Accueil Séances Plénières Tables des matières Législation Biographies Documentation Note d’intention

Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

La critique

(page 213) J'ai fait de la critique pendant toute ma carrière journalistique. II est naturel que je m'interroge au moment où j'écris mes « confessions », et que je me demande si ce que j'ai fait est bien, ou ne l'est pas. Dois-je m'avouer coupable et me repentir, ou bien me justifier? C'est toute la question de la critique que je soulève là. Question complexe et délicate, que l'on a souvent essayé de résoudre sans y être jamais parvenu.

Pour employer une fois de plus une comparaison dont on a abusé, on pourrait dire que la critique, ainsi que la langue, est la meilleure et la pire des choses. Tout dépend, non pas seulement de la façon dont on la fait, mais surtout de l'humeur des gens sur lesquels elle s’exerce.

A entendre les artistes, elle est détestable, elle ne sert rien. Consultons, par exemple, Vincent (page 214) d'Indy, un musicien justement célèbre et de grande autorité ; voici comment il s’exprimait, en 1899, dans la Revue d'Art dramatique : « Je considère la critique comme absolument inutile, je dirai même comme nuisible. La critique est, en général, l'opinion d'un monsieur quelconque sur une œuvre. En quoi cette opinion pourrait-elle être de quelque utilité au développement de l'art ? Autant il être intéressant de connaitre les idées, même erronées, de certains hommes de génie, ou même de grand talent, comme Gœthe, Schumann, Wagner, Sainte-Beuve, Michelet, lorsqu'ils veulent bien faire de la critique, autant il est indifférent de que Monsieur tel ou tel aime ou n'aime pas telle œuvre dramatique ou musicale. »

La réponse à cet avis catégorique de l’illustre auteur de l'Etranger est simple. S'il était si indifférent à Vincent d'Indy de savoir que Monsieur tel ou tel aimait ou n'aimait pas telle de ses œuvres (car il pensait naturellement à lui en écrivant ces lignes), je me demande pourquoi, quand il faisait jouer ses opéras ou ses œuvres instrumentales, il recherchait et souhaitait si vivement, de même que tous les auteurs, l'approbation du public auquel les présentait ? S'il avait été logique avec lui-même, l'opinion de ce public, composé d'une grande quantité de « messieurs tel ou tel », aurait dû lui être parfaitement indifférente aussi... Or, quand tous ce messieurs tel ou tel les applaudissaient, il était enchanté ; et s'ils les avaient sifflées, il n'aurait (page 215) manqué de les traiter d’ignorants et d’imbécile : il aurait été très embêté.

Il en résulte que, pour Vincent d’Indy, la critique avait tout de même, quoiqu’il en dît, quelqu’utilité : celle de l’admirer. Et c'est bien ainsi que tous les artistes a considèrent pour eux-mêmes. La critique est faite pour parler d'eux et les couvrir d’éloges ; sinon elle n'aurait aucune raison d'être et, comme le disait Vincent d'Indy, elle serait nuisible, manquant à tous ses devoirs et créant de fâcheux précédents.

Ceci n'est pas une plaisanterie... Les artistes, à bien peu d'exceptions près, sont d'avis, comme l'auteur d'Istar, que la critique, en principe, n'est pas nécessaire ; seulement, si elle n'existait pas, ils (page 216) se hâteraient de l'inventer , - ce qu'ils font d'ailleurs chaque fois qu'ils le peuvent, le nombre d'artistes, dans tous les genres, qui font de la critique occasionnellement étant, dans les journaux et les revues, considérable... Et alors, que voulez-vous ? Pour ne pas faire de jaloux ni de peine à personne, pour ne pas se faire des ennemis, la critique professionnelle remplit sa véritable mission, qui est de dire du bien de tous les artistes, en d'autres mots, de leur faire de la réclame...

Il y a longtemps que cela est ainsi. Avant la guerre, un critique de la Revue des Deux-Mondes, René Doumic, dénonçait cette situation, laquelle il attribuait en grande partie le marasme de l'art dramatique. « La critique, disait-il, perd chaque jour un peu du terrain que gagne la réclame... On est lâche, personne n'ose plus dire sa pensée de peur de se faire tort. Philinte applaudit tous les sonnets. » Pensez à ce que le mal a fait de progrès depuis ce temps-là !

Chez nous, dans notre « province », il en est de même qu'à Paris. Tant d'intérêts sont en jeu ! Tout se commercialise. Entre le public, qui désire la vérité, et les auteurs, directeurs et interprètes, qui la redoutent, il n'y a pas à hésiter ; notre bon cœur l'emporte. Et même le public nous donne de la mansuétude. Autrefois, dans les salles de spectacle, éclataient souvent, quand les auditeurs n'étaient pas contents, des manifestations bruyamment hostiles. Aujourd'hui, jamais. on ne siffle plus (page 217) au théâtre, on ne casse plus les banquettes (qui n'existent plus, d'ailleurs), on ne jette plus de pommes cuites sur la scène ; on applaudit tout le monde, et l'on n'a même plus la peine de rappeler ; on est sûr de voir le rideau, à peine fermé, se rouvrir tout seul autant de fois qu'il plaît au régisseur, et les artistes reparaître aussitôt, la bouche en cœur, avec de profondes révérences et l'air de croire vraiment que c'est arrivé.

