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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

X. L’assemblée de Limoges. La communication de Berne

(Extrait du Soir, du 17 juillet 1947)

Au lendemain du 28 mal 1940, les parlementaires qui se trouvaient en France décidèrent de se réunir à Limoges et invitèrent le gouvernement à assister à cette assemblée.

Il était naturel que les membres des Chambres eussent le désir de s'informer et de prendre contact avec le gouvernement, après ce qui venait de se passer. Malgré les inconvénients auxquels la réalisation de ce projet pouvait donner lieu dans l'atmosphère politique où nous étions, la plupart des ministres estimèrent que le devoir du gouvernement était d'accepter l'invitation et d'assister à la séance avec la volonté de contribuer à orienter le débat dans le sens de la modération.

La réunion de Limogés prit, dès que le projet en fut arrêté, une grande importance. Tant parmi les Belges réfugiés que dans l'opinion étrangère, on en attendait un signe sur les dispositions du pays et une preuve que le gouvernement était ou non soutenu.

L'assemblée eut lieu le 31 mai.

La municipalité de Limoges avait mis à la disposition des parlementaires de vastes locaux dans son hôtel de ville. Cet édifice était pavoisé aux couleurs belges. L'arrivée des membres du gouvernement et des Chambres fut saluée par les acclamations de la population. Si précieuse que fût, en somme, cette sympathie en un moment aussi critique pour notre pays, la manifestation avait pourtant quelque chose de fort pénible, à cause de la signification dont elle était chargée. Parmi les acclamations, on distinguait nombre de cris hostiles au Roi. Beaucoup de manifestants criaient même : « Vive la République belge ! »

L'affreuse situation où le gouvernement se trouvait fut ressentie par lui plus vivement encore lorsque le maire, entouré du préfet et des autorités locales, reçut les bureaux des Chambres et les ministres. Il y eut un échange de discours. Celui du maire était partagé entre les invectives à l'égard du Roi et l'éloge de la Belgique et du gouvernement. Les présidents des Chambres répondirent, puis le Premier ministre remercia la municipalité de son accueil, en évitant toute allusion directe aux récents événements.

L'assemblée des parlementaires eut lieu ensuite. M. Spaak fit un exposé de ce qui s'était passé entre le Roi et nous pendant la campagne des 18 jours. Son discours, fait d'improvisation, sans notes, fut empreint d'une profonde émotion. Tout en montrant l'opposition du gouvernement aux actes du Roi, ceux-ci constituant, de l'avis unanime des ministres, une erreur politique grave, il s'attacha à en atténuer le caractère, sous le rapport des intentions qui avaient inspiré le Roi.

Il est aisé, après coup, de critiquer certains passages de ce discours. Dans l'auditoire, le courant d'opinion dépassait visiblement la position adoptée par l’orateur. De nombreux membres demandaient, les uns, que la déchéance du Roi fût prononcée, les autres, que l’assemblée votât une motion affirmant la nécessité de prendre cette sanction, aussitôt que les Chambres pourraient être réunies régulièrement. Cette disposition se remarquait, en proportion variable, dans toutes les fractions politiques de l’assemblée.

Après ces échanges de vue, le Premier ministre prit la parole. Il s'opposa à ce que la motion soumise à l'assemblée contînt aucun texte concernant une modification de nos institutions ou une déchéance du Chef de l'Etat. Il appuya cette manière de voir sur les raisons qui avaient le plus de chances d'être acceptées. Il fit valoir que, seules, les Chambres régulièrement réunies, pourraient prendre une décision de cette gravité ; que, même s'il s'agissait d'une déclaration de principe, pareille manifestation était à écarter, une prise de position anticipée ne pouvant que fausser me débat à naître ultérieurement.

La réunion se termina par le vote d'un texte, qui se ressentait de l'état d'esprit de l'assemblée, mais où toute suggestion de déchéance était absente. Ce résultat était tout ce qu'on pouvait tenter d'obtenir.

L'approbation chaleureuse donnée au gouvernement eut un effet favorable en ce qu'elle montra que, dans notre décision de rester solidaires des Alliés, noue étions soutenus par nos compatriotes en pays libre.

On a décrit ce qui s'est passé à Limoges comme une sorte de phénomène d'hystérie collective. La vérité est différente. Cette assemblée fut ce que l'on pouvait attendre de l'ambiance inouïe dans laquelle elle avait lieu et dont les causes étaient ailleurs.

Quant aux ministres qui furent à Limoges, ils y ont rempli un impérieux devoir de présence,

* * *

A la fin de mai 1940, l’ambassadeur de Belgique à Paris reçut un message du ministre de Belgique à Berne, lui demandant d'envoyer un diplomate et M. Richard, ancien ministre, pour prendre contact avec une personne envoyée de Bruxelles. M. Richard n'était pas à Paris à ce moment. Le vicomte Berryer fut désigné pour se rendre à Berne. Il y rencontra, le 2 juin, M. Fredericq, chef du Cabinet du Roi, et le colonel Van Caubergh, officier de la maison militaire.

M. Fredericq déclara à M. Berryer qu'il était autorisé à lui remettre : 1° un compte rendu officiel des opérations de l'armée belge pendant la campagne de Belgique ; 2° le texte de la proclamation du Roi en date du 25 mal ; 3° une note juridique signée par M. l'avocat général Hayoit de Termicourt, M. Devèze, ministre d'Etat, et M. Pholien, sénateur.

