(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)
(page 40) La Gazette avait été fondée en 1871 par Achille Renson, Georges Vautier et Charles Fétis, trois transfuges de la Chronique. Un des succès de la Chronique était le compte rendu satirique des séances de la Chambre par Renson, qui signait « Pétrus.» Renson les continua dans la Gazette. Vautier et Fétis écrivaient les articles de fond, - ce qu'on appelait les « premiers.» Vautier faisait en outre la critique des théâtres ; et il y avait encore quelques collaborateurs plus ou moins occasionnels, notamment Oscar Stoumon, qui avait dans ses attributions la critique musicale, Gustave Lagye, chargé spécialement de la critique artistique, et Vander Linden, membre influent du Conseil des Hospices, qui envoyait toutes les semaines la Gazette des recettes de cuisine, sous la signature de « Virginie.» On voyait apparaître aussi très souvent le docteur Max, père d'Adolphe Max, le populaire bourgmestre de Bruxelles. Le docteur Max s'était instauré le médecin (page 41) de la Gazelle ; officiellement, il était le médecin du théâtre de la Monnaie ; en cette qualité, il collectionnait tous les potins des coulisses ; il venait les raconter à la rédaction, et, comme il avait un esprit du diable, il mettait tout le monde en belle humeur.
On accédait à l'étage du bâtiment situé derrière la droguerie par un petit escalier en colimaçon. Deux petites chambres composaient le cabinet de travail ; nous formions une petite république très gaie; et la besogne n'était pas rude. Quand un événement sensationnel se passait à Bruxelles, et même quand il ne s'y passait rien, nous nous réunissions, pour déjeuner ou pour dîner, au restaurant Dubost, rue de la Putterie, réputé pour sa chère particulièrement soignée ; le docteur Max était chaque fois des nôtres et nous réjouissait par sa verve mordante intarissable. Nous sortions de là plus gais que nous n'y étions entrés. Je me rappelle en être sorti un jour (c'était après un déjeuner dont une procession de Sainte-Gudule, dispersée par le peuple souverain, avait été le prétexte) dans un état pitoyable ; ma plume se refusa à écrire la moindre impression quelque peu lucide sur la manifestation que j'avais été prié de raconter. Si je relate cet incident, c'est que, à mon vif regret, il ne se représenta dans ma vie que très rarement...
Mon ami van Elewyck, qui m'avait fait entrer à la Gazette, me présenta, quelque temps après, à Camille Lemonnier. Celui-ci venait de fonder un journal hebdomadaire, L'Art universel, où il bataillait (page 42) ferme, avec l'aide de quelques hommes de lettres pour le modernisme. De février 1873 à juin 1876, ce fut la tribune la plus brillante du mouvement artistique et littéraire de l'époque. Gounod, Peter Benoit, Jean Rousseau, Louis Gonse, Henri Liesse, André van Hasselt, et une infinité d'autres publièrent des articles d'un vif intérêt. Les bureaux du journal occupaient un petit entresol de la Galerie du Commerce. Le maître me demanda de la « copie. » Je lui apportai un article sur un livre de Jules Janin, Paris et Versailles il y a cent ans. C'était gentil, léger, très XVIIIème siècle. Puis il m'envoya à l'exposition de la Société royale des Aquarellistes, qui venait de s'ouvrir, en me disant : « Faites-moi le compte rendu de ça... L'aquarelle est une chose aimable et légère, comme votre article sur Jules Janin ; ça vous ira comme un gant ! » Je protestai : « - Je n'ai jamais fait de compte rendu d'exposition... » « - Comment ! Mais puisque vous dessinez, puisque vous peignez, vous devez savoir ce que c'est qu'un tableau. Allez-y ! Ce sera très bien. » Comment refuser ?...
Voilà comment je devins critique d'art !... Une fois de plus, pris dans l'engrenage, plus rien ne m'arrêta. L'année suivante ce fut, avec Camille Lemonnier et Van Elewyck, qui signait Vanel, le compte rendu du Salon triennal ; nous nous partagions les victimes ; Lemonnier se réservait les artistes étrangers, Van Elewyck s'emparait des peintres d'histoire, et j'avais pour ma part les peintres (page 43) de genre et les paysagistes. Impossible désormais de reculer.
