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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

XII. Deux politiques inconciliables

(Extrait du Soir, du 19 juillet 1947)

Je voudrais ne pas tarder longtemps à publier un exposé complet du travail fait par le Gouvernement de Londres. On y verra, preuves à l’appui, l'ampleur de son œuvre. Mais le présent récit est limité aux questions qui ont fait l'objet du rapport de la Commission d'Informations et, plus spécialement, aux rapports entre le Roi et le Gouvernement pendant la guerre.

De la politique du Gouvernement à Londres on connaît, d'ailleurs, l'essentiel. Nous avons mis, dans la victoire de l'Angleterre, tous les espoirs de la Belgique. Avec les moyens réduits dont nous disposions, la Belgique a, par son Gouvernement légal, apporté à la Grande-Bretagne un concours total, dans un sentiment de confiance mutuelle.

En cela, le Gouvernement a trouvé le patriotique concours de nombreux Belges, civils ou militaires, qui se trouvaient en Angleterre à notre arrivée ou qui sont venus nous y rejoindre à travers bien des périls. D'autres encore ont travaillé ou lutté dans le même esprit, au Congo, en Amérique, et dans tous les pays libres.

A cette politique, le Roi ne s'est associé d'aucune manière. Jamais, pendant ces quatre ans, le Gouvernement n'a reçu du Roi, ni directement, ni indirectement, un mot d'approbation, d'encouragement ou d'adhésion.

Il ne pouvait en être autrement. Indépendamment du ressentiment que le Roi gardait à l'égard des ministres, pareille adhésion était impossible, parce qu'elle était à l'opposé des idées qui restaient les siennes. Le 28 mai 1940, la Belgique, dans la pensée du Roi, était sortie de la guerre et, à part le fugitif espoir que nous donna, quelques jours plus tard, la communication de Berne, le Roi s’en tint à ce point de vue, jusques et y compris le jour de la libération.

Sans m'arrêter ici à ce qui a trait à l'occupation, sujet sur lequel nos compatriotes restés en Belgique sont plus informés que nous ne pouvions l'être, je me bornerai, dans cette dernière partie de mon récit, à quelques faits particulièrement significatif6.

* * *

A partir du mois d'août 1940, à Bruxelles, des réunions ont lieu chaque semaine chez le comte Capelle, secrétaire du Cabinet du Roi, auxquelles assistent le baron van Zuylen, directeur général au ministère des Affaires étrangères et le vicomte Davignon, ancien ambassadeur à Berlin.

De ces réunions sortent des instructions qui sont envoyées, le 28 août, par le comte Capelle, au comte d'Ursel, ministre de Belgique à Berne, chargé de les transmettre, en en indiquant la source, aux membres du corps diplomatique en poste à l'étranger.

Pour bien marquer la situation à ce moment, je rappelle qu'à la même date, le Gouvernement belge cesse d'avoir son siège en France ; le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères arrivent en Espagne, d'où ils essaieront de continuer leur voyage vers l'Amérique d'abord, vers l'Angleterre ensuite. Ce fait et cette destination sont, sans doute, ignorés à Bruxelles. Mais MM. Gutt et De Vleeschauwer sont à Londres et la position adoptée par ces deux ministres est bien connue.

C'est dans ces conditions que, le 6 septembre 1940, le comte d'Ursel, exécutant les ordres qu'il a reçus, écrit à toutes les légations belges à l'étranger « ... Ces deux derniers pays (la France et la Grande-Bretagne) étaient nos garants, venus à notre appel suivant leur promesse. Notre contrepartie fut l’engagement de défendre notre territoire ; mais il n'y a jamais eu ni cause commune, ni promesse de lier notre sort au leur.

« Lorsque nous sommes arrivés à l'extrême limite de notre territoire, nous avons mis bas les armes. En fait, la lutte a donc cessé entre la Belgique et l'Allemagne le 28 mai au matin. C'est voua dire que nous ne pouvons appuyer en aucune façon les ministres qui, actuellement, soit de Londres, soit de Lisbonne, poursuivent une guerre qui est l'opposé de notre intérêt et de la loyauté. (Annexes du rapport p. 202). La communication se termine par une exhortation à rétablir les relations avec les représentants diplomatiques de l'Allemagne. « Nous ne sommes plus, en fait, en guerre avec ce pays. Nous devons être loyaux, corrects. Sans avoir des relations « cordiales » avec les représentants de l'occupant, il est de l’intérêt commun que les relations soient courtoises. » Elles établiront la rectitude de notre politique et permettront de fournir et de recueillir des renseignements utiles au pays. »

On reconnaitra dans ces lignes l'énoncé des principales idées défendues par le Roi pendant la campagne des 18 jours.

