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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

VII. La Conférence d’Ypres

(Extrait du Soir, du 12 juillet 1947)

Le 21 mai, les ministres apprirent fortuitement, au cours d'une conversation avec les ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne, que le Roi allait rencontrer à Ypres le général Weygand et le général Gort. J'annonçai au Roi notre désir d'être présents ; le Roi ne fit qu'une courte opposition et nous nous rendîmes à Ypres, M. Spaak, le général Denis et moi.

Le Roi ne nous admit à aucune de ses conversations avec les généraux alliés. Malgré la position humiliante dans laquelle les ministres se trouvaient ainsi placés, ce n'était pas le moment d'abandonner la partie. L'enjeu était trop important et, quoique l'espoir d'amener le Roi à partager les vues du gouvernement parût bien compromis, nous ne voulions pas y renoncer en brusquant les choses. Tout différend public entre le Roi et les ministres était, d'ailleurs, en ce moment, de nature à provoquer une inquiétude que nous voulions éviter.

* * *

II a été donné, des entrevues d'Ypres, des comptes rendus différents et assez contradictoires tant du côté français que du côté belge.

Je me borne à relater ce que, mes collègues et moi, nous y avons vu, entendu et dit.

Nous arrivâmes à Ypres, à 3 h. de l'après-midi. Nous rencontrâmes aussitôt le général Weygand et le général Billotte.

Le généralissime, interrogé sur ce qu'il pensait de l'allure des événements, marqua l'importance qu'il attachait ce que fussent rétablies les communications entre les armées qui se trouvaient en Flandre et le territoire français, Il fit ensuite part de son étonnement à constater que les mouvements de retraite de l'armée belge n'avaient pas été plus rapides, malgré le danger de se voir couper la retraite vers le Sud.

Je répondis que mes collègues et moi-même étions, depuis de longs jours, en proie à l'inquiétude croissante que nous causait la même constatation ; mais que, pour être juste, il fallait ajouter que, l'armée belge faisant partie d'un ensemble et devant se conformer aux ordres du haut commandement, c'était avant tout de celui-ci que l'impulsion aurait dû partir.

Ce propos ne fut pas relevé.

Le général Weygand et le général Billotte insistèrent sur l'urgence d'un effort de décrochage et d'un mouvement accentué vers le Sud, en vue de rouvrir la route dans cette direction. Les ministres ne cachèrent pas que ces buts répondaient entièrement à leurs pensées.

Sur ces entrefaites, on annonça l’arrivée du Roi. Les ministres ne firent que l'entrevoir. Il entra aussitôt en réunion avec le général Weygand le général Billotte et le général Van Overetraeten, auxquels se joignirent par moments d'autres personnalités militaires. Le général Gort avait été prévenu tardivement, le message ne l'ayant pas touché à son poste de commandement.

Pendant que les ministres attendaient dans la salle voisine de celle où avait lieu la délibération, le général Van Overstraeten les rejoignit un instant. lis lui parlèrent de leurs inquiétudes. Le général Van Overstraeten leur laissa entendre que la fin de la campagne approchait pour l'armée belge.

« - Mais ne peut-on, demandèrent les ministres, accélérer le mouvement de retraite ? Pourquoi s'arrêter aussi longtemps sur le canal de Terneuzen ?

« Réponse. - Les troupes sont trop fatiguées.

« - Malgré leur fatigue, fis-je remarquer, nous avons pu constater, en parcourant leurs positions, qu'elles ne sont nullement hors d'état de reprendre leur marche, après quelques heures de repos bien employées. Ne peut-on envisager un repli par étapes, jusqu'à l' Yser ?

« Réponse. - Pourquoi abandonner tant de terrain ? »

En entendant donner pareille raison, les ministres marquèrent leur étonnement. Ce n'est plus la possession momentanée de quelques kilomètres carrés de plus ou de moins qui importe, dirent-ils, mais la conservation de l'armée. II vaut mieux reculer que d'être pris.

« Réponse. - Mais on est pris.

Je répliquai, sans pouvoir réprimer un mouvement de colère : « Non, on n'est pas pris; on le sera, si l'on ne fait pas tout pour éviter ce sort ; mais on n'est pas pris tant qu'on a des armes et qu'on peut se mouvoir. »

Le général Van Overstraeten partit sans mot dire.

