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Vauthier Maurice (1860-1931)

Portrait de Vauthier Maurice

Vauthier Maurice libéral

né en 1860 à Bruxelles décédé en 1931 à Bruxelles

Ministre (intérieur, santé publique-hygiène et instruction publique-sciences et arts) entre 1927 et 1931

Biographie

(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 3 novembre 1922)

Les esprits politiques, les amateurs de sociologie - pauvre petite science conjecturale, comme disait Renan de l'histoire - les simples observateurs du monde où nous vivons, réclament la constitution d'une classe dirigeante et constatent que la démocratie n'est tolérable qu'à condition d'avoir une aristocratie qui la dirige... sans le lui dire. Cette classe dirigeante, mais savez-vous que nous l'avons eue en Belgique jusqu'aux environs de 1890 ? C'était cette vieille bourgeoisie des villes qui, flamande ou wallonne, était également attachée aux libertés belges et à la culture française, qui ne négligeait pas, certes, ses intérêts matériels, mais qui avait le respect des choses de l'intelligence et surtout du droit, car elle acceptait de plein gré la direction des robins qui étaient issus d'elle. Elle était libérale de conviction et de tempérament, même quand elle était catholique. Peut-être aujourd'hui eût-elle été débordée par les événements, tout comme les pseudo-dirigeants d'à présent. Mais elle ne manquait pas de sens politique et les hommes qui l'ont le mieux représentée, les Frère-Orban, les Malou, les Graux, les Bara, les Beernaert ne faisaient pas trop mauvaise figure à l'étranger ; en somme, ils ont construit la Belgique.

Il est probable qu'elle avait fait son temps, cette ancienne bourgeoisie dirigeante. Dans tous les cas, elle n'a rien compris ni à l'évolution du monde ouvrier, ni au mouvement colonial, ni même à la concentration industrielle. Elle avait cru à l'instruction obligatoire et à l'extension progressive du droit de suffrage, sinon au suffrage universel; quand ces réformes ont été réalisées, elle s'est trouvée fort étonnée d'y avoir sacrifié son pouvoir et même son existence. Jadis, au moment où une jeunesse ardente, d'ailleurs en partie issue d'elle-même, la combattait âprement, on lui trouva bien des vices : son pharisaïsme, son égoïsme de classe, son étroitesse d'esprit ont fait l'objet de toute une littérature. Mais maintenant qu'elle appartient à l'histoire, on découvre qu'elle avait aussi quelques vertus, et ses survivants apparaissent comme des types d'honnêtes gens, dévoués au bien public, spécimens d'humanité de plus en plus rares.

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Tel est Maurice Vauthier, secrétaire communal de Bruxelles, professeur à l'université, sénateur, qui vient de se jeter à corps perdu dans le guêpier de la loi sur les loyers et qui peut-être arrivera à faire de ce monstre quelque chose d’acceptable.

Maurice Vauthier, en effet, appartient à la plus vieille et à la meilleure bourgeoisie de Bruxelles. Son père, M. Alfred Vauthier, avocat et professeur à l'université, fut échevin et faillit remplacer Van der Straeten comme bourgmestre - ceci remonte à des temps très anciens. Lui-même, après avoir dirigé pendant vingt ans le contentieux de la ville, devint secrétaire communal en 1914. C'est une charge d'apparence modeste mais qui, dans une ville comme Bruxelles, a une importance énorme... au fond, c'est le secrétaire communal qui tait marcher toute la machine administrative. En même temps, Maurice Vauthier prenait les uns après les autres, à la faculté de droit de l'université de Bruxelles, toute une série de cours particulièrement importants, le droit civil, le droit international privé, les institutions politiques des temps modernes.

