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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Au théâtre

(page 183) Il est dangereux pour un critique d’art de faire soi-même de la peinture, et pour un critique dramatique de composer des pièces de théâtre. Qui expose s'expose... Je n'ai, heureusement, jamais peint de tableaux ; mais je n'ai pas reculé devant la tentation d'écrire des livrets d'opéra. Je dois déclarer, pour ma défense, que ç'a été chaque fois la faute des musiciens.

J'avais commencé par écrire des chœurs pour François Riga et pour quelques autres, qui m'assuraient que mes vers étaient faits pour leur musique bien plus encore que leur musique pour mes vers ; Adolphe Samuel et Théodore Radoux m'obligèrent même à composer avec eux des cantates patriotiques, qui furent exécutées aux fêtes du Cinquantenaire ; et, je ne sais comment je fus amené ensuite à participer deux ou trois fois aux concours de cantates pour les prix de Rome... Cela m'amusait de voir ce que mes « monstres » devenaient quand (page 184) les compositeurs les faisaient gueuler par des chanteurs, avec ou sans accompagnement d'orchestre.

Mais l'appétit vient en mangeant. Emile Mathieu qui n'avait pas craint de mettre en musique le Georges Dandin de Molière (celui-ci s'était bien vengé !), me demanda de tirer, à son intention, un petit opéra comique d'une nouvelle de Souvestre, je crois, afin de se réhabiliter devant le publie de la Monnaie qui venait de le siffler outrageusement. Je ne pouvais refuser à ce charmant garçon d'aider à son sauvetage. La Bernoise, un acte sentimental, réconcilia Mathieu avec les abonnés. Cela se passait en 1880.

Or, le malheur voulut que je fusse lié d'amitié avec Léon Du Bois, qui venait de remporter le prix de Rome... Nous convînmes, — jour fatal ! - de bâcler un acte fantaisiste que nous avait demandé Lenoir, directeur d'un café-concert (on ne disait encore un music-hall) de la rue de Brabant, la « Renaissance », où fréquentaient beaucoup d'artistes C'est là que débuta le célèbre baryton Maurice Renaud, qui, cette époque, chantait faux comme un jeton. Joseph Dupont, émerveillé de sa voix, le fit engager à la Monnaie, non parce qu'il chantait faux, mais parce qu'il prévoyait que quelques bonnes leçons corrigeraient ce petit défaut, ce en quoi il voyait juste : on sait la belle carrière que fit Renaud à Paris. Ce Lenoir avait l’ambition d’ajouter à ses programmes de « concert » de courtes pièces. Théo (page 185) Hannon lui en avait donné une déjà ; il fondait sur la nôtre les plus brillants espoirs. Elle était intitulée : Son Excellence ma femme ; la scène se passait au siècle prochain, où les femmes seraient maîtresses dans l'Etat et les hommes leurs humbles servantes. La « Renaissance » avait fait de grands frais ; on avait repeint une toile de fond; Charles Hermans avait dessiné les costumes, et les principaux rôles étaient joués par des amateurs attachés à l'administration communale de Laeken, mais doués d'une grande facilité d'improvisation, qui leur permettait de substituer instantanément au texte de la pièce des traits d'esprit puisés dans leur propre imagination.

Ce fut un four colossal. De nombreuses jeunes fille, élèves et amies de Léon Du Bois, assistaient avec leurs familles, à la représentation. Le sujet, n'était pas précisément très édifiant ; mais la richesse d'inspiration des acteurs l'avait aggravé de sorte qu'il eût été malaisé de le prendre pour une œuvre de pure piété. Les jeunes filles firent semblant de ne pas avoir entendu, et leurs familles rougirent à leur place. Par bonheur, il y avait la musique. Léon Du Bois, qui ne songeait pas encore à Edénie, avait écrit une partition des plus aimables, toute pleine de jolies choses, notamment une valse délicieuse, qui surnagèrent au naufrage.

