PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947
La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre
(Extrait du Soir, du 18 juillet 1947)
La campagne de France s’était achevée rapidement.
Dès la fin du séjour du gouvernement à Poitiers, délibérant sur la décision à prendre lorsque les armées françaises auraient cessé le combat, nous examinâmes deux hypothèses.
Suivant la première, la France, quoiqu'ayant perdu la bataille sur le continent, continuerait la lutte sur mer et dans les colonies. Dans ce cas, nous partirions avec le gouvernement français en Afrique au Nord et, de là, nous gagnerions l'Angleterre, pour rester associés à l'effort de guerre des Alliés. Dans la seconde hypothèse, la France renoncerait à combattre et la Grande-Bretagne continuerait la guerre seule. Ici, le Conseil était divisé.
Le 10 mal 1940, le gouvernement, approuvé par les Chambres, avait pris la décision de lutter, jusqu'à la victoire, aux côtés des deux puissances. La France succombait. L'Angleterre annonçait l'intention de se défendre. dans son île, mais elle envisageait publiquement le transfert de sa place d'armes du centre de sa résistance au Canada. Il était difficile d'imaginer comment elle pourrait reprendre un jour pied en Europe.
Etions-nous encore dans les termes et dans l'esprit du mandat que nous avions reçu de la Représentation Nationale ?
Considération plug grave encore : groupée autour du Roi, la grande majorité de la population approuvait sa décision et blâmait le gouvernement. Les premières informations que nous recevions décrivaient un état de l'opinion qu'avec un effort de mémoire, chacun peut encore se rappeler : elles accusaient le choc psychologique inévitable, consécutif à la rapidité foudroyante de la conquête, à l'occupation et à l'isolement.
Parmi les réfugiés belges, que la radio allemande rappelait à leurs loyers, le vaste mouvement de migration qui avait porté près de deux millions de Belges sur les routes de France refluait dans le sens du retour.
Nous ne nous sentions plus politiquement et moralement autorisés, par une manifestation quelconque de la volonté nationale, continuer la guerre au nom de la Belgique. Pouvions-nous, pour la réalisation d'une politique qui avait cessé d'avoir l'approbation du pays, user encore de ses ressources ; financières, politiques et militaires ? Avions-nous le droit, par conscription, ou même par appel étendu au volontariat, d'envoyer encore la jeunesse sur les champe de bataille, à l'heure où la Belgique, avec une passion maternelle attisée par une propagande insidieuse, réclamait le retour de la réserve de recrutement ?
J'ai dit, en faisant rapport aux Chambres, en septembre 1944 : lorsqu'avec une admirable énergie à laquelle le monde doit son salut, M. Churchill appelait la Grande-Bretagne à tenir, seule, tête à l’ennemi, il était dans son pays. Il avait devant lui le Parlement unanime. Autour du Roi, vivant symbole de leur unité, la Nation britannique et l'Empire répondaient d'un même cœur au viril langage du Premier ministre.
Bien différente était la situation de la Belgique. Le territoire était occupé ; le pouvoir légal était désorganisé, coupé en deux. Le gouvernement était, dans tous les sens du terme, séparé de la Nation.
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Le 18 juin, à Bordeaux, les ministres se réunirent en Conseil avec M. Hymans. le comte Carton de Wiart et M. Brunet, ministres d'Etat.
La séance fut interrompus pour une prise de contact avec M. Baudouin, ministre des Affaires étrangères de France. Il nous annonça qu'un armistice avait été demandé par la France. La signature en serait subordonnée à la condition que l'ennemi n'imposât aucune clause contraire à l'honneur. L'Angleterre, assurait M. Baudouin, comprenait la situation désespérée de la France et ne faisait pas d'objections, pourvu que la flotte fût soustraite à l'ennemi. Les forces militaires belges qui se trouvaient en territoire français se trouveraient impliquées dans les termes de la convention. Les renseignements, en partie erronés, de M. Baudouin et ses déclaration faites avec un grand accent de sincérité, contribuèrent à orienter la délibération du gouvernement.