On prétend aujourd'hui que ces instructions étaient complètement étrangères au Roi. Que pareille initiative ait été prise par les confidents les plus intimes de la pensée du Roi, sans qu'il en fût informé : cela est insoutenable.

La communication du comte d'Ursel fut transmise, notamment, à M. Theunis, ambassadeur extraordinaire New-York qui y répondit par une lettre que toute la Belgique connaît et après laquelle il ne reste rien à dire sur le sujet. (Annexes du rapport, p. 204).

* * *

Le 19 novembre 1940, le Roi a une entrevue avec Hitler à Berchtesgaden.

Dans les annexes de son rapport, la Commission publie deux comptes rendus de l'entretien, rédigés l'un par le Roi et l'autre par Schmidt (pp. 208 et suiv.) Je m'en tiens exclusivement au premier.

Trois choses ont été traitées entre le Roi et le Chancelier du Reich : l'indépendance de la Belgique, le retour des prisonniers et le ravitaillement. Voyons seulement ce qui s'est dit sur la première de ces questions.

Le Roi déclare : « ... Je souhaiterais avoir des assurances au sujet du rétablissement de l'indépendance de mon pays. Avant d'aborder les autres points, j'aimerais d'être éclairé à ce sujet. »

Hitler répond d'une manière évasive et l'entretien prend un autre cours. Mais, à la fin de Roi revient à son idée première : « Puis-je donner l'assurance. en rentrant en Belgique, que notre indépendance sera rétablie ? » A quoi, Hitler répond : « Je vous serais reconnaissant de ne rien dire encore, pour le moment. »

Quelle objection, me demandera. t-on, peut-on faire à cela ? N'êtes-vous donc pas partisan du maintien de l'indépendance de la Belgique ?

Certes. C'est bien parce qu'il veut le rétablissement de notre indépendance, qu'en novembre 1940, I le Gouvernement belge - le Gouvernement 'du Roi - est à Londres et participe à la guerre contre l'Allemagne, aux côtes de l'Angleterre. Est-il concevable que, dans le même temps, le Roi ait une entrevue avec le chef de l'Etat ennemi pour lui demander des assurances sur l’avenir de la Belgique et manifeste le désir d'annoncer, à son retour en Belgique, une réponse favorable d'Hitler ?

Cette démarche ne peut s'expliquer que d'une seule manière : la Belgique, aux yeux du Roi, n'est plus dans la guerre. Ce n'est pas, estime le Roi, d'une improbable victoire alliée qu'elle doit espérer le maintien de son indépendance, mais de la modération de l'ennemi.

Le Roi et le Gouvernement visent au même but, mais par des voies différentes et qui sont incompatibles. On peut penser, de l'une et de l'autre, ce que l'on veut. Il est insoutenable qu'elles puissent être suivies simultanément.

Songeant à l'approche de la victoire et de la libération, les ministres décident de tenter une démarche directe pour rétablir le contact avec le Roi. Quels que soient les sentiments que le Roi nourrit à l'égard des ministres et les froissements irrémédiables que le passé laissera dans ses souvenirs, il est indispensable que ces questions ne restent pas à l’avant-plan, au moment de la libération. Le discours du 21 juillet 1943 a, à cet égard, tracé un programme qui a eu l'adhésion générale de la nation. Il faut qu'il y ait, entre le Roi et les ministres, l'esprit de coopération nécessaire pour régler, de commun accord, les questions les plus urgentes qui se poseront lors de la délivrance du pays, assurer sans heurt le rétablissement du Roi dans sa fonction et la transmission des pouvoirs à un autre gouvernement.

Les ministres pensent aussi qu'entre le moment de la libération et le retour du gouvernement, un intervalle de quelques jours pourrait se passer. Si le Roi est en Belgique, il devra parler au pays. II est désirable qu'il le fasse avec l'accord préalable du gouvernement et qu'ainsi, les premiers actes du Roi soient accomplis sous le couvert de la responsabilité ministérielle.