Une sorte de fatalité - ou de chance, comme vous voudrez - s'acharnait après moi. Georges Vautier me conduisit chez le « père Lebègue » qui dirigeait l'Office de Publicité, journal très important, très lu, paraissant le dimanche avec des articles politiques de Louis Hymans et d'Eugène Landoy et des chroniques de Vautier. Le père Lebègue était un homme délicieux ; il m'accueillit comme un père, m'encouragea, me donna maints conseils et voulut absolument me faire écrire des romans feuilletons. J'essayai ; mais ça n'allait pas ; je n'avais pas la bosse. Alors je lui portai des articles de fantaisie. Et voici tout à coup qu'il me demanda, lui aussi, de « faire » le Salon !...
Le Salon de 1875... Que de souvenirs ces mots éveillent en moi! J'arrivais en pleine bataille. J'apportais avec moi l'enthousiasme de la jeunesse. L'heure était opportune. Poètes, littérateurs avaient le sentiment que quelque chose de grave se préparait... Une fièvre de renaissance dévorait les âmes ; et c'était encore une fois la peinture, c'était la sculpture, en cette année glorieuse, qui allaient sonner la charge et remporter les premières victoires.
Avec quelle ardeur l'art conventionnel était battu en brèche ! Un idéal de vérité allait remplacer le faux académique et la glaciale routine. On était las de suivre les ornières du néo-romantisme où l'art (page 44) belge se traînait encore. après s’être enlisé dans la glu du néo-classicisme. On avait soif de liberté. Trop longtemps, les peintres avaient répété, sans les comprendre, les formules usées d’un art qui avait eu sa raison d’être un moment, mais qui, à des excès anciens, avait fait succéder d’autres excès, cent fois pires. Sous prétexte de respecter les traditions nationales, on s’était borné à refaire, mal, sans naïveté, ce que les vieux maîtres avaient fait dans l’émotion de leur cœur. Et l’on s’était copié imperturbablement, suivant d’invariables recettes. Maintenant, le dégoût de toute cette ferblanterie historique et sentimentale était venu. On ouvrait toutes grandes les fenêtres de l’art sur la saine nature, dans les chambres humides et sans air pénétrait tout à coup le souffle frais de la réalité ; les yeux enfin consentaient à regarder et les oreilles à écouter ; on voyait le ciel s’emplir de clarté, et, dans le feuillage frémissant, si longtemps silencieux, les oiseaux chantaient…
Naturellement, tout n'allait pas sans obstacles. Les réactionnaires opposaient aux barricades rouges des batteries non moins redoutables. Les deux camps hostiles, celui des Vieux et celui des Jeunes, avaient établi leur quartier général respectif, les premiers au Café de l'Observatoire, les autres au Cercle artistique. On pouvait craindre que, après tant de tapage, les belligérants n'en vinssent un jour aux mains ; heureusement, ils avaient assez le sentiment de leur dignité pour maintenir la lutte dans (page 45) les sphères sereines de la discussion et de la polémique. Et puis, au fond, ils n’étaient pas méchants ; quand ils se rencontraient, après s’être moralement mangé le nez, ils se serraient la main, en se donnant rendez-vous à la prochaine bataille.
