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La fin d'un long silence
PIERLOT Hubert - 1947

PIERLOT H., La fin d’un long silence, paru dans le journal bruxellois Le Soir, du 5 juillet au 19 juillet 1947

La fin d’un long silence, par M. Hubert PIERLOT, ministre d'Etat, ancien Premier ministre

VIII. La dernière audience à Wynendaele

Dans l’après-midi du 24 mai, les Allemands concentrèrent de puissants moyens d'action sur nos positions de la Lys et. après une lutte Intense d'artillerie où ils finirent par avoir la supériorité, enfoncèrent le front depuis Menin jusqu'au nord-est de Courtrai. Le commandement n'abandonna pas la partie, consacrant endiguer cette irruption ce qui restait de forces disponibles. La région de la Lys fut, jusqu’à la fin, le théâtre de violenta combats où s'illustrèrent les Chasseurs Ardennais et d'autres régiments.

En dépit de ces efforts, l'avance allemande allait s'accentuer à l'intérieur du vaste cercle formé par les lignes belges.

Nous décidâmes, mes collègues et moi, de partir pour Dunkerque où des embarcations envoyées par l'amirauté britannique nous attendaient. Avant de quitter le pays, nous verrions, une dernière fois, le Roo. Je m'informai, par téléphone, de l'emplacement de sa résidence. qui avait changé. L'officier de service me répondit, en termes évasifs, déclarant qu'il ne savait pas s’il était autorisé à faire connaître l'endroit où logeait le Roi. Des recherches dans l'indicateur téléphonique permirent, grâce au numéro du poste, d’identifier cette résidence comme devant être le château de Wijnendaele.

Avec les fonctionnaires et le personnel qui nous accompagnaient, nous quittâmes Bruges à 4 heures du matin, nous dirigeant vers le sud. Le calme régnait encore dans toute la région traversée. Entre Bruges et Thourout, le Corps de Cavalerie, déjà éprouvé par quinze jours de combats, se formait en colonne de marche, dans une tenue et dans un ordre admirables. Arrivés à Wijnendaele, laissant sur la route la petite colonne de leurs voitures, les quatre ministres pénétrèrent seuls dans l'enceinte du château.

* * *

La Commission d'Information expose qu'il existe de cette dernière entrevue quatre comptes rendus. Tous sont reproduits aux annexes.

Le premier, « rédigé, au moment même, par le Roi, assez court, qui ne prétend pas reproduire mot à mot tout ce qui s'y est dit. Il ne nous renseigne que fort incomplètement sur la seconde partie de l'entretien. » (rapport p. 51.).

Le deuxième est un procès-verbal fait par la Commission « suivant les notes du Roi, qu'il ne faut pas confondre avec le compte rendu établi par le Souverain lui-même. » (Id.).

Le troisième est un extrait du discours de M. Spaak à Limoges. La Commission y volt une « interprétation », plutôt qu'un récit complet et objectif ; cette appréciation fait assez bon marché d'une relation verbale dont la forme était improvisée mais qui date d'une semaine à peine après l'événement.

Le quatrième compte rendu a été rédigé par le Premier Ministre. La Commission écrit que ce récit est « tellement étendu, quant à la reproduction de la conversation qui a été tenue, qu'on peut se demander si, rédigé après coup, il n'ajoute rien ce qui a été dit réellement. » Or ce texte occupe quatre pages et demie des annexes du rapports et reproduit un entretien qui, d'après les notes royales, a duré de 5 h. 10 à 6 h. 20. Je n'oblige personne à me croire ; la confiance qu'on accorde la parole d'un homme ne se commande pas ; lorsque la Commission, mettant en doute la fidélité de ma relation, cherche une raison objective à l'appui de l'opinion qu'elle s'en fait, il m'est permis de souligner que cette raison est dénuée de valeur.