Celui-ci décida d'attendre les événements sur place.
Dans les jours qui suivirent, cette position fut remise plusieurs foie en question, notamment lorsque nous eûmes connaissance du projet, auquel songea le gouvernement français, de s'embarquer à Port-Vendres et de partir en Afrique du Nord. Ce fut la raison de notre voyage à Perpignan, où nous n'arrivâmes que pour apprendre qu'il, y avait contre-ordre.
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Dès que l'armistice français fut signé, le gouvernement estima que sa tâche la plus urgente était de régler le retour des Belges, civils et militaires. qui se trouvaient en France. La situation des troupes était critique. Elles étaient cantonnées dans une région sans ressources suffisantes et surpeuplée. Les rapports que recevait le ministre de la Défense nationale étaient un sujet d'inquiétude. Les hommes se mettaient en route vers la Belgique, par groupes, ou isolés. La situation était telle qu'il fallait y mettre fin au plus tôt.
Concernant cette question du rapatriement, le gouvernement belge cherche, par l'intermédiaire du gouvernement français et de la Commission de Wiesbaden, à se mettre en rapport avec les autorités allemandes. Il s'efforce, dans le même but, d'établir des contacts locaux aux échelons d'exécution. Ceci est annoncé par la déclaration faite à la radio, le 27 juin (ann. du rapport de la Commission, p. 139).
Le gouvernement se trouve aussi devant un problème d'un autre caractère. Ne faut-il pas songer à des clauses concernant la Belgique, dans le cadre de l'armistice français et même, ne faut-il pas prévoir le cas d'ouverture de négociations de paix ? En cette matière, avant de rien décider, avant de rien entreprendre, le gouvernement cherche à prendre contact avec le Roi ; il entend ne rien faire sans avoir conféré avec lui ou, en tout cas, sans connaître ses intentions. Si des négociations sont reconnues nécessaires, le gouvernement est prêt à démissionner. Il sait, en effet, que son concours en vue de pareille mission n'est ni désiré, ni désirable et il ne fait, certes, aucun sacrifice en renonçant à l'apporter...
Pour entrer en rapport avec le Roi, le gouvernement prend simultanément plusieurs voies, étant données les difficultés et l'insécurité de tous moyens de liaison.
Le 18 juin, le ministre des Affaires étrangères télégraphie au ministre d'Argentine Berne, avec prière de transmettre à Bruxelles « ...que le gouvernement démissionnera dès que le sort des soldats belges en France et des réfugiés sera réglé, afin de faciliter les négociations probables de paix entre l'Allemagne et la Belgique. »
Le 19 juin, remise, au nonce apostolique auprès du gouvernement français, d'un télégramme à destination de Bruxelles dans lequel on lit : « L'heure est peut-être venue également pour la Belgique d'entamer avec l'Allemagne des pourparlers en vue de conclure un armistice. Le gouvernement belgo est prêt à négocier avec le gouvernement allemand à ce sujet. Il croit, cependant, utile au préalable, dans l'intérêt supérieur du pays, de prendre contact avec le Roi. »
A ces différents messages, il y a lieu d'ajouter une lettre adressée par M. Spaak à M. Baudouin, ministre des Affaires étrangères à Bordeaux, le 24 juin 1940, et dont la Commission d'Information paraît n'avoir pas eu connaissance :
« Dès que l'armistice sera devenu effectif entre la France et l'Allemagne. je vous serais reconnaissant de faire savoir au gouvernement allemand que le gouvernement belge est désireux d'entrer en contact avec lui, pour négocier, dans le cadre des conditions de l'armistice franco-allemand, les questions relatives aux officiers, soldats et civils belges se trouvant en France.