Un des plus fougueux porte-parole des révolutionnaires était Camille Lemonnier. De sa belle voix grave et cassante, il formulait le programme de l’art flamand régénéré :
« Plus de friperie démodée, s'écriait-il, d'imageries et d'anecdotes rances ! Peignez-nous les chairs dodues, le sang rouge et la grasse matière !Que de vos tubes crevés jaillisse l'apothéose de la terre natale !... »
On conspuait les Anversois qui, sous prétexte de faire revivre les glorieuses traditions de robustesse et de santé flamandes, barbotaient dans le bitume, les sirops et le jus de chique. Jamais les maîtres n'avaient peint comme cela ! Les Vinck, les Ooms, les Vander Ouderaa faisaient honte à leur maître Leys. Sous les oripeaux de sa garde-robe moyenâgeuse, celui-ci du moins avait mis des hommes : ils n'y mettaient, eux, que des mannequins, dont les grands gestes figés faisaient tout au plus peur aux moineaux. Les fades romances de Gallait donnaient la nausée. On en avait assez de la sempiternelle famille des Van Artevelde, des Philippe II, des ducs d'Albe, et autres fantoches d'opéra. Slingeneyer et les pieds de son Camoens étaient un intarissable sujet de plaisanteries. Et tout cédait devant la (page 46) retentissante victoire que venait de rencontrer, en ce Salon de 1875, la modernité enfin triomphante avec L’Aube de Charles Hermans. Titre magiquement révélateur ! Oui, c’était bien une aube, en effet, l’aube de l’art nouveau ! Elle apportait la formule de la vraie peinture d’histoire : l’histoire de notre temps, l’histoire de tous les jours. Celle-là seule était possible. Vivent les vivants ! A bas les morts ! Qui donc prétendait que les sujets modernes, réservés jusqu’ici à la peinture de genre, ne comportaient pas les dimensions de la grande peinture ? Pourquoi homme d'aujourd'hui, habillé comme vous et moi, ne pourrait-il pas être représenté grandeur nature, aussi bien qu'un personnage attifé d’un costume de théâtre ? Et qu'importent les dimensions d'une toile ? Les toiles immenses de Slingeneyer et de De Keyser sont-elles autre chose que de fades imageries ?... Les petites femmes d'Alfred Stevens n'ont-elles pas, en revanche, une grandeur mille fois plus grande que celle que l'artiste leur a donnée matériellement, - la grandeur de l'éternel symbole féminin ?
Et chacun jurait de ne plus peindre que les scènes de la vie ordinaire, sur des toiles d'au moins cinq mètres sur trois.
« La réalité, » continuait Lemonnier, résumant la pensée de tous, « doit seule nous inspirer. »
Et encore, dans cette réalité, était-on d'accord pour choisir précisément ce qui jusqu'alors avait été tenu en mépris comme n'étant ni assez beau ni (page 47) assez noble. Quelle mine précieuse à exploiter, une mine de vraie beauté, pittoresque, colorée, débordante de vie ! On décrivait avec amour les tableaux en train. Ce n’étaient qu’escarbilleuses déguenillées, balayeurs vagabonds, marchands de moules, chiens tondus ou rogneux, bouchers étripant des viandes sanguinolentes. Les tempéraments étaient en arrêt devant les coins de nature les plus déshérités. Les plus miteux personnages des quartiers populaires composaient la clientèle exclusive des ateliers d’artistes. Dans les moindres impasses, au milieu de la marmaille sordide et grouillante, on voyait se dresser des chevalets, derrière lesquels de braves jeunes gens, la pipe à la bouche, ivres de gloire, peignaient éperdument.
Et puis, il ne s’agissait pas seulement de s'inspirer de la réalité dans le choix des sujets ; il fallait la rendre aussi dans son atmosphère, dans de la vraie lumière, qui ne fût pas l'éclairage artificiel de l'atelier. II fallait débarrasser la palette des sauces, des noirs, des bruns opaques qui l'avaient si longtemps salie, et noyer les objets dans l'air gris, blond et ouaté de nos climats. La nature abondait en nuances qu'on n'y avait jamais aperçues ; le soleil du Nord était rebelle aux crudités et aux grands éclats. Et tous, peintres de figures et paysagistes, estompaient les chairs, les arbres et les ciels de fines caresses d'argent, s'évertuaient saisir l'impalpable rayonnement des choses dans la buée des matins ingénus, amollissaient les contours, faisaient des (page 48) débauches de gris. A la vision âpre et lourde de Courbet ils substituaient une vision subtile et légère, - étape victorieuse de la grande évolution impressionniste du siècle. Et à cet égard aussi, L’Aube d’Hermans avait marqué une étape mémorable dans l’histoire de la peinture contemporaine.
Les vieux ripostaient dans le Journal des Beaux-Arts, de Siret et la Fédération artistique, leurs organes dévoués, en se gaussant des Jeunes et de leurs singulières prétentions. Ceux-ci étaient fous de s'imaginer qu'ils pourraient imposer au public le goût de leurs ignobles, crayeuses et crapuleuses élucubrations, brossées avec des manches à balai, et détrôner les sujets intéressants et distingués, élevant le cœur et l'esprit, qui avaient consacré depuis 1830 la réputation de l'école belge. Personne ne leur achèterait leurs tableaux...