Il avait été avocat pendant quelque temps mais, homme de cabinet, il ne devait pas tarder à abandonner le barreau dont l'activité, souvent un peu trouble, exige des qualités de combativité qui né sont pas précisément les qualités dominantes de cet intellectuel consciencieux. L'administration, le professorat et une œuvre littéraire et philosophique qui n'est nullement négligeable - il y a, dans ses Essais de philosophie sociale, quelques pages de premier ordre - suffisaient à son activité et, pour qu'il acceptât le fauteuil sénatorial, auquel un vote de la Haute Assemblée elle-même l'a appelé, il a fallu qu'il eût vraiment le sentiment qu'il pourrait y être utile au bien public.

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Mais c'est le professorat surtout qui a toujours absorbé M. Maurice Vauthier. Quand un professeur est professeur dans l'âme, c'est en chaire qu'il donne le meilleur de lui-même, c'est en chaire qu'il se révèle. Tel est le cas de Maurice Vauthier.

Dans l'exposé de son cours, point de raideur, point d'écrasante érudition, point d'effets oratoires ; mais, avant tout, de la simplicité et de la vie. Faut-il enseigner les notions générales du Droit civil ? (Tâche ingrate si l'on songe qu'en une centaine d'heures, les 2,281 articles du Code civil doivent être expliqués à toute vapeur ; d'où difficulté d'être précis). M. Vauthier prend modestement son Code et l'explique de proche en proche, sans chercher, par de savantes complications, à intervertir l'ordre des matières et sans se perdre en considérations théoriques. Juriste subtil et précis, il saura exposer chaque notion nouvelle dans une définition lumineusement claire et simplifiée. Dialecticien habile et sûr, il expliquera avec une logique aisée, les conséquences résultant de principes posés. Réaliste, il n'omettra jamais l'exemple concret, non seulement pour mieux se faire comprendre de ses auditeurs profanes, mais encore pour rappeler sans cesse, avec une fine ironie qui lui est propre, que le Droit n'est pas dans les sphères éthérées, mais qu'il régit avant tout les hommes, avec leurs sentiments et leurs passions, avec leurs aspirations les plus généreuses comme leurs visées les plus égoïstes.

Ce sont ces exemples concrets, empruntés à la vie quotidienne, souvent à l'actualité, qui animent si intensément l'exposé de M. Vauthier, et font surgir l'homme, mêlé à l'action vivante de tous les jours et y réalisant de multiples expériences, quand on croyait n'écouter que le théoricien, le professeur, parfois plaisants, parfois malicieux, parfois encore empreints de gravité réfléchie ou même d'amertume, ils sont toujours pleins de vie et de vérité. Aussi, se présentent-ils souvent sous forme de dialogues, aux répliques qui s'échangent du tac au tac, avec un entrain qui captive l'attention des étudiants les plus distraits.

« M. Vauthier, nous raconte un de ses élèves, ne fait point à ses disciples de discours aux phrases amples et cadencées ; il cause tout simplement. Mais, avec quelle virtuosité, quelles nuances, quelle richesse d'intonation ! Il n'est point d'étudiant qui n'éprouve fortement le charme de sa diction, qui est d'une remarquable pureté française, et cette impression est renforcée encore par sa langue, facile mas sans accrocs ni scories, nerveuse et analytique, et claire par-dessus tout ; enfin, essentiellement latine, De la latinité, il possède d'ailleurs également l'esprit caustique et la verve spirituelle qui éveillent souvent les sourires ou font éclater, par un trait inattendu, une franche hilarité.

« Tous ces caractères se révèlent avec une rare netteté dans sa physionomie et ses attitudes.

« Visage mince et allongé aux arêtes fines. Front haut et droit, sillonné de nuances, mais d'une frappante unité, révélant une intelligence variée et puissamment unifiée. Nez légèrement aquilin, au dos effilé, accusant la finesse madrée et subtile du marchand oriental qui sait en même temps démêler le piège qu'on lui tend et en préparer un meilleur. Des yeux sagaces et vils, souvent malins ; parfois - trait caractéristique - disparaissant presque sous les paupières supérieures, comme pour permettre un regard intérieur, une vision plus profonde au cœur même de l'intelligence. Une bouche harmonieuse aux commissures travaillées par une diction qui recourt à une articulation parfaite, énergique et précise. Des lèvres qui se plissent naturellement en un fin sourire ironique, plein de bonhomie. Des oreilles effacées, mais attentives au détail le plus accessoire, qu'on croirait devoir échapper.