Le lecteur non prévenu reconnaîtra, dans mon récit de l'entrevue de Wijnendaele, la préoccupation constante de rendre fidèlement les paroles prononcées ; Il n'y trouvera d'autre tendance que le souci de l'exactitude.

* * *

Je résumerai successivement les différentes questions qui ont fait t'objet de l'entretien du Roi avec les ministres.

Le Roi consent-il à partir ?

Les ministres savent, à ce moment, que la situation, militaire ne permet plus d'espoir.

L'audience débute par un pressant appel du Premier Ministre pour décider le Roi à ne pas se laisser faire prisonnier. M'inspirant de ce que le Roi avait déclaré le 20 mai, je propose au Roi de rester avec lui jusqu’à la fin. Je demande seulement si le Roi consentira à partir quand le dernier combat sera terminé. Faute de cette assurance, je partirai immédiatement, avec mes trois

Le Roi répond qu'il est décidé à rester. Les ministres insistent

Pourquoi le Roi doit-il partir ?

La présence du Roi à la tête de l'armée, lors de la capitulation, la fera inévitablement considérer comme ayant une portée qui dépasse celle d'un événement purement militaire. II faut assurer la permanence de l'Etat ; rester solidaire des Alliés et continuer la lutte avec eux.

Le Premier Ministre dit, notamment : « La capitulation, qui n'est pourtant qu'un acte militaire, prendrait nécessairement un caractère politique, si le Roi le signait ou s’il était à la tête de l'armée au moment où elle aurait lieu. » (Compte rendu du Premier Ministre. ann. p. 71).

Si le Roi partait en pays libre, sa fonction de Chef d'Etat pourrait continuer à s’exercer aux côtés des gouvernements tant sur le plan politique que sur le plan militaire... C'est là qu’est le devoir du Roi... » (Id.).

M. Spaak déclare : « Le Roi va, de l'avis unanime du gouvernement, faire une erreur capitale. En tombant au pouvoir de l'ennemi, il sépare sa cause de celle des Alliés. II renonce à poursuivre la lutte auprès d'eux, contrairement aux obligations morales qu'il a contractées en appelant les Alliés à son secours.. Si grave que soit l'éventualité d'une capitulation de l'armée, il serait plus grave encore que, le Roi tombé aux mains de l'ennemi, le fait politique de l'existence nationale sen trouve compromis. En France, le Roi trouvera des troupes qu'il pourra réorganiser, il continuera la lutte, non seulement avec les moyens militaires, mais avec les moyens tirés de l'activité économique du pays qui est encore grande à l'étranger, avec les ressources de la colonie... (id. p. 72).

Pourquoi le Roi veut-il rester ?

A cette question. le Roi répond, d'après le compte rendu dressé par lui (annexes pp. 69 et suiv.) :

« En décidant de rester au pays... le Roi estime qu'il remplit ses devoirs de Chef d'Etat et de Commandant en Chef de l'Armée.„ Partir ce serait déserter. Il a la conviction, en outre. qu'il peut mieux servir les intérêts de la Patrie du dedans que du dehors.

« … c'est, à mon avis, la seule chance d'assurer le maintien de l'Indépendance de la Belgique et la continuation de la Dynastie…

« Le Roi constate qu'il existe toujours en Lul et ses ministres une divergence de base : les ministres estiment que les Alliés auront certainement la victoire; le Roi ne partage pas cet optimisme. »

Sur l'intention qui l'anime, le Roi revient, à de nombreuses reprises : il obéit à sa conscience, à son devoir. Dans sa lettre au roi d'Angleterre dont il donne lecture aux ministre, le Roi écrit : « Malgré tous les conseils opposés que j’ai reçus, je sens que mon devoir m impose. » Et, plus loin : « Si je me sentais incapable d’agit de la sortie, et seulement alors, j’abandonnerais la mission que je me suis assignée moi-même. » (Rapport, p. 53.)