« Tant mieux !, répliquaient les Jeunes. Nous ne travaillons pas pour la vente, nous ! Nous nous moquons des honneurs et des profits. Est-ce que Millet, Corot et Rousseau vendaient ? Allez, si le cœur vous en dit, garnir les salons des bourgeois imbéciles ! Dans cinquante ans, vos chefs-d'œuvre ne vaudront plus cent sous ; mais on s'arrachera les nôtres, et la postérité nous rendra justice ! »
Les Vieux haussaient les épaules. Ils se vengeaient, dans les jurys d'exposition, où ils étaient les maitres, en refusant en masse les toiles de leurs adversaires et en raflant leur profit médailles et décorations.
(page 49) Loin d’en être ennuyées, les victimes exultaient. « A vous, disaient-ils la quincaillerie ! Elle sied bien à votre cou, comme à celui de bêtes primées dans les concours officiels ! »
Le public ahuri écoutait, lisait dans les feuilles ces invectives et ces malédictions, sans trop savoir à quel saint se vouer. A en croire les critiques des deux camps respectifs, tout ce qu’on lui donnait à admirer, d’un côté comme de l'autre, n'était que croûtes abominables, bonnes à être jetées aux ordures. Alors, dans le doute, il s'abstenait d'acheter. Les artistes malmenés rageaient, mais ne protestaient point, trouvant cela, en somme, de bonne guerre. Les Vieux se consolaient en « plaçant » leurs tableaux dans les musées. Les autres remisaient les leurs au grenier, attendant bravement des jours meilleurs.
Les écrivains, mêlés au groupe des peintres, applaudissaient au courage de leurs frères d'armes, car ils luttaient pour une cause semblable, et ils y apportaient de non moindres ardeurs. La tâche qu'ils avaient à accomplir était rude ; mais ils y consacreraient toutes leurs forces, toute leur abnégation. Imposer au public belge, qui n'avait jamais accordé de talent qu'aux auteurs français, la lecture de livres écrits par des Belges, quel plus noble but ? Plus noble encore était celui d'en écrire et d'en publier, sans appui, sans argent, dans l'indifférence et la méfiante hostilité de tous. Les éditeurs, il n'y fallait pas songer. Tout au plus les privilégiés (page 50) pouvaient-ils ambitionner la gloire d'être insérés dans une revue sans abonnés, parfois même sans lecteurs, au prix de quelles humiliantes compromissions ! Quant à solliciter la protection du gouvernement, cette pensée seule remplissait leur cœur d’indignation.
« Conçoit-on , disaient-ils, une pareille tutelle ? Une aumône, quelle déchéance I Cela est bon pour les rimeurs de cantates, qui se nourrissent au râtelier officiel. Mais non ! Accepter un subside quelconque de la gent politique serait consentir à l'aliénation définitive de notre liberté, notre plus cher, notre précieux bien. Grâce au ciel, nous ne sommes plus au temps où les poètes étaient les parasites des grands seigneurs et les valets des rois. Que les peintres subissent, s'il leur plaît, la protection de l'Etat. Nous ne mangeons pas, nous, de ce pain !... D'ailleurs, l'Etat songera-t-il jamais à acquérir l'œuvre d'un écrivain réellement indépendant ? Le fait même de cette acquisition soumettrait l'esprit de l'auteur, qu'il le voulût ou non, à un véritable esclavage. Aucun doute sur ce point. Entre les gouvernements et les lettres, il y a un abime... »
Ainsi discourait la jeunesse littéraire d'alors, fière de son indépendance, orgueilleuse du dédain que lui témoignaient les pouvoirs publics et la stupide bourgeoisie... Elle ne formait encore qu'une poignée de talents, mais cette poignée avait confiance dans l'avenir et puisait son énergie dans la conviction qu'elle avait de servir, elle aussi, la vérité.
(page 51) Cependant les arts plastiques avaient, comme dans la plupart des mouvements qui marquèrent, au XIXème siècle, l'évolution des esprits, devancé les arts littéraires. Le Salon de 1875 sonna la défaite de la vieille peinture néo-romantique et la victoire de la nature interprétée sincèrement par des âmes émues. Charles Hermans, Emile Wauters, Henri De Braekeleer, Eugène Smits, Mellery, Constantin Meunier, Agneessens, Verwée, Van Camp, Legendre, Stobbaerts, Hippolyte Boulenger, Louis Dubois, Huberti, Heymans, Verheyden, que sais-je ? faisaient rentrer dans l'ombre les Vinck, les Slingeneyer, les De Vriendt, les Ooms, les Vander Ouderaa, les Lamorinière et les Marneffe ; et la nouvelle école de sculpture, avec De Vigne, Lambeaux, Vinçotte, Dillens, Vander Stappen, nous apportait l'éclat d 'une renaissance inattendue.
