(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)
(page 168) J'ai assisté à plusieurs procès sensationnels... Il y eut à Bruxelles, dans l'espace de quelques années et presqu'en même temps, l'affaire Peltzer, l'affaire Degand et Delannoy, et l'affaire Vander Smissen. J'ajouterais volontiers à ces trois grands procès le petit procès, grand par sa piquante originalité et ses acteurs, qui mit aux prises Coquelin aîné, le célèbre sociétaire de la Comédie Française, et le chef des « Jeunes-Belgique », Max Waller. Coquelin sifflé, voilà une chose qui n'était jamais arrivée au fameux comique ! La « Jeune-Be1gique » se chargea de la lui offrir. Elle estimait que l'artiste, quand il venait jouer à Bruxelles, déblayait ses rôles avec une négligence blessante. Elle résolut de l'en punir. A son entrée en scène, aux Galeries, Coquelin fut accueilli par un concert de clefs forées. La police vengeresse dressa procès-verbal au principal coupable. En première instance, Max Waller fut condamné à cinq francs d'amende, le tribunal ayant (page 169) estimé, dans sa haute sagesse, que l'ordre avait été troublé. On alla en appel, et cette fois Max Waller fut acquitté. D'où il résulte que siffler un artiste au théâtre est décidément « un droit qu'on achète en entrant. » L'affaire fit un bruit du diable dans le Landerneau littéraire.
Je ne rappellerai pas le crime crapuleux des frères Peltzer ni les tripotages d'argent et de galanterie de l'avocat Degand. Mais l'assassinat d'Alice Renaux par son mari, l'avocat-député Vander Smissen, dépasse l'intérêt d'un simple meurtre d'amour et de jalousie. Tous les éléments d'un des drames passionnels les plus douloureusement humains que je connaisse s'y trouvent réunis. Au cours des deux sessions de Cour d'assises, à Bruxelles, puis à Mons, où l'affaire fut débattue et jugée, je ne crois pas qu'on ait mis sous sa véritable lumière, en la reconstituant complètement par la pensée, cette histoire navrante et pitoyable d'un homme supérieur avili par le démon de la chair.
Car ce drame, ce fut vraiment le drame de la chair, de la chair parée du nom menteur d'amour, de la chair qui rend lâche, qui enchaîne, qui abrutit et roule sa victime dans la boue et la honte... « Chair de la femme, argile idéale, ô merveille ! »
Quel roman passionnant aurait pu écrire un psychologue en imaginant une aventure pareille à celle de cet homme, tout jeune encore, entré dans la vie sous les auspices les plus brillants, s'amourachant (page 170) d'une femme de théâtre, l'épousant, lui sacrifiant son avenir, acceptant les pires opprobres plutôt que de renoncer à ses indignes caresses, et finalement, acculé au désespoir, affolé devant l'image soudaine de ces caresses partagées avec d'autres, la tuant comme on tue une bête malfaisante... C'est bien là, résumé en quelques lignes, le drame de la lâcheté humaine, auquel tant d'autres drames, sauf le crime, sont semblables.
Quelle était cette femme ? Une cantatrice de talent médiocre. Elle s'appelait Rufine Renaux. Alice était plus euphonique. Élève de Georges Cabel, elle avait débuté en 1875 à la Monnaie, sans succès, dans le rôle de Valentine des Huguenots ; puis elle avait créé à Bruxelles le rôle aimable de Micaëla dans Carmen (1er février 1876), où sa voix un peu mince et la grâce de sa personne étaient mieux à leur place. Après la saison, elle avait été engagée au théâtre de Gand. C'est là, un soir, que l'avocat Gustave Vander Smissen fit sa connaissance et s'éprit d'elle aussitôt. Et comme sa jeunesse était pleine de flamme et que la belle n'était pas revêche, ce fut sans tarder un couple d'amants promis aux plus enivrantes délices. Ils avaient peu près le même âge ; six mois seulement les séparaient ; l'un né en 1854, l'autre en 1855. Elle, enjôleuse, séduisante, applaudie et fêtée, n'eut aucune peine à l'attacher à son char par des charmes dont maint adorateur déjà avait subi le pouvoir...