* * *

(page 186) Une fois de plus, ayant eu le bras pris dans l'engrenage, tout le reste y passa ! L'admirable épopée de Charles De Coster, Thyl Ulenspiegel, m'avait donné l'idée audacieuse de transporter au théâtre, dans une forme lyrique, les aventures légendaires et patriotiques de Thyl et de Nele. Je traçai un scénario où je m'efforçai à traduire le sujet en m'inspirant de ses grandes lignes, de es épisodes essentiels, de son esprit, plutôt qu'en suivant fidèlement le récit, ce qui eût été une tentative absurde et impossible. Mais qui serait le musicien ? Quand les frères Hillemacher, les auteurs de Saint-Mégrin, joué à la Monnaie sous la direction Verdhurt, vinrent à Bruxelles, ils s'emballèrent pour le sujet. Le livret étant loin d'être terminé, l'affaire fut réservée. Je songeai alors à un collaborateur littéraire ; j'allai voir, à Paris, Victor Wilder, Belge flamand... Il me détourna de confier le soin de composer la partition aux frères Hillemacher, dont le talent délicat ne conviendrait pas pour une action aussi colorée. « Le musicien qui me semble tout indiqué, me dit-il : c'est Emmanuel Chabrier... » Hélas ! Chabrier devint fou, puis mourut.

Entretemps, j 'avais communiqué mon scénario à Henri Cain, grand spécialiste de livrets et fournisseur de Massenet ; je lui demandai des conseils ; il m'offrit davantage : sa collaboration. Me voilà doublement armé ! Et nous attendîmes tous deux, que le ciel, - ou le hasard, - nous vint en aide...

Ce hasard vint, en des circonstances que je ne (page 187) rappellerais pas si elles ne prouvaient que ce fameux hasard, qu'on blague tant, est tout de parfois, vraiment miraculeux....

Jan Blockx avait obtenu à Anvers un gros succès avec sa Princesse d'auberge. Il m’écrivit pour me prier de venir l'entendre. Je n'étais pas tenté, j'étais très occupé ; mais j'y allai, malgré tout, par une curiosité providentielle. Après la représentation, je comptais reprendre le train pour Bruxelles ; je le manquai, et passai la nuit à l'hôtel. Le matin, je me dirigeais vers la gare, lorsque, au coin d'une rue, je tombe sur Blockx. « Eh bien, comment avez-vous trouvé Princesse ? » « - Magnifique !... » « - Faites-moi donc le plaisir, vous qui êtes le correspondant belge du Ménestrel de Paris, d'engager Heugel, le directeur, homme charmant, de venir, lui aussi, entrendre mon œuvre. » « -Je vous le promets ; je lui écrirai : mais franchement, je doute qu’il suive mon conseil : il ne vient jamais en Belgique ; il faudrait un événement extraordinaire pour l’y amener. » « - Enfin, essayez ! » « -Je ferai de mon mieux. » J’écrivis à Heugel… A ma grande surprise, il me répondis : « Je dois précisément aller, à Bruxelles, entendre à la Monnaie le Don Cesar de Bazan, de Massenet, , que j’ai édité et que je ne connais pas : je profiterai de mon voyage pour aller avec vous à Anvers voir cette fameuse Princesse, dont vous me dites tant de bien. » Nous partîmes pour Anvers ; Princesse d’Auberge, représentée en flamand plus tant à Heugel que, le lendemain

(page 188) il courut avec moi chez Blockx et lui dit : « J'édite votre œuvre ; je la ferai traduire en français ; je vous lance en France ! » J'ajoutai, de mon côté : « Et, j'ai pour vous une œuvre nouvelle, Thyl Ulenspiegel... » « - Ulenspiegel ? s'écria Blockx, j'ai si souvent pensé à lui... Quelle joie j'aurais à y travailler ! » Heugel ajouta : « Vous êtes l'homme qu'il fallait... Je l'éditerai aussi. »

Ainsi, une série de petits hasards ont fait que Jan Blockx trouva à Paris un éditeur, oiseau rare, et fut joué en France, ce qui n'était plus arrivé à un Belge depuis de longues années.

