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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

La Nation, Le Soir, L’Etoile belge

(page 192) En 1885, j'eus une assez fâcheuse idée, celle de quitter la Gazette.... L'Echo du Parlement, dont le dernier rédacteur en chef avait été Canter, de paraître. II avait été le suprême rempart du doctrinarisme, et le doctrinarisme était mort. Le local et les presses de l'Echo du Parlement ? rue des Sables, s'offraient à qui voudrait les reprendre. Un jeune employé, qui s'occupait, dans la Gazette, de la partie administrative, entrevit pour lui la possibilité d'une situation plus importante et plus fructueuse. D’autre part, Georges Verdavainne, collaborateur occasionnel de la Réforme, cherchait, lui aussi, à se créer une position définitive. Ils se concertèrent, et parvinrent, je ne sais comment, à m’embaucher. J’étais fort heureux à la Gazette : les deux directeurs tenaient à moi ; n'importe ! le démon de l’aventure m'avait conquis. Et puis, comme, pour fonder un (page 193) journal, il faut de l'argent et que ces deux gaillards n’en avaient pas, ils comptaient sur moi pour en trouver. Ils ne se trompaient pas. Mon illustre et cher cousin Ernest Solvay nous ouvrit un large crédit. Et le cadavre de l'Echo du Parlement devint une jouvencelle aimable et charmante, la Nation.

Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère, ce fat là, en quelques mots, le programme du nouveau journal, à la fois fantaisiste, politique, littéraire, artistique, et d'information. Une rédaction jeune, ardente, d'entrain, se forma. Victor Arnould donnait d'admirables articles sur le libéralisme progressiste ; ; des Chroniques bruxelloises, signées de noms connus dans la littérature, tels Nizet, Max Waller, Francis Nautet, Henry Mauvel etc., paraissaient quotidiennement ; Victor Reding faisait le grand reportage et la mondanité ; Maurice Hennequin débutait en d’amusantes Vies parisiennes ? qui étaient déjà de vraies petites comédies. L’art, le théâtre et la musique était, comme on pense bien, à l’honneur : le colonel baron Lahure assumait les articles militaires, et Fritz Rotiers racontait des potins de coulises. On travaillait gaiement. Le matin, au premier étage, nous avions installé une salle d’armes ; le père Merckx nous donnait la leçon. Quand un lecteur mécontent venait au bureau pour réclamer (cela arrivait souvent), le concierge avait ordre de le faire monter. Neuf fois sur dix, devant nos fleurets et nos épées, il disparaissait.

Cela dura deux ans, trois ans… Notre (page 194) administrateur n'administrait guère ; la feuille d'annonce restait vide ; le journal, trop bien fait, coûtait beaucoup plus qu'il ne rapportait.... Le crédit de mon cousin étant épuisé, on le renouvela ; on nous donna un administrateur compétent.... Mais le ver était dans le fruit. Pour donner à la Nation la solidité désirable, il fallait un remède sérieux. Ce remède, Emile Féron, qui dirigeait la Réforme, nous l'avait offert déjà, un peu égoïstement, dès la première année : il s'agissait d'une fusion des deux journaux ; car le sien surtout ne marchait guère ; à nous deux, nous arriverions peut-être à faire fortune, nos programmes politiques étant à peu près les mêmes. L'affaire me parut magnifique. Nous en discutâmes tout de suite la réalisation. Nous arrêtâmes la liste des économies à faire. Pour cela, il fallait tout d'abord réduire le nombre de nos rédacteurs, en sacrifier quelques-uns, de part et d'autre. Et tout d'abord, Féron m'en désigna un, qu'il tenait essentiellement, pour des raisons personnelles, à voir disparaître : c'était Fritz Rotiers.... Très ennuyé, je dus le lui promettre. Tout étant convenu, il n'y avait plus qu'à signer. Le lendemain, je priai Rotiers de venir me parler dans mon cabinet, et je lui annonçai, avec de très sincères regrets, la mauvaise nouvelle. Rotiers, pâle de surprise et de douleur, s'effondra et se mit à pleurer, disant : « Que vais-je devenir? »

J'étais loin de m'attendre à ce désespoir. Certes, je savais que le brave garçon ne roulait pas sur l'or ; (page 195) mais je ne pouvais m’imaginer que cet événement l’affecterait à ce point. Je fus si ému que je renonçai sur l’heure au projet de fusion que je venais de décider avec la Réforme. J’écrivis à Féron que des motifs imprévus m’empêchaient de donner suite à notre accord.