La réunion du Roi avec les généraux se prolongea jusque vers 7 h. Les ministres eurent encore une brève conversation avec le général Weygand. « Quelles sont, mandèrent-ils, les résolutions qui ont été prises et comment voyez-vous la situation ? »

« Nous nous sommes, répondit le général Weygand, trouvés, tout d'abord en présence d'une proposition du général Van Overstraeten : l'armée belge se retirerait dans une position en demi-cercle, adossée au littoral, et elle s'y défendrait pendant le temps qu'elle pourrait. Je n'ai, naturellement, pas accepté cette proposition qui sépare le sort de l'armée belge de celui des armées alliées et implique la renonciation continuer la lutte leurs côtés.

« J'ai préconisé que l'armée belge reprenne, sans tarder, son mouvement de retraite et prenne position derrière l'Yser. Ayant ainsi raccourci son front, elle pourrait disposer d'une partie de ses divisions pour coopérer avec les troupes franco-anglaises, ses voisines, aux contre-attaques qu'il faut monter, vers le Sud pour rétablir les communications dans cette direction et éviter que se consomme l'encerclement.

« Le Roi m'a répondu que l'on ne pourrait envisager, actuellement, la continuation de la retraite de l'armée belge. Les troupes sont fatiguées, leur moral achèverait de s'ébranler, si elles devaient encore abandonner du terrain et à la perspective de combattre hors du territoire national. Ce sont là des éléments d'appréciation au sujet desquels le commandement belge est mieux renseigné que je ne puis l'être et je dois donc m'en remettre à lui concernant l'importance qu'Il y a lieu d'y attacher.

« Partant de ces données, conclut le général Weygand, le Roi a proposé que l'armée belge conserve ses positions actuelles sur le canal de Terneuzen et au sud de Gand. Elle étendrait, toutefois, son front jusque vers la frontière, de manière à libérer une partie des troupes britanniques, qui deviendraient ainsi disponibles pour les contre-attaques projetées. Cette proposition a été adoptée. »

« - Vous donne-t-elle satisfaction, demandèrent les ministres ? »

« - Je viens de vous dire, répondit le général Weygand, que ma conception était différente et que je me suis incliné devant les objections qui m'ont été faites. Le dispositif qui vient d'être arrêté peut se défendre et je l'ai accepté. »

La solution adoptée ressemble au projet du général Van Overstraeten en ce que, l'ensemble de l'armée belge reste sur ses positions. Elle en diffère en ce que celles-ci sont plus étendues vers le Sud. Les lignes occupées par nos troupes prennent un développement démesuré : environ 90 kilomètres, cause évidente de faiblesse.

Sans cette transaction, les glorieux et utiles combats de la Lys n’auraient pas eu lieu. Malheureusement, le projet du général Van Ovérstraeten restait dominant et les dispositions prises ont entraîné comme conséquence la capitulation isolée de l’armée belge. La préoccupation constante du gouvernement avait été que, dans la défaite comme dans le combat, notre armée restât étroitement solidaire de ses voisines et ne cessât d’être comprise dans le même événement. Pareil résultat était, certes, plus Important que la conservation illusoire d'une partie de territoire. Dans une situation militaire peut-être déjà désespérée, il restait quelque chose à sauver : la position politique et morale de la Belgique.

* * *

Après le départ du général Weygand, les ministres furent introduits auprès du Roi. Ils se plaignirent de la manière insuffisante dont ils étalent tenus au courant de la marche des événements. M. Spaak reprocha vivement au Roi le manque de confiance dont il faisait preuve à l'égard des ministres. Le Roi protesta, en disant que les ministres avaient sa confiance, mais qu'il avait, lui, ses attributions propres en matière de conduite des opérations militaires.

Au sujet des communications faites par le général Weygand, le Roi mit brièvement les ministres au courant des décisions arrêtées. L'impression dont il fit part à ses interlocuteurs était fort différente de celle que leur avait laissée le général Weygand. Le Roi considérait la situation des armées en Flandre comme laissant peu ou point d'espoir. Quant à la manœuvre préconisée par le généralissime, il fallait, pour prendre une décision, attendre l'accord du général Gort. A la question posée par les ministres : « « Le généralissime français n'a-t-il donc pas le droit d'ordonner cette contre-attaque ? », le Roi fit une réponse négative, soulignant qu'en réalité, l'unité de commandement n'existait pas.