(page 171) Lui, aveugle comme l'Amour même, le cœur encore frais et neuf, tout à la joie d'une conquête que la province lui enviait... La saison théâtrale finie, libre d’engagement, la jolie Alice Renaux devenait Mme Vander Smissen. La famille du bouillant séducteur eut beau s'y opposer en invoquant tous les arguments d'usage ; comme il advient toujours, l'obstacle ne fit que hâter le mariage, qui eut lieu le 17 avril 1880... Il ne pouvait convenir à un honnête homme de faire sa maîtresse d'une artiste si admirée, presque célèbre ; des liens éternels sanctifieraient aux yeux du monde, du barreau et de la politique cette union de deux êtres si bien faits l'un pour l'autre...
Le ménage connut pendant cinq ans des jours heureux... N'y eut-il pas, parmi ce temps-là, d'autres jours moins sereins ? Tout me fait supposer que le ciel fut souvent chargé de nuages... L'ancienne artiste n'avait pas abandonné toutes ses relations d'autrefois, et elle s'en fit plus d'une nouvelle. On retrouva plus tard dans un coffret secret une correspondance compromettante, mais combien spirituelle ! du grand artiste Félicien Rops. Elle était signée « Fély » ; ce nom resta à l'illustre graveur ; la défense de Vander Smissen y ajouta l'épithète d' « infâme », et cette épithète lui resta aussi, avec un sens ironique qui allait bien à celui auquel on l'appliqua. Le mari connut-il tout cela assez vite pour en être offusqué ? On souhaite que non, pour sa mémoire. Mais il était tellement amoureux que rien ne (page 172) prouve qu'il eût cessé, en même temps, d’être aveugle.
Il est certain qu'il le fut vraiment le jour où, ayant défendu en correctionnelle un rasta qui se faisait appeler, à tort 011 à raison, le Dupleix de Cadignan, Vander Smissen, dans l'élan généreux de son bon cœur, l'entraîna chez lui, le reçut à sa table, fit de lui son ami et ne s'aperçut pas que le bonhomme était devenu l'amant de sa femme... Il fallut un événement brusque pour qu'il s'en rendît compte. Le brillant vicomte n'était qu'un escroc. Brûlant ses vaisseaux, il mit sous le nez de son ancien bienfaiteur les lettres d'amour de sa femme. Vander Smissen lui offrit de les lui racheter. II y eut à cette occasion un marchandage si équivoque que le conseil de discipline se réunit ; Vander Smissen fut traduit à la barre... et absous ! Il avait ému ses juges par l'exposé de ses malheurs. Qui n'aurait pas eu pitié ? Trompé par un individu qui avait abusé de ses bienfaits et par une épouse misérable, il demanderait au divorce la réparation de son honneur et au mandat politique dont les électeurs l'avaient investi doublement, comme conseiller communal de Saint-Josse-ten-Noode et comme député indépendant de Bruxelles, la consolation et le réconfort...