Et nous nous résignâmes, chacun de son côté, à poursuivre notre route doucement, jusqu'à notre dernier souffle. La Nation vécut encore deux ans. , mon ami Verdavainne s'était depuis assez longtemps retiré.

Quant à R0tiers, après notre triste entrevue, il était allé, tout en larmes, trouver Victor Hallaux, qui l'avait fait sur l'heure rentrer à la Chronique, le journal de ses tout premiers débuts.

Cet incident eut pour lui peut-être une influence heureuse. Parti dans la vie très modestement, il devait en gravir les étapes de la façon la plus originale, voire la plus brillante, et occuper une grande place dans le monde bruxellois des théâtres et du plaisir. Il avait un esprit naturel très vif, une intelligence plus vive encore, et surtout un cœur d'or. A l'époque dont je parle, il n'était pas riche. II avait suivi les cours de déclamation du Conservatoire et serait devenu sans doute comédien si les circonstances l'y avaient poussé. Mais il aimait mieux écrire, fréquenter les artistes et s'amuser.

A l'Alcazar (Fantaises-Parisiennes) où nous fréquentions presque tous, il s'amouracha d'une petite danseuse, nommée Valentine Petit. Elle était (page 196) très jeune, d'une santé très délicate, et amusante comme un gavroche. Les deux caractères sympathisaient. Par malheur, la petite Valentine souffrait de la poitrine ; elle était condamnée à ne pas faire de vieux os. Peut-être sachant cela, et à cause de cela, elle fit une noce folle ; elle buvait du cognac inconsidérément, s'enivrait même un peu.... Et voilà que, peu à peu, la liqueur cautérisa sa plaie intérieure, et elle guérit !

Rotiers s'attacha à elle, lui voua une affection, un dévouement, qui durèrent pendant toute son existence. Valentine Petit n'abandonna point son métier. Elle faisait de grands progrès, était engagée à l'étranger, mais sans cesser pourtant ses rapports d'amitié avec celui qui avait été pour une grande part dans sa réussite ; elle l'aimait sincèrement ; elle l'aimait autant que l'aimait Rotiers lui-même. Et cependant, dans ces relations où la jeune femme gardait toute sa liberté, jamais personne n'eût soupçonné Rotiers d'incorrection. Il acceptait une situation qu'il ne pouvait empêcher ; mais tous deux en souffraient. Et ce fut même, à certain moment, un véritable drame. Etant au théâtre de Nice, Valentine Petit y avait été suivie par un Bruxellois très riche, qui l'adorait et faisait tous ses caprices. Mais Valentine ne cessait de penser à Rotiers; elle injuriait son amant, lui disait qu'elle le détestait ; qu'elle n'aimait que Rotiers ; et l'autre sanglotait. Elle finit par le plaquer et revint Bruxelles brusquement. Les émotions lui avaient donné la (page 197) fièvre ; elle dut s'aliter ; on craignit pour sa vie. Dans ces événements, tour à tour émouvants et pittoresques, dont je fus témoin, j'ai cru revivre les jolies pages tendres de l'histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux...

Valentine Petit s'expatria ; elle parcourut l'Europe ; elle remporta en Russie de vifs succès. Jamais Rotiers ne cessa de lui être fidèle.... Puis, des spéculations heureuses l'enrichirent. Il fonda l'Eventail, qui devint le journal belge théâtral et mondain le plus important de Belgique. Il avait l'amour du faste, mais sans orgueil, avec la joie de faire autour de lui des heureux.

* * *

Revenons à la Nation.... Après deux ans et demi de vie heureuse,, parfois brillante, ses forces s’tant épuisées en même temps que ses budgets, elle fut reprise par Victor Arnould. Mais celui-ci, meilleur écrivain qu’homme politique, ne parvint pas à la rejeunir. Elle expira sous lui. Il fut seul à l’accompagner à sa dernière demeure.

* * *

A ce moment-là, deux personnes sans aucune notoriété, Roels et Corbelin, installés au rez-de-chaussée d’une vieille bicoque de la rue d’Isabelle, (page 198) fondaient une petite feuille d'annonce qu'ils intitulaient Le Soir. Leur idée, très américaine, n'était pas mauvaise : distribuer partout leur feuille gratuitement ; c'était la publicité idéale. Mais pour faire lire les annonces, il fallait les entourer d'un texte lisible. Cette feuille devait être tout de même une sorte de journal. Qui le rédigerait? Roels et Corbelin s'adressaient à l'un et à l'autre, obtenaient par-ci-par là un bout d'article, recrutaient des amateurs au hasard de leurs relations, extrêmement clairsemées ; car ils étaient hommes d'affaires bien plus que journalistes, hommes d'affaires décidés à parvenir n'importe par quels moyens. Je ne sais quelles circonstances m'amenèrent dans leur rez-de-chaussée ; j'étais sans « emploi » ; on me demanda de la « copie » ; j'en donnai ; cela m'occupait. Peu à peu, la feuille d' annonces, - deux pages seulement - engraissait...