Tel est l'objet de la lettre dont voici le texte :

« Sire,

« Depuis quelques semaines, les événements militaires se déroulent sur un rythme de plus en plus rapide. La victoire des Alliés est certaine. Le moment où elle sera définitivement acquise semble relativement proche. La Belgique sera donc bientôt libérée.

« Notre pays, comme tous les autres d'ailleurs, se trouvera alors devant un ensemble de problèmes difficiles à résoudre.

« Le Gouvernement considère que son devoir est de faire connaître à Votre Majesté comment il conçoit Ies conditions de reprise de la vie publique en Belgique et quelques-unes des idées essentielles qui doivent dominer la politique du pays.

« Dans son discours du 21 juillet dernier, dont le Roi a, sans doute, connaissance, mais que. par précaution, nous joignons en annexe la présente lettre, le Premier Ministre a indiqué quelles sont nos vues communes sur certains aspects de ces deux questions.

« Nous sommes sûrs que le Roi voudra bien marquer son accord sur les pensées maîtresses qui nous ont inspirée : poursuite de la guerre contre l'Allemagne, l'Italie et le Japon aux côtés des Alliés, fidélité totale à la Constitution et aux règles qu'elle prescrit, nécessité pour le Gouvernement, avant qu'il ne remette sa démission au Roi, de rendre compte aux Chambres de son action pendant tout le temps où elles n'ont pu être associées à ses travaux.

« Depuis le 28 mai 1940, le Roi, prisonnier, n'a pu librement entrer en contact avec son peuple.

« La réserve imposée au Rou par sa situation a permis à des hommes dépourvus de scrupules de jeter le trouble dans les esprits en faisant courir le bruit que la collaboration apportée par eux à l'occupant en Belgique et leur projet, non dissimulé, d'établir en Belgique un Gouvernement qui supprimerait nos libertés constitutionnelles, auraient l'approbation de Votre Majesté.

« Dans l'intérêt de la monarchie comme du pays, il importe que le Roi fasse savoir qu'il condamne et cette collaboration et ces projeta de dictature si évidemment réprouvés par la grande majorité de la nation, y compris ses éléments les plus sains.

« Des échos qui sont parvenus jusqu’à nous du pays occupé laissent supposer qu'autour de Votre Majesté certaines personnes, ou mal avisées, ou très ignorantes de ce qui se passe dans le monde, soutiennent l'opinion qu'il serait possible et souhaitable pour la Belgique de pratiquer demain une politique de neutralité et d'isolement.

« Les ministres, unanimes, mettent le Roi en garde contre de tels avis.

« Non seulement, ils sont persuadés que la grande majorité des Belges serait hostile à une telle politique. mais ile soulignent avec force qu'elle compromettrait. peut-être Irrémédiablement, la position de la Belgique dans le monde.

« Dans le camp des vainqueurs, la volonté de coopération dans tous les domaines est l'une des idées dominantes. La Belgique manquerait à son devoir et trahirait ses intérêts en refusant son concours aux efforts d'entente internationale.

« En résumé, nous pensons qu'il est hautement désirable qu’aussitôt qu'Il sera en mesure de le faire, c'est-à-dire dès qu'Il recouvrera sa liberté et l'exercice de ses prérogatives constitutionnelles, le Roi adresse au pays une proclamation affirmant de la manière la plus forte :

« a) Que la Belgique n'a pas cessé, après la capitulation des troupes se trouvant en Flandre, d’être en guerre avec l'Allemagne et qu'elle poursuivra la guerre, conformément à la déclaration de Washington du 1er janvier 1942, contre l'Allemagne et le Japon jusqu'à la victoire totale ; que ne sera conclue avec ces puissances et avec l'Italie que d'accord avec les Nations-Unies ;

« Que c'est en étroit accord avec les Alliés que la Belgique entend participer à la reconstruction politique et économique du monde:

« c) Que de justes sanctions frapperont les mauvais Belges qui ont collaboré avec l'ennemi;

« d) Que l'ordre sera rétabli en Belgique sur la base du respect de la constitution et des libertés publiques.

« Conscients que le premier devoir des ministres est de parler au Roi avec une entière franchise, nous nous voyons forcés d'aborder un autre sujet, d'ordre plus particulier mais que nous considérons comme fort grave.

« Presque tous les rapports reçus de Belgique - ils sont nombreux et de sources fort diverses - nous indiquent que certaines personnalités de l'entourage du Roi ont profondément froissé les sentiments patriotiques de la masse de la population.

