Accueil Séances Plénières Tables des matières Législation Biographies Documentation Note d’intention

La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

I. Préambule

(Extrait du Soir, du 5 juillet 1947)

Comme nous l’avons annoncé hier, nous commençons aujourd’hui la publication d’une série d’articles par lesquels M. Hubert Pierlot, ancien Premier ministre, chef du gouvernement de Londres, apporte son témoignage sur les questions qui ont fait l’objet du rapport de la Commission d'information instituée par le Roi.

* * *

Le 1er juin 1940, au lendemain de l'assemblée de Limoges, le gouvernement se réunit en Conseil, à Poitiers. II y eut un échange de vues sur les derniers événements. Quelqu'un proposa d'éditer un « livre blanc » contenant l'historique de ce qui s'était passé entre le Roi et le gouvernement. Il importe. disait l'auteur de cette proposition, que la vérité soit connue ; il faut, dès maintenant, prévenir toute relation inexacte.

Un autre membre du Conseil défendit une opinion différente. « Non, dit-il, pas de livre blanc ! Si le gouvernement a eu, dans une circonstance déterminée, le devoir de se séparer du Roi et de rendre public le différend, ce n'est pas une raison pour continuer. Quel que soit notre désir de faire, dès à présent, connaître la vérité, il faut songer à l'intérêt national et, autant que nous le pouvons, sauvegarder l'avenir. Nous savons ce qui s'est passé. Nous ignorons encore l'opinion que s'en fera le peuple belge et, par conséquent, les chances qui restent peut-être au Roi de reprendre, après la guerre, le cours de son règne. Nous ne devons rien faire, rien dire, rien écrire qui aggrave les risques que courent la dynastie, la monarchie. La Belgique n'a pas intérêt à être en république. La conséquence de tout ceci est une consigne de silence qui ne cédera que devant une nécessité nouvelle et absolue. »

Après une discussion de quelques minutes, cet avis prévalut à l'unanimité. II était facile de prévoir que notre réserve ne manquerait pas d'accréditer des campagnes d'opinion dirigées contre nous. L'observation en fut faite, mais le Conseil ne s'y arrêta pas.

On voudra bien remarquer qu'au moment où Il prenait cette résolution. le gouvernement n'avait encore connaissance, ni des documents qui allaient être, à Berne, communiqués par le Chef du Cabinet du Roi ni de la réaction du pays occupé après la capitulation, et que les Allemands étaient encore loin de Paris.

La consigne de Poitiers fut observée strictement. Pendant toute la guerre, les seules déclarations du gouvernement, les seules publications encouragées par lui, au sujet du Roi, marquent sa persistance dans la voie qu'il s'était tracée. Chaque fois qu'ils furent appelés à parler des événements de mai 1940 ou de l'attitude royale sous l'occupation, les ministres s'attachèrent à ne pas séparer la cause du Roi de celle de la Belgique.

Personnellement, depuis ma sortie du gouvernement, bientôt suivie de Ia fin de ma vie publique, j'ai continué à observer une extrême discrétion et je me suis tenu obstinément à l'écart des polémiques. Depuis sept ans, je n'ai failli me départir de cette attitude qu'une seule fois, devant une provocation flagrante, à la veille des élections de février 1946.

* * *

Le maintien de cette position est-il encore possible, après la publication du rapport de la Commission d'information ?

Ce document a un tout autre caractère que les écrits qui ont, jusqu’à présent, alimenté la curiosité et les passions partisanes. Le rapport émane d'un collège d'hommes éminents, nommés par le Roi, auxquels le secrétariat du Roi a ouvert ses archives. Les documents extraits de celles-ci sont mis sous les yeux du public. En même temps, la Commission présente un récit des relations entre le Roi et le gouvernement pendant la guerre.

Que l'on considère l'Initiative dont la Commission est née, l'autorité morale qui s'attache aux noms de ses membres, ou l'attention que la publication du rapport a éveillée, les constatations et les conclusions auxquelles vient d'aboutir ce long travail, ne peuvent laisser indifférents ceux qu'il met en cause.

Ces conclusions, quelles sont-elles ?

Beaucoup de personnes, dans leur désir de tout arranger, ont voulu les trouver à la dernière page de rapport de la Commission :

« Le Roi apparaît comme ayant, en toutes circonstances, eu la volonté d'obéir à sa conscience...

« ... nous retrouvons chez ses ministres la même volonté désintéressée de servir, sans aucune préoccupation d'intérêt personnel.

« Ainsi, toutes les volontés étaient-elles tendues vers un but unique : le salut du pays...

Cette appréciation, équitable sur plan moral, sera contredite par peu de Belges. Pour le gouvernement, les Intentions du Roi ont toujours été hors de question. Mais le problème est ailleurs. Il est d'ordre politique.

A cet égard, les véritables conclusions du rapport se dégagent du récit lui-même et du commentaire qui l’accompagne. Je crois les résumer fidèlement, en peu de phrases .

La Commission estime que le Roi a vu juste, depuis le commencement du drame jusqu'au dénouement ; que tout ce qu'il a fait était conforme à ses prérogatives, à ses devoirs constitutionnels et aux intérêts du pays. Dans ses actes ou dans ses abstentions, tout mérite une admiration sans réserve.

Au contraire, et toujours suivant le rapport, le gouvernement s’est trompé sur la portée des actes du Roi et a dirigé contre lui des accusations injustes. Empêché par le Roi de traiter avec l'ennemi, il est parti à Londres pour continuer la lutte, en exécution de la volonté du Roi. (Rapport. p. 98.)

Le chef du gouvernement de l'époque a l’obligation morale de dire s'il acquiesce à cette version et cette appréciation : si oui, de rétracter ses déclarations antérieures : si non, de dire pourquoi. L'objection tirée du secret auquel l'ancien ministre est tenu n'est plus de mise, au moment où ce qui restait de ce secret vient d'être levé.

Serais-je le seul à ne pouvoir ou à ne vouloir parler ?

La réprobation qui s'attacherait à pareil mutisme serait méritée ; elle atteindrait ceux qui, avec moi et sous ma direction, ont porté les responsabilités du pouvoir.

Dois-je insister ? La situation est, je pense, assez claire : malgré le regret que j'éprouve à prolonger un tel débat, je suis placé - et ce n'est point par mon fait - dans la nécessité de m'expliquer.

* * *

Avant tout, je tiens à rendre aux membres de la Commission égards pour égard en m'inclinant devant leurs intentions.

Le rapport est unilatéral : on l'a assez répété. Les raisons en sont connues. Aussi, n'est-ce point là un reproche, mais une constatation. Il était fatal que l'avis de la Commission portât la marque exclusive de sa source d'information.

Ainsi orientée, elle s'est laissé entraîner à une apologie. Qu'on ne me demande pas d'étayer son témoignage sur l'aveu complaisant, même tacite, de fautes dont je ne puis accepter le fardeau. La raison d'Etat a des limites. La vérité a ses

droits. On ne fera pas œuvre qui dure si l'on rebâtit sans elle.

* * *

En attendant de pouvoir achever l'historique de tous les événements auxquels le gouvernement a participé de 1939 à 1945, je ne veux pas différer les informations que l'opinion publique souhaite avoir sans délai. Je les donnerai dans une série d'articles qui paraîtront ces prochains jours.

Je suis reconnaissant au Soir de m'ouvrir sa tribune, toujours accueillante à toute parole libre.