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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

VI. La voie fatale

(Extrait du Soir, du 11 juillet 1947)

Le 18 mai, dans l’après-midi, le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Défense nationale furent reçus par le Roi à Saint-Denis-lez-Gand.

Je introduit, seul d'abord, auprès du Roi. Je le mis au courant de l'intention du gouvernement de diriger vers la France la plupart da nos collègues et les services administratifs actuellement à Ostende, où tout travail était devenu impossible, sous les bombardements aériens. Le Roi marqua son accord. Ce départ eut lieu le soir même.

Le Roi exprima le désir de voir quatre ministres rester en Belgique, non loin de son quartier général, de manière à pouvoir, à tout moment, entrer en rapport avec eux sans difficulté. Ces membres du gouvernement seraient le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Défense nationale et le ministre de l'Intérieur.

« De cette façon. ajouta le Roi, on pourra considéré le siège du gouvernement belge, comme continuant à être établi dans le pays. D'autre part, je pourrais être amené à prendre des décisions de nature politique, pour lesquelles le concours de ministres me serait nécessaire. »

M. Spaak et le général Denis furent ensuite introduite. L'entretien reprit sur les problèmes qui avaient été traités au cours des audiences précédentes et sans plus de résultat.

Concernant l'éventualité de son départ, dans le cas où l'armée ne pourrait prolonger lutte, le Roi continuait à marquer de vives hésitations, parlant de l'impression de « désertion » que pourrait causer son départ et de l'effet fâcheux qu'il ferait sur l’armée. Le Premier ministre dit, au nom de ses collègues, combien nous comprenions une objection de cette nature. Peut-être, ajoutai-je, le Roi, personnellement en cause, ne se trouve-t-il pas dans une situation suffisamment indépendante pour préciser les divers aspects du problème et donner à chacun d'eux la valeur qu'il faut y attribuer. Le Roi parut rappé de cette observation, reconnaissant qu'elle pouvait avoir quelque de fondé. Néanmoins, l'entretien n'aboutit à aucune conclusion, malgré l'insistance que mirent les ministres à invoquer les raisons d'intérêt général qui leur paraissaient décisives.

* * *

Dans son analyse des notes du Roi relatives à l'entrevue de Saint-Denis, la Commission d’Information écrit à la page 63 des annexes du rapport : « MM. Pierlot et Spaak envisageaient les solutions les plus diverses pour assurer la retraire de l’armée vers la France, allant jusqu’à proposer l'abandon immédiat des positions occupées, pour passer au plus tôt en France, sans attendre les ordres ou les instructions du généralissime. »

Les ministres auront certainement fait mal comprendre leur pensée. Leur préoccupation constante fut d'éviter que l'armée belge se désolidarisât d'aucune manière des armées alliées et que, dans la mesure où cela serait possible, compte tenu du mouvement de l'ensemble du dispositif, l'armée belge fût résolue à tout faire pour opérer sa retraite en France, plutôt que d'être prise en Belgique. Jamais l'idée ne nous vint que le commandement belge pourrait, cet égard, prendre une initiative contraire aux intentions du généralissime.

Plus loin, à la page 53 du texte rédigé d’après les mêmes notes, il est exposé que la seule éventualité que les ministres considéraient était celle où les armées alliées auraient pu stabiliser leur front, pour reprendre victorieusement l'offensive : « Mais le Roi, se basant sur les renseignements militaires qu'il possédait, insista sur la nécessité d'envisager aussi les hypothèses dans lesquelles les armées alliées seraient battues séparément de l'armée belge et contraintes à déposer les armes. Dans ce cas, si le chef de l'Etat s'était réfugié à l'étranger, comment pourrait-il défendre les intérêts de la Belgique ? Quelle serait son autorité au moment de l'ouverture des négociations, tant au point de vue international qu'au point de vue national ? Et que penserait l'armée belge du chef qui l'aurait abandonnée ? »

Il est exact que les ministres partaient toujours de la pensée de la victoire : sinon en territoire belge, ce qui devenait problématique, du moins ailleurs. Le Roi, au contraire, envisageait, dès à présent, la défaite des Alliés. Les notes citées montrent l'ordre des préoccupations que la perspective de cet événement lui inspirait.