* * *

« La mission que je me suis assignée moi-même » : la formule est-elle assez frappante ? L'inspiration que suit le Roi est d'une élévation incontestable. Mais, si impérative que soit la voix de la conscience. elle ne suffit pourtant pas à guider ceux qui gouvernent. Ils ont à tenir compte des règles de droit positif, du moins en régime constitutionnel. Devant une décision de la plus haute gravité, le Roi en était arrivé à ne connaître d'autre loi que l'opinion qu'il s'était faite de son devoir. Cette manière de comprendre sa fonction royale ne diffère plus en rien du pouvoir personnel.

Que fera le Roi sous l'occupation ?

Le Roi déclare qu'il aidera son peuple, notamment en s'efforçant d'empêcher les déportations et en encourageant le ravitaillement ; mais il Ignore quelles seront les possibilités qui lu seront laissées.

Les ministres posent la question :

« Le Roi aura-t-il un gouvernement en Belgique ? » Réponse : « Oui, je ne suis pas un dictateur. » (Compte rendu du Premier ministre.) Les paroles sont textuelles.

Le compte rendu fait par la Commission d'après la note du Roi porte la même question et cette réponse : « Le Roi répondit qu'Il n'était pas un dictateur et que s'il devait gouverner, il constituerait, évidemment, un gouvernement, au cas où les ministres le quitteraient. » (Ann., p. 66.)

Que feront les ministres ?

Après la question : Le Roi aura-t-il un gouvernement ? et la réponse qui y est faite, les ministres demandent : « Ce gouvernement ne peut, dans la pensée du Roi, être le gouvernement actuel ? »

Réponse : « Il paraît certain que l'occupant n'y consentirait pas. »

Les ministres : « Nous non plus… » (Compte rendu du Premier ministre. pp. 67 et suiv.)

Les ministres, regrettant de quitter le Roi en pareille circonstance, se demandent s'ils ne resteraient pas avec lui, en renonçant à leur qualité officielle. Le Roi approuve. Les ministres ne s'arrêtent pas cette solution hybride. Ils ne resteront pas en Belgique, même à titre privé. (Id.)

A la question qu’ils se posent et posent au Roi : « Devons-nous démissionner ? », le Roi répond que cette décision serait dans la logique de la situation (id.).

Cependant, le Roi ne met pas d'obstacle au départ des ministres. La Commission, d'après les notes du Roi, écrit : « Le Roi laisse ses quatre ministres libres de prendre la décision que leur dicte leur conscience. Souverain constitutionnel, il entend donner à ses ministres des conseils et non des ordres : mon devoir est de rester, leur dit-il, à vous de voir où est le vôtre. » (Ann. p. 64.)

Il semble que cette dernière phrase se renferme une part de commentaire. La réponse du Roi a été plus simple et je l'ai reproduite textuellement dans mon compte rendu : « D'homme à homme, je vous le dis nettement : suivez votre inspiration et, si vous estimez que vous devez partir, je ne m'y oppose (Ann. p. 78.)

* * *

En cas de conflit irréductible entre la Couronne et ses conseillera, la seule solution normale est la démission des ministres, quitte à attendre l'acte suivant : c'est-à-dire la nomination d'un nouveau gouvernement et l'accueil qui lui sera fait par le Parlement.

Mais la situation n'était pas normale à Wijnendaele. Abandonner nos fonctions, c'était ouvrir la porte à une politique opposée à celle que voulaient la représentation nationale et les intérêts vitaux du pays. Il appartenait au Roi de nous révoquer ; nous ne pouvions démissionner.

Le Roi ne songe pas à user d'autorité pour retenir les ministres auprès de lui. Suivant son impulsion personnelle, il ne croit pas pouvoir s'opposer à ce que les ministres fassent de même et le quittent en complet désaccord. C’est la négation du pouvoir légalement organisé.

Quel sera le caractère de la capitulation ?