Hélas ! à peine la procédure de divorce était-elle entamée qu'il sentait le vide douloureux que l'absence de sa femme, chassée de chez lui avec son enfant, avait fait dans son lit... Secrètement, la (page 173) nuit, il allait frapper aux volets de l’appartement qu’elle occupait rue Verte et se jetait dans ses bras…
« Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
« De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines ! »
Comment d'ailleurs cet homme, épris à ce point, aurait-il pu se priver de baisers et de caresses ? N’avait-il pas montré tout le prix qu'il y attachait par sa confiance et sa discrétion en des circonstances qui auraient certainement éveillé les susceptibilités et les soupçons de plus d'un mari ? Mais le monde, n'est-ce pas, est si méchant ! S'il fallait ajouter foi à tous les cancans dont est victime toute jolie femme, la vie ne serait plus possible. L affaire Cadagnan n'était malheureusement pas douteuse. Mais la pauvre femme n'avait-elle pas été dupe de cet imposteur, comme son mari lui-même l'avait été ? N'était-elle pas plus à plaindre qu'à blâmer?... Elle se repentait ; elle n'avait jamais aimé d'autre homme que son Gustave... Ses caresses, l'étreinte de ses bras blancs, douceur de sa chair palpitante disaient assez combien elle l’aimait…
Deux ou trois fois par semaine, le mari, comme un séducteur mystérieux, se glissait furtivement dans les draps tout chauds de la bien-aimée. Les époux réconciliés seraient volontiers rentrés chez eux ; mais l'instance en divorce le leur interdisait. Ce divorce, après l'éclat de l'affaire Cadignan, avait été annoncé ; il était inévitable. Qu'auraient (page 174) dit le public, le barreau, la magistrature, le conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode, la Chambre et le corps électoral si Vander Smissen, officiellement cocu, se déclarait content ? Alors, il fallait cacher au monde entier que les époux n'étaient plus fâchés. Quand le divorce serait prononcé, l'honneur étant satisfait, on serait libre de rendre le pardon public. Donc, en attendant, secret le plus absolu !
Mais comment cacher à des voisins curieux, à des passants attardés, à des noctambules, à des locataires indiscrets, qu'un monsieur s'est arrêté le soir devant les fenêtres d'une maison bourgeoise, qu'il a fait toc toc sur le volet, que la porte s'est entr'ouverte et que le monsieur a pénétré dans la maison, puis qu'à l'aube la même porte s'est entr'ouverte encore et que le même monsieur est sorti précipitamment?... Bientôt tout le quartier connut que le monsieur s'appelait Gustave Vander Smissen et que la femme qu'il venait voir était la sienne... Et comme Vander Smissen n'était pas le premier venu, la chose s'ébruita ; elle parvint aux journaux et les journaux s'empressèrent d'annoncer à leurs lecteurs cette bonne nouvelle : les époux Vander Smissen sont réconciliés !
Cette réconciliation, au moment même où l'instance en divorce suivait son cours, c'était la preuve évidente que Vander Smissen s'était moqué du conseil de discipline, ému par le spectacle de ses malheurs et de son indignation contre son épouse adultère et son amant. Misérable comédie, dont (page 175) le but avait été de sauver à la fois sa situation professionnelle et politique et sa passion amoureuse, mais qui n'aboutissait qu'à un seul résultat, celui de le déshonorer une fois de plus comme homme public après l'avoir déshonoré comme homme privé !
S'il ne se sentait pas le courage de renoncer aux charmes de la sirène infidèle et indigne, il eût été plus simple de se résigner au cocuage ; il y aurait peut-être trouvé quelques satisfactions et, conséquemment, n'aurait pas dû songer au divorce ! Il n'eût pas été le seul ; beaucoup de maris supportent leur infortune joyeusement. On l'aurait peut-être blâmé, ridiculisé ; mais, au bout de quelque temps, le monde aurait trouvé cela très bien. Déjà, ne lui avait-on pas donné un sobriquet qui n'était pas très flatteur, celui de « Lapin courageux » ? Il s'en accommodait. Sa résignation aurait justifié une fois de plus l'appellation de « courageux » qui lui avait valu ce surnom ; et le mot de « lapin » aurait été interprété en sa faveur...