La Commission, résumant cette partie des notes royales, écrit à la page 39 de son rapport : « Reprenant une idée déjà développée antérieurement, Il (le Roi) estimait que la Belgique envahie n'avait d'autre engagement que celui de détendre le territoire national tant que la lutte serait possible... »

Au sujet de l'insistance par les ministres conseiller au Roi de provoquer, au besoin, des ordres de la part du haut commandement pour éviter l'encerclement d'une partie des forces alliées et, notamment, de l'armée belge, la Commission estime (même page du rapport) que ce raisonnement « ne tenait aucun dompte de l’engagement constitutionnel pris par le Roi de défendre l'intégrité du territoire national.3

Ainsi, la portée du différend entre le Roi et les ministres apparaît d'une manière éclatante à chaque page du rapport et de ses annexes. La conception qu'avait le Roi de la politique d'indépendance, de la garantie alliée et du rôle de l'armée belge était liée à la défense du territoire, sur le territoire. C'est ainsi que le Roi interprétait - à la lettre - le serment constitutionnel et la Commission se rallie à cette interprétation,

En poussant un peu ce point de vue, et en supposant que, pendant la guerre 1914-1918, l'armée belge, au lieu de s'accrocher à la ligne de l Yser, n'eût pu s'arrêter que sur une position située quelques kilomètres plus au sud, elle aurait dû déposer les armes, plutôt que de continuer le combat en territoire français !

* * *

Le 20 mai, les événements militaires s'aggravant et les Allemands approchant de la côte française, les ministres crurent indispensable d'insister pour avoir, avec le Roi, une nouvelle entrevue et d'essayer d'obtenir de lui une décision.

L'audience débuta par un exposé du Premier ministre, rappelant le point de vue du gouvernement : nécessité de faire échapper l’armée à l'étreinte allemande, fût-ce au prix d'une retraite en France ; en ordre subsidiaire soustraire à la capture une partie au moins de nos forces, fallût-il, pour cela, établir une discrimination au profit des unités dont les mouvements étaient les plus rapides, grâce à leur matériel motorisé. Si l'armée devait tomber tout entière aux mains de l'ennemi, le Roi, en tout cas, ne pouvait être fait prisonnier. Il devait, au moment voulu, [aller] en France où il rassemblera toutes les forces combattantes, [engager] les moyens de résistance qu’il trouverait dans ce pays, où une partie de nos effectifs et nos services de l’arrière avaient été évacués. Le Roi continuerait ainsi à lutter aux côtés des Alliées jusqu’à la décision finale. Le Premier ministre conclut en soulignant la gravité de la situation et l’urgence d’une décision de principe, de manière à tout prévoir et à ne rien laisser, si possible, à l’imprévu.

Le Roi écouta sans mot dire plus la grande partie de ma déclaration mais, contrairement à sa coutume, il m'interrompit avec vivacité pour protester contre l’idée d'une retraite, vers la France, de certaines fractions de l’armée, à l'exclusion des autres troupes.

Lorsque j'eus fini de parler, le Roi garda un très long silence. Il finit par déclarer : Je ne puis prendre de décision actuellement. Je n'ai pas encore en main tous les éléments d'appréciation. Je dois, au préalable, avoir une entrevue avec le général Weygand et le général Gort. Ensuite, je serai sans doute en mesure de vous faire connaître mes intentions. »

M. Spaak intervint à son tour pour insister sur les raisons invoquées par le Premier ministre et l'urgence.

« - Quelles sont, demanda-t-il, les intentions du Roi, s’il tombe au pouvoir de l'ennemi ? Le Roi nous a déjà laissé entendre qu'il aurait l'intention de jouer un rôle sous l'occupation, en exerçant certaines attributions de sa fonction. »

« - Je ne sais pas, répondit le Roi, mais il importera de conserver au pays une activité économique, d'assurer son ravitaillement. D'autre part, je pourrai contribuer à maintenir l'unité morale de la Belgique.