En entrant à Wijnendaele les ministres, je l'al déjà signalé, ne se font pas d'illusion sur la nécessité où l'armée se trouve de cesser prochainement la lutte. A une question du Premier ministre, le Roi répond en confirmant cette certitude. Il indique ce délai : « Tout au plus 24 heures. »

Les ministres ne font pas d'objection : Il est trop tard.

Mais la capitulation mettra-t-elle fin au combat seulement pour les troupes de l'armée en Flandres, ou bien mettra-t-elle fin aux hostilités entre la Belgique et l'Allemagne, ce qui exclut la continuation de la lutte pour les troupes belges sur d’autres théâtres d’opérations ?

Les ministres comprennent que la capitulation aura cette dernière signification. Est-ce bien là la pensée du Roi ?

D'après le compte rendu du Premier ministre, le Roi déclare : « A bref délai, dans quelques jours peut-être, la France devra, à son tour, renoncer à la lutte. Sans doute, la guerre continuera-t-elle, non sur le continent, mais sur les mers et dans les colonies. Cette guerre pourra être longue; elle sera étrangère aux possibilités d'intervention de la Belgique et, par conséquent, le rôle de celle-ci est terminé… Il n’a plus de place dans tout cela pour un essai de continuation de la guerre auprès des Alliés. »

La Commission cite ce passage de mon compte rendu (p. 54 du rapport) - car elle en prend ou en laisse suivant les cas et sans donner les motifs de son choix. Elle veut même bien dire : « Nous ne voyons pas de raison majeure de douter de l'exactitude des paroles rapportées, du moins dans leur sens général. »

Et la Commission d'ajouter, après la citation : « Nous avons ici un commentaire très clair du sens qu’il faut attacher à la lettre au Roi d’Angleterre… »

Dans cette lettre au roi d'Angleterre, après avoir exposé qu'Il est dans la nécessité de capituler, le Roi écrit :

« … Le cadre entier des officiers et de l'état-major étant en action, il y a impossibilité de créer une nouvelle force militaire belge.

« Dès lors, l'aide que nous pouvons apporter aux Alliés viendra à cesser si notre armée est encerclée. »

« .... Mais ma préoccupation essentielle sera d'empêcher mes compatriotes d'être obligés de s’associer à aucune action contre les pays qui ont aidé la Belgique dans la lutte . » (rapport p. 53).

Résumant la portée de cette lettre, la Commission conclut :

« 1° Que le Roi estimait la capitulation prochaine...

« 2° Qu'il considérait que la mission de l’armée belge consistait à détendre l'indépendance du pays ;

« 3° Qu'il estimait que, obligé de capituler, il ne serait pas possible de créer une nouvelle force militaire belge et que, par conséquent, l’aide militaire aux Alliés venait à cesser à ce moment.

« 4° Qu'Il estimait devoir rester en Belgique pour mieux aider son peuple…

« 5° Qu'il était décidé d'empêcher ses compatriotes de s’associer à une action contre les Alliés, qui avaient aidé la Belgique. »

Se répétant, la Commission ajoute encore :

« Il ressort aussi de la lettre, que si le Roi estimait qu'en cas de capitulation, la Belgique ne pourrait plus aider militairement les Alliés et que, de ce point de vue militaire, la guerre était finie pour elle, il se rendait compte qu'elle continuerait pour les Alliés. C’est pour ce motif qu'Il se déclare décidé à empêcher la Belgique de s'associer à une action de nature à infliger dommage aux Alliés. »

* * *

En résumé, la guerre continue pour les Alliés. La participation à la guerre est finie pour la Belgique. Celle-ci ne fera rien contre les Alliés ; elle ne peut plus rien faire pour eux. Tel est le sens de la capitulation.

Est-ce clair ? La Commission d'Information a-t-elle suffisamment détruit la version selon laquelle le Roi entendait limiter les effets de la capitulation à la reddition de l’armée qui se trouvait en Flandre ?