« Les attitudes complètent les jeux de physionomie. Elles sont la résultante d'un mélange complexe de pondération et d'impulsivité. Les gestes sont saccadés, mais sans raideur. Ils suivent exactement le mouvement de la pensée qui s'élabore ou qui s'exprime. M. Vauthier est-il plongé dans de profondes réflexions, mille petits mouvements nerveux des mains et des pieds, intercoupés de brusques mouvements plus étendus, manifesteront la progression ou l'intensification d'un raisonnement qui se poursuit intérieurement. Mais, dès que la parole vient vivifier la pensée en marche, les saccades aussitôt s'accentuent. C'est l'index qui s'agite comme une lamelle vibrante chargée d'électricité ; c'est le buste qui se rejette brusquement en arrière ; c'est la jambe gauche qui ploie, faisant du corps une oblique qui s'incline de côté ; puis, se redressant tout à coup, avec la vivacité élastique du ressort qui se déclenche, reporte violemment le corps dans sa position droite. Vous le verrez souvent ainsi, en rue comme à l'Université. Et vous aurez cette impression étrange de penser instinctivement au diablotin qui se précipite de dessous son couvercle - et de chasser aussitôt cette image, de peur qu'elle ne blesse le sentiment de dignité si parfaite que vous inspirent la personnalité et la physionomie de l'homme dont le corps, déchaîné, s'agite ainsi devant vous. »

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« Malgré l'infinie variété des manifestations de sa personnalité, M. Vauthier n'a pu échapper aux habitudes quelque peu maniaques ni aux petites « tares » professionnelles dont nul humain ne peut se vanter d'être exempt.

« Tous ses élèves ont remarqué son verre d'eau qui mérite de devenir historique, et en l'absence duquel, semble-t-il, il manquerait quelque chose à sa leçon. Suivant une convention conclue certainement suivant toutes les règles du droit - l'appariteur vient ponctuellement, quelques minutes avant l'arrivée du maître, déposer un modeste verre d'eau sur sa chaire - modeste, oui, en tous points, car le verre assume à s'y méprendre l'aspect, on ne peu plus humble, d'un verre à moutarde ; et l'eau n'est assurément autre chose que de la banale eau du Bocq.

« A peine les premières phrases sont-elles prononcées, que des regards furtifs de M. Vauthier papillonnent autour du verre cristallin - regards où se lisent déjà de timides tentations. Les voilà qui, bientôt, incitent des éclairs d'envie... Peu d'instants après, d'un geste brusque, la droite du maître, qui poursuit imperturbablement son exposé, saisit vivement le verre et le porte aux lèvres... Mais celles-ci à peine, s'y humectent tout au plus et se délectent visiblement de deux ou trois gouttes de cristal. Et le verre reprend sa place... Hélas ! l'homme est faible... Deux minutes après, des tentations plus fortes se font jour... Le verre est brandi à nouveau... et, cette fois, M. Vauthier se permet d'en aspirer une gorgée toute petite, une gorge « flûtée », en un mince flet... Mais, que c'est délicieux ! Cette eau pure, il la goûte sensuellement, il l'apprécie, il la savourer ! C'est un nectar des dieux ! Sa physionomie s'illumine, sa parole - suspendue une seconde par cette exquise « aspiration » - vibre plus claire, et, pendant que le verre reprend lentement sa place, sa pensée bondit en un nouvel essor !

« Ainsi par délicates et savoureuses gorgées, s'épuise, au cours de l'heure, cette boisson pure et claire, qui est l'une des gloires de la nature !