Un gros brave homme faisait quelquefois une apparition rue d'Isabelle ; j'appris qu'il s'appelait Emile Rossel et que c'était lui qui avait affermé la publicité de la feuille. Il était courtier d'annonces de son état. Il devait donc avoir une large part d'autorité dans l'affaire.

Un matin, je trouvai la « boîte » en pleine effervescence. Rossel était aux prises avec Roels et Corbelin.... Je m'informai.... Roels et Corbelin avaient accepté de publier moyennant finances un article recommandant une affaire que Rossel déclarait être véreuse. Rossel estimait que ce serait (page 199) de ddéconsidérer à jamais le journal, le ruiner, dès ses premiers pas, dans l’esprit public. En sa qualité de fermier des annonces, il prétendait avoir le droit de s’y opposer. Ses associés prétendaient le contraire. Les deux parties se disaient maîtresses du journal. Et alors, aucune des deux n’ayant consenti à céder, chacune décida de publier le Soir sous sa responsabilité, en attendant que les tribunaux eussent jugé laquelle avait raison… Il y eut, dès ce jour-là, deux Soirs, celui de Roels et Corbelin et celui de Rossel !

Cela amusa beaucoup le public. Les rédacteurs s'étaient séparés en deux camps hostiles, un peu au hasard, comme si, à la roulette, ils avaient joué rouge. Quant moi, je ne fus pas longtemps à me décider. Aussitôt après la querelle, Rossel était venu chez moi me demander d'être le rédacteur en chef de son journal. Avant de lui répondre, j'avais fait une enquête, j'avais interrogé les deux adversaires et reconnu bientôt que le bon était du coté de Rossel. Le Soir étant une feuille de publicité, il était logique que le maître des annonces fût le véritable maître. Et puis, Rossel, c'était un honnête homme ; il avait eu raison de ne pas se prêter une action mauvaise. Le tribunal jugea l'affaire ainsi : Roels et Corbelin furent condamnés à déguerpir, et le Soir resta la propriété du seul « annoncier. »

Cet « annoncier » était non seulement un honnête homme, mais aussi un « débrouillard » tout à la fois audacieux et prudent. Et c'était surtout un (page 200) « chançard. »

Tout devait lui réussir. Il forma un petit groupe d'amis, qui constituèrent ensemble un capital pour lancer le journal. Le principal était Gouverneur, propriétaire de la maison de confection pour hommes, le Dôme des Halles. Ce groupe tint lieu de société et se partageait les bénéfices. Pour arriver peu à peu à donner à la feuille d'annonces l'intérêt d'un véritable journal et en faire lire toutes les rubriques en même temps que les annonces, ceci aidant à cela, je ne ménageai ni mes peines, ni mon dévouement. Je ralliai une rédaction qui compta bientôt, un peu comme je l'avais fait à la Nation, nos meilleurs écrivains, et cela non sans avoir souvent dû lutter contre l'esprit d'économie excessif de celui qu'on appelait familièrement « le père Rossel », administrateur sagement rétif aux innovations coûteuses, mais, en fin de compte, assez intelligent pour les admettre. Son instruction première n'avait pas été très développée ; il se disait lui-même, en riant, un primitif. Il fut notamment assez lent à comprendre l'intérêt qu'avait dans un journal la critique artistique. « Pourquoi, me demandait-il, parler des expositions ? C'est de la réclame que nous faisons aux artistes ; ils n'ont donc qu'à payer ! » Je lui répondais : « Parler des artistes ne se paie pas ; la critique doit être libre ; et puis, elle ne dit pas toujours des artistes que du bien ; elle en dit parfois beaucoup de mal. » « - Il ne faut pas en dire du mal », répliquait-il. Ainsi la bonté de son cœur se révoltait.(page 201) J’évoquais alors le cas, par exemple, dune exposition d’œuvres de Rubens : « Pourriez-vous exiger, lui disais-je, que Rubens vous paie pour les éloges que nous lui décernerions ?... Il en est de même pour les modernes. Ce n’est pas pour les artistes qu’est faite la critique, mais pour le public. »

Rossel finit par se laisser convaincre… Mais j’ai eu parfois l’impression qu’il ne parlait pas sérieusement, et qu’il avait voulu, comme on dit à Bruxelles, « tenir le fou » avec moi…C’est probable.