« Plusieurs de ces personnalités semblent avoir professé pendant l'occupation aussi bien sur la politique intérieure que sur la politique extérieure, des idées ou encouragé des initiatives qui ont violemment heurté les meilleurs de nos compatriotes.

« Le Gouvernement n'entend pas porter de jugement définitif sur les hommes et sur les actes avant d'être en possession de tous les éléments d'information. Mais il estime devoir fermement conseiller au Roi de se séparer de tous ceux qui, par leur attitude, ont pu faire croire que, doutant de la victoire alliée, ils s'accommoderaient peut-être de la domination et certainement de l'idéologie allemande.

« Sire,

« Les événements dramatiques du mois de mai 1940, les cruels conflits de devoirs qui se sont produits à cette époque, la longueur de l'absence, rendent la reprise des contacts entre Votre Majesté et les ministres plus difficiles peut-être qu'il ne serait souhaitable, mais elle est indispensable. En faisant parvenir à Votre Majesté la présente lettre, en lui envoyant des avis, les membres du Gouvernement n'ont qu'une volonté : servir le pays.

« Ils sont tous sincèrement attachés à la monarchie. Tous souhaitent pour le bien de la Belgique que, dès la fin de l'occupation, Votre Majesté exerce à nouveau Ses prérogatives constitutionnelles ; mais tous estiment aussi que la meilleure façon d'atteindre ce but est qu'Elle veuille bien suivre les conseils respectueux que nous nous permettons de Lui donner ici.

« Entre la position du Roi prisonnier et celle du Gouvernement continuant la guerre, il ne peut y avoir d'antinomie. C'est ce qu'il importera de souligner de part et d'autre dès que cela sera possible.

« Nous souhaitons tous vivement que le Roi comprenne l'esprit qui nous anime et qu’il trouve dans cette lettre en même temps que la manifestation de notre devoir, l'expression des sentiments avec lesquels nous avons l'honneur d’être,

« Sire,

« de Votre Majesté, les très respectueux « t très fidèles serviteurs. »

Cette lettre est signée par tous les ministres.

En la relisant, nos compatriotes y reconnaîtront les vœux qui étaient les leurs à la fin de la guerre : restauration des institutions sur la base du respect de la Constitution et des libertés publiques, fidélité aux puissances qui avaient partie liée avec nous dans la lutte contre l'ennemi commun, poursuite de la guerre à leurs côtés jusqu'à la victoire, séparation du Roi d'avec un entourage trop discuté.

Apportée à Bruxelles par François de Kinder, la lettre est remise au Roi le 5 janvier 1944.

Onze jours se passent avant que le Roi prenne attitude. Le 16, le Roi a rédigé la note dont voici le texte :

« Le Roi n'a jamais cessé de considérer comme un devoir, le maintien de l'indépendance nationale. Le Roi, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'est toujours astreint au respect de la Constitution. Jamais il n'a eu l'intention d'y porter atteinte. li ne conçoit sa révision éventuelle que par la volonté du peuple belge librement exprimée. Les bruits qui tendent à jeter le doute sur ces points sont dénués de fondement et quiconque les propage commet un crime contre la Dynastie et la Belgique. Quant au reste, depuis le 28 mal 1940, le Roi s'est tenu strictement à sa position de prisonnier de guerre aux mains de l'ennemi. Il juge conforme à la dignité de la Couronne et à l'intérêt de la Nation, de ne s'en départir ni directement, ni indirectement.

« Léopold

‘Roi des Belges - Prisonnier de guerre au Château de Laeken. »

A quel usage cette note est-elle destinée ? Le Roi, en tout cas, n'entend pas, à ce moment, la faire au Gouvernement. Cependant, le 21 janvier, le Roi se ravise et fait demander si le porteur du message est encore en Belgique. Si oui, la note peut lui être remise.

François de Kinder est toujours à Bruxelles. Mis en possession de la note du Roi, il la fait parvenir au Gouvernement, par radio.

C'est par une erreur évidente que, par deux fois, la Commission qualifie de « lettre » la note du Roi transmise à Londres. Elle a un caractère absolument impersonnel. Peut-on même l’appeler une réponse ? C'est plutôt une fin de non recevoir. De toutes les auxquelles se rapporte la lettre du gouvernement, seule la question constitutionnelle est touchée dans la note du Roi ; encore celle-ci prend-elle, à ce sujet. l'allure moins d'un accord que d'une protestation.