« Le gouvernement belge est prêt également à négocier les conditions d'un armistice entre l’Allemagne et la Belgique, mais avant de s'engager dans cette vole, il estime indispensable de prendre contact, à Bruxelles, avec le Roi, et demande, à cet effet, un sauf-conduit pour deux de ses membres. »
Enfin, le 26 juin 1940, le vicomte Berryer est chargé de porter à Bruxelles une lettre adressée per le Premier ministre au Chef du Cabinet du Roi. Cette lettre a été délibérée en Conseil. Après avoir rappelé les télégrammes des 18 et 19 juin dont il vient d'être fait mention, elle porte :
« En résumé, nous pensons qu'il y a deux choses urgentes à faire :
« 1° Négocier avec les Allemands le retour des Belges, soldats et civils, se trouvant en France.
« 2° Négocier avec les Allemands les conditions d'un armistice ou d'une convention concernant la Belgique.
« Sur ce dernier point, connaissant mal la situation, nous ne voulons rien faire sans connaître l'avis du Roi.
« Si le Roi estime qu'il est utile ou possible de former un nouveau gouvernement, nous sommes prêts, naturellement, à donner notre démission. Nous croyons, cependant, qu'il serait utile d'agir de telle façon qu’une autorité belge puisse s'exercer en France, jusqu'à ce que le problème des soldats. des fonctionnaires et des réfugiés soit réglé. »
Dans l'extrait de cette lettre que cite la Commission, la phrase « Sur ce dernier point, connaissant mal la situation... » a été omise (rapport p. 95) ; la lettre se trouve reproduite en entier aux annexes (p. 137).
De ces textes, il résulte. je l'indiquais plus haut, que nous nous sommes mis en rapport avec les autorités allemandes en vue de régler le rapatriement ; qu'au contraire, en ce qui concerne les négociations éventuelles, nous n'avons rien demandé d'autre que l'avis du Roi et l'occasion d'un contact avec lui.
On peut penser que le gouvernement a eu tort de penser à pareil projet. Nous n'avons rien fait de répréhensible.
Je dois relever une erreur que contient le rapport remis au Palais par le vicomte Berryer, en même temps que la lettre du gouvernement (ann. pp. 137-138). Il y est déclaré que tous les ministres ont exprimé le désir de rentrer en Belgique. Je ne mets pas en doute la parfaite sincérité avec laquelle M. Berryer a rempli sa mission. Que plusieurs membres du gouvernement lui aient parlé dans le sens qu'il indique, je n'y contredis point : mais j'ai déclaré publiquement à plusieurs reprises et je maintiens que le gouvernement n'a jamais demandé à rentrer en Belgique. Pareille demande n'a jamais été faite non plus, ni par M. Spaak, ni par M. Gutt, ni par moi-même. Mes souvenirs et ceux de mes collègues sont précis sur ce point.
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Aux différentes communications que je viens de citer, le Roi n'a pas répondu. Du chef de son cabinet, le gouvernement n'a reçu aucune réponse écrite. II a reçu seulement, par l'intermédiaire du vicomte Berryer, une réponse verbale dont voici les termes, tels que les reproduit la Commission d’Information (rapport p. 95). « La situation du Roi n'a pas changé. Le Roi ne fait aucun acte politique. Il ne reçoit pas d'hommes politiques. La Croix-Rouge s’occupe du rapatriement des Belges. A titre personnel, M. Frédéricq relata qu'il n’est pas indiqué que M. Pierlot et consorts rentrent actuellement en Belgique. »
L'explication de ce message évasif est que, depuis la communication de Berne, l'allure des événements avait eu sa répercussion sur les dispositions du Roi à l'égard des ministres. Nos informations, recueillies aussitôt après la mission de M. Berryer, confirmées depuis lors, étaient que le Roi ne désirait plus avoir, avec le gouvernement, un contact quelconque, même indirect. Le gouvernement, aux yeux du Roi, avait virtuellement cessé d'exister et l'on ne comptait plus avoir affaire avec lui, sinon pour lui demander, le moment venu, une signature en vue de la transmission des pouvoirs.
Le silence dans lequel le Roi est ainsi entré durera jusqu’à la fin de ta guerre, sauf une note transmise à Londres, en janvier 1944, et dont il sera question dans mon prochain article.
