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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Trois grands avocats

(page 179) Trois grands avocats d'assises : Edmond Picard, Paul Janson, Jules Le Jeune.

Edmond Picard, agressif, moqueur, hargneux, emporté…

Janson, persuasif, convaincu, violent, « un boulet de canon » ainsi qu'on l'appela quand il entra à la Chambre des représentants...

Le Jeune, sensible, ému, ardent, profondément humain. Nous venons de voir ce qu'il fut dans l'affaire Vander Smissen... Ah! s'il avait plaidé ce procès-là en France, devant un jury accessible aux larmes !...

Picard et Janson jouèrent aussi en politique un rôle considérable. La mémoire de Janson est restée digne du plus grand respect. Ce fut un homme d'une probité professionnelle sans pareille, d'une sincérité et d'une foi dans son idéal dignes de l'antiquité. En luttant pour le triomphe du suffrage de tous, il se faisait beaucoup d'illusions. Déjà, en ses dernières années, les événements lui avaient montré combien (page 180) il s'était abusé ; l'ingratitude du peuple, qu’il s'obstinait à croire meilleur qu'il est, commençait à lui ouvrir les yeux. Il est mort assez tôt pour ne pas assister à la ruine complète de sa chimère.

Edmond Picard fut, en politique, une sotte de pantin. Il amusait la galerie par ses cabrioles. Sous prétexte d'originalité, il faisait à l’inverse de ce qu’il supposait être le sens commun. Sa devise, inscrite sur son papier à lettres, disait : « Je gêne. » Il croyait cela très crâne : ce n'était que puéril. Il annonçait, sans s'en douter, les peintres de l'Art-vivant, dont le programme consiste uniquement à peindre autrement, fût-ce plus mal, que l'on peignait avant eux. S'il avait vécu, il les aurait sans aucun doute exaltés, par snobisme ; mais, au fond, c'était un traditionnel, un bourgeois et un aristocrate.

Le jour ou il fut élu député sur une liste socialiste, je dînais avec lui chez des amis communs. Il entra, vêtu d'un smoking très correct. Je lui dis en riant : « Maintenant que vous voilà l'élu du peuple, vous devriez être en blouse, comme les ouvriers ! » Il me répondit, avec une expression sincère de dégoût : « Les ouvriers, ça pue ! » Puis, se rappelant que j’étais journaliste, il tenta de rattraper, par des airs plaisants, la gaffe qu'il avait commise..

En réalité, il n'avait aucune conviction. C’était le type parfait de l'avocat de mauvaises causes, l’esprit de contradiction fait homme. Toutes les occasions lui étaient bonnes pour plaider, même (page 181) en famille. Quelques jours avant la première représentation en français de Tristan et Iseult, à la Monnaie, nous étions réunis chez un des interprètes et nous devisions naturellement de choses théâtrales. Il y avait là, entre autres, Philippe Flon, le chef d'orchestre qui devait diriger l'œuvre de Wagner. C’était un brave garçon, musicien habile, pas très fort en littérature et en histoire. Picard, lui, connaissait Tristan ; à fond ; il avait publié sur le drame, dans l'Art moderne, des articles documentés. A moment donné, feignant une grande ignorance, il interpella Flon : « Mais dites-moi donc, mon cher, qu'est-ce en somme, que Tristan ?... » Flon, interloqué, balbutia quelques phrases vagues, embrouillées, que Picard feignait d'écouter avec une vive attention. Puis, il prit la parole, il n'attendait que ce moment : « Ne pensez-vous pas cependant, dit-il, que Tristan et Iseult... » Et le voilà lancé dans une exégèse brillante de l'œuvre, dans une véritable conférence, dans un plaidoyer plutôt, où tout était expliqué, analysé, dans ses plus menus détails... Flon, bouche bée, était sidéré. Picard avait produit l'effet qu'il cherchait. L'avocat triomphait.

Pour se faire remarquer, pour « gêner », il épousa parfois d'assez vilaines causes. Il rua dans les rangs libéraux, après avoir rué dans les rangs socialistes et fait le jeu des catholiques, qu'il avait d'abord combattus. Pendant la guerre, ce fut pis. Non seulement il se laissa interviewer par le journal traître, La Belgique, qui [manquent trois ou quatre mots] (page 182) des Allemands, et y exprima des opinions qui firent la joie de nos envahisseurs, mais il publia en brochure, avec l'approbation de la censure son Introduction au tome CX des Pandectes belges où, sous le titre d'Etude sur la législation, la juridiction, la contrainte dans le droit de la guerre, il exposait des thèses qui justifiaient absolument l'envahissement de la Belgique et le « chiffon de papier » de Bettmann-Holweg ! « Un envahissement de territoire peut, comme conséquence stratégique ou politique d'une guerre de défense nationale, pas être répréhensible. » Or, l'on sait que c'était soi-disant pour se défendre que les Allemands avaient envahi la Belgique. « La force, démontrait-il, crée le droit. » Et il ajoutait encore : « Les traités, c'est quelque chose comme les serments d'amour. » On conçoit qu'en laissant publier cela, les Allemands buvaient du lait...

Picard, cette fois encore, était fer d'avoir « gêné ». Mais ce ne fut pas l'avis de ses collègues du Barreau. Après la guerre, ils refusèrent de le réélire avocat à la Cour de Cassation. L'affront était sanglant.

Je doute qu'il eût, à la fin de sa vie, quelque regret d'avoir agi si inconsidérément. Peut-être estima-t-il avoir très bien agi, conformément au programme qu'il conseillait un jour de suivre au fils de l'éditeur Larcier qui se préparait, tout jeune encore, à entrer dans la vie : « Fais parler de toi, n’importe comment ! »