Il perdit la tête. Et alors, tout à coup, l'amour fit place au dépit, au désarroi, à la colère. Il espéra un appui moral dans sa famille : elle le lui refusa. En même temps, il apprenait que sa femme avait joué double jeu, qu'elle était la cause que la réconciliation, qu'il voulait secrète, était connue... Elle l’avait donc trahi, dans un but manifestement intéressé !... Tout s'écroulait... Cette femme, à laquelle il avait tout sacrifié, son amour-propre et son honneur, travaillait à sa ruine! Il aurait pu la tuer (page 176) lorsqu'il l'avait sue infidèle; il l'aurait dû... Mais l'image de sa beauté, le parfum de son corps, l'ivresse de ses embrassements avaient été plus forts que sa soif de vengeance. Il avait fermé son cœur à la souffrance pour ne songer qu'à leurs nuits de volupté et à leurs chères pâmoisons...
Et maintenant, il était trop tard... Que faire ? La lutte déchirait son cœur et ses sens. Mari d'une comédienne, il semble que le goût de la comédie fût entré en lui. Il avait joué la comédie devant le conseil de discipline ; il la jouait pour lui-même ; il la jouerait jusqu'à la fin. Cela s'accordait bien avec le métier d'avocat, disposé aux gestes pathétiques de plaidoirie. Que de fois, pour lui-même, il en avait usé! Un jour, il jurait à sa femme qu'il allait se suicider : vaine déclamation ! Un autre jour, il lui envoyait, sans un mot, un revolver dans une boîte, comme Albert faisait porter à Werther ses pistolets ; il savait bien qu'elle n'en userait pas... Cette fois, ce serait le grand jeu. Il rentra chez lui, prit son revolver chargé et courut rue Verte. Un dialogue dramatique s'esquissa. Vander Smissen, serrant l'arme dans sa poche, attendait le moment de l'en retirer. Dieu sait pourtant qu'il n'avait nulle envie de s'en servir! La dispute s'éternisait. Cinquante minutes pour un homme qui vient avec l'intention bien arrêtée de se venger, c'est bien long ! Mais il fallait préparer la « scène à faire. » Alors le comédien jugea le moment arrivé. Il se souvint du répertoire : « Tu vas mourir, fais ta prière ! » Othello avait dit (page 177) quelque chose de semblable à Desdémone. Le revolver brillait au poing du justicier. Il n'attendait pour le remettre dans sa poche qu'un cri de supplication de la femme se jetant dépoitraillée à ses genoux… Par malheur, ce ne fut pas ce cri-là qui sortit de la bouche de la victime. Elle cria : « Je suis assez belle encore ! Si tu veux ton divorce malgré tout, laisse-moi sortir ; dans deux heures tu pourras me surprendre dans les bras d'un homme ! » Et elle découvrait sa chair... Il vit rouge. Pour la première fois, il sentit l'aiguillon de la jalousie lui mordre les entrailles... Il tira! La belle chancela... Ah! si elle s'était dressée, face au meurtrier ! Mais elle eut peur ; elle s'enfuit. Et le « lapin courageux » la poursuivit jusque dans la cave...
Orgueil, sensualité, duplicité, lâcheté, - mais surtout adoration : voilà le drame, psychologiquement, un des plus tristement humains qui soient. Le principal défenseur du meurtrier devant les Assises du Brabant, le 2 juin 1886, Maître Jules Le Jeune, tenta de le révéler, de le faire comprendre au jury avec son incomparable éloquence, vibrante d'émotion et de foi. .. « Pitié ! » Sa défense tenait tout entière dans ce seul mot. Tout le monde en l'écoutant pleurait. Le jury pleurait avec le public ; mais il n'eut pas pitié ; il condamna le coupable à quinze ans de travaux forcés. Quelques mois plus tard, l'arrêt ayant été cassé, la Cour de Mons réduisait la peine à dix années.
Ce n'est pourtant pas cet inévitable dénouement (page 178) qui fixe la morale de ce drame. Qu’importait la peine ? Elle dut être singulièrement légère à l’assassin comparée au calvaire de ses années sentimentales ! D'autres que lui, qui n'ont pas tué, et dont l’épouse ne fut même pas adultère, expient par des tortures cent fois pires que celles de l' emprisonnement leur crime d'avoir trop aimé.