(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)
(page 208) Ici s'interrompent les images de mon passé... D'autres images se pressent déjà pour leur succéder. Mais elles sont encore trop près de moi ; elles m'éblouissent, me troublent comme un vertige...
Après la guerre, je me suis senti, comme tous les hommes de ma génération, désemparé, presqu'étranger dans un monde nouveau... Le cataclysme avait désaxé la société et rompu brutalement l'évolution progressive et logique des idées et des faits. II a fallu, coute que coûte, se remettre d'aplomb.
Dans ce Présent turbulent, dédaigneux du Passé, impatient d'un Avenir incertain, mon rôle n'est plus celui d'un acteur occasionnel et curieux, mais d'un observateur, sinon d'un juge. C'est le privilège de la vieillesse d'avoir amassé, avec des souvenirs, un peu d'expérience, de cette expérience dont elle seule connaît le prix. Mais à quoi bon ? Les souvenirs (page 209) sont lettres mortes pour une jeunesse persuadée que rien n’a existé avant elle. L’expérience des aînés ne changera rien de ce qui est et de ce qui doit être.
Jamais peut-être cette vérité ne fut aussi incontestable. La rupture entre deux époques, deux civilisations, dirai-je, a été d’une violence sans précédent, et la « parenthèse » de la guerre, un abîme où le monde ancien s’est effondré. Mais que sera le monde qui lui succédera ?...
Après vingt ans, il se cherche toujours, au milieu des ruines qu’il a contribué à accumuler, espérant édifier sur elles le monument de l’Avenir. De grandes utopies, de grandes chimères, de grands mots ont tenté de réaliser théoriquement le bonheur des peuples… Hélas ! tout cela n’a servi qu’à aggraver leur misère et leur infortune. A force de leur montrer ce qui devrait les unir, on leur a fait voir tout ce qui les divise. Et maintenant, le monde ressemble à une vaste cage de fauves prêts à se dévorer, et qui n’attendent qu’un geste de leurs dompteurs pour se jeter les uns sur les autres.
En Belgique, on vu s’opérer un prodige… Cette nation qui, tout entière, en 1914, s’était soulevée dans un élan irrésistible de patriotisme, s’est brusquement, après la victoire, retranchée dans un égoïsme inattendu, dans une sorte de lâche veulerie, dans la négation de tout ce qui avait fait, à l’heure du danger, son héroïsme et son abnégation. Les fruits de cette victoire, si chèrement acquise [manque un mot], di malheureusement gâchée [manque quelques mots] (page 210) dû la fortifier dans la paix, ont été livrés aux passions les plus mauvaises et aux appétits les plus méprisables. La lutte des classe, la tyrannie linguistique, la cupidité, l'envie, la paresse élevée au rang d'une institution officielle, la haine, la fraude, la trahison même, ont fait, de cette nation jadis universellement respectée et hier encore admirée, un foyer de pestilence morale, mûr pour la servitude.
Il n'y a pas jusqu'à l'Art, qui, au lieu de grouper les esprits et les cœurs dans une commune et fraternelle adoration de la beauté, s'est affirmé comme un ferment de discorde et un élément de déchéance intellectuelle. Sous prétexte de collaborer à l'édification du monde nouveau, il a nié la tradition et rejeté comme désuètes les fécondes méthodes du passé, l'enseignement, la science, la nature même. Il a transformé la lutte d'autrefois, loyale et courtoise, en une bataille sournoise et brutale d'intérêts commerciaux, en des procédés de polémique crapuleuse et de mauvaise foi. Il a prétendu exprimer le visage des temps nouveaux, et ce visage, traduit par lui en traits grossiers de caricature, n 'a été que laideur.
Nous sommes les enfants de ce XIXème siècle qu'on a appelé, je ne sais pourquoi, « stupide » ; ce qui est stupide, c'est de l'avoir appelé ainsi. Aucun siècle n'a vu naître des monuments d'art aussi généreux, autant de belles œuvres et de maître aussi originaux et aussi puissants. Le siècle qui lui a succédé, notre XXème siècle, secoué par un tas de catastrophes morales et matérielles, a gaspillé ce (page 211) bel héritage. IL n'y a plus trace d'écoles ni de disciplines, et les fortes individualités se sont effacées et confondues dans la foule standardisée des médiocrités. Qu'en adviendra-t-il? Et que sera demain ?
On ne crée pas des chefs-d'œuvre à la sueur de son front. Cela vient, comme l'amour, sans qu'on y pense. on ne crée pas davantage, de propos délibéré, le style d'une époque. Le véritable caractère de notre temps ne pourrait surgir que d'un mouvement spontané, instinctif, guidé par de l'enthousiasme et de la foi, comme celui d'où sortit l'école naturaliste, en France, et, plus tard, en Belgique, le groupe de l'Art libre, ou encore d'un génie, non comme ceux qu'on a fabriqués à la douzaine en ces dernières années, mais d'un génie authentique. Un maître comme Velazquez a suffi pour incarner l'art espagnol, un Rembrandt pour créer l'art hollandais, un Rubens pour personnifier l'art flamand, un Delacroix pour faire l'art français. Supprimez-les, l'art espagnol, flamand, hollandais, français disparaissent dans une foule... Ce génie-là chez nous, n'est, je pense, pas encore né.
L'art a exprimé tout... Que lui reste-t-il encore à dire? Et sous quelle forme ? Peinture de chevalet, de décor, d'ornement, aristocratie, démocratie, art de luxe ou art social ? Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?...
Tant que tournera notre machine ronde, l’homme aura besoin de s'évader de soi-même dans le rêve, dans la contemplation d'une réalité plus belle que (page 212) la réalité même. Cela a été toujours, depuis la naissance des civilisations. On n’imagine pas que cela puisse ne plus être, aussi bas que s’embourbe l'esprit humain dans la boue de ses appétits.
Et pourtant, l'avenir ? Que savons-nous de lui ? Ce que nous savons du passé remonte à peine à quelques siècles , que sont ces siècles-là en comparaison des siècles infinis qui les suivront ? Que seront nos génies et nos chefs-d'œuvre, vagues reliques, s'ils existent encore... Mais, sans porter aussi loin nos pensées aventureuses, y aurait-il témérité à songer à un avenir plus proche de nous ? Que réserve-t-il à nos descendants, à nos fils peut-être ? Ne préjugeons de rien ; mais des signes certains ouvrent déjà les yeux, peu à peu, à ceux qui ne prétendent pas rester aveugles à l'évidence... L'horizon est chargé de sombres menaces ; et nous sommes peut-être, à notre insu, les instruments des plus troublants destins... Pourquoi la tradition, cette tradition qui a fait la gloire de l'art occidental du passé est-elle si fort battue en brèche ? Quelle main invisible dirige les coups ? Cette tradition n'est autre que la Civilisation latine, que l'on hait et dont on poursuit la perte ; c'est sur elle que cette main frappe, lentement, progressivement, de tous les côtés, avec une ténacité confiante de sa victoire... Les arts, étant une des faces les plus précieuses de l'esprit humain, doivent servir cette victoire... Puissions-nous nous défendre contre elle, s'il en et temps encore !