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Vanderpoorten Arthur (1884-1945)

Portrait de Vanderpoorten Arthur

Vanderpoorten Arthur, Pierre, FRançois libéral

né en 1884 à Puurs décédé en 1945 à Bergen-Belsen (Allemagne)

Ministre (travaux publics, industrie-travail, industrie-ravail et intérieur) entre 1939 et 1940

Biographie

(Texte disponible sur le site du sénat belge (consulté le 29 avril 2026)

« Je ne veux pourtant pas me plaindre » – la force de caractère d'Arthur Vanderpoorten

En ouvrant la séance du 29 mai 1945, le président du Sénat, Robert Gillon, sait que l'ordre du jour lui impose un pénible devoir. Il doit prononcer l'éloge funèbre du sénateur et ministre Arthur Vanderpoorten. Ce collègue a perdu la vie dans le camp de Bergen-Belsen.

Il est indéniable que le défunt était apprécié. Comme le dit Gillon dans son éloge funèbre : « Il fut enlevé à notre affection. Ainsi s'évanouit l'espoir de revoir parmi nous ce collègue courtois. Orateur flamand remarquable, sa disparition est pour ceux dont il défendait l'idéal une perte sensible. »

Arthur Vanderpoorten a atteint l'âge de 61 ans et a fait ses preuves dans l'industrie textile, dans le mouvement gymnique et en politique. En tant que sénateur et ministre, il prône un libéralisme aux accents sociaux. Et bien que la cause flamande le touche, il ne veut pas renoncer à l'union belge.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Vanderpoorten reste fidèle à son idéal humaniste en dépit de circonstances particulièrement éprouvantes qui le conduisent finalement à la mort, fin tragique d'un parcours mouvementé, émaillé de maintes péripéties politiques, et qui