* * *
En politique, comme dans les arts, la bataille était partout. J'eus le bonheur, comme journaliste, d'en suivre de près toutes les péripéties. Nulle comédie, nulle tragédie parfois, n'était plus attachante. J'y fus intéressé, presqu'inconsciemment, par les relations que me valut l'amitié de mes premiers « protecteurs. » En même temps que celle du « père Lebègue », dont je n'oublierai jamais l'affectueuse cordialité, celle de Louis Hymans, qui était de la maison à l'Office de Publicité, ne me fut pas moins (page 52) précieuse. Je vis, chez lui, son fils Paul, qui, tout jeune encore, donnait déjà les promesses qu’il allait tenir plus tard dans la vie. Dans ses affaires, son langage, son caractère, il y avait l’étoffe , un peu précoce peut-être, de l’homme politique, aux idées très arrêtées et très mûres. Paul Hymans était né ministre…
A cette époque, la balançoire politique donnait le pouvoir tour à tout aux libéraux et aux cléricaux. Le temps que passait au ministère chacun des deux partis préparait naturellement, après quelques années, le retour de l’autre, grâce à une série de gaffes auxquelles celui qui régnait était fatalement entraîné à commettre.
En 1878, les gaffes des cléricaux ayant été particulièrement nombreuses, le corps électoral censitaire les avait renversés. Il était temps ! Le pays, gouverné par des évêques plutôt que par des ministres du Roi, serait devenu une véritable capucinière, et la jeune génération, instruite dans les écoles libres, aurait servi tout entière les desseins ténébreux d’une camarilla dirigée sous main par la papauté. Arrivés au pouvoir, les libéraux remirent les choses dans l’ordre, créèrent partout des écoles de l’Etat et renvoyèrent à Rome le nonce apostolique. La guerre scolaire éclata. Les évêques se mirent en insurrection. Le nouveau gouvernement, ayant Frère-Orban à sa tête, entama la lutte, la poursuivit avec une ardeur telle que, au bout de six années, il avait fait plus de mécontents que d’heureux. La balançoire (page 53) électorale fonctionna de nouveau en 1884, renversa les libéraux et rendit le pouvoir aux cléricaux, qui se hâtèrent, cela va sans dire, de rappeler le nonce exilé. Mais elle avait, cette fois, fonctionné un peu fort. Aux élections communales, quelques mois plus tard, le corps électoral se reprenait. En même temps, l'indignation du public, faisant écho, éclatait. Deux hommes, dans le ministère catholique, étaient l'objet d'accusations graves, justifiées par leur intransigeance doctrinale, capable, pour réussir, de tous les moyens : Victor Jacobs et Charles Woeste. L'émeute grondait. Des réunions publiques étaient organisées partout, dans la fièvre et la colère grandissantes de la bourgeoisie. L'une d'elles devait avoir sur les événements une influence décisive. C'était au Palais du Midi. Une foule immense se pressait dans la salle. Pendant deux heures, les orateurs tinrent le public en haleine, dans une atmosphère d'enthousiasme, où les paroles les plus généreuses alternaient avec des clameurs de haine à l'adresse des ennemis de la patrie, qu'il fallait abattre, criait-on, pour sauver le pays et la liberté... Puis, la séance étant levée dans le désordre d'une foule déchaînée, tout le monde, vociférant, brandissant les cannes, agitant les chapeaux comme des étendards, se rua vers la sortie. Et ce fut ensuite un spectacle inoubliable... En quelques minutes l'immense salle fut vidée. Le flot humain qu'elle dégorgeait, avec des rumeurs de fleuve qui brise ses digues impuissantes, se rencontra au dehors avec (page 54) une autre cohue qui, n'ayant pu pénétrer dans le local envahi, attendait l'issue de la séance et, tout de suite, électrisée à son tour, mêla ses clameurs à celles des sortants. Les cris : « A bas la calotte ! A bas le ministère ! A bas les vendus ! » dominait le brouhaha. Entraîné par une force irréfléchie, un cortège s'était formé spontanément, sans cesse accru, vers on ne savait quelle conquête à la fois très vague et très précise. Il avançait d'un pas délibéré dans la nuit des rues, parmi les lueurs vacillantes des lanternes qui tremblaient de peur. Sur le pas de leur porte, des bourgeois accouraient au bruit de cette armée grondante, qui passait, puis rentraient vite se cacher derrière leurs volets cadenassés...