De journal gratuit, le Soir ne pouvait manquer de devenir payant. La distribution dans toutes les maisons de la ville et des faubourgs coûtait cher.... Je suggérai à Rossel un moyen qu'il adopta avec enthousiasme. Nous dîmes au public : Nous vous donnons le Soir gratis, c'est entendu ; mais il est indiscret de votre part d'exiger que nous vous le portions chez vous. Si vous voulez, venez le prendre vous-même ; sinon, consentez au moins, s'il ne vous déplaît pas de le recevoir, à payer la modique somme de deux centimes pour couvrir nos frais, par la poste ou par porteurs. » Deux centimes, qu'est-cela? Tout le monde paya.

Bientôt le journal devint populaire… Personne n’aurait pu s’en passer.

Dans les commencements, il nous arriva un jour, rue d'Isabelle, un jeune Français, qui cherchait une place dans un journal. Il m'apporta de la « copie », des articles de politique extérieure, écrits d’une plume alerte et documentée. Rossel l'engagea (page 202) aussitôt. Il venait de Nice, où il avait polémiqué dans la presse politique. Comme il était de petite taille, il signait Piccolo. Son nom véritable était Cauvin; mais il se faisait appeler D'Arsac... Il ne devait plus quitter le Soir, au succès duquel il a collaboré avec une inlassable activité. Et ses deux pseudonymes ne tardèrent pas à devenir, comme le journal lui-même, populaires.

* * *

Dois-je rappeler deux duels que j'eus, à peine sorti de la Nation ? Je les mentionnerai pour leur pittoresque, qui n'eut rien de tragique. Le premier, ce fut avec un jeune et bouillant garçon, Albert Declercq, que j'avais mis un peu rudement à la porte de la Nation. Nous crûmes nécessaire d'aller nous battre à la frontière française. Mon adversaire, gratifié d'un coup d'épée au bras, s'élança vers moi, la main tendue, avec les signes de l'allégresse la plus vive. Puis, il se précipita au télégraphe pour annoncer dans les journaux français qu'il s'était battu et qu'il avait été blessé. A cette époque, un duel posait son homme à Paris,; rien ne pouvait mieux le recommander à l'attention publique ; et Declercq aspirait justement à entrer dans un grand journal du boulevard. Nous déjeunâmes, de compagnie, au buffet de la gare de Feignies. Jamais déjeuner ne fut aussi joyeux.

(page 203) Mon second duel, ce fut avec Henri Maubel, à cause de Wagner ! Maubel m’envoyé des témoins, avec prière soit de rétracter certains propos, assez anodins, que j’avais émis dans le Soir au sujet de sa passion wagnérienne ; soit de lui une réparation par les armes. Mes témoins répondirent aux siens que je n'avais rien à lui refuser. Et nous nous rendîmes, pour vider notre différend, dans la forêt de Soignes. Cette fois encore, je perçai le bras de mon ennemi, mais celui-ci ne s'élança point vers moi pour m'embrasser. Il me garda rancune. Cela dura une dizaine d'années. Quand mon père mourut, Maubel se souvint que sa mère avait été son élève ; il me l'écrivit dans les termes les plus touchants ; et nous nous réconciliâmes.

Cependant, les journaux bruxellois ayant eu l'indiscrétion de relater ces deux épisodes guerriers, la justice s'émut et nous convoqua. La première aventure n'avait pas encore été flétrie par les tribunaux que déjà j'avais perpétré le second de mes crimes ; c'était une sorte de récidive. Le tribunal joignit les deux affaires et, pour faire un exemple, voulut être sévère. Il m'octroya trois mois de prison et je ne sais combien de centaines de francs d'amende, pour mes témoins et pour moi !

Heureusement pour ma réputation, Jules Le Jeune, qui avait si adroitement défendu les droits de la critique dans mon procès avec Van Beers, était ministre de la Justice. J'avais gardé pour lui la plus sincère reconnaissance ; c'était une raison pour (page 204) lui demander un service. J'allai le trouver ; il s'empressa de me faire grâce de la prison, et, je crois bien aussi, d'une notable partie de mes amendes à ma grande satisfaction, les amendes, pour un journaliste surtout, étant toujours amères...

Mon casier judiciaire redevint instantanément vierge...

J'intervins une autre fois, auprès du même ministre, en faveur de mon collaborateur Cauvin D' Arsac. Celui-ci avait quitté la France à la suite de procès de presse assez désagréables. Des rivalités d'intérêts ayant mis aux prises très violemment le Soir et un journal catholique très répandu, celui-ci, pour se venger, attaquait perfidement le sympathique Français, le dénonçait comme un étranger indésirable. Il fut question de l'expulser. J'intervins en sa faveur. Jules Le Jeune accueillit ma démarche avec la plus aimable bienveillance. Et D'Arsac ne fut pas inquiété.

