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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

III. Symptômes

(Extrait du Soir, du 8 juillet 1947)

Aucun homme réfléchi ne croira que l'éclat qui s'est produit entre le Roi et ses ministres, le 25 mai 1940, était fortuit, ni même qu'il n'avait pas des causes plus anciennes que le début de campagne de Belgique.

En réalité notre régime constitutionnel était, depuis les années 1938-1939, et, sans doute, déjà auparavant en état de crise latente. Les relations entre le Roi et les ministres étaient tendues. Quelle que fût leur bonne volonté réciproque pour aplanir les incidents qui se présentaient, ils ne se comprenaient plus bien.

Ces rétroactes sont trop importants ; ils apportent, à l'explication de ce qui s'est passé, un élément trop Indispensable pour ne pas nous y arrêter.

* * *

Le Roi avait, de son serment constitutionnel, un souci qu'il manifestait souvent, mais il avait aussi, de ses prérogatives, de ses devoirs, du rôle du gouvernement, des Chambres, une conception différente de celle des ministres.

Ces tendances s'apparentaient aux Idées que l'on retrouve dans des études écrites sous l'occupation par M. Wodon, ancien chef du Cabinet du Roi, qui avait conservé au Palais un crédit qu'expliquaient son savoir, son expérience et les services rendus. Si ingénieuses que soient ses théories, elles ne peuvent prévaloir contre les textes constitutionnels. Tous les pouvoirs émanent de la Nation. Le Roi a les pouvoirs que lui attribuent la Constitution et les lois. II n'a ni le pouvoir général, ni le « pouvoir résiduaire » que certains légistes s'appliquent à lui reconnaître.

Le renforcement du rôle personnel du Roi, sur le double plan de la politique d'indépendance et, bientôt, de ses fonctions de commandant en chef, accentua une disposition qui, dans des circonstances ordinaires, n'aurait sans doute jamais eu de conséquences appréciables, car le Roi n'était pas un « fasciste », comme on l'a prétendu et il ne songeait certainement pas à sortir des voles légales.

Il n'aimait pas les Chambres. En dénonçant le rôle souvent abusif des partis dans le fonctionnement du régime parlementaire, il laissait percer des préventions plus profondes. Il restait ulcéré de l'affaire Martens qui empoisonna notre vie publique pendant plusieurs mois. Il manifesta son ressentiment en refusant, après la dissolution de février 1939, les propositions de promotions parlementaires dans les ordres nationaux, qui sont d'usage en fin de législature.

Il interprétait fort près de la lettre la disposition constitutionnelle aux termes de laquelle le Roi nomme et révoque les ministres : . règle juridique indiscutable, mais dont l’application est sous la dépendance de facteurs politiques, inhérents au régime représentatif et qui, en fait, guident et limitent le choix.

Le désir du Roi eût été d'avoir un gouvernement non parlementaire, peu nombreux, composé notamment de deux gouverneurs de province. d'un général, d'un haut fonctionnaire des Affaires étrangères et de quelques hommes appartenant aux milieux scientifiques et économiques. Je m'efforçais de montrer les risques de pareille entreprise : au gouvernement, la compétence administrative ou technique ne suffit pas ; il est vain de constituer un ministère s'il ne s'appuie sur une majorité. Le fonctionnement normal du régime demande que le gouvernement soit composé, en grande partie, de chefs politiques ; par là, se transmet l'influence de l'opinion sur le marche des affaires et s'exerce la volonté nationale. Je signalais le danger de l'échec d'un gouvernement formé comme le souhaitait le Roi : la Couronne en serait atteinte, en même temps que les hommes dont le choix aurait été dicté, non d'après la situation politique, mais uniquement par la décision royale.

Le Roi admettait cette dernière raison ; bientôt il revenait, néanmoins, sur le même sujet.