« Et à la leçon suivante, l'indispensable verre d'eau apparaît, sans lequel cette leçon ne serait pas une leçon de M. Vauthier…

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« M. Vauthier connaît aussi des distractions de savant.

« L 'hiver dernier, la classe de droit civil avait commencé dans une demi-obscurité que l’heure devait, dans l'ordre naturel des choses, progressivement dissiper. Mais un gros nuage passa, qui vint nous plonger dans une obscurité plus grande, et rendre à M. Vauthier à peu près impossible la lecture du Code qu'il avait sous les yeux. Il songea donc à la lumière artificielle. Mais, tout rempli du raisonnement juridique qu'il développait devant nous, il y songea dans une sorte de torpeur. Et on put l'entendre - à la grande joie de la classe - tenir sans broncher le langage suivant :

« Il fait obscur, n'est-ce pas, Messieurs ? On pourrait bien éclairer... Voyons quel est le mode d éclairage ici ? Est-ce le gaz ou l'électricité ?... C'est le gaz, dites-vous !... Alors.... voulez-vous faire chercher le spécialiste qui est chargé de l'allumer... »

« Sur ces entrefaites, un étudiant avait sorti des allumettes de sa poche et s'était hissé sur son pupitre. La salle s'éclaira. Comme tout le monde riait aux éclats, M. Vauthier eut un sourire bienveillant pour s'associer à notre joie dont il cherchait évidemment le motif. Et il ajouta comme pour nous justifier : Quelle belle lumière !... je vous remercie, Monsieur ! »

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Ce croquis un peu malicieux, mais débordant de sympathie, est dû à un étudiant de nos amis. Est-il plus bel éloge d'un professeur ?

Les sénateurs sont-ils séduits comme les étudiants ? Les étudiants sont des juges généralement sévères, ainsi qu'il convient à la jeunesse, mais les sénateurs sont des rivaux ou des adversaires, même pour ceux de leurs collègues qu'ils ont cooptés, comme M. Maurice Vauthier. Cependant, son autorité s'accroît de jour en jour. Dans l'art difficile de faire des lois, il est un des rares sénateurs qui connaisse quelque chose. Et tout de même, cela impose.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 28 janvier 1927)

La destinée suit d'étranges chemins, dirait Maeterlinck. Il y a, dans notre Parlement et même en dehors de notre Parlement, tant de gens qui rêvent de devenir ministres et qui ne le seront jamais... Voici quelqu'un qui n'y songeait guère et qui le devient tout-à-coup sans qu'il ait eu le temps d'y penser. La Fortune - si tant est qu'on puisse considérer un portefeuille ministériel comme une Fortune - est allé chercher M. Maurice Vauthier dans son lit, ce qui montre. soit dit par parenthèse, que cette vieille dame a de bien mauvaises mœurs : elle aime les « beaux gosses. »

Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire encore, ce qu'il y a d'inouï dans l'aventure, c'est que la dite Fortune, sous la figure enchanteresse de M. Jaspar, a offert précisément à M. Vauthier le portefeuille pour lequel il était particulièrement compétent. La sage Belgique ferait-elle mentir Figaro et serait-elle le seul pays au monde où, quand faut un calculateur, ce ne soit pas un danseur que l’on choisisse ? Heureusement que M. Jaspar s'est mis lui-même aux colonies pour sauvegarder les vrais principes parlementaires : n'importe qui étant toujours bon à n'importe quoi, on peut toujours le mettre n’importe où.

Toujours est-il que M. Maurice Vauthier, ministre de l'intérieur, c'est-à-dire tuteur et surveillant des provinces et des communes belges, est un des rares hommes de notre Belgique qui connaît vraiment le droit administratif et pour qui les affaires communales n'ont pas de secret. Le droit administratif, il l'enseigne à l'Université de Bruxelles depuis un bon nombre d'années ainsi que le droit civil. Les affaires communales, il les connaît dans les coins, ayant été, pendant de nombreuses années, secrétaire communal de la ville de Bruxelles, et un moment directeur de son contentieux.