Sur l'adhésion à la position de la Belgique dans la guerre, aux côtés des Alliés. il n'est pu dit un mot. De ce silence, la Commission donne cette raison :

« Comment le Roi eût-il pu donner son approbation à tous les engagements pris ou à prendre par son gouvernement siégeant à Londres sans connaître ceux-et de façon précise et dans l'ignorance des circonstances dans lesquelles ils avaient été souscrits ? Eût-il pu davantage s’engager quant la procédure à suivre lors de la rentrée du gouvernement sans connaître les conditions militaires et politiques du moment ?

Nous ne demandions rien de pareil. Il suffit de relire la lettre du Gouvernement pour constater qu'elle ne proposait au Roi qu'une adhésion de caractère général à la solidarité de la Belgique vis-à-vis des puissances en guerre avec l’Allemagne.

Force nous est donc de constater qu'en janvier 1944, six mois avant la victoire et la libération, le Roi refusait encore cet accord de principe et s'en tenait à la politique d'attente qui était la sienne depuis la fin mai 1940.

Telle qu'elle était, la « réponse » du Roi, si on peut ainsi la nommer, fut considérée par le Gouvernement comme marquant un progrès relatif dans le sens d'une reprise de contact. A vrai dire, nous n'étions pas difficiles. Dans notre désir de voir aboutir la politique de restauration que nous poursuivions depuis trois ans, nous crûmes voir, en recevant le sans-fil qui nous apportait le texte de la note royale, un motif d'espérer que tous ces efforts ne seraient pas vains.

Nous ignorions un document autrement important et qui donne, sur les dispositions réelles du Roi, des indications plus complètes.

* * *

Cet autre document a été élaboré dans le courant de janvier 1944 et signé par le Roi le 25 du même mois. Il est rédigé pour le cas où au moment de la libération du pays, le Roi serait prisonnier en pays ennemi. Il doit servir de directives « à l'intention de ceux qui, lors de la délivrance de la Belgique, exerceraient, intérimairement, le pouvoir.» II a aussi le caractère d'une proclamation destinée à être publiée par le gouvernement qui sera en fonction à la libération. Ce texte, trop long pour être inséré ici, débute par une justification de la ligne de conduite suivie par le Roi au début de la guerre et pendant l'occupation. A cet égard, après avoir rappelé les raisons pour lesquelles il est resté en Belgique sous l'occupation et signalé que son départ aurait été, dans sa pensée, contraire à son honneur de chef d'armée, le Roi écrit, notamment : « Sans force militaire réelle, ma présence à l'étranger n'aurait eu la valeur que d'un symbole ; quelques ministres y suffisaient. » Le Roi traite ensuite une série de problèmes de politique intérieure. La déclaration se termine par ces deux paragraphes :

« VII. La réparation nécessaire.

« Il n'est point de patriote que ne tourmente le souvenir de certains discours prononcés à la tribune du monde entier, par lesquels des ministres belges se sont permis, à des heures exceptionnellement critiques, où la sauvegarde de la dignité nationale imposait une extrême circonspection, de proférer précipitamment des imputations de la plus haute gravité contre la conduite de notre armée et les actes de son chef.

« Ces accusations qui dans un aveuglement obstiné, attentaient à l'honneur de nos soldats et de leur commandant en chef, ont causé à la Belgique un préjudice incalculable et difficile à réparer.

« On chercherait vainement dans l'histoire pareil exemple d'un gouvernement jetant gratuitement l'opprobre sur son Souverain et sur le drapeau national.

« Le prestige de la Couronne et l'honneur du pays s'opposent à ce que les auteurs de ces discours exercent quelque autorité que ce soit, en Belgique libérée, aussi longtemps qu'ils n'auront pas répudié leur erreur et fait réparation solennelle et entière.

« La Nation ne comprendrait ni n'admettrait que la Dynastie acceptât d'associer à son action des hommes qui lui ont infligé un affront auquel le monde entier a assisté avec stupeur.

« VIII. Les politiques étrangère et coloniale

« En ce qui concerne le statut international, j'exige, au nom de la Constitution, que la Belgique soit rétablie dans son indépendance intégrale, et qu'elle n'accepte d’engagement ou d'accord de quelque nature que ce soit, avec d'autres Etats, qu'en pleine souveraineté et moyennant les contreparties nécessaires. »

« J'entends aussi qu'il ne soit porté aucune atteinte aux liens qui unissent la Colonie à la Métropole.