« - Nous ne saurions, reprit Spaak, trop mettre le Roi en garde contre les risques de pareils projets, qu'ils soient arrêtés définitivement, ou que le Roi s’y laisse entraîner, en raison même de la situation fausse dans laquelle il se trouvera, sous le contrôle des Allemands. Cette attitude ne sera pas comprise. Elle créera une confusion profonde. De la part des Alliés, si le Roi se sépare ou paraît se séparer de leur cause, on criera « à la trahison. » Cette politique fera un effet désastreux non seulement en Belgique et chez les Alliés, mais dans le monde entier, où notre pays jouit d'un crédit moral considérable. Le Roi nous a déjà déclaré qu'il partagerait, le cas échéant, le sort de ses soldats. Cette formule ne correspond pas à la réalité. La Roi sera envoyé en Allemagne, mais traité à part, ou bien il se verra assigner pour résidence son palais et sa position sera pire encore, à cause de l’équivoque qu'elle ne manquera pas de créer. »

Le Roi sembla ébranlé :

« - Je retiens, dit-il, les raisons que vous venez d’évoquer. Je ne me refuse pas à envisager l’éventualité de mon départ. Mais je devrais le retarder jusqu’au moment où ma présence au milieu de l’armée ne serait plus utile. Je demanderais, dans ce cas, à l’un de vous, au Premier ministre, de rester, après le départ de ses collègues, auprès de moi jusqu’à la fin.

« Pourtant, continua à el Roi, tout votre raisonnement est inspiré par l’hypothèse d’une victoire des Alliés ou, en tout cas, par la conviction qu’ils vont continuer la lutte. Je ne crois pas qu’il en sera ainsi. Peu après l’armée belge, sinon en même temps, l’armée française, cessera de se battre. Si cette prévision se réalise, pourquoi quitterais-je l’armée et la Belgique et irais-je me ranger aux côtés des Alliés, ainsi que les ministres le suggèrent ? La solution serait différente, s’il s’agissait de continuer vraiment la guerre.

A l'issue de cette audience et à la demande du Roi, les ministres lui adressèrent un mémorandum qui en fixait ainsi les conclusions :

« …III. Le Roi voulut bien déclarer :

« a) que si l’armée belge restait en relation avec le gros des forces françaises, il continuerait évidemment la lutte ;

« b) que si l’armée était exposée à être faite prisonnière, la France et l’Angleterre continuant à se battre, il accepterait de la quitter pour rassembler de nouvelles forces belges, poursuivre la lutte et maintenir actives et libres les institutions du pays ;

« c) qu'il fallait cependant envisager l'hypothèse où, à la suite des succès allemands, la France et l'Angleterre concluraient la paix et où sa présence pourrait être utile au milieu de l'armée, dans le pays.

« Le Roi verra demain Lord Gort et le général Weygand pour s'assurer du degré de vraisemblance de cette hypothèse.

« IV. - Le Premier ministre a constaté l'accord complet qui règne entre le Roi et le gouvernement sur les points a) et b). Tout en marquant sa conviction sur la volonté de la France et de l'Angleterre de poursuivre la lutte, il a reconnu que le Roi agirait sagement en voulant s'éclairer complètement sur la situation.

« V. Le Premier ministre a, toutefois, souligné l'énorme danger qu'il y aurait, dans l'hypothèse envisagée au c), à un accord prématuré avec l'Allemagne. Les Alliés s’empresseraient alors de faire supporter par la Belgique tout le poids de la défaite. »

Ce texte ne donna lieu à aucune observation. Les ministres crurent donc être arrivés à un accord. La publication d'extraits des notes du Roi (annexes p. 55) montre qu'il subsistait une différence de points de vue.

Quelques jours plus tard, l'armée belge était encerclée, les fortes anglaises et françaises continuaient la lutte, mais elles avalent été défaites et le front français n'était pas stabilisé. Le Roi ne suivit pas le conseil des ministres, estimant qu'il ne se trouvait pas dans l'éventualité b). telle qu'il l'avait envisagée.