Mais chose étonnante : la conclusion de la Commission est que, par son silence, le Roi a empêché le gouvernement de conclure la paix ou un armistice avec les Allemands, tandis que, quand nous partirons pour Londres, la Commission en conclura, sans plus de raison, que nous avons exécuté la volonté du Roi (rapport p. 98).
Singulier silence qui, suivant les circonstances et la manière dont tournent les événements, peut être interprété dans des sens aussi divers !
Il eût été plus simple et plus clair, si le Roi voulait faire connaître sa pensée aux ministres sur des questions aussi graves, de leur répondre : non, dans le premier cas ; oui. dans le second.
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Peu nombreux sont ceux de nos compatriotes qui seraient vraiment qualifiés pour nous reprocher la décision prise par le gouvernement, le 18 juin 1940, de rester en France, au lieu de transporter aussitôt son siège à Londres et de continuer, sans désemparer, la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne.
Mais je n'ai pas été le dernier à reconnaître que cette décision fut une erreur. Dans la conduite politique, par ailleurs rectiligne, qu'a suivie le gouvernement du début de la guerre à la libération, la décision prise à Bordeaux marque un fléchissement momentané, mais incontestable. Le chef de ce gouvernement doit en prendre. en premier lieu, la responsabilité. Que nous ayons pu redresser cette erreur dans la suite, pendant la bataille d'Angleterre, avant que le destin eût tourné. alors que les amitiés avaient encore tout leur prix : ce fut, parmi tant de malheurs, une chance heureuse pour notre pays. J'en rends grâce à la Providence qui tient le fil des événements.
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A cette même date du 18 juin 1940, au fond de la défaite, le gouvernement ne perdit pas de vue un intérêt essentiel. Il fallait, si possible, éviter que notre colonie fût entrainée dans le désastre qui accablait la mère patrie. A cet égard, une pensée dominait tout : le Congo ne pouvait rester, même momentanément. sans être rattaché à une autorité légale métropolitaine à défaut de quoi il était exposé à tomber sous le contrôle étranger, étant donnée surtout l'importance de sa production économique pour les industries de guerre. Nous pensâmes que, si pareille éventualité venait à se produire, cette situation risquait de devenir définitive.
C'est dans cet esprit que le gouvernement chargea M. De VIeeschauwer, ministre des Colonies, de se rendre en pays libre, porteur d'un arrêté-loi le nommant administrateur général de la colonie et lui conférant, à l'égard de celle-ci, tous les pouvoirs, y compris le pouvoir législatif.
Le titre d'administrateur général n'excluait pas la qualité de ministre. Au contraire, je recommandai expressément à M. De Vleeschauwer de ne pas se dépouiller de celle-ci. Mais nous voulions prévoir le cas où le gouvernement actuel viendrait à disparaître. Nous voulions que, même alors, notre collègue pût invoquer un titre lui permettant de traiter, tant dans la colonie qu’avec les puissances étrangères et, spécialement, la Grande-Bretagne, les questions ayant trait au Congo.
Pour rectifier une version inexacte qui s'est accréditée, je crois devoir signaler que l'arrêté de Bordeaux fut proposé au Conseil par le Premier ministre, sans que celui-ci eût reçu, à cet égard, aucune suggestion. La mesure fut votée par le gouvernement tout entier.
L'arrêté de Bordeaux sera peut-être qualifié d'expédient. Cet expédient réussit. M. De Vleeschauwer eut, dans ce succès, une large part de mérite. Les initiatives qu'il prit, aussitôt arrivé à Londres, dépassèrent le cadre des intérêts coloniaux. II trouva, dans la capitale britannique, l'aide inappréciable du baron de Cartier de Marchienne, ambassadeur de Belgique, qui y jouissait d'une grande influence. L'intervalle de temps qui s'écoula entre l'armistice français et l'établissement du gouvernement belge à Londres fut ainsi comblé et le danger d’une solution de continuité dans les rapports avec le gouvernement britannique fut évité.