« Je rappelle au surplus qu'aux termes de la Constitution un traité n'a de valeur que s'il est revêtu de la signature du Roi.

« Ecrit au Château de Laeken, le 25 janvier 1944.

« Léopold, Roi des Belges, prisonnier de guerre au Château de Laeken. »

Voilà la vraie réponse à la lettre du Gouvernement remise au Roi en janvier 1944. Elle est autrement explicite que la note transmise à Londres. Elle rend un son différent. Fait plus troublant les deux documents ont été rédigés en même temps.

Que dire des textes qu'on vient de lire ?

Sur le discours du 18 juin 1940, je me suis expliqué dans un précédent article et je n'y reviens pas. Il se conçoit, et même tout le monde comprendra, que le Roi ait, à ce sujet, un autre point de vue.

Jamais je n'ai rien dit, ni écrit où, même prévenu, on puisse voir une insulte à l'armée et au drapeau national. J'al servi dans l'armée, dans l'infanterie, comme soldat et comme officier, pendant cinquante-deux mois de front. Je sais ce qu'est l'armée et ce que représente le drapeau. Je repousse avec indignation le reproche de les avoir outragés.

Quant au passage du document sur la politique étrangère, il faut, pour en apprécier la portée, se rappeler l'usage auquel ce texte est destiné : il doit être porté à la connaissance du gouvernement et du pays, au moment où les troupes alliées entreront en Belgique, nous apportant la délivrance, chèrement acquise au prix d'immenses sacrifices.

La proclamation ne contient pas un mot pour saluer nos libérateurs ; rien qui laisse supposer une solidarité entre eux et la Belgique ; aucune intention ne s'y manifeste de continuer, à leurs côtés, la guerre jusqu'à la victoire totale.

Le Roi « exige » que la Belgique soit rétablie dans son indépendance; il « entend » qu'aucune atteinte ne' soit portée aux liens qui unissent la Colonie à la Métropole. A qui s'adresse ce langage et de quelles préventions est-il l'expression ?

Aucun traité n'a de valeur sans la signature du Roi : ceci est, en temps normal, une vérité constitutionnelle élémentaire. Mais. pendant la guerre, le Gouvernement a exercé tous les pouvoirs, sur le pied de l'article 82 de la Constitution, comme le Roi avait paru l'admettre lors de la communication faite à Berne. le 2 juin 1940. Le Gouvernement, en vertu de ces pouvoirs. a signé, le 1er janvier 1942, le pacte des Nations-Unies. La note royale met en question la validité de ce traité.

Ici encore, nous trouvons, tardive mais catégorique, la réponse aux parties de la lettre du gouvernement qui concernaient la position de la Belgique dans la guerre et l’affirmation de sa politique extérieure.

Le document que je viens de résumer avait, dès janvier 1944, été confié à deux hauts magistrats, chargés de le transmettre, le moment venu. au gouvernement. Lorsque je le reçus de leurs mains, le

, le 16 septembre 1944, je donnai, conformément à leurs indications et aux intentions qui leur avaient été manifestées par le Roi, connaissance du paragraphe VII au Conseil des Ministres. Il était entendu que la publication de la note et même la communication au gouvernement du texte complet de celle-ci, resteraient subordonnées à l'accord du Conseil, concernant ce que le Roi écrivait au sujet de la « rétractation nécessaire. »

L'avis unanime du gouvernement fut, faut-il le dire, qu'il n'y avait pas lieu de publier.

Comme on vient de le voir, j'étais en possession de la note royale lorsque, le 19 septembre 1944, je suis monté à la tribune pour le rapport du gouvernement aux Chambres réunies. On connaît les déclarations que j'ai faites, néanmoins, au sujet des difficultés passées et du retour du Roi.

La note royale était, d'après les indications qui m'avaient été communiquées, destinée à rester secrète, à l'état de simple projet, si le gouvernement n'en décidait pas la publication. Mais, au moment de son départ pour l'Allemagne, le Roi avait donné au comte Cornet de Ways-Ruart, grand maréchal de la Cour, l'ordre de mettre ce document entre les mains du commandant en chef des troupes alliées, lorsqu'elles entreraient à Bruxelles. L'ordre fut trop fidèlement exécuté.

Le 16 septembre, c'est-à-dire le jour même où la proclamation du Roi m'était apportée, le texte en était remis, à l'insu du gouvernement, par le grand maréchal, au maréchal Montgomery pour être transmis au gouvernement britannique...