Comment voudrait-on, dans ces conditions, que le critique exprimât sa pensée avec sincérité, avec sévérité surtout, sur une œuvre quelconque, dramatique, artistique, littéraire ou musicale, lorsqu’elle n'en pense pas de bien ? J'ai su, dans ma vie, plus d’une fois, ce qu'il en coûte d'être sincère ! Ma franchise m'a valu une réputation de grincheux bien établie et aussi quelques aventures amusantes. Une basse de la Monnaie, sous la direction Stoumon et Calabresi, de qui je n'avais pas apprécié avec assez d’enthousiasme le génie dans le rôle de Méphistophélès, de Faust, me poursuivi de sa colère pendant plus de deux ans. Il me cherchait partout pour me faire un mauvais parti. Les directeurs de la Monnaie me prièrent instamment de ne plus venir au théâtre pendant les heures de répétition, tant ils craignaient une catastrophe. Je dus attraire l’artiste devant le tribunal correctionnel, qui le condamna. Mais cela ne le calma point. Pendant l’été, je me trouvais à Paris. J’étais en voiture avec ma femme. Il nous rencontra. Il était en voiture (page 218) aussi. Il donna l'ordre à son cocher de nous suivre. A chaque carrefour, sa voiture s'arrêtait devant la mienne et il m'invectivait avec rage. Des attroupements se formaient. II fallut l'intervention de la police pour me permettre d'échapper à cet animal furieux.

Je m'étais figuré, dans ma candeur naïve, que le public, pour se faire une opinion, désire connaitre l'avis de la critique, et que c'est rendre service aux artistes de leur signaler leurs défauts afin qu'ils puissent s'en corriger... C'était là évidemment une grande présomption. Elle avait pourtant des avantages. J'ai connu des journalistes qui s'étaient improvisés critiques d'art pour savoir comment on peint un tableau ou comment on fait de la sculpture, absolument comme certains instituteurs donnent des leçons de français dans le but d'apprendre eux-mêmes la grammaire et la syntaxe. Ainsi du moins, la critique servait vraiment à quelque chose...

Pendant fort longtemps, la critique d'art a accompli avec une indiscutable conscience ce qu'elle appelait elle-même son sacerdoce. Le public acceptait ses avis ou les rejetait avec le même sentiment du devoir. Hélas ! combien, au fond, était vain cet échange de bons procédés ! Pour nous convaincre de la fragilité des jugements rendus par la critique, même aux époques de production artistique les plus brillantes, il suffit de relire les articles des aristarques de ce temps-là, de ceux qui étaient considérés comme des arbitres universellement respectés. Il y (page 219) eut, en Belgique, pendant la période glorieuse qui suivit la Révolution de 1830, un critique célèbre, Victor Joly. Ses sentences étaient attendues par le public avec l'impatience des Juifs attendant la parole du Messie ; et il les formulait doctoralement… Or, relisez le volume où ; sous le titre de Les Beaux)Arts en Belgique, il a réuni ses comptes rendus des Salons de 1848 à 1857. Vous serez épouvanté de l'importance qu'il accorde à d'innombrables œuvres de peintres aujourd'hui complètement oubliés et d'autres reconnues depuis longtemps comme d'horribles croûtes. Ce livre est comme un vaste cimetière de tous les morts qui avaient rêvé d'être immortels et dont pas un seul depuis n'a ressuscité. En revanche, Victor Joly y parle de Courbet et de Charles De Groux en les écrasant sous le poids de sa réprobation.

Joly cependant était sincère, et sans doute ses lecteurs partageaient ses haines et ses amours. On accordait alors du génie non seulement à Wiertz à Gallait, mais aussi à des Slingeneyer, à des Mathieu, à des Hamman, à des Hendrickx et autres nullités prétentieuses, et l'on jetait les maîtres réalistes à la voirie. Qu'est-il resté de ces panégyriques et de ces exécutions ? La mode a changé. Les goûts se sont détournés de la façon dont les peintres interprétaient alors la nature ou exprimaient leur idéal. Mais il paraît que cette façon était mauvaise. On en a adopté une autre, puis une autre encore, et d'autres suivront. Et la critique fait de (page 220) même. Si bien que celle d'aujourd'hui dit tout le contraire de ce que disait celle d'hier, et que celle de demain ne ressemblera en rien à celle d'aujourd’hui. Ainsi de suite.