Les ministres s'étonnèrent, une fois de plus, de ce que la retraite n'eût pas été poussée plus rapidement. Le Roi répondit, comme l'avait fait le général Van Overstraeten, que les troupes étaient trop fatiguées. Frappé de voir cette insistance à invoquer - qu'il s'agît des aptitudes de nos troupes ou de leur état physique - tous les arguments qui pouvaient militer en faveur de leur maintien sur place, je répondis en disant au Roi les constatations que mes collègues et moi avions faites lors de notre visite aux unités qui gardaient le canal de Terneuzen : elles étaient fatiguées, mais nullement épuisées ; leur moral paraissait bob ; on pouvait encore, en prenant la précaution de leur donner un bref repos, leur demander un effort pour éviter la catastrophe. Le Roi ne répondit pas, mais parut fort mécontent.

La conversation se ralentit ensuite et même cessa complètement. Le Roi conserva néanmoins les ministres auprès de lui, en attendant la visite du général Gort. Lorsque celui-ci arriva, il fut reçu seul par le Roi, accompagné du général Van Overstraeten.

A l'issue de cet entretien, nous eûmes une nouvelle et très courte entrevue avec le Roi qui nous dit, en substance : « Le général Gort accepte de contre-attaquer vers la Sud dans les conditions préconisées par le général Weygand. Quant aux troupes belges, elles prolongeront leur front, ainsi qu'il a été prévu, mais, au lieu de continuer à tenir la ligne de l'Escaut, elles s'installeront sur la Lys. La position est moins bonne à divers points de vue, notamment quant la direction de la rivière, mais il est impossible de faire autrement parce que la position de l'Escaut est, au dire du général Gort, déjà trop entamée. Le général anglais considère que les chances de succès de la manœuvre à laquelle II va prendre part sont pratiquement nulles. La situation est désespérée. »

Les ministres rentrèrent à Bruges, tandis que le Roi regagnait son quartier général. Le retour, par les routes encombrées de charroi, en pleine obscurité, fut fatal au général Billotte. Victime d’un accident d'automobile, il succomba quelques heures plus tard.

* * *

Dans les annexes du rapport de la Commission d'information, on lit (p. 58) qu'après la conférence d'Ypres, « Le Roi donna ordre do tout préparer pour une retraite éventuelle sur l' Yser, afin de n'encourir aucun reproche des Anglais et des Français. » Cette partie de la relation tirée des notes royales est difficile à comprendre, après ce qui a été dit pour démontrer l'impossibilité de cette solution. En tout cas, l'éventualité d'une retraite sur l' Yser ne se réalisa pas. Toujours d'après la rédaction tirée des notes royales (même page), il est écrit que les ministres critiquèrent la position de l'armée, refusant d'admettre qu'Il fallait attendre les ordres du généralissime et prétendant qu'il fallait, au besoin, agir d'initiative pour retraiter vers la France.

Je ne puis que répéter ici ce que j'ai écrit au sujet de l'entrevue de Saint-Denis : jamais il n’est entré dans la pensée des ministres que l'armée belge pourrait faire cavalier seul et retraiter en territoire français sans ordres du généralissime.

Dans l'après-midi du même jour, le Roi écrivit au Premier ministre en termes amers. Cette lettre marquait l'accentuation de la tension entre le Roi et les ministres. Cependant, nous fûmes d'avis que, tout en nous défendant contre des reproches immérités, il fallait éviter tout ce qui pourrait aggraver les difficultés entre le Roi et nous. Au contraire y avait lieu de ne pas perdre de vue la situation difficile, angoissante dans laquelle se trouvait le Roi et de répondre dans des termes déférents, compréhensifs de cette situation et où s’affirmait le dévouement des ministres. C'est dans cet esprit que je répondis au Roi. (Voir pp. 39 et 40 des annexes du rapport.)

P.S. - Dans mon deuxième article, j'ai cité un extrait d'une déclaration faite à la Chambre, le 25 mars 1931, et par laquelle M. Vandervelde se ralliait aux vues exprimées par M. Poullet dans son rapport sur le budget des Affaires étrangères. Cette citation et celles qui la précèdent montrent les antécédents de la politique d'indépendance dans l'opinion parlementaire. C'est par erreur que j'ai, à cette occasion, attribué à M. Vandervelde la qualité de ministre des Affaires étrangères. Il n'était pas, à cette époque, membre du gouvernement. C'est donc seulement comme député et leader de son parti qu'il parlait.