Le secrétaire communal de la ville de Bruxelles en effet n'est pas tout à fait ce qu'un vain peuple pense. II y a aussi loin de ce haut fonctionnaire à l'instituteur qui revoit les procès-verbaux de la municipalité de Fouilly-les-Oies que du Président Coolidge à celui de la République de Saint-Marin. En réalité, le secrétaire communal d'une ville comme Bruxelles est le bras droit du bourgmestre et la cheville ouvrière de toute la machine. C'est sur lui que repose toute l'administration et, quand la fonction est remplie par un homme comme Vauthier, c'est aussi sur lui que repose la charge de conseiller juridique de la commune. Voilà M. Vauthier chargé de contrôler les communes et celle de Bruxelles : il le fera d'autant mieux qu'il était naguère de l'autre coté de la barricade et mettait son point d'honneur à défendre nos prérogatives municipales contre les empiètements du gouvernement ; il n'est pas de meilleurs gardes-chasse que les anciens braconniers.

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Bien entendu, ce n'est pas pour cela qu'on l'a fait ministre ; mais il serait exagéré de dire que cette compétence universellement reconnue a nui à son avancement. Nos ministres, en se donnant ce nouveau collègue, ont certes été fiers de faire observer que cette fois ils plaçaient the right man in the right place, comme ils disent quand ils veulent faire croire qu'ils savent l'anglais, mais en réalité il a été choisi, avant toute autre raison, parce qu'il est libéral, libéral d'un libéralisme atavique, d'un libéralisme tellement bon teint qu'il peut se permettre d'être modéré - et parce que, étant libéral, il est cependant fort peu marqué par l'esprit de parti. C'est ce qu'il fallait en ce moment.

O miracle ! M. Vauthier, en effet, est un libéral qui n'inquiète ni les catholiques ni les socialistes. Son anticléricalisme, si tant est qu'il est anticlérical, est un anticléricalisme de bonne compagnie et qui fait fort bon ménage avec la robe blanche du père Rutten. Quant à ses opinions bourgeoises, elles ont cette allure conciliante, généreuse et professorale que les socialistes de gouvernement admettent bien volontiers.

N'allez pas croire après cela que notre nouveau ministre appartienne à cette espèce d'arrivistes dont toute l'habileté consiste à avoir le moins d'opinions possible et à répéter sans cesse comme le prudent Sosie : « Messieurs, ami de tout le monde. » M. Maurice Vauthier a des opinions très arrêtées, mais ce sont des opinions courtoises, modérées, des opinions d'homme de cabinet, des opinions de sénateur coopté.

Le sénateur coopté, en effet, n’est pas tout à fait un sénateur comme les autres. Dans l'esprit de ceux qui nous dotèrent de cette institution nouvelle, les sénateurs cooptés devaient être choisis dans l'élite intellectuelle du pays, de façon à jeter quelque lustre sur le parlementarisme décrié. M. Maurice Vauthier est le type du cooptable. Professeur, jurisconsulte, écrivain, membre de l'Académie, il appartient par ses origines à la plus vieille, à la meilleure bourgeoisie de Bruxelles.

Son père, M. Alfred Vauthier, avocat et professeur à l'université, fut échevin et faillit remplacer Van der Straeten comme bourgmestre - ceci remonte à des temps très anciens. Lui-même, après avoir dirigé pendant vingt ans le contentieux de la ville. devint secrétaire communal en 1914. En même temps. il faisait, les uns après les autres, à la faculté de droit de l'université de Bruxelles, toute une série de cours particulièrement importants : le droit civil, le droit international privé, les constitutions politiques des temps modernes.

