imprudence, dans une conversation avec le jeune Français, soupçonné à tort d’avoir commis ce crime, de lâcher quelques paroles qui lui firent comprendre que c'était moi. Tout joyeux, malgré les supplications, et sans doute aussi un peu par rosserie, il me dénonça !

Ce fut tout à la fois, parmi les étudiants une vive déception et un grand étonnement. Comment ce gamin falot que j'étais, pouvait-il être capable de prendre Plaute par les cornes… ? Veydt me fit appeler, me félicita, se montra sincèrement ravi de voir un de ses élèves passer son temps à courtiser la Muse, au lieu de le passer à la Bouteille de Brabant, et m'invita à venir chez lui voir sa bibliothèque et causer littérature. En même temps, dans une des chroniques que publiait de lui tous les mois la Revue de Belgique, dont il était un des collaborateurs attitrés et les plus aimés, il racontait l'aventure de son jeune élève d'Université et reproduisait une partie de ma traduction en me couvrant de fleurs !

Un si heureux début fut tout à coup contrarié - nous étions à la fin de décembre 1870 - par une grave maladie, la fièvre typhoïde, qui m 'immobilisa pendant plusieurs mois. La France vivait alors ses heures les plus tragiques. La maison paternelle hospitalisait de très anciens amis, que la guerre avait chassés ; ils durent, par précaution, s'éloigner. Je faillis mourir. Quand je repris connaissance, car (page 29) la maladie m'avait enlevé complètement l'usage de mes sens, on m'apprit les événements qui s'étaient passés; ne les ayant pas suivis jour par jour, il semblait que je fusse revenu d'un long et lointain voyage : c'est comme un grand trou, très douloureux, qui s'était creusé dans ma mémoire et que rien n'a jamais pu combler.

Convalescent, guéri, je fus dans l'impossibilité de me présenter à l'examen de candidature ; la fin de la session fut pour moi la plus douce des vacances ; je me hâtai de reprendre avec Max Veydt des relations personnelles qui m'avaient été déjà si précieuses. Dès ce jour, mon éducation littéraire marcha à grands pas... Je dois avouer que, sur les traces d'un pareil maître, curieux de documents intéressants, elle s'orienta surtout vers les auteurs français peu connus, peu renommés, dont le talent pouvait révéler quelque côté original ou piquant qui n'eût pas encore été mis en lumière. Je suivais ses conseils, il m'approuvait ; mes recherches hors des sentiers battus l'enchantaient...

C'est ainsi que je mis la main, un jour, en bouquinant, sur un petit poète galant du XVIIIème siècle, appelé Etienne Pavillon. En feuilletant ses deux volumes de poésies diverses (Œuvres d'Etienne Pavillon, de l'Académie française, Amsterdam, chez Zacharie Châtelain, libraire, 1750), je tombai sur une pièce de vers intitulée : Métamorphose du cu d'Iris en astre... Quelle révélation!...

(page 30) A l'époque où vivait Pavillon, la mode aux « Métamorphoses ». Le célèbre poème d'Ovide avait fait éclater, dans les lettres françaises, une véritable épidémie de « métamorphoses », tour à tour aimables ou malicieuses, écrites, sous forme de madrigaux. pour des grandes ou des petites dames, ou de satires pour les mauvais auteurs, à propos de tout et à propos de rien. Boileau avait commencé avec la Métamorphose de la Perruque de Chapelai, en comète ; Perrault avait rimé la Métamorphose de Dorante en miroir ; d'autres, la Métamorphose de Lucile en rose, de Julie en diamant, de Léonie en perle, d'Angélique en lionne... Un autre encore avait imaginé de les Yeux d’Iris en astres... Etienne Pavillon, encouragé par tant d'exemples, avait poussé la galanterie plus loin : il conserva les astres et Iris et composa Les Jumelles, ou Métamorphose du cu d'Iris en astre !... Mercure. envoyé par son maître sur la terre pour y chercher l'objet le plus beau et le plus digne des cieux, retourne bredouille au ciel sans avoir rien pu trouver de son goût, lorsque soudain il aperçoit, dans la rivière, « le cul d'Iris qui se baignait. » Ravi d'admiration et enchanté d'avoir découvert ce qu'il cherchait depuis si longtemps, il retourne dans l'Olympe.. Jupiter le reçoit avec ment :

« Et, bien. as-tu fait bon voyage ?