Et l'on arriva ainsi, cette fois en silence, dans une immense place à peine éclairée par quelques lumières clignotantes... Au milieu se dressait la façade du Palais royal...
La place, plongée à cette heure dans une demi-obscurité, étendait devant le monotone et plat édifice sa solitude rébarbative. Les pas sourds des manifestants l'éveillèrent comme d'un rêve. Le corps de garde voisin fut en émoi ; les soldats prirent les armes. Mais un mot d'ordre avait circulé de bouche en bouche : ni un geste, ni une parole intempestive, ni un cri ne devaient troubler la dignité de la manifestation. La bande approchait... Devant le péristyle du Palais, sous le balcon morose qui élevait ses sombres arcades au centre du monument, (page 55) elle se massa, serrée et compacte, couvrant la place presque tout entière d'une immense tache noire...
Et alors, tout à coup, dans la paix de la nuit, sans que l'on pût savoir d'où était parti le signal, une longue clameur vibra, suppliante, presque douloureuse : « Démission ! Démission ! »
Ces mots fatidiques, répercutés par les échos, entre les arbres du Parc et les murs mélancoliques du Palais, grondaient... Ils grondaient non comme une menace de colère, mais tout à la fois comme un appel impérieux et pressant, comme la plainte désespérée du naufragé qui va périr, comme un hymne de confiance et de foi. Ils ne disaient pas autre chose, ils n'exprimaient rien de plus. Et cela était poignant et pathétique.
Puis, de nouveau, tout s'apaisa... Le cortège se remit en route, moins nombreux, maintenant qu'il avait accompli sa tâche, et redescendit vers le quartier du centre... Et maintenant, il ne criait plus, il chantait... Il chantait un vieux chant populaire flamand, fier et brutal : Van 't ongediert der Papen... , « De la vermine des papes, délivrez-nous, Seigneur ! »
Le chant s'affaiblit insensiblement, se perdit bientôt, tandis que, çà et là, un écho lointain de : « A bas la calotte ! » s'étouffait encore derrière la porte vite fermée de quelque estaminet nocturne...
Le lendemain, les journaux annonçaient une nouvelle sensationnelle : la retraite forcée de Jacobs et de Woeste. A la suite d'une entrevue qu'ils avaient (page 56) eue avec le Roi, ils avaient été obligés de remettre au chef de l'Etat leur portefeuille. La colère populaire avait remporté une belle victoire... Plus tard, elle se flatta d'en remporter d’autres ; mais les circonstances étaient fort différentes. L’agitation et les manifestations qui, pendant plusieurs années et particulièrement en 1884, année de la guerre scolaire, mirent aux prises les deux partis gouvernementaux étaient inspirées par le sentiment sincère et loyal d'opinions, de convictions opposées, et non par les basses questions d'intérêt qui, depuis du suffrage universel, poussent les prolétariennes à organiser dans les rues des cortèges carnavalesques, destinés à apitoyer le public. Le « peuple » proprement dit était alors hostile à ce genre de protestations vulgaires, parce que ses intérêts matériels n'étaient pas en jeu. C'était vraiment l'âme de la nation, la jeunesse intelligente, qui, même éloignée encore des scrutins, avant l’instauration du régime capacitaire, le seul équitable, le seul digne d'un pays civilisé, criait ses et réclamait justice.
* * *
Mes opinions politiques, très sincères, très nettes, et les événements auxquels ma profession de journaliste me mêlaient forcément, m’avaient mis en rapport avec diverses personnalités éminentes du parti libéral. De certaines de ces relations, j’ai gardé le plus agréable souvenir. Mais mes aptitudes et mes (page 57) goûts n'étaient point d'un homme politique. Parmi ces personnages graves, agitant des questions d'un ordre supérieur, je faisais plutôt figure d'artiste et de spectateur. J'applaudissais, je m'emballais, j'étais « bon public » ; on recherchait peut-être mes acclamations ; mais je n'avais pas assez de dispositions et surtout de talent pour faire partie de la troupe et être acteur moi-même. J'avais simplement mes entrées dans les coulisses. Une seule fois, je me laissai entraîner à jouer un petit rôle de complaisance comme conseiller communal à Saint-Josse-ten-Noode ; ce rôle dura plus de vingt-cinq ans ; il ne me valut aucune gloire, mais d'excellents amis.