Il est probable qu'il ne s'en souvient plus...

* * *

En quittant la Gazette, j'avais fait une sottise. J'en fis une nouvelle, plus grave encore, en quittant le Soir.

C'était en 1906. J'étais fatigué, surmené, par tin travail très compliqué : rédaction en chef, révision de toute la copie, critique artistique, critique dramatique, critique musicale, chroniques, etc. Sans compter quelques froissements d'ordre financier avec « le père Rossel. » Un ami, à qui j'avais confié (page 205) mes ennuis, crut bien faire de les raconter indiscrètement à Alfred Madoux, qui dirigeait l'Etoile belge… Celui-ci aussitôt me pria de venir le voir, et m'offrit, avec une générosité de paroles réellement remarquable, le sceptre de la critique dramatique et musicale dans son journal. Les horizons qu'il m'ouvrit étaient merveilleux ; l'avenir chez lui était incomparable ; la liberté la plus grande m'était garantie, avec le respect, la considération, la sympathie, l'amitié, l'admiration, que sais-je ? La question matérielle n'était qu'un détail infime ; on pouvait avoir confiance dans ses promesses, et même dans sa parole : il n'en avait qu'une... Je fus ébloui. J'acceptai le sceptre.... Le « père Rossel », quand je lui annonçai mon départ, en parut navré. Il me reprocha de ne pas l'avoir averti de mes intentions avant de me décider…. Je l’avais fait exprès, ne voulant pas qu'il me soupçonnât d'une sorte de chantage, indigne de lui et de moi.

Hélas ! les plus belles roses ont des épines… J'étais à peine depuis deux ans à l'Etoile belge que les roses se fanaient, les épines seules me restaient aux doigts… De sottes rancunes de femmes de théâtre et de cabotins insuffisamment encensés ourdissaient autour du critique consciencieux et trop honnête d’obscures intrigues, auxquelles le maître lui-même se laissa prendre… Je souffris beaucoup. Ce furent les heures les plus douloureuses de ma vie…

La guerre tout à coup mit une trêve à une situation humiliante et cruelle. J’espérai que, après la tourmente, la paix étant rétablie dans les cœurs, (page 206) la blessure ancienne guérirait… Je me trompais… Elle s'envenima au contraire. Et Je dus recourir à une opération…

Cela valait mieux ainsi. Déjà un monde nouveau surgissait des ruines de nos illusions.

* * *

Et alors, au moment où la vieillesse me rapprochait de la tombe, il me sembla que ma vie allait miraculeusement recommencer... Ayant parcouru le cycle de ma destinée, je me suis retrouvé soudain à mon point de départ ! J’avais débuté comme journaliste à la Gazette : c'est là que je devais finir…

Pendant la guerre déjà, mon vieil ami Edmond Cattier, qui connaissait mes déboires à l'Etoile belge, m'avait offert de rentrer au bercail. Il se sentait vieillir, lui aussi, et souhaitait l'aide dévouée d'un compagnon d'armes resté fidèle... Un sentiment de délicatesse, vraiment inopportune, me faisait hésiter... J'espérais encore, je l'ai dit, un raccommodement à l'Etoile... Quant vint la rupture, Cattier m'attendait... Je lui donnai de moi ce qu'il voulut... Mais entretemps, il s'était entouré d'une équipe jeune et vaillante. Elle accepta parmi elle le vieux soldat ; et le vieux soldat, pour ne pas trop la déparer, fit appel à ce qu'il lui restait, dans le cœur et dans le cerveau, de jeunesse aussi...

C'est au cours de ce renouveau que des confrères (page 207)et des amis eurent la pensée touchante de célébrer mon cinquantenaire professionnel. Il ne pouvait être fêté plus à propos qu’à ce moment où, après un demi-siècle d'aventures, l'enfant prodigue retrouvait, toujours accueillant, le logis déserté...

* * *

J’ai passé son silence la terrible parenthèse de la guerre, les quatre années d'occupation allemande, où la vie des journaux s'arrêta. Elles ne furent point vides pourtant, ni même inactives. Ce n’est pas ici le lieu de les rappeler. On en retrouvera le tableau très fidèle, sous le déguisement léger d’une affabulation romanesque, dans mon petit libre, Golgotha, qui fait suite à la Mare aux grenouille. En outre, le récit d’un court séjour en prison, en 1915, à la Kommandatur, a été publié en feuilleton dans l’Etoile belge, en 1920.