Il a aussi été avocat pendant quelques temps mais, homme de cabinet, il ne devait pas tarder à abandonner le barreau dont l'activité, souvent un peu trouble, exige des qualités de combativité qui ne sont pas précisément les qualités dominantes de cet intellectuel consciencieux. « L 'administration, le professorat et une œuvre littéraire et philosophique qui n'est nullement négligeable - car il y a, dans ses Essais de philosophie sociale, quelques pages de premier ordre - suffisaient à son activité, disions-nous en 1922 et, pour qu'il acceptât le fauteuil sénatorial, il a fallu qu'il eût vraiment le sentiment qu'il pourrait y être utile au bien public. »

Il passait alors, en effet, pour être un peu le sénateur malgré lui. Maintenant, le voilà ministre ! Le bien public est exigeant... A moins que l'homme de cabinet, le professeur, le pur juriste, n'ait pris goût à l'action. Ce sont des choses qui se voient. Peut-être est-ce là une des formes que prend le démon quand il s'agit de séduire le docteur Faust.

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Toujours est-il que Maurice Vauthier s'est laissé séduire. II abandonne les sphères sereines où règne le droit pour descendre dans cette arène parlementaire où règne une savate assez particulière. Les professeurs y sont souvent malhabiles parce qu'ils ont l'habitude d'une certaine logique et d'une certaine honnêteté intellectuelle qui sont des bagages fort gênants dans le monde et surtout dans le monde parlementaire. Il leur arrive de paraître déloyaux à force de naïveté. C'est peut-être bien ce qui est arrivé à M. Herriot. Aussi, si M. Maurice Vauthier n'eût été que professeur - et c'est un professeur admirable, un professeur qui est arrivé à rendre vivant tout l'enseignement du droit civil. nous aurions quelqu'inquiétude sur sa santé ministérielle. Mais ce fait qu'il a passé par l'administration communale nous rassure. C'est une bonne école : on y voit les intérêts et les hommes tels qu'ils sont, on y fréquente ces parlementaires au petit pied qui sont les conseillers communaux et on sait comment on les gouverne. En somme, il est capable d'être un bon manœuvrier parlementaire.

Est-ce une fin ? Est-ce un commencement ? En tous cas, l'aventure d'un honnête théoricien du droit aux prises avec les intrigues et les compromissions d'un cabinet de coalition sera bien curieuse à suivre. Pour commencer, M. Vauthier, en acceptant, a tiré une fameuse épine du pied de M. Jaspar et comme, en ce moment. une crise ministérielle n'est rien moins que désirable, il a rendu un réel service au pays. Après cela, qu'il soit content ou mécontent d'être ministre. peu nous importe. Nous lui souhaitons une longue vie ministérielle.


(Extrait de L’Indépendance belge, du 25 juin 1931)

M. Maurice Vauthier, ancien ministre, renversé par une auto à Bruxelles. II est dans le coma.

Mercredi, à 5 h. 40, sortant du Sénat, M. Maurice Vauthier, ancien ministre des Sciences et des Arts, rentrait chez lui, avenue de Cascade, lorsque à hauteur de l'avenue de l'Hippodrome, près des Etangs d'Ixelles, il fut renversé par l'auto de M. de R. de Waterloo.

M. Vauthier, immédiatement relevé, fut conduit à l'hôpital d'Ixelles. Il a un bras cassé et une grave blessure à la tempe. Les médecins ont constaté en outre une fracture du crâne. L'état de la victime est désespéré.

D'après la première enquête, l'accident serait à l’imprudence de la victime. M. Vauthier était, dit-on, atteint de surdité.


(Extrait de L’Indépendance belge, du 26 juin 1931)

Ainsi que nous le faisions prévoir dans notre précédente édition, M. Maurice Vauthier, ancien ministre des Sciences et des Arts, a succombé aux suites de son accident, jeudi, à 2 h. 10 du matin.

L'opération du trépa avait été pratiquée, mais l'état du blessé ne laissait aucun espoir.