Le Gouvernement aura-t-il l’accord du Roi pour la guerre ?

Ce qui précède appelle encore une autre question. M. Spaak signale que fatalement, si même le Gouvernement actuel ne reste pas en fonctions en pays libre, un autre gouvernement se constituera pour continuer la guerre aux côtés des Alliés.

Le Premier ministre demande alors : « Si c’est le gouvernement actuel qui prend l’attitude indiquée par M. Spaak et qui poursuit la guerre en France, ce gouvernement sera-t-il toujours le gouvernement du Roi ? » Le Roi répond : « Non, ce gouvernement sera nécessairement contre moi. » (Ann. p. 73.)

Ce passage de la discussion est tiré du compte rendu du Premier ministre. Le Roi n'en fait pas mention dans son propre compte rendu qui, comme l’a signalé la Commission, ne reproduit pas tout l'entretien, notamment en ce qui concerne la fin de celui-ci. Questions et réponses sont évidemment importantes ; nous sommes ici au centre du problème. Qu'en pense la Commission ? Elle ne fait pas mention de ces paroles dans son rapport.

* * *

En ce qui concerne plusieurs des réponses du Roi et notamment celles que je viens de citer, le compte rendu du Premier ministre porte : « Ces réponses furent données avec netteté, mais chaque fois après un moment de réflexion, qui semblait indiquer que les diverses éventualités soulevées par les ministres n'avaient pas encore été envisagées par le Roi, ou du moins n'avaient pas fait l’objet d'un examen complet de sa part. » (Ann, p. 74.)

Rien ne permet de conclure de là que les déclarations du Roi n'ont pas la signification qu'annonce leur texte très clair. Le moment est d'une importance décisive, les ministres vont quitter le Roi. L'entretien, avec la tournure qu'il a prise, a pour but évident de tirer les situations, de renseigner les ministres sur la position adoptée par le Roi. Tout ce qui se dit là n'est pas un échange de vue banal ; les déclarations demandées au Chef de l'Etat, et qu'il tait après réflexion, ont une portée qui ne peut échapper.

Durant la dernière partie de l'entretien de Wijnendaele, la question de savoir si le Roi resterait ou non en Belgique était, à toute évidence, décidée Irrévocablement et ne se trouvait donc plus à l'avant-plan de nos préoccupations. Nous aurions quitté le Roi, sinon sans regret, au moins sans trouble. s'il nous avait dit : « A tort ou à raison, je reste avec mon armée et avec mon peuple. Vous, mes ministres, partez en pays libre, soyez, jusqu’au bout, solidaires des puissances qui sont avec nous dans la guerre. Apportez-leur le concours qui dépend encore de nous. » Dans ce cas, le Roi et les ministres se seraient séparés d'accord sur l'essentiel. Certes, ce n'eût pas été sans dommage pour les institutions que le pouvoir exécutif eût continué pendant cinq ans sans le Roi ; mais, en dépit de la distance, s, ils seraient restés unis dans la réalisation d’une politique commune. La présence du Roi captif en Belgique était, dans ces conditions, facile à expliquer par des raisons de sentiment dont la force ne pouvait être niée par personnel.

Malheureusement, comme on vient de le voir, la décision du Roi était à l'opposé de cette attitude.

Le désastre constitutionnel

L'entrevue de Wijnendaele ne se termine pas sans que le Premier ministre signale au Roi les conséquences de la scission qui vient de se produire entre lui et ses ministres. Reprenant cette partie de mon compte rendu, la Commission écrit (p. 56 du rapport) que « l'objet en étant capital dans le débat, il importe de reproduire ici textuellement ce passage. »