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Dès l'époque de l'armistice français, la politique à suivre par le gouvernement fut remise plusieurs fois en question, au cours de nos délibérations. Nous avions reçu, entre le 20 ct le 25 juin, un télégramme de Londres nous informant que le gouvernement britannique souhaiterait voir le gouvernement belge à ses côtés, en même temps que les gouvernements hollandais, polonais et norvégien. Un long échange de vues s'ensuivit entre les ministres, au cours duquel fut envisagé le projet de scinder le gouvernement, les ministres restant en France donnant, toutefois, leur consentement au départ des autres. Le débat n’aboutit point, alors, à une décision.
Bientôt, il nous revient que la Grande-Bretagne prépare un héroïque effort. Les renseignements que nous apporte, de Londres, M. Richard et ceux que nous envoie, de New-York, M. Theunis, sont concordants à ce sujet.
Des éléments d'appréciation plus déterminants peut-être que tous autres commencent à filtrer de Belgique, nous laissant entrevoir que déjà la population se ressaisit. Privé de la plus grande part te de ses cadres, dispersés ou réduits l'impuissance, le peuple beige retrouve spontanément sa voie. L'esprit de résistance s'affirme et les premières organisations de lutte souterraine contre l'occupant se préparent. Il apparaît désormais que, si le gouvernement continue la guerre, sa décision répondra aux vœux d'un nombre croissant de ses compatriotes du pays occupé.
Après nous avoir adressé plusieurs communications de Londres, M. De Vleeschauwer entreprend à travers l'Espagne un difficile voyage et nous donne rendez-vous à la frontière où nous le rencontrons, le 2 août. M. Spaak et moi, ainsi que M. Gutt, à qui le Conseil des ministres a donné son accord en vue de son départ immédiat pour Londres. La rencontre a lieu au Perthuis. M. De Vleeshauwer nous met complètement au courant de sa situation en Angleterre, de la résolution avec laquelle le gouvernement et le peuple britanniques se préparent à recevoir l'assaut aérien de l'ennemi. Lorsque le ministre des Colonies nous quitte avec le ministre des Finances, nous leur donnons, M. Spaak et moi, notre accord de principe pour les rejoindre, dans un délai d'une quinzaine de jours.
Le 16 août, nous demandons nos passeports à l'ambassadeur d'Espagne auprès du gouvernement français.
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Il nous restait obtenir l'assentiment des autres membres du Conseil, qui estimaient devoir rester en France. Cette adhésion était très importante, non seulement pour des motifs de convenance, mais aussi pour des raisons juridiques et politiques. Il ne fallait qu'un seul gouvernement et ce gouvernement devait être tout entier en Grande-Bretagne.
La plupart des membres du Conseil étaient d'avis que le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères aillent, non en Angleterre, mais en Amérique, pour essayer d'y obtenir du ravitaillement pour la Belgique. Cette mission offrait certes un grand intérêt, quoique les chances de succès en fussent bien limitées : mais elle n'avait pas de caractère politique, elle ne répondait pas aux nécessités de l'heure.
L'échange de vues se termina par une transaction : nous irions en Amérique ; mais de là. nous pourrions, sans nous mettre en opposition avec nos collègues, partir pour l'Angleterre.
Au préalable, nos collègues restant en France m'avaient, à l'exception de M. Soudan et du général Denis qui étaient absents, remis leur démission, avec prière de la faire agréer au Roi lorsque les circonstances le permettraient.
Nous prîmes, non sans émotion, congé de nos collègues. Je leur gardais à tous une profonde reconnaissance pour les liens de confiance qui n'avaient cessé de nous unir. Certains nous rejoignirent. D'autres eurent à souffrir des sévices de l'ennemi, et deux d'entre eux trouvèrent une fin tragique dans les camps de concentration. Par leur sacrifice, ils restèrent ainsi associés avec nous dans la même œuvre de salut national.
