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Une vie de journaliste
SOLVAY Lucien - 1934

SOLVAY Lucien, Une vie de journaliste

(Paru à Bruxelles, chez Office de Publicité, 1934)

Une séance à l’Académie

(page 163) Le public belge ne s'inquiète que médiocrement de ce qui se passe dans ces assemblées discrètes qu'on appelle des Académies. Celles-ci ne servent généralement qu'à exciter la verve mordante des gens spirituels qui n'en font point partie. Ils les appellent des hospices pour vieillards ramollis. L'Académie royale de Belgique n'a pas échappé à ces quolibets. Certains critiques d'avant-garde n'ont consenti à y remarquer la présence que de vieilles bêtes sans talent et sans notoriété. Ceci principalement à l'adresse de la classe des Beaux-Arts, qui a toujours élu cependant les premiers artistes du pays, les moins obscurs, tels que les sculpteurs Minne, Jef Lambeaux et Julien Dillens, les peintres Ensor, Laermans, Constantin Meunier, l'architecte Horta, le graveur De Bruycker, etc. Mais ces critiques bien informés n'en savaient rien.

Un compositeur de grand talent, chef reconnu de l'école musicale belge, Paul Gilson, en faisait partie (page 164) lorsque la guerre vint troubler les travaux de l'Académie et livrer son palais aux exploits dévastateurs des Allemands. Or, Paul Gilson eut la faiblesse et l'inconscience, au cours de l'occupation, de remplacer au Conservatoire d'Anvers le directeur défaillant, Emile Wambach. Les élèves se trouvant livrés à eux-mêmes, Gilson crut faire acte louable en surveillant leurs études jusqu'au retour du courageux fonctionnaire, réfugié en lieu sûr. Malheureusement, il dut obtenir l'approbatur des fonctionnaires officiels flamingo-allemands ; il l'accepta, sans y voir malice. La guerre terminée, on lui en fit un crime ; on l'accusa de s'être fait le complice des activistes et de s'être vendu à leur cause ; et ses confrères de l'Académie votèrent solennellement son exclusion. C'était excessif et injuste. Un grand musicien comme lui ne méritait pas le discrédit et l'opprobre dont il fut victime, après la guerre, de la part de ses confrères de l'Académie et même du gouvernement ; il avait péché par faiblesse et par inconscience, simplement. On serait d'ailleurs porté à quelque indulgence quand on songe à tous les tripotages, à toutes les compromissions, à toutes les friponneries restées impunies, voire récompensées !... Et puis les artistes ont une mentalité spéciale. Combien en ai-je vu, pendant la guerre, qui n'ont reculé devant aucune platitude, aucune démarche auprès de l'ennemi pour faire jouer leurs œuvres, pour garder leurs places, pour vendre leurs tableaux aux expositions ! J'ai vu s'étaler orgueilleusement (page 165) sur des estrades de concerts de jeunes virtuoses dont la place aurait été au front; j'ai vu des peintres faire à des poches les honneurs de leurs salons reconduire à la porte avec mille salamalecs… Ils ne croyaient pas mal faire… Ils vivaient dans une autre atmosphère que celle du commun des mortels... C'étaient des artistes !

Mais à moment, les esprits étaient terriblement montés. A l'Académie, la première séance de la classe des Beaux-Arts, après l'armistice, fut émouvante par la passion que l'on apporta dans les discussions. Outre l'exclusion de Paul Gilson, on régla les relations que désormais il convenait que l'Académie eût avec les académies des pays centraux. Plusieurs membres plaidaient l'indulgence. Il serait inique, disaient-ils, de rompre toutes relations avec des savants qui probablement ne partagent en rien les idées et les sentiments des castes militaires. Mais Maurice Kufferath se leva et prononça un réquisitoire si éloquent contre les accusés que la classe des Beaux-Arts décida la rupture à l'unanimité.

Cette intervention était d'autant plus poignante que Kufferath était fils d'Allemand et avait toujours manifesté pour les Allemands, leur culture et les œuvres de leur génie musical et littéraire, la plus complète admiration. Que s'était-il passé ? Quelle expérience des faits et des hommes avait-elle produit dans son esprit une pareille évolution ? Kufferath, pendant la guerre, avait vécu longtemps en Suisse ; il avait eu l'occasion d'approcher beaucoup (page 166) d'Allemands et d'étudier leur caractère ; les événements lui dévoilaient des énigme que son éducation lui avait cachées ; le véritable visage de l'Allemagne lui apparaissait soudain à travers ses études et ses illusions... Et l'indignation, la colère d'avoir été, depuis son enfance, trompé par tant de fallacieuses chimères, soulevaient son cœur d'honnête homme. Il parla, et dit l'erreur où il avait vécu ; il fit, de ceux qu'il avait tant admirés, un tableau saisissant et vengeur, et réprouva toute indulgence leur égard : « Vous ne savez pas, s'écria-t-il, ce que c'est qu'un Allemand ! » Et il traça, de cette race abjecte, un portrait d'une ressemblance poignante. Le vote fut emporté au milieu de l'enthousiasme.

* * *

Il y avait aussi, dans la classe des Beaux-Arts de l'Académie, un artiste peintre de très grand talent, Alexandre Struys. Il n'était encore que membre correspondant ; mais, comme tel, il avait le droit de prendre part aux séances. Pendant la guerre, les académiciens se réunissaient en des locaux variés, qu'on leur prêtait, le Palais des Académies étant occupé par les Boches, qui en avaient fait une de sorte de sanatorium, une cuisine et un dépotoir de leurs ordures journalières. Alexandre Struys assistait à ces réunions. Et, comme on s'y entretenait naturellement (page 167) des événements, il s'avisa un jour d'exprimer tout à coup son antipathie pour la Belgique, les Belges et leurs alliés. A son avis, c'était notre Roi qui avait déclaré la guerre à l'Allemagne, puisqu'il s'était opposé à ce qu'elle entrât chez nous !... Il mit dans l'expression de cette opinion originale, une vivacité et une conviction qui produisirent chez ses confrères l'impression la plus fâcheuse. Ils lui firent comprendre qu'à partir de ce jour il eût à rester chez lui, ou à s'en aller retrouver ses amis les Allemands.

Il faut dire à sa décharge que Struys, né à Anvers, avait pour père et pour mère des Hollandais ; qu'il n'était devenu Belge que par naturalisation ; qu'il avait passé plusieurs années à Weimar comme professeur, et qu'enfin il possédait en Hollande je ne sais quelles valeurs de Bourse dont il ne lui était pas possible de toucher les intérêts. Tout cela avait causé dans son cœur de patriote une vive réaction.

Depuis lors, on n'a plus entendu parler en Belgique d’Alexandre Struys, et l’on n’a plus vu d’œuvre nouvelle de lui.