Comme spectateur, j'ai connu de nombreuses joies. Les représentations auxquelles j'assistais, au Théâtre national du Parlement belge, du fond de ma loge, qui était en l'occurrence la tribune des journalistes, furent souvent de véritables régals d'art, dont l'éloquence la plus haute, la plus humaine faisait les frais ; et c'est à cela surtout que j'étais sensible.
Depuis fort longtemps, aujourd'hui, je ne vais plus à la Chambre : je n'assiste plus jamais à ses séances, et n'en ai d'ailleurs aucune envie. Ce que les échos m'en rapportent me dit assez l'abaissement auquel le suffrage universel a réduit le langage et les manières des élus de la nation : langage de rustres et de parade, imposant aux collègues wallons des homélies flamingantes ; manières de voyous, injures, hurlements, empoignades... Les gens qui goûtent (page 58) cela ne sauraient se figurer combien, par contre, était admirable de tenue, de dignité et de vraie noblesse, dans l'ardeur même des plus passionnants débats, une assemblée qui comptait parmi ses membres, à gauche et à droite, Frère-Orban, Bara, Paul Janson, Defuisseaux, Auguste Beernaert, Victor Jacobs, et bien d'autres. La mémorable discussion pour la prise en considération du projet de révision de la Constitution, qui allait provoquer la condamnation du régime censitaire et préparer, pour plus tard, le suffrage de tous, fut une des plus émouvantes joutes oratoires qu'on puisse imaginer… Frère-Orban, olympien, la voix un peu sourde, mais qui, en s'échauffant, devenait ardente, le geste large, l'attitude d'un grand comédien, lançant des phrases ailées, enveloppantes, décisives, avec des repos impressionnants, d'où partaient tout à coup des éclairs... Son discours semblait, à l'entendre, la perfection même, un prodige de correction littéraire, comme une harangue cicéronienne ; à la lecture, c'était l'incorrection même, le décousu, le désordre de l'improvisation ; mais il y avait la flamme, qui embrasait tout !... Paul Janson répliquait... C'était le tonnerre, une voix superbe comme de l'airain, une force qui frappait dru... Au début elle frappait trop fort ; dans le vaisseau de la Chambre d'alors, on eût dit le gros bourdon ; il dut la modérer, la maintenir à l'acoustique de la salle ; émue, et alors, quelle autorité chaleureuse, émue, où vibrait un cœur!... Jules Bara, la main dans la (page 59) poche de son pantalon, goguenard, mordant, gavroche, attaquant pour mieux se défendre, soulevant contre ses adversaires les rires de l'assemblée... Victor Jacobs, le chef de la droite, une éloquence ratissée, tirée au cordeau, merveilleusement propre, harmonieuse comme un chant... Auguste Beernaert, un organe timbré, une diction claire et séduisante, qui faisait de ce diseur méthodique, quand il parlait chiffres, un véritable enchanteur... Defuisseaux, le progressiste, l'extrémiste, révolutionnaire en expectative, parole chaude, ton déclamatoire, disant peu parce qu'il se sentait isolé... Il y avait aussi le fausset amer de Charles Woeste, s'agrippant à l'adversaire comme un roquet à une couenne ; pour le faire lâcher, il fallait la lui arracher de force ; et le roquet aboyait, rageur, longtemps après... Mais surtout Jules Malou, le chef de la droite, célèbre pour sa réponse à ceux qui lui reprochaient de n'avoir rien fait pendant ses longues années de pouvoir : « J'ai vécu ! » Respecté cependant des deux partis, habile jésuite, bonhomme roublard et larmoyant. A l'entendre, le ciel n'était pas plus pur que le fond de son cœur...
