PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947
La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre
(Extrait du Soir, du 6 juillet 1947)
C’est au début de la politique dite d'indépendance qu'il faut placer les causes apparentes les plus lointaines du conflit qui, en mai 1940, a éclaté entre le Roi et le gouvernement.
Le discours du 14 octobre 1936 ne marquait pas, à proprement parler, une rupture avec ce qui l'avait précédé. Pour le comprendre, il faut se rappeler les événements auxquels il fait suite.
La neutralité imposée à la Belgique par les traités de 1839 n'avait pas survécu à la guerre 1914-1918 et les conditions de paix avaient consacré l'abolition de ce statut.
La Belgique prit une part active à l'exécution du traité de Versailles, en concourant à l'occupation de l'Allemagne et au contrôle de ses armements. A mesure que le danger renaissait, elle vit la rigueur de ces précautions se relâcher jusqu'à l'abandon complet.
Inquiète pour l'avenir, elle multiplia, simultanément ou successivement, les tentatives d'organiser sur d'autres bases la sécurité de ses frontières. Dès 1920 elle avait vainement proposé à la Hollande et, en 1922, à la Grande-Bretagne, la préparation d'une défense commune. L'accord militaire franco-belge, conclu en 1920, était une déclaration réciproque da bonnes intentions que ne suivit aucune mesure pratique d'exécution. La faillite de la sécurité collective sous l'égide de la Société des Nations devint évidente par la renonciation à l'application des sanctions qu'avait encourues l'Italie. Le traité de Locarno, conclu en 1925, constituait un pacte d'assistance mutuelle qui devait jouer, notamment, dans le cas de réoccupation, par l'Allemagne, de la zone démilitarisée du Rhin. On sait ce qu'il en advint.
Bien avant la fin de cette série d'expériences, la Belgique avait commencé à douter de la vertu protectrice des alliances dont, par ailleurs, elle apercevait les devoirs et les risques. Tandis que se multipliaient Iee déceptions, l'idée d'un retour une situation à celle d'avant 1914 se fit jour.
M. Van Cauwelaert écrivait dans son rapport présenté à la Chambre, au nom de la Commission des Affaires étrangères, le 5 décembre 1925 : « Notre politique extérieure, libérée des entraves d'une neutralité obligatoire doit, à notre sens, se rapprocher, d'une volonté libre, de la ligne de conduite qu’elle a si scrupuleusement observée avant la guerre.
Dans son rapport à la même assemblée sur le budget du ministère des Affaires étrangères pour l’exercice 1931, M. Poullet déclarait : « Il ne fait pas être obligatoirement neutre pour pratiquer, en fait, une politique qui se recommande d’ailleurs à un petit Etat dépourvu d’ambitions territoriales au détriment de ses voisins et désireux de maintenir et développer les relations pacifiques qu'Il entretient avec la généralité des pays du monde. »
Le 5 mars suivant, M. Vandervelde, ministre des Affaires étrangères, approuvait ce rapport : « Cette politique, en effet, à part quelques fluctuations au lendemain immédiat de la guerre, n'a cessé d'être la politique de la Belgique, aussi bien des traités de 1839, que sous le régime nouveau créé par le traité de Versailles et par le traité de Locarno. »
Le 4 juillet 1934, M. Devèze, ministre de la Défense nationale, affirmait, avec l'approbation du Sénat : « La Belgique ne pourra jamais être amenée en guerre que par la violation criminelle de ses frontières. »
Le 6 mars 1936, la Belgique aux écoutes entendit à la radio le pas des régiments allemande franchissant, aux acclamations de la foules, les ponts du Rhin. Cette transgression des traités et la menace qu’elle comportait ne provoquèrent, du côté de nos grands alliés, que des réactions oratoires. Alors, la Belgique se replia sur elle-même. Elle était prête à entendre le discours d'octobre 1936.
Le programme qui y était tracé ne prévoyait pas la renonciation aux alliances ; il comprenait le renforcement de notre appareil militaire. C'était principalement pour obtenir du pays les sacrifices exigés par sa défense que le Roi soulignait le caractère exclusivement belge qu'il proposait de donner à notre politique extérieure et insistait sur la promesse que l’armée ne servirait qu'à notre défense.
La publication du discours royal fut décidée, séance tenante, par le gouvernement unanime. On s’est demandé si pareille décision était ou non conforme aux règles constitutionnelles. L’affirmative est, pour le moins, soutenable. Il y a une grande analogie entre cette présentation, par le gouvernement, du discours du Roi en conseil et un discours du Trône, lu devant les Chambres, en présence des ministres. Entre ces deux cas, il existe pourtant la différence d’une nuance : le discours du Trône, quoique prononcé par le Roi, est réputé l’œuvre du gouvernement qui l’a inspiré ; le discours de 1936 fut prononcé d’initiative et approuvé ensuite par les ministres. Tout le pays sut donc qu’il exprimait en premier lieu la pensée personnelle de Celui qui l’avait prononcé. Pour cette raison, la politique d’indépendance fut couramment appelée « la politique du Roi. » La solennité de son introduction détermina un choc psychologique favorable à la mise en train du programme militaire. Le patronage royal fut regardé comme une caution par une grande partie de l’opinion, en même temps qu’il exposait le Roi aux critiques d’une minorité de Belges, de plus en plus restreinte à mesure que le danger se rapprochait.