Cette note contient .

\1. L'exposé des circonstances qui ont amené la capitulation de l’armée.

\2. Le rappel des raisons pour lesquelles le Roi est resté au milieu de ses troupes.

\3. Une étude sur le caractère juridique de l'ordre de déposer les armes. D'après les auteurs de la note, la décision, ayant un caractère purement militaire, pouvait être prise par le Roi. Sans doute, convient-il que le Roi prenne l'avis des ministres ou de l'un d'eux, avant de faire un acte mais, dans le cas présent, les ministres ayant quitté le territoire, il ne pouvait en être ainsi.

\4. Un exposé de la situation du Roi et des conséquences, au point de vue constitutionnel, de sa captivité : le Roi est prisonnier ; il est donc dans l'impossibilité de régner.

« L'article 82 .de la Constitution prévoit la procédure qui peut être suivie en pareil cas : il appartient au gouvernement d'apprécier si, dans les circonstances présentes, il est permis de réunir les Chambres, alors que les membres de la Représentation nationale, mobilisés ou demeurés en Belgique occupée, ne peuvent faire entendre leur voix... »

Cette partie du document était un écho de ce qu'avait dit le Premier ministre, le 28 mai. La légalité de la situation du gouvernement n'était donc pas contestée.

D'autres parties de la note sont consacrées la justification du Roi et un appel en faveur de l'union de tous les Belges.

Dans la forme, la communication de Berne n'était pas adressée au gouvernement. Elle n'était accompagnée d'aucune déclaration du Roi. Les documents reçus furent remis au vicomte Berryer comme envoyé de l’ambassade de Paris. Cependant, il n'était pas douteux que le but était d’informer le gouvernement.

En rentrant de sa mission, M. Berryer remit aux ministres un rapport résumant son entretien avec le chef du Cabinet du Roi. On y lit : « D’après les conversations que j'ai eues avec M. Fredericq, il ressort bien que le Roi, non seulement n'a pas l'intention d'entrer en lutte avec le gouvernement de Poitiers, mais qu'il avalise la situation légale de celui-ci et même qu'il se trouve moralement à ses côtés contre l'envahisseur.

« Ceci résulte de la réponse suivante que fit Sa Majesté à M. Fredericq, lorsque le chef de Cabinet lui annonça qu'il allait donner à son jeune fils en France l'autorisation de s'engager dans la nouvelle armée belge : « C'est bien qu'il fasse son devoir » dit le Roi… »

On remarquera que ce texte contient une large part de commentaire et dépasse l'objet de la communication.

Le gouvernement prit connaissance de celle-ci avec une extrême satisfaction. Si claires et si certaines qu'eussent été les déclarations du Roi à Wijnendaele, nous étions en présence d'un fait nouveau.

Le gouvernement et les personnalités belges consultées furent d'avis qu'entre le 25 mai et le 2 juin, le Roi avait accepté de modifier la manière dont il envisageait sa position et celle de la Belgique. Ils pensèrent que les répercussions terribles qu'avait entrainées à l'extérieur la capitulation isolée de l'armée belge n'avaient pas été sans exercer une influence cet égard. Ils furent reconnaissants aux auteurs de la consultation du service éminent que leur intervention rendait au pays et du concours indirect qu'elle apportait au gouvernement légal.

Si le Roi adoptait cette attitude, tout pouvait encore être sauvé.

Les documents de Berne furent examinés au cours d'un Conseil des ministres tenu à Poitiers, le 10 juin 1940, et auquel assistaient les présidents des Chambres et les ministres d'Etat présents en France. Le Conseil fut d'avis que cette communication améliorait beaucoup la situation et était de nature à favoriser l'union entre tous les Belges. Il était acquis que le Roi acquiesçait à l’intention du gouvernement de continuer sa mission constitutionnelle sur le pied de l'article 82. Les auteurs de la note considéraient la capitulation comme un acte purement militaire, et, quoiqu'aucune précision ne fût donnée à ce sujet, on pouvait en conclure que, suivant l'interprétation des trois jurisconsultes, communiquée par le Roi, elle ne s'étendait pas aux forces belges en dehors du territoire. Le Roi partageait-il cette manière de voir ? Etait-il d'accord sur la décision du gouvernement de continuer la guerre, ou, au contraire, toutes nouvelles hostilités de la part de la Belgique restaient-elles exclues de ses intentions, comme il ressortait de l'entretien de Wijnendaele ? A cet égard, le rapport du vicomte Berryer fournissait une indication favorable, mais ce n'était là qu'une déduction tirée d'un élément occasionnel. La question était de trop d'importance pour que le gouvernement pût se prévaloir d'un accord du Roi, sans une manifestation formelle de sa volonté.

De l'avis unanime du Conseil, sans donner aux documents de Berne une publicité qu'ils ne portaient point, le gouvernement assura, à bon escient, la diffusion et en communiqua le texte aux gouvernements alliés.

Désormais, le gouvernement s'en tint à la présentation des faits qui résultait de la communication de Berne, et elle resta à la base de sa propagande pendant toute la durée de la guerre.

On verra plus loin que la situation n'était pourtant pas clarifiée autant que nous l'espérions.