« Lui dit-il. Que m’apportes-tu ?

« - Sire, je vous apporte un cu.

(page 31) « - Un cu, mon fils ! C'est bien le diable,

« Répondit ce dieu tout surpris.

« - Oui, mon père, un cu véritable,

« Mais qui n'a point de prix :

« C'est le cu de la belle Iris.

« Rien dans le ciel ne lui ressemble,

Et c'est un cu que les Grâces ont fait. »

Là-dessus, raconte le poète, tous les dieux de l'Olympe s'assemblent... Que fera-t-on d'un si bel objet?... Un « luminaire » ! Aujourd'hui, on aurait dit un appareil d'éclairage. Tout le monde est d'accord; on le placera à côté des jumeaux et on le nommera « les jumelles ». Il n'y a que Vénus qui proteste, en minaudant :

« Les hommes abusés croiront assurément

« Que je leur montre mon derrière ! »

Certes, Etienne Pavillon avait composé d'autres poésies que celle-là. II y avait, dans les deux petits volumes de ses œuvres, des choses charmantes, si bien d'accord avec l'esprit du siècle que je résolus d'en faire le sujet d'une étude attentive. J'écrivis cette étude le plus soigneusement du monde et la truffai de nombreuses citations. Passant en revue tout ce que Pavillon avait écrit, je crus naturellement ne pas devoir garder le silence sur cette pièce irrévérencieuse, mais si caractéristique ! J 'en résumai le sujet et citai les passages les plus notables, notamment ceux qu'on a lus plus haut. Puis, je (page 32) portai mon article à Max Veydt. Il en fut ravi L'histoire d'Iris lui causa une joie intense.

« Je vais faire insérer cela dans la Revue de Belgique s'écria-t-il.

Et il fit comme il avait dit. L'article parut dans le numéro du 15 avril 1872.

Or, le directeur de la Revue était Charles Potvin, et le conseil d'administration était composé de personnalités telles que Charles Buls, Vanderkindere, Goblet d' Alviella, qui n'étaient pas précisément de types gais. Mon étude sur Etienne Pavillon ne leur avait pas été soumise, Max Veydt s'en étant déclaré garant. Quand la Revue parut, ce fut un scandale. La grave Revue de Belgique était déshonorée : qu'allaient dire les vieux abonnés ? Les bonzes du parti doctrinaire exprimèrent à mon professeur toute leur indignation, ce qui ne fit rendre sa joie plus vive ; le bon Gaulois qu'il était ne pouvait cacher son bonheur d'avoir fait rougir d'aussi graves autorités. Il se moqua d'eux, et l’orage se calma.

Cet incident devait avoir sur ma destinée une influence considérable.

* * *

C'est ici, à peu près, que se place le petit roman que j'ai esquissé dans le premier chapitre de ces Souvenirs.

Les phrases de ce roman se déroulèrent pendant (page 33) assez longtemps. J 'en étais à la première, au moment où s'achevait à l'Université ma seconde année de candidature en philosophie ; c'était le moment aussi où Max Veydt faisait accueillir mon intempestive prose par la Revue de Belgique. Mon idylle n 'avait pas encore tourné au drame, mais elle s'y dirigeait avec une certaine rapidité. Je faisais marcher allègrement, comme on chante dans Carmen, le devoir et l'amour Et même des événements nouveaux étaient venus compliquer ma vie et lui donner des aliments inattendus.

La littérature n'avait pas éteint en moi mon goût pour le dessin. Bien au contraire. Je n'avais cessé de m'intéresser aux arts ; je suivais les expositions ; il semblait que l'amour, au lieu d'absorber en moi tout autre sentiment, eût exalté encore davantage ma sensualité et ma passion pour la Beauté.

Pendant mes humanités je n'avais cessé de crayonner, sous la direction d'artistes dont l'indulgence voyait en moi quelques dispositions. Mais à l’Université, pas moyen! Un jour, je m'en plaignis courageusement à mes parents, et leur demandai de me laisser suivre les cours de dessin à l'Académie des Beaux-Arts. Ces cours se donnaient le soir, de 6 à 9 heures. Mes parents consentirent, avec une bonté sans pareille, à changer leurs heures de mon souper pour l'heure à laquelle je rentrerais chez moi.