Je n'ai jamais cru que le Roi devait être réduit à un rôle passif et insignifiant ; au contraire, il a de larges attributions et une grande influence lui appartient ; mais le Roi « gouverne en conseil. » Si cette formule ne traduit plus une réalité concrète, depuis que le Roi ne préside plus le Conseil des ministres, elle n'a cessé de répondre à une réalité juridique et politique. Je suggérais au Roi de réunir parfois le Conseil au Palais, ce qu'Il ne fit jamais, du moins pour une séance normale qui lui eut donné l'occasion d'assister aux délibérations des ministres et de voir le gouvernement au travail. Le Roi, d'après mon sentiment, devait suivre de près la marche des principales affaires, recevoir les ministres, s'enquérir, avertir, redresser : pratique assujettissante mais autrement efficace que les semonces Intermittentes, telle que celle du 2 février 1939, où perce l'aigreur, où les ministres voient la main de l'entourage, où la généralité des griefs ne permet aucune justification et qui, en fin de compte, n'améliorent rien, mais augmentent l'éloignement.

Le Roi, assisté des ministres, couvert par eux, exerce la plénitude du pouvoir exécutif ; mais tout vide, tout manque de liaison entre eux dénature le régime et compromet son fonctionnement. Chaque fois qu'un ministre rencontre une difficulté dans ses rapports avec le Roi, elle doit être réglée directement, sans l'entremise de tiers.

A ce point de vue, l’une des déviations les plug graves qu'ait subies, dans ces dernières années, le cours de nos institutions, est la mission que s'est arrogée le Cabinet du Roi. Composé des collaborateurs personnels du Roi, qui l'assistent dans son travail, le Cabinet n'est pas une institution, un organe de l'Etat. Son Interposition entre le Roi et les ministres est une destruction de la machine constitutionnelle, aux rouages délicats, dont le bon fonctionnement est fait d'équilibre et de l'observation scrupuleuse de principes essentiels.

Lors d'un entretien qu'il eut avec le Premier ministre, le 11 novembre 1939, au sujet d'un arrêté sur lequel, après mes explications. le Roi avait marqué son accord, mais dont la signature était indéfiniment retardée, M. Frédéricq m'exposa la manière dont il comprenait ses fonctions et me dit textuellement : « Lorsque je reçois un projet de loi ou d'arrêté, je l'étudie ; éventuellement je prends conseil, puis je vois si je puis prendre la responsabilité de conseiller au Roi de le signer. » J'attirai l'attention du Roi sur l'état de choses qu'indiquait cette formule. II en parut aussi mécontent que mol, quoique pour des raisons différentes. Sang doute, estimait-il que le gouvernement n'était pas seul à subir un empiètement.

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Je me souviens des derniers mois qui ont précédé l’invasion comme d'une période de tension extrême. Au milieu des lourdes préoccupations causées par le danger installé à nos portes, par la présence des divisions cuirassées, concentrées proche de la frontière et les alertes fréquentes, il fallait, pour entretenir la vie et le moral du pays, continuer à traiter les affaires, autant et plus qu'en temps normal. Entre les Chambres, la presse et le Palais, le gouvernement n’avait pas de répit.

Avec le Palais, nombreux étaient les incidents, parfois irritants jusqu’à l’exaspération. Plus grave était l’insécurité des rapports avec le Roi. Les réticences dont s’entouraient sa pensée et ses intentions étaient un risque permanent. Un de mes proches collaborateurs de cette époque, me rappelant récemment ces souvenirs, concluait : « De tels procédés de gouvernement devaient provoquer une catastrophe. »

Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède qu'entre le Roi et les ministres ait existé une inimitié quelconque. Le contraire est vrai. Appuyé ou non sur des raisons de principe monarchique, l'attachement de tous les ministres au Roi était profond. Le prestige de la fonction et de la personne royales était immense en Belgique. Les membres du gouvernement échappaient, sans doute moins que d'autres, à son rayonnement. Si, parfois, nous avons péché, c'est peut-être par là. Il serait injuste de dire que ce gouvernement ait manqué, vis-à-vis du Roi, d'indépendance d'esprit et de caractère. Il en a montré beaucoup. On n’en montre jamais, jamais assez.