Les variations du goût ont toujours comme corollaires les variations de la critique, qui épouse automatiquement le goût du public. Il fut un où l'on traitait l'art « gothique » de barbare. Plus tard, l'art du XVIIIème siècle fut l'objet des plus incroyables dédains. Puis, on s'est remis à admirer l'art « gothique » et les maîtres du XVIIIème siècle. Le Romantisme a succédé au Classicisme ; le Réalisme a battu le Romantisme. On s'est emballé pour I 'Impressionnisme ; après quoi on a condamné à mort l'Impressionnisme. Et tout à coup, on a vu surgir le visage grimaçant du Surréalisme et de l'Expressionnisme, qui ont déclaré la guerre à la nature. Mais voici maintenant que la nature, guérie de ses blessures, reprend le terrain perdu.

Il serait imprudent de relire ce que les critiques les plus autorisés ont imprimé au cours de chacune de ces époques diverses et contraires. Bien peu voyaient clair, bien peu s'abstenaient de faire chorus avec ceux de leurs confrères qui se croyaient élus pour prêcher les derniers évangiles. Ceux-ci pourtant ont droit aux circonstances les plus atténuantes. Ils étaient, sinon toujours très compétents, du moins presque toujours de bonne foi. S'ils se trompaient, ce n'était pas de leur faute : ils ne savaient pas mieux.

(page 221) La critique, après la guerre, a inauguré de nouvelles méthodes. Dans un monde nouveau, il faut, n’est-ce pas, du nouveau en tout? A une critique généralement sérieuse, loyale, mesurée, éprise de vérité, a succédé une critique, armée, pour combattre, d'armes trop souvent suspectes. Il est malheureusement trop évident que des questions d'intérêt, qui n’étaient pas uniquement inspirées par le seul amour de l’art, y sont intervenues quelquefois plus que de raison ; c'est ce qui a rendu la lutte plus âpre et et plus pénible à soutenir. Je ne veux pas dire par là que certaines critiques fussent soudoyés ; mais il en avait l’air ; il y avait derrière eux, à côté d’eux, à Paris surtout, où ce n’était un secret pour personne, la vaste corporation des marchands qui avaient pris en main la direction du mouvement et n’épargnait rien pour le faire tourner à son profit. L’embauchage de la critique faisait partie de son programme. Elle eut l’adresser de se créer des alliances précieuses en excitant ses vertus combattives pour tout ce qui est jeune, audacieux et nouveau. Ce nouveau n’était évidemment pas bon ; les critiques, en leur âme et conscience, en étaient eux-mêmes persuadés ; mais leur métier d’écrivains leur venait en aide pour les sauver. Les œuvres qui étaient chargés de louer ne se recommandant ni par la forme, ni par le coloris, ni par aucun des éléments essentiels de l’art de peindre, ils tournaient habilement la difficulté ; il ne parlaient pas plus peinture que n’en avaient parlé jadis Victor Joly et ses [manque un mot] (page 222) séduits alors avant tout par les « sujets » : ils remplaçaient les raisons et les analyses par des exercices littéraires, de la phraséologie, du pur galimatias ; ils distribuaient en bloc les « génies », et cela suffisait à leurs démonstrations. Les marchands satisfaits, n'en demandaient pas davantage pourvu que leurs marchandises fussent taxées chefs-d'œuvre et que les clients se laissassent séduire par tant d'éloquence. Les magasins avaient épuisé leurs stocks anciens ; il était urgent de les renouveler. Paris et Bruxelles se prêtaient main-forte ; des échanges s'établissaient. Au besoin, des ventes fictives alléchaient les naïfs. Faute de grives, on mangeait des merles. Si les merle surréalistes et expressionnistes étaient détestables, raison de plus pour les écouter vite avant la débâcle.

Et la débâcle est venue...

Les articles dithyrambiques publiés pendant cette dernière période par les nourrissons des couches nouvelles seront, dans un avenir non éloigné, une cruelle leçon pour la critique. Une fois de plus, ils prouveront la vanité des jugements humains, surtout quand ces jugements se portent sur des expressions artistiques trop proches de nous pour que nous puissions les apprécier sainement. Loin d'éclairer le public, ils ne servent qu'à l'égarer. Comme le vin, les modes très jeunes ont besoin de mûrir. Elles seront peut-être excellentes plus tard. Attendons.

Et puis, d’ailleurs, à quoi bon conseiller le public, mêle si les conseils sont sages ? Qu'il s’arrange comme il veut. Il est assez grand pour savoir ce qu’il (page 223) aime ou ce qu’il n'aime pas. Si ce qu'il aime est mauvais, tant pis pour lui ; si ce qu'il aime est bon, tant mieux. Aussi bien, dans les deux cas, son plaisir est égal…. A une époque où toutes les libertés nous ont été ravies, gardons jalousement celle qui nous permet encore d'admirer sans contrainte ce qui nous plaît.