J 'entrai directement dans le cours de figure (page 34) antique que donnait Alexandre Robert, mon instruction étant suffisamment avancée pour me dispenser des classes inférieures. On travaillait sérieusement en ce temps-là à l'Académie des Beaux-Arts ; et l'on s'y amusait ferme aussi ! Les surveillants et les « appariteurs » en savaient quelque chose ! Pauvres et innocentes victimes ! Puis, à la sortie, l'Académie se trouvant alors rue de la Régence, là où s'élève actuellement le Musée ancien, on dégringolait la Montagne de la Cour comme une trombe, en criant et en gesticulant. Gare aux servantes qui, le samedi soir, nettoyaient leur trottoir ! Leurs seaux d'eau descendaient la Montagne plus vite encore que nous !... Un soir, ayant avisé une « vigilante » qui stationnait proximité d'un marchand de marrons, installé dans une cave, au commencement de la rue des Trois-Tètes, les copains attachèrent insidieusement le bout d'une forte corde à la « vigilante » et l'autre bout au fourneau du marchand de marrons ; quand ra « vigilante » s'ébranla, « hue, Cocotte ! » , elle entraîna le fourneau et les marrons dans une course fantastique jusqu'au bas de la rue de Madeleine ! La police, naturellement, arriva trop tard.

Une fois la main dans l'engrenage, je devais fatalement y passer tout entier. Alexandre Robert me dit : « Pourquoi ne suivez-vous pas la peinture ? Il faut suivre la peinture. »

Le cours de peinture avait lieu tous les matins. Il y avait trois professeurs qui se relevaient toutes (page 35) les semaines. Robert, van Severdonck et Stallaert défaisaient régulièrement et à tour de rôle ce que les deux autres avaient fait ; comme cela les élèves étaient libres de faire ce qu'ils voulaient. J'achetai toiles, brosses, couleurs, et me lançai à la conquête de l'Art. En quelques mois j'avais fait des progrès énormes ! Stallaert, ayant appris que j'étais en même temps étudiant à l'Université, fondait sur moi les plus flatteuses espérances. « - Vous serez un jour, me disait-il, un grand peintre d'histoire. » Bref, la gloire me guettait...

L'Université, j'en étais toujours ; mais je la négligeais terriblement. J'accomplissais des prodiges pour arriver à être présent des deux côtés à peu près en même temps. Il est certain que mes préférences n'étaient pas rue des Sols ; elles s'en étaient beaucoup détachées par la mort inopinée de Max Veydt. Le pauvre homme avait été frappé d'apoplexie. En le perdant, je perdais un ami et un guide, qui m'eût conseillé très probablement dans les circonstances critiques que j'allais traverser. Parmi les matières enseignées à l'Université, la littérature latine et la grecque seules m'intéressaient ; le successeur de Veydt, un Anglais, homme délicieux, nommé James, dont le fils fut un très aimable écrivain, m'avait attiré au cours de doctorat en philosophie et lettres, que suivaient quatre ou cinq étudiants. Le cours de littérature grecque avait pour titulaire le père Lhoir, un gros homme, doué d'un nez formidable sous une calvitie lumineuse.

(page 36) Embêtant et solennel, on lui avait dédié ce distique médullaire ;

« Lhoir. le Grec

« Qui n'a de l'aigle que le bec ! »

Comment étais-je parvenu à faire marcher de front candidature, doctorat, académie, bouquinage, roman d'amour? Je me le demande. Et ce n’était pas tout. Le destin m'attendait pour me frapper encore d'un coup dont je ne devais jamais me relever…

Mon aventure sentimentale menaçait d'entrer dans une phase difficile. Elle m'avait laissé relativement libre jusqu'alors, cela allait changer peu à peu... Des nécessités nouvelles, d'un ordre moins idéal, se préparaient... Mes parents ne bourraient pas mes poches d'or, tant s'en faut ; et le diable, c'est que l'amour ne vit pas toujours d'ambroisie.. Le diable, justement, se mêla de l'affaire.

Quelques jours après la publication dans la Revue de Belgique de mon étude sur Etienne Pavillon, je rencontrai Ernest Van Elewyck. C'était un de mes plus anciens camarades. Nous étions du même âge ; nous avions eu la même nourrice ; peut-être nous avait-on changés au berceau, je ne sais ; toujours est-il que, très jeune, il avait manifesté pour les livres et pour les vers un goût aussi prononcé que le mien ; encore sur les bancs de l'école, nous nous réunissions l'un chez l'autre et nous nous lisions nos derniers poèmes. Ernest Van Elewyck avait l’âme solidement (page 37) romantique ; il composait d'immenses légendes rimées dont l'action se passait ordinairement dans les vieux châteaux des bords du Rhin. Il avait, en outre, la parole facile ; il débitait de longs discours d'une voix un peu enrouée, mais enthousiaste ; on lui prédisait un brillant avenir d'orateur parlementaire ou de poète national. Il ne fut rien de tout cela. Son père vendait des couleurs ; il en vendit après lui ; puis il devint un des premiers économistes du pays.