Le voici : « Aux termes et d'après l'esprit de la Constitution, les ministres répondent de tous les actes du Roi... Depuis la fondation de l'Etat Belge dans sa forme actuelle, tous les Gouvernements ont considéré que leur devoir essentiel était de couvrir la Couronne. Nous n'avons jamais failli à cette obligation. Dans le cas présent, nous sommes forcés de dire que notre attitude devra être différente. Le Roi a adopté une ligne de conduite contraire à l’avis unanime du Gouvernement ; celui-ci n'a cessé de faire les plus expresses réserves ; il serait trop injuste de faire peser sur nous une responsabilité dont nous ne devons porter aucune part. Il s'agit d'un problème d'une gravité extrême, dont dépend l’existence de nos institutions et du pays. Nous estimons que la manière d'agir du Roi compromet tout. Nous l'avons dit, nous ne voulons pas, aux yeux de l'Histoire, passer pour être la cause de la catastropha qui s'annonce. Nous serons donc forcés, si le Roi persiste dans ses intentions, non seulement de renoncer à le couvrir, mais de nous désolidariser publiquement d'avec lui. Nous savons que pareil fait est contraire à une pratique constitutionnelle normale, il est sans précédent et rompt avec les traditions de notre droit public. Mais nous ne prévoyons pas comme possible d'autre attitude que celle que je viens d’annoncer. »

Le Roi répond : « Je comprends votre situation. Vous avez une conviction. Je sais qu’elle est sincère. Vous ferez ce qu’elle vous dictera. »

* * *

Le deuxième déclaration du Premier Ministre fait déjà pressentir ce qui se passera le 28 mai à Paris. On dira plus 'tard que le Gouvernement a découvert la Couronne. L'expression est inexacte. La Couronne a été découverte : c'est vrai, mais par qui ?

II est une chose que la Constitution n'a pas prévue : c'est le cas du Roi, prenant seul, malgré les ministres, des décisions de la plus haute gravité, contraire aux avis de son Gouvernement. Que sur pareil différend, le Roi et les ministres se séparent publiquement, c'est, comme nous l'avons dit à Wynendaele, une catastrophe.

Pouvions-nous l'éviter ? Oui, en en provoquant une plus grande : en nous rendant aux raisons du Roi, comme, pendant l'éclair d'un instant, nous en avons eu la tentation. Si nous y avions cédé, c'était la rupture définitive du pouvoir légal avec la cause des Alliés, à laquelle l'avenir de notre pays et peut-être son existence étaient liés. La victoire eût été la condamnation de cette politique et du pays qui l'aurait faite. Que serait-il advenu de la monarchie belge, de la Belgique, de sa colonie ?

* * *

En sortant du château de Wynendaele, les ministres sont sous l'impression du drame auquel Ils viennent d'assister. Ils souhaitent entendre un avis, parler à des confidents sûrs. A La Panne, ils demandent au commandant d'une compagnie d'infanterie de leur céder son bureau pour une demi-heure ; ils y réunissent leurs plus proches collaborateurs, ceux qui d'habitude sont au courant de leurs pensées, mais auxquels, depuis quinze jours, ils n'ont pas osé dire le sujet trop lourd de leurs soucis.

Leur jugement concordait avec le nôtre. Après la courte détente de cet entretien, nous repartîmes. Lorsque, traversant la foule des réfugiés qui remplissaient les rues de La Panne, nous arrivâmes au carrefour de l'avenue de la Mer, tous le yeux étaient sur nous. Dès que Ia première voiture eut tourné dans la direction de Dunkerque, cette foule comprit que nous quittions la Belgique et ce que signifiait ce départ : la défaite, l'occupation prochaine. Je ne pus me défendre d’un sentiment de gêne, j'allais dire d'une sorte de honte, sous les regards de tant de compatriotes où je croyais distinguer un reproche, et que nous paraissions abandonner. Je refoulais cette impression. Aucune hésitation n'était possible sur la voie qu'il fallait suivre. Nous allions vers d’écrasantes responsabilités, vers des épreuves que nous ne pouvions alors soupçonner. Mais c’était la voie du salut.