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Cependant, nous n'avions pas obtenu, le ministre des Affaires étrangères et moi, les passeports que nous avions demandés, le 16 août, à l'ambassadeur d’Espagne. Sur des assurances reçues de ce pays et qui nous faisaient espérer de le traverser sans encombre, nous partîmes néanmoins, munis d'un permis de sortir du territoire français.
Proche de la frontière, nous trouvâmes notre route barrée par des détachements de police et nous fûmes priés de nous rendre chez le préfet de Perpignan. Ce fonctionnaire nous informa que, par décision de son gouvernement, notre départ de France était subordonné à la signature de la déclaration suivante :
« Je soussigné déclare formellement demander au gouvernement français un visa de sortie de France afin d'aller à... pour...
« Je certifie que mon voyage n’a pas d'autre objet.
« Je prends, en outre, l'engagement d'honneur de ne pas me rendre, à la faveur de ce déplacement, en Angleterre et dans un territoire, ou résidence, sous pouvoir des autorités britanniques. Ceci même à titre précaire ou de simple transit. »
Je me mis aussitôt en rapport téléphonique avec le chef du Cabinet du ministre de l'Intérieur français à Vichy. Je protestai contre la prétention de nous imposer pareille condition. « Nous sommes, dis-je, entrés en France comme membres du gouvernement d'un pays indépendant et ami de la France. Nous sortirons de même. » Après une discussion très vive. l'affaire s'arrangea, moyennant la signature du texte que voici :
« Je soussigné déclare formellement demander au gouvernement français un visa de sortie de France, afin d'aller à New-York, pour organiser un comité analogue au comité Hoover. »
La nouvelle formule ne contenait plus d'engagement. C'était une simple déclaration d'intention, d'ailleurs conforme la réalité. Nous signâmes et nous partîmes.
* * *
Nous fûmes retenus pendant deux mois en Espagne, successivement à la ville frontière de La Junquera, à Gérone et, pendant toute la seconde moitié de ce séjour forcé, à BarceIone, où nous étions gardés à vue : deux policiers se tenaient en permanence devant la seule issue de l'hôtel où nous logions et avaient mission de nous suivre dans tous nos déplacements. Malgré les difficultés qu'entraînait cette surveillance, toute la durée du mois passé à Barcelone fut employée à préparer notre évasion, grâce à d'admirables concours dont nous restons reconnaissants.
Lorsque fut prêt le stratagème que nous avions imaginé, nous prîmes la précaution de consult.er des « compétences » concernant nos chances de succès. II nous fut répondu que, moins de deux heures après notre départ, toutes les frontières seraient fermées, et que, d'ailleurs, nous serions, dans un plus court délai, arrêtés par l'un des postes de contrôle, placés tous les principaux carrefours. Néanmoins, nous partîmes, dans le calme et le laisser-aller administratif du weekend, le samedi 19 octobre, à 5 heures de l'après-midi.
Le lendemain midi, la frontière portugaise était franchie. Vu le temps écoulé depuis que nous avions quitté la France, il n'était plus question d'un détour par l'Amérique. Nous interprétâmes ainsi l'accord que nous avaient donné nos collègues et il nous fut bientôt confirmé que cette interprétation répondait, entièrement, à leurs intentions.
Le 22 octobre, nous atterrissions en Angleterre.
Tandis que nous roulions vers Londres, le soir tombait. Devant nous, barrant l'horizon, on voyait les feux de la bataille dont la capitale britannique était, chaque nuit, le théâtre. Comme nous entrions dans l'agglomération. deux bombes de petit calibre tombèrent l’une à droite et l’autre à gauche, à une cinquantaine de mètres de notre voiture. Une maison prit feu instantanément. A la lueur de l'incendie, je regardai mon compagnon de route, curieux, je l'avoue, de ce qu’il pensait de tout cela. M. Spaak vit mon intention. II rit et, avec un élan de conviction, me dit ces mots chargés de sens : « Vous savez, je suis content d'être venu ! »
L'instant d'après, nous étions à l'ambassade où nos collègues Gutt et De Vleeschauwer et le baron de Cartier nous firent un chaleureux accueil.