Plus tard vint Jules Le Jeune, magicien, artiste merveilleux, doué d'un organe profond et souple comme un orgue, harmonieux comme la plus harmonieuse des musiques... Un don d'improvisation tenant du génie, élevant jusqu'à la beauté la plus prosaïque discussion, faisant jaillir, dans un feu d'artifice éblouissant, des gerbes de fusées. Un jour, à propos d'un procès fameux qu'il plaidait avant (page 60)
D’être ministre, le procès Van Beers (voir plus loin), on l'appela « Sirène ». Pareil aux fées de la mer, il ensorcelait ses juges et ses adversaires et le.scaptivait par ses chants, irrésistibles tant ils étaient mélodieux.
Du haut de la tribune de la Presse, nous suivions les débats, tour à tour avec intérêt ou avec ennui, les uns s'efforçant de saisir au vol, à la force du poignet, les discours les plus obscurs, les autres, dont j'étais, traduisant l'impression fugitive en des articles rapides, plus ou moins impartiaux, car la passion s'y mêlait souvent et nous avions, nous aussi, un cœur, qui faisait écho celui des orateurs que nous aimions. Que voulez-vous ? On a beau faire du reportage, on n'en est pas moins homme... Et puis, il y avait des jours où il était permis de se détendre un peu, les jours où les troisièmes rôles du parlementarisme se répandaient en bavardages inutiles, où surtout l'incomparable raseur qu'était Kervyn de Lettenhove distillait ses périodes somnifères... La tribune de la presse, dans l'ancienne Chambre, avant l'incendie de 1883, surplombait de très près les bancs de la droite. Cela nous incitait, quand il y avait des orages, à mêler joyeusement dans le bruit nos voix anonymes aux voix qui, en dessous, étaient déchaînées... Alors le baryton sonore de Canler entonnait d'abord pianissimo, puis crescendo agitato, la grande marche d'Orphée aux Enfers, rythmée de coups de poing sur les pupitres et soutenue en chœur par nos fidèles confrères... (page 61) Le président Thibaut agitait son maillet, admonestait violemment les députés cléricaux pour le tapage dont ils étaient censés les auteurs. Mais la droite, surprise d'un renfort aussi intempestif, protestait, se retournait avec indignation vers nous, dénonçait notre incartade. Et le président, indulgent et malicieux, se contentait de recommander paternellement à tous, quels qu'ils fussent, un silence impossible, ou bien, estimant que les nerfs de l'assemblée avaient besoin de repos, levait la séance, bien qu'il ne fût pas 5 heures, à notre vive approbation.
Ainsi les travaux parlementaires, quand les grandes questions ne requéraient pas l'intervention des « chefs », s'animaient d'épisodes pittoresques. Entre le personnel de la Presse et celui de la Législature s'établissait un échange de bons procédés que les mœurs d'alors acceptaient bénévolement. Les temps sont bien changés ! Depuis la reconstruction et l'agrandissement de la salle des séances, toute familiarité a disparu entre le rez-de-chaussée et les « premières loges. » Il paraît, en outre, que l'édulcorante tasse de thé a remplacé pour toujours l'excellent grog au rhum (« beaucoup de rhum, s. v. p. ! »), dont l'huissier de service faisait alors aux journalistes assoiffés de généreuses distributions... Hélas, l'on ne s'amuse plus du tout dans la tribune de la Presse.
L'incendie de la Chambre, le 6 décembre 1883, mit fin à ma carrière de rédacteur parlementaire. Ce jour-là, le calme régnait à tous les étages. Canier, de l'Echo du Parlement, Leclère, de l'Etoile belge, (page 62) Pantens, de la Chronique, etc., écrivaient... Moi j 'écoutais distraitement, lorsque, soudain, je vis une lueur rouge éclairer le lanterneau de la salle, scintiller, grandir... Au risque de troubler la majesté dormitive de l'assemblée, je criai au président : « Il brûle là-haut ! » Le président, soupçonnant une incartade nouvelle des journalistes, « - Silence, cria-t-il, dans la tribune de la presse ! »J'insistai, désignant la flamme, qui déjà faisait craquer les vitres... On leva les yeux... Des étincelles commençaient à tomber. Ce fut alors la panique... Les députés et les huissiers, accourus en hâte, croyant à une simple alerte, se répandaient dans la salle, relevaient les petits charbons ardents qui brûlaient le tapis... Mais bientôt la catastrophe éclatait. Sous les débris du plafond effondré, tout le monde fuyait. Le Palais de la Nation n'était bientôt plus qu'un énorme brasier...