De nombreuses personnalités politiques se sont présentées à l’hôpital civil d'Ixelles où il avait été transporté, pour prendre de ses nouvelles. Dès qu’ils eurent connaissance de l'accident, le Roi et 'la Reine s'informèrent de l’état de l’ancien ministre.

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Une brillante carrière

Né à Bruxelles le 2 mars 1860, M. Vauthier fit ses études à l’Athénée et à l’Université de Bruxelles et fut inscrit au barreau en 1885.

Avocat à la Cour d appel de Bruxelles de 1885 à 1896, nommé successivement, à partir de 1890, professeur du droit administratif à' l’Université de Bruxelles. Membre du droit international privé, des éléments du droit civil, de l'Académie de Belgique (Classes des Lettres) depuis 1908. Secrétaire de la ville de Bruxelles de 1914 à 1927. Directeur de la « Revue de l'Administration et du droit administratif. » Recteur, puis président du conseil d'administration de l'Université de Bruxelles. Membre du Conseil supérieur de la bienfaisance. Conseiller du Gouvernement de 1919 à 1921.

A publié plusieurs ouvrages de droit, d'économie sociale et d'histoire politique. Citons entre autres : « Les personnes morales dans le droit romain et le droit français » (1887), « Le gouvernement local de l'Angleterre » (1905), « Essais de philosophie sociale » (1912), « Précis du droit administratif de la Belgique » (1928). Ce dernier ouvrage est capital. Il résume l'ensemble de l’enseignement et de l'expérience de M. Vauthier.

Ministre de l'Intérieur du 18 janvier 1927 au 22 novembre de la même année, où il prend le portefeuille des Sciences et des Arts (cabinets Jaspar). M Vauthier a démissionné le 19 mai dernier.

Sa carrière administrative à la Ville n’est pas moins brillante ni fournie. Attaché au service du contentieux, en qualité de directeur, il fut par la suite appelé aux fonctions de chef du cabinet du bourgmestre.

Le secrétaire communal d’alors, M. Dwelshauwers, ayant prendre un congé pour raisons de santé, M. Vauthier fut désigné comme secrétaire provisoire le 17 octobre 1913. Le Conseil communal, réuni en comité secret, ratifia cette nomination le 27 octobre 1913 et M. Vauthier prêta serment en cette qualité le 17 novembre suivant.

Il fut nommé secrétaire en titre le 23 mars 1914 en remplacement de M. Dwelshauwers que la maladie avait obligé à démissionner. Ce dernier ne survécut que très peu de temps. Il fut mis à la retraite sur sa demande le 23 février 1914. Il fut pensionné le 1er avril suivant, en conservant le titre honorifique de ses fonctions et mourut le 27 du même mois.

Ajoutons que l'Administration communale de Bruxelles compte toujours dans son sein un membre de la famille Vauthier : Le premier fut receveur communal entré au service de la Ville au début du XIXème siècle.


(Extrait de La Libre Belgique, du 26 juin 1931)

M. Maurice Vauthier, il y a quelques encore ministre des Sciences et des Arts, est mort dans la nuit de mercredi à jeudi, à l'hôpital d'Ixelles. où il avait été transporté la veille, un peu après 6 heures du soir, cruellement blessé par un auto qui l'avait en quelque sorte fauché sur la voie publique, près de chez lui. Cette fin si tragique mêlera de l'émotion aux regrets que suscitera unanimement la mort de cet homme de valeur, si sympathique, simple, bon, loyal. désintéressé et dévoué au bien public.

Professeur de droit administratif à l'Université de Bruxelles depuis 1890, auteur de divers ouvrages de droit, d'économie sociale et politique, secrétaire de la ville de Bruxelles depuis 1914, M. Vauthier fut appelé en janvier 1927 par M. Jaspar, dans le gouvernement comme ministre de l'Intérieur et de l'hygiène. En novembre de la même année, il passait au ministère des Sciences et Arts remplaçant M. Camille Huysmans. Il y est resté jusqu'au remaniement du 19 mai dernier.