J'ose rendre au Premier ministre de l'époque le témoignage de n'avoir jamais caché au Roi ce qu'il pensait. Je cite, à cet égard, un épisode parmi d'autres.

Le 24 novembre 1939, je fus, à ma demande, reçu en audience. Cinq fois, en quelques jours, nous avions, des collègues et moi, été en difficulté avec le Roi ou avec son entourage. J'étais excédé, résolu à sortir tous mes griefs et désireux de voir l'audience se terminer par une démission.

« Jusqu'à présent, dis-je au Roi, j'ai pu tenir, dans des circonstances pourtant épuisantes, à cause de la confiance que le Roi a voulu me montrer. S'il y a, au sujet de cette confiance, la moindre hésitation, je souhaite le savoir. Je ne vivrai pas un seul jour dans l'équivoque. Ce n'est point une question de convenances personnelles ; le chef du gouvernement doit savoir s'il est, ou non, en communauté de vues avec le chef de l'Etat. Le Roi connaît mon dévouement à sa personne et à la chose publique. Je suis prêt à rester ou à m'en aller, mais je ne resterai pas dans des conditions qui ne me permettent pas de travailler sans arrière-pensée, parce que battu en brèche là où je dois trouver de l’appui. A ce jeu, mon crédit moral et celui du gouvernement irait s'effritant de jour en jour et je partirais diminué à mes propres yeux.

« Je me plains du manque de liaison entre le Roi et le gouvernement. Entre eux il ne faut tolérer personne. Le Roi demande des conseils à des hommes sans responsabilité. Loin de moi la pensée que le Roi ne doit pas avoir une large information ; mais les ministres sont les conseillers naturels du Roi ; c'est leur droit et leur devoir. Ce sont eux qui portent la responsabilité, toute la responsabilité. Ils ne sont pas de simples agents d'exécution des ordres du ordres du Roi. Ils ont à écouter ses avis avec respect et nous n'y manquons point ; mais ils n'ont pas à obéir comme des officiers ou des fonctionnaires. Ils ne sont pas couverts par les ordres du Roi ; c'est le contraire qui est vrai.

« Leur fonction comporte donc une autonomie de jugement et de volonté.

« Quels que soient les ministres que le Roi choisira, Il est indispensable qu’eux-mêmes connaissent bien le Roi. Le Roi et le gouvernement ne sont pas deux branches du pouvoir exécutif ; ils sont, ensemble, le pouvoir en exercice. Une crise ministérielle n’est pas à redouter en soi ; la Constitution a prévu la manière d’y pourvoir ; mais ce qui serait grave, c’est que le Roi et ses ministres soient divisés. »

Je reproduits d’après [mémoire] ces déclarations parce que, dans la situation qu’elles décrivent, on trouve en germe tout ce qui va suivre.

Ma communication était, semble-t-il, attendue avec un peu d’appréhension. Pendant que je parlais, le Roi laissait voir un sentiment de tristesse. Un long silence suivit. Le Roi me dit le regret qu’il éprouvait à constater ce désaccord ; puis il repris successivement l’examen d’un certain nombre d’affaires qui l’avaient préoccupé durant les derniers temps. Je répondis à toutes ses questions. Tandis qu’il m’écoutait, avec son attention habituelle, je voyais le nuage se dissiper. Après une heure et demie d’entretien, le Roi mit fin à l’audience en me réitérant l’expression de sa confiance, y insistant, me remerciant de ma franchise, disant sa volonté qu’il n’y eût jamais de malentendus entre nous. Il conclut par l’expression de sentiments personnels qui rendaient toute offre de démission actuellement impossible.

Je quitta le Palais en proie à des sentiments mélangés : satisfaction de n’avoir rien caché ; impression pénible d’avoir peiné le Roi ; vision de sa solitude : sans amis, faute d’égaux ; inquiétude de voir se renouveler, avant peu, les mêmes difficultés, aujourd’hui éclaircies au prix d’un effort et d’un procédé qui ne pouvaient devenir habituels.

Cette inquiétude ne me trompait pas. Déjà, nous étions sous un signe funeste.