<i>Thyl Ulenspiegel</i>, représenté à la Monnaie en 1900, ne réussit qu'à moitié. Le premier acte produisit un gros effet ; le reste alla <i>decrescendo</i>. Et puis, les interprètes, Imbart de la Tour et Mlle Ganne n'étaient pas du tout malgré leur talent, l'incarnation rêvée des deux héros. Quelques années plus tard, Blockx voulut remanier son œuvre. Nous bousculâmes le livret de fond en comble. La moitié de la partition était terminée lorsque le pauvre compositeur mourut ; la douleur d'avoir vu mourir sa jeune fille, écrasée par une auto, l'avait tué son tour. Les librettistes et l'éditeur proposèrent à Paul Gilson d'achever ce qui restait écrire, tout le troisième acte et l'orchestration du premier. Gilson accepta. Mais la guerre était arrivée, Gilson s'était compromis en acceptant naïvement, sans penser à mal, des fonctions que lui avaient confiées les Allemands ; il fallait que son nom ne parût pas (<b>page 189</b>)sur l'affiche ; on le remplaça par celui de son ami Auguste De Boeck, et ainsi l'œuvre fut représentée... Elle ne réussit pas mieux sous la nouvelle version que sous la première ; l'artiste chargé du rôle de Thyl, qui se nommait Devriès, était aphone. Les librettistes avaient supplié, la veille, les directeurs de la Monnaie, De Thoran, van Glabbeke et Spaak, de remettre la représentation ; ils refusèrent : « Demain, répondirent-ils, Devriès sera guéri! » En personne ne s'aperçut que l'artiste n'avait pas de voix : il joua le rôle en pantomime !

Je crois qu'une conclusion s'impose au récit que je viens de faire de mes débuts au théâtre : c’est que j’étais né, semble-t-il, pour porter la guigne à mes collaborateurs. Vous venez de constater la mauvaise fortune des deux versions de Thyl Ulenspiegel, alors que Jan Block n’avait recueilli avant cela que des triomphes. La première pièce que Léon Du Bois tenta sur la scène avec moi, Son Excellence ma femme, fut un désastre. Plus tard, j’adaptai la Coupe et les lèvres d’Alfred de Musset en drame lyrique, sous le titre de Déidamia, pour François Rasse. Cette fois, musique et interprètes semblaient devoir être accueillis par le public de la Monnaie avec une indiscutable faveur ; malheureusement, le soir de la « première », il faisait à Bruxelles une température tellement sénégalaise que, dans la salle, aux trois quarts vide, les rares spectateurs qui s’y trouvaient n’eurent même pas la force d’applaudir. La Monnaie représenta (page 190) encore de moi un grand ballet, un mimodrale, en deux actes, la Captive, dont Paul Gilson avait fait une partition qui est un vrai chef-d'œuvre... Le soir de la « première », ce n'est pas la chaleur qui avait vidé la salle, mais la révolution ! Il y avait en ville des émeutes ; la garde-civique se colletait avec le peuple dans les rues ; personne n'osait sortir de chez soi... En vain, je suppliai les directeurs de la Monnaie de changer le spectacle, de ne pas représenter l'œuvre d'un compatriote, d'un musicien, en des conditions aussi malencontreuses ; ils refusèrent, comme ils avaient refusé d'attendre, pour représenter Déidamia, que le thermomètre descendît de quelques degrés, et comme ils refusèrent plus tard d'attendre, pour offrir à leurs habitués l'œuvre posthume de Blockx, que le ténor chargé du rôle de Thyl fût guéri de sa laryngite aiguë. Evidemment, ils sont excusables : c'était des œuvres d'auteurs belges...

Il n'en est pas moins vrai que j'étais, moi, au fond, le vrai coupable : j'avais le mauvais œil. Je dois aux pauvres musiciens que j'ai entraînés dans ma guigne mes plus humbles excuses !

Une seule fois, la guigne m'épargna, ou plutôt épargna mon collaborateur. Celui-ci, il est vrai, n'était pas un musicien. C'était un auteur dramatique suédois, Tor Hedberg, auteur d'un admirable drame intitulé Johann Ufstherna. Mon confrère anversois, Paul Demey, l'avait traduit littéralement ; je l'adaptai à la scène française, et Victor (page 191) Reding l'offrit au public de ses matinées littéraires. Il produisit une impression profonde ; le théâtre du Parc en fit plusieurs reprises, et on le joua même officiellement, un soir, pour le ministre de Suède, en présence de l'auteur, venu de Stockholm tout exprès.

La raison pour laquelle la pièce obtint tant de sucrés est bien simple ; la voici : il avait été formellement convenu entre la direction du théâtre et moi que mon nom ne serait cité ni sur les affiches, ni dans les journaux. Le secret fut bien gardé. Le soir de la « première », tout le monde ignorait que j'étais pour quelque chose dans l'affaire…

[note de bas de page : Au moment où je corrige les épreuves de ces souvenirs, la Monnaie se prépare à représenter un ballet-pantomime de Paul Gilson, Les Deux Bossus, dont j’ai écrit le scénario. Puissent ces deux bossus nous porter enfin bonheur !]