Comme ministre des Sciences et Arts, il fut souvent et vivement critiqué, du côté de ses amis politiques autant que du côté de ses adversaires. Professeur et fonctionnaire avant tout, il n'avait pas le tempérament d'un homme politique. Son désir de satisfaire tout le monde, de tenir toujours la balance égale, le rendait ou, en tout cas, le faisait souvent paraître indécis, sans fermeté. Sa façon de discourir, au parlement comme à son cours, en sautillant continuellement d'une jambe, puis de l'autre, et accompagnant ce sautillement d'un geste de chaque main qui y correspondait, traduisait, extériorisait le débat qui se poursuivait sans cesse dans sa tête entre le pour et le contre quand il avait donner un avis ; il lui arrivait parfois de faire, dans les débats parlementaires, un discours qui aboutissait, à l'étonnement général, à une conclusion contraire à celle qu'avaient d'abord paru annoncer ses développements. On l'écoutait, d'ailleurs, toujours avec plaisir ; il parlait avec une agréable bonhomie.

Il y avait aussi chez lui quelque chose de la naïveté d'un honnête vieux savant. Il était dès lors exposé à subir assez facilement, dans l'exercice de ses fonctions de ministre des Sciences et Arts, des influences de son entourage administratif. C'est, en partie du moins, à cette circonstance qu'est dû, pensons-nous, plus d'un de ses actes qu'on a critiqué parmi les catholiques, presque à regret, car le ministre libéral se montrait sincèrement bienveillant à leur égard dans tous les rapports qu'il avait avec eux.

Avait-il beaucoup de principes ? Il obéissait volontiers, dans sa conduite politique, aux lois de l'empirisme, qu'il invoquait encore mardi, au Sénat, pour justifier son attitude, comme ministre, dans la question flamande. Nous n'avons pas besoin de rappeler à quelles complaisances sa fidélité l'empirisme le conduisit à l’égard des exigences flamingantes. Il fit voter la flamandisation radicale de l'Université flamande sans en être partisan, et il venait de se rallier, quand il démissionna, à une solution de la question des langues dans l'enseignement qui soulevait contre lui l'animosité d'une grande partie de ses amis politiques sans satisfaire les flamingants.

Lorsque M. Jaspar lui redemanda son portefeuille, M. Vauthier s'en alla simplement, avec philosophie. Dès que le Sénat reprit ses travaux, l'assemblée dont il faisait partie depuis fin 1921 comme membre coopté, le revit à son banc. Mardi, il prononçait devant elle un discours dans le débat sur la déclaration ministérielle ; y rendait hommage au gouvernement Jaspar, d'où il avait été exclu il y a quelques semaines ; il soutenait le nouveau gouvernement, et particulièrement son successeur au ministère des Sciences et Arts ; il y parlait de son passage à ce ministère en diminuant modestement les difficultés qu'il y avait rencontrées. Il montrait aussi combien était incapable d'acrimonie et quoiqu'il lui arrivât, du moment qu'il était convaincu d'avoir accompli son devoir. Le Sénat fait en lui une grande perte, car le défunt prenait une part importante à ses travaux, et ses avis étaient précieux quand des questions de droit ou de haut enseignement étaient en cause.

Le regretté sénateur, que sa vivacité de corps et d'esprit faisaient paraître moins âgé, avait 71 ans. Il appartenait à une vieille famille libérale de Bruxelles, dont plusieurs membres avaient joué avant lui un rôle à l'université et à l’Hôtel de Ville.


Voir aussi :

1° DEKKENS T., Vauthier, Maurice, dans la Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1965, t. 33, col. 711-716

2° CORNIL G., Notice sur Maurice Vauthier, dans l’Annuaire de l’Académie, 1933