* * *

J'ai terminé ce récit que J'aurais souhaité ne jamais faire.

Sur le plan moral, je répète: « Le Roi n'a pas trahi. » Jamais nous n'avons mis en cause ses intentions. II a eu en vue, tel qu'il le concevait, l'intérêt du paye.

Mais le Roi a commis, depuis le 10 mai 1940, une série de fautes capitales. Il a fait une politique basée sur l'hypothèse de la défaite, ou tout au moins de la paix blanche. La victoire a été la condamnation de cette politique.

Du point de vue constitutionnel, il n'y aurait, sur tout cela, à rien dire, si le Roi s'était trompé en suivant son Gouvernement. Dans ce cas, les ministres seraient là pour répondre de ses actes. Mais le Roi a agi contre l'avis de son Gouvernement. La Couronne a été ainsi découverte, non par la faute des ministres, mais par le fait du Roi.

Il est plus grave encore que les intentions du Roi n'aient pas été connues des ministres. Le ministre, qui porte la responsabilité, a le droit de connaître les intentions du Roi. II doit être certain qu'en dehors de la politique que le Gouvernement fait publiquement, il n'y en a pas une autre, secrète.

Ces erreurs, nous les connaissions à peu d'exceptions près - mais non pas toutes -lorsque le Gouvernement était à Londres. Malgré cela, fidéle à la résolution prise le 1er juin 1940. et que j'ai rappelée dans le premier de ces articles, le Gouvernement a tout fait pour garder au Roi toutes les chances possibles de reprendre son règne à la libération. Nous avons, non sans effort, restauré la situation morale du Roi à l'étranger ; nous avons donné, des événements de 1940, une présentation qui, s'inspirant de ces buts, allait aux limites que permet le respect de la vérité.

Cette attitude est restée celle du Gouvernement, jusqu'à la libération. Elle s'affirma encore dans le rapport fait aux Chambres le 19 septembre 1944. Elle est restée celle du ministère que j'ai eu l'honneur de présider jusqu'en février 1945. Je continue à croire qu'elle était la seule conforme aux intérêts de la Dynastie et de la Belgique.

La réussite de cette politique de restauration était possible. Elle exigeait, de tous, beaucoup de sagesse. Les milieux politiques ont, à cet égard, été exemplaires pendant les premiers temps qui ont suivi la libération. Le résultat en fut la remise en marche de nos institutions, suivant les règles d'une stricte légalité, spectacle qui fit l'admiration de bien des observateurs étrangers.

Puis, d'initiative ou par réaction contre des attaques d'adversaires, tous les groupes se sont mis à discuter la conduite du Roi. Dans ce déchaînement de passions, je me suis tu. Cela n'a pas suffi. J'ai été sommé de sortir de ma réserve ; d'affirmer qu'entre le Roi et le Gouvernement, il n'y avait jamais eu que des malentendus, à l'exclusion de toute divergence politique profonde ; d'approuver des faits et une doctrine auxquels je ne souscrirai jamais, parce qu'ils méconnaissent des principes qui tiennent à l'essence de l'Etat, tel que nous le concevons.

Pendant des années, je me suis laissé attaquer sans me défendre. Je ne suis sorti de mon silence que quand un groupe d'hommes, choisis pour leur autorité morale, ont été désignés par le Roi lui-même, pour établir une relation des événements et ont formulé des conclusions auxquelles je ne puis acquiescer, même par mon silence.

Au point où les choses en sont arrivées, il fallait que toute la vérité fût connue. J'ai donc apporté mon témoignage. Puisque - à tort, je continue à le croire - l'opinion a voulu juger, il faut qu'elle le fasse en pleine connaissance de cause.

Il ne m'appartient pas de préconiser une solution. Je m'interdirai même toute suggestion, de crainte d'en rendre la réalisation plus difficile.

A mon sens, c'est au Gouvernement, gardien de l'intérêt général à rechercher, lorsqu'il croira le moment venu, une formule susceptible de rallier l'ensemble des Belges de bonne volonté et de rétablir l'union dans le pays.

Mais la situation actuelle ne peut se prolonger. Une attente indéfinie n'arrangerait rien. Elle compromettrait l'avenir de la Dynastie, nous mènerait à des conséquences que peu de Belges auraient voulues et que le pays regretterait quand il serait trop tard.