Le coup de barre de 1936 fut-il ou non bien inspiré ? Réservait-il un espoir de paix ? En retardant l’invasion, a-t-il été avantageux pour la Belgique, pour les Alliés, ou bien pour l’Allemagne ? Notre neutralité a-t-elle servi de bouclier au Reich, ou a-t-elle donné aux Alliés un répit indispensable ?
Une chose est sûre : si tous les pays menacés par l’ambition hitlérienne avaient, par leur effort militaire et toutes proportions gardées, apporté, à la préservation de la paix, la même contribution que la Belgique, la guerre n’eût pas éclaté ou la victoire eût été plus rapide.
Mais je ne discuterai pas ici ces questions. Je me borne, pour l’instant, à dire que, quelle que soit la réponse qu'on y fait, tous les gouvernements qui se sont succédé de 1936 à 1940 ont pris la responsabilité de cette politique. Son adoption est donc en dehors de ce qu’on appelle le problème royal.
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Peu de temps avant l'invasion, le Roi déclarait textuellement à M. Richard, ancien ministre : « Je ne puis croire que la Belgique sera attaquée ; Hitler est intelligent ; il ne sera pas stupide au point de commettre cette erreur. Nous remplissons loyalement les devoirs de notre neutralité ; nous faisons complètement notre devoir dans l’organisation de notre défense. Si la catastrophe arrive, notre pays sera entièrement détruit, des flots de sang couleront, mais nous ferons, dans l’action, notre devoir jusqu’au bout. Le sort de notre pays sera terrible, mais jamais on ne pourra dire que nous avons manqué à notre devoir. »
Nombreuses furent les déclarations faites par le gouvernement, aux Chambres ou ailleurs, et par lesquelles II exprimait la même résolution, avec l’approbation ou le consentement du Roi.
La pratique de la politique d’indépendance fit cependant apparaître, entre le Roi et les ministres, des divergences de vue.
Les ministres considéraient, en général, que le retour de la Belgique à l’état de neutralité était une solution de circonstance. Plusieurs d’entre eux, tout au moins, auraient préféré, s’il avait pu être obtenu et maintenu, un régime de garanties contractuelles efficace, avec le courant d’amitiés correspondant à des souvenirs communs et à nos affinités les plus proches. Ils voyaient dans notre politique d’indépendance, appuyée sur un effort militaire maximum, une chance de rester à l’écart d’un conflit armée : une chance seulement, mais qui devait être précieusement conservée.
Pour le Roi, la neutralité était un retour aux vraies traditions belges : sa nécessité, une donnée permanente de notre histoire. Le maintien de cette position était le plus grand service que nous pouvions rendre à nos voisins. En dehors de toute alliance, de toute obligation juridique, l'intérêt commandait, à la Grande-Bretagne et à la France, de se porter à notre secours en cas d'invasion, Il apparut plus tard - et nous en verrons la preuve dans les annexes du rapport de la Commission d'Information - que, suivant la pensée du Roi, nos garants, lorsqu'ils nous prêteraient assistance, ne deviendraient pas des alliés. La Belgique ne contracterait, de ce chef, aucun devoir particulier à leur égard et il lui appartiendrait de se retirer du conflit au moment qu'elle choisirait. D'autre part, et sans parler de certitude, le Roi était persuadé que la politique de neutralité armée écarterait la guerre de notre pays.
Le passage à la politique d'indépendance détermina ou accentua chez le Roi une réserve distante vis-à-vis de nos anciens alliés. Cette disposition, faite en partie du souvenir d'anciens froissements, était, depuis longtemps, celle du grand état-major belge. A cet égard, le livre du général Galet et du commandant Van Overstraeten sur la campagne de 1914 est déjà révélateur.
Le Roi montra un attachement extrême à la politique de neutralité. Il veilla, personnellement et avec une grande vigilance, à son observation, insistant en toute occasion pour qu'elle fût comprise dans le sens le plus strict.
Se rendant compte de l'effort qu'elle demandait parfois aux ministres, le Roi en éprouvait du déplaisir et cherchait à leur communiquer la chaleur de sa conviction.
Il estimait que le gouvernement n'était pas assez neutre dans le contrôle des courants commerciaux avec les belligérants.
Malgré le danger qui nous entourait, une partie de la presse n'hésitait pas à publier des articles outrageants pour l'Allemagne. Le gouvernement s'efforça d'obtenir plus de modération, en usant de persuasion, évitant les mesures préventives et réservant les sanctions pour les cas les plus flagrants.
Le Roi supportait mal ce qu'il appelait « la faiblesse du gouvernement». Dans la plupart des lettres qu'il m'adressa, durant les mois qui précédèrent le 10 mal 1940, il insiste, d'une manière parfois impérieuse, pour déterminer le gouvernement à plus de rigueur. Le gouvernement maintint sa ligne de conduite, persuadé qu'en agissant autrement, il s'engagerait dans une voie sans issue, provoquerait l'éclosion d’une presse clandestine et anticipativement un climat d’occupation.
Le 18 novembre 1939, lors de la cérémonie commémorative qui eut lieu, au Palais des Beaux-Arts, à l’occasion de la mort de M. Max, le Roi me fit savoir qu’il s’opposerait à ce que le discours que le chef du gouvernement devait prononcer en sa présence, et dont le texte lui avait été communiqué, suivant l'usage, contînt des citations extraites des proclamations du bourgmestre de Bruxelles devant l'envahisseur. Il n'était plus temps de demander une audience ; je dus faire les suppressions demandées.
Vue par le gouvernement, la neutralité était un programme concret, imposé par une situation donnée. Du côté du Roi, elle répondait à une inclination profonde.