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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

V. L’invasion

(Extrait du Soir, du 10 juillet 1947)

Au matin du mai 1940, dès le moment où furent connus avec certitude les premiers actes d'hostilité en territoire belge, je téléphonai au Roi, qui se trouvait à Laeken, en lui demandant son accord pour lancer immédiatement l’appel aux puissances garantes. Le Roi me pria avec insistance d'attendre qu'il pût me voir à Bruxelles. Je répondis que ce délai était impossible. Il consentit.

Vers 7 heures, le Roi reçut au Palais de Bruxelles le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Défense nationale. En attendant son arrivée, j'avais préparé un avant-projet du discours qu'il ne manquerait pas, nous en étions persuadés, de prononcer devant les Chambres, à la séance extraordinaire dont nous venions de demander la convocation pour l'après-midi. Le Roi écarta toute proposition dans ce sens. Il déclara qu'il devait partir à l'instant pour son poste de commandement. Nos instances furent vaines.

Le Roi ne nous chargea d'aucun message pour les Chambres. Je déclarai néanmoins, dans mon discours à la séance parlementaire : « Avant d'aller exercer le commandement de l'armée, le Roi aurait souhaité adresser la parole aux représentants de la Nation. Le cours rapide des événements ne le lui a pas permis, car, où le combat a commencé, le chef doit être présent. (L'assemblée se lève et aux cris de « Vive le Roi ! » applaudit longuement.) »

Nous restâmes persuadés que le Roi ne nous avait pas fait connaître la vraie raison de son refus. De Bruxelles à Breendonck, siège du grand général, la distance n'est pas telle que le Roi n'eût pu en revenir pour une heure ou deux, dans l'après-midi. J'ai toujours pensé qu'il n'était pas désireux d'être amené à faire, ou paraître autoriser par sa présence, des déclarations qui l'eussent engagé, vis-à-vis des Alliés, plus qu'il n'estimait et voulait l'être. La lecture des annexes du rapport de la Commission d'information, dont je citerai des extraits. confirme cette opinion.

Nous déplorions la décision du Roi. Du fait de son absence, quelque chose d'essentiel allait manquer à l'impulsion donnée au sentiment national.

La séance des Chambres fut digne et émouvante. La volonté du pays de lutter jusqu'à la victoire y fut solennellement affirmée, « Je prends, déclara le ministre de la Défense nationale au nom de l'amée, l'engagement qu'elle se battra jusqu'à la fin, jusqu’à la victoire finale... avec la volonté de vaincre, quoi qu'il arrive. » Ces paroles, comme les autres déclarations faites, dans le même sens, par les Présidents et par le gouvernement, furent ratifiées par une adhésion unanime.

Pendant les quatre premiers jours de la guerre, le ministre de la Défense nationale se rendit à plusieurs reprises au grand quartier général, il y vit le Roi et tint ses collègues au courant des premiers événements militaires.

Le 15 mai, j'allai avec le général Denis à Breendonck, je fus reçu seul, à 13 h. 30. Le général Denis rut introduit à la fin de l'audience. Le Roi me montra une carte où les positions occupées par les armées étaient indiquées. On y voyait la rupture du front, au nord et au sud de Namur, ouvrant la voie à l'ennemi à travers le sud du Brabant et le Hainaut. Non moins grave était la percée de Sedan. Montrant, sur la carte, la direction de la côte du Pas-de-Calais, le Roi dit : « Ils arriveront là avant huit jours. »

J'émis alors des craintes concernant le sort de nos troupes et, considérant la carte qui se trouvait sous mes yeux : Si ces prévisions se réalisent, dis-je au Roi, l'armée belge devra, je présume, faire retraite vers l'Ouest, puis vers le Sud, pour conserver sa liberté de mouvement et rester en liaison avec le gros des armées alliées. En même temps, j'indiquais du doigt la direction approximative de Bruges, puis celle de Lille ou de Dunkerque. L'armée belge, demandai-je encore, aura-t-elle le temps d'opérer ces mouvements, alors qu'étant presque à l'extrémité gauche du dispositif interallié, elle aura le plus de chemin à parcourir ? Tel est le problème qui paraît se poser dès à présent.

Répondant à ma question concernant la direction dernière de la retraite, le Roi dit, textuellement : « Non, pas vers le Sud; vers le Nord » !

Je crus avoir mal entendu. Où un mouvement final vers le Nord pourrait-il se concilier avec la continuation de la coopération de nos troupes aux côtés de celles des Alliés ?

Le Roi précisa que, dans sa pensée, l'aboutissement de la retraite, si elle devait se prolonger, serait, non une issue en territoire français, mais bien une position adossée au littoral. En même temps, il dessinait, d'un mouvement de la main, un demi-cercle ayant à peu près Zeebrugge comme centre et il qualifia cette position de « réduit national. »

Je m'élevai contre cette conception : si l'armée belge se laisse acculer à la mer, ce sera la capitulation certaine et qui, non seulement mettra nos forces militaires hors de cause, mais les désolidarisera du sort des armées alliées. Ce serait le sort le plus inacceptable qu'une armée puisse envisager.