Van Elewyck était lié avec George Vautier, qui dirigeait la Gazette en même temps qu'Achille Renson. Ils avaient lu tous deux mon étude sur Etienne Pavillon. « Si vous voyez votre ami Solvay, avait dit Vautier, demandez-lui de venir me voir à la Gazette ; son article me donne à penser qu'il a l'étoffe d'un journaliste. »

Je n'avais attaché sur le moment aucune attention à ce propos. Un journal me paraissait une chose tellement indigne d'un écrivain que l'idée seule d'écrire là-dedans me donnait la nausée. Une Revue était le dernier échelon sur lequel je concédais qu'on pût grimper sans risquer de tomber dans le mépris public... Cependant, à quelque temps de là, je me rappelai cette conversation ; je réfléchis et, poussé par un irrésistible et secret instinct, je me dirigeai vers les bureaux de la Gazette, installés alors rue de la Montagne, dans un bâtiment de derrière, chez un droguiste. Vautier me reçut fort aimablement, me confirma ce qu'il avait dit de moi à van Elewyck, et m'engagea à lui envoyer de la (page 38) « copie », n'importe quoi, ce qui me passerait par la tête.

« -Il vous faudra me dit-il, du temps pour attraper la note du journal ; c'est un métier qu’on doit apprendre. Ne vous découragez pas ; venez me voir; je vous ferai des observations utiles, et ça marchera. Essayez ! »

Je pris congé... J'étais tenté; cela me semblait drôle... Écrire un article de journal ! ... C’est donc si difficile?...

Je rentrai chez moi et, saisissant la première idée venue, j'écrivis une petite fantaisie que j’intitulai : « Gaités champêtres », en souvenir de Jules Janin, que j'aimais beaucoup. Cela avait à la fois un parfum antique et un parfum moderne, - le passé mis la sauce de l'actualité.

Le lendemain matin j'ouvris la Gazette : mon article avait paru !... Comme cela, tout de suite ! Quel prodige d'imprimerie !... Je courus aux bureaux du journal. Vautier et Renson vinrent au devant de moi ; je crus qu'ils allaient m'embrasser. Renson me dit : « Soyez de la maison, je vous donne cent et vingt-cinq francs par mois ! »

Ebloui devant une somme pareille, j'acceptai„. Mon sort était jeté !... On sait ce qu'il en advint. J'aurai du reste à revenir plus loin sur ce sujet.

Université, académie, journalisme et... le reste, cela faisait décidément beaucoup d'occupations à la fois ! Mais cela me valait, en revanche, une grande considération.

(page 39) A l'Académie, ma qualité de rédacteur à la Gazette m'attirait les sympathies de mes professeurs, qui savaient que je faisais de la critique, et de mes condisciples qui entrevoyaient déjà le cas où, plus tard, un peu de réclame, à eux aussi, leur serait précieuse. A l'occasion, je me faisais, dans la Gazette, l'écho de plaintes et de réclamations, tantôt des élèves, tantôt du personnel de l'établissement. Bref, j'étais - ô puissance de la Presse ! - un personnage à ménager...

Et puis, pour la première fois, je gagnais de l'argent ; il me venait à point ! Mon petit drame intime se nouait ; la crise était menaçante... Elle éclata tout à coup... L'amour m'avait fait déserter l'académie pendant toute une semaine ; mes parents apprirent ma fugue et me firent une scène terrible, la scène inévitable et traditionnelle... Je me confondis en protestations de repentir, en promesses, en serments... Et alors, faible, terrorisé, pour éloigner tout soupçon, j 'abandonnai l'académie ; je ne retournai plus ni au cours de dessin, le soir, ni au cours de peinture, le jour !...

Faut-il le regretter ? Je ne sais... De toutes façons, l'événement devait mal tourner. Le destin décida. Je serais devenu sans doute un mauvais peintre ; il y en a tant déjà! Autant valait que je devinsse un mauvais écrivain.