Le Roi écouta mes raisons sans se laisser convaincre. L'entretien prit fin sans conclusion.

* * *

Le 16 mai, nous nous rendîmes à Breendonck, au début de l'après-midi, M. Spaak, le général Denis et moi nous avions hâte de reprendre la conversation de la veille, qui nous avait plongés dans une inquiétude facile à deviner.

Le Roi informa les ministres que la retraite des armées belge et alliées était décidée. Elle devait avoir lieu en trois étapes de nuit : du 16 au 17, sur le canal de Willebroeck et le canal de Charleroi ; du 17 au 18, sur la Dendre; du 18 au 19, sûr le canal de Terneuzen et l'Escaut, Au delà de ces étapes, rien n'était encore prévu. Il faudrait aviser. L'on sentait percer chez le Roi l'inquiétude et peut-être la conviction de ne pouvoir limiter, à la dernière de ces positions, le repli de l'armée. II posa la question de savoir quelle ligne de conduite adopter si sa crainte venait à se réaliser.

Les trois ministres firent une réponse catégorique. Il faut, dirent-ils, tout faire pour que l'armée belge garde le contact avec les franco-britanniques; tout faire, dès à présent, pour qu'elle puisse échapper à l'étreinte allemande en retraitant, s'il y a lieu, d'abord vers l'Ouest, puis vers le Sud, en territoire français. A supposer qu'il devienne impossible de faire exécuter pareil mouvement par la totalité de l'armée, encore faudrait-il ne rien négliger pour qu'une partie au moins de l'armée pût s'échapper aux côtés des Alliés.

Le Roi fit, à ce point de vue, de multiples objections. Une fois en territoire étranger, dit-il, je serai soumis aux lois du pays et il en sera de même de l'armée. Par conséquent, le commandement belge ne sera plus libre. Il devra affecter l'armée aux tâches qu'on lui indiquera ; notre effort militaire sera dispersé, sans relation avec l’intérêt de la Belgique, exposé au risque de pertes considérables.

Les ministres répondirent que cette conception ne correspondait ) aucune règle établie ; que le commandement de l'armée belge et cette armée elle-même ne tomberaient nullement sous la dépendance des lois et des autorités françaises: que le Roi, avec le prestige attaché à sa personne et à sa fonction, placé à la tête d'une vingtaine de divisions, conserverait son autorité sur son armée et continuerait une coopération volontaire avec les forces alliées, en vue du succès de la cause commune.

Le Roi, sans conclure quant au principe d'une retraite jusqu'en direction de la France, transporta alors l'entretien sur le terrain du fait. Vous raisonnez, dit-il aux ministres comme si le résultat dépendait de moi. Mais je fais partie d'un dispositif, à l'ensemble des mouvements duquel je dois me conformer. Je ne puis retraiter autrement, ni plus vite, que les armées française et anglaise qui sont mes voisines. J'exécute les ordres du commandement suprême et je m'y conforme ponctuellement.

Sans contester ce dernier point, les ministres s’étonnèrent que le Roi ne fût pas tenu plus au courant des intentions du commandement interallié concernant la conduite générale de la guerre et la suite ultérieure des opérations.

Le Roi, firent-ils remarquer, n'est pas seulement chef d'armée, il est chef d'Etat. Il a le droit de demander les renseignements qui lui permettraient de s'éclairer et, si les dispositions que le commandement suprême a prises ou compte prendre ne comportaient pas un effort suffisamment accentué pour faire échapper l'armée belge au risque qui la menace, le Roi devrait provoquer des instructions plus complètes et plus efficaces. Il faut réagir contre l'inertie dont le haut commandement semble faire preuve.

Le Roi répondit qu'il avait envoyé le général Galet en mission auprès de l'état-major interallié, mais que le général était revenu après avoir constaté l'impossibilité d'obtenir les renseignements nécessaires.

Les ministres Insistèrent pour que, d'une manière ou d'une autre, une nouvelle démarche ou un nouveau mode de liaison fût tenté et que le Roi exigeât d'être mis au courant des intentions du généralissime, au besoin en intervenant personnellement.

Abordant une question proche de la précédente, les ministres ajoutèrent que. si cette partie de la campagne devait se terminer par un désastre militaire, le Roi ne pourrait en aucun cas accepter l’éventualité d'être fait prisonnier mais devrait, soit avec une partie de ses troupes, soit, au besoin, en quittant l'armée, se transporter en territoire libre et, avec le gouvernement, continuer la lutte, en levant de nouvelles forces et en utilisant toutes les ressources belges qui se trouvaient réunies hors du pays.

Il importait, en effet ,que le Roi qui, à l'heure actuelle surtout, était la principale incarnation de l'Etat belge, ne tombât pas aux mains de l'ennemi, mais conservât une activité par laquelle continuerait à s'affirmer l'existence de la Belgique.

Ici encore, le Roi parut hésitant. Il voyait des objections graves, du point de vue moral, à quitter ses troupes. II demanda, ne paraissant pas encore être au courant des derniers événements, ce qu'avait fait la reine de Hollande. Les ministres répondirent que la Reine était en Angleterre, où elle annonçait l'intention de poursuivre la guerre avec les moyens qui lui restaient. Le Roi posa cette question qui surprit les ministres : « A-t-elle bien fait ? »

Pendant une autre partie de l’entretien, le Roi posa aussi cette question « Et le roi de Danemark ? » Les ministres répondirent que le roi de Danemark n'avait pas eu à sa disposition des forces armées importantes, comme celles que la Belgique avait consacrées à sa défense ; que le roi de Danemark n'avait sollicité l'aide de personne et n'avait pas été secouru par des puissances garantes. Aucune comparaison n'était donc possible entre le cas du Danemark et celui de la Belgique.

Les ministres quittèrent le Roi, sans qu'une conclusion se fût dégagée et sans que leurs appréhensions eussent diminué. Autour du Roi, l'atmosphère était défaitiste. Un général, montrant une carte et indiquant l'extrémité ouest du territoire, dit à haute voix, avec une sorte d'indifférence affectée : « Là, dans huit jours, la campagne est finie pour nous. »

* * *

Le 17 mai, dans l'après-midi, les ministres tinrent conseil à Ostende.

A l'issue de la réunion, j'écrivis au Roi la lettre dont le texte est reproduit à l'annexe 28 du rapport de la Commission et qui exprimait l'avis unanime du Conseil :

« La préoccupation dominante du gouvernement est de voir l'armée belge suivre le sort des armées alliées et ne se laisser, en aucun cas, séparer d’elles.

« … Le Roi doit, à tout prix, se soustraire à temps au danger d'être fait prisonnier ; quel que soit le cours des événements et tant que les puissances alliées continueront la lutte, le fait de l'existence de la Belgique doit s'affirmer par la conservation et l'activité des organes essentiels de l'Etat.

« Si l'armée belge séparait son sort de celui des Alliés, un mouvement d'opinion d'une extrême gravité se dessinerait. A l'étranger, où le crédit moral de la Belgique et le prestige du Roi sont grands, on éprouverait un sentiment de déception profonde. Le traité de paix ne pourrait, dans semblables conditions, que nous être fatal. Enfin, et abstraction faite des considérations qui précèdent, de tels événements et les interprétations qu'ils susciteraient rendraient impossible la reconstitution de la Belgique dans le cadre de ses institutions... »

* * *

Aux pages 47 à 49 annexe3 des annexes du rapport de la Commission d'Information, on lit un résumé, d'après les notes du Roi, des entrevues des 15 et 16 mai.

Le 15, « Il (le Roi) attira l'attention du gouvernement sur le danger qu'il y aurait à s'incorporer ou à se laisser incorporer dans l'alliance anglo-française à quelque titre que ce soit, la plus grande prudence s'imposant, en présence de l'incertitude des événements...

« II insista pour qu'en toute hypothèse, une alliance ne fût conclue, la Belgique devant conserver sa liberté d'action, d'autant plus que ni Londres, ni Paris, ne semblaient, jusqu'à présent, disposés à nous donner les garanties désirées, quant à l'avenir de la Belgique. »

Le 16, le Roi résumait ainsi les questions qui se posaient : « Ou bien l'armée belge aurait la possibilité de se replier vers la France et de battre en retraite avec les Français - fallait-il, dans ce cas, abandonner le territoire belge, ou essayer de s’y maintenir en s'enfermant dans un camp retranché... ? »

Et plus loin : « … le Roi faisait remarquer qu'une fois l'armée sortie du territoire national, son commandement deviendrait illusoire... »

En recevant la lettre du Premier ministre, le 17, le Roi pensait que : « Si leurs forces (des Alliés) étaient battues ou sur le point de l'être, la Belgique n'avait aucune obligation de lier son sort au leur.

« Entrée en guerre parce qu'envahie et pour se défendre, la Belgique n'avait pris d'autre engagement, vis-à-vis de ses garants, que celui de défendre le territoire national. » (Id. p. 51).

Ainsi, l'armée belge s'acheminait vers son destin, sous la pression des événements militaires, certes ; mais conduite aussi, et d'abord, par une idée préconçue : par une doctrine personnelle au Roi et à ses conseillers, ignorée de ses ministres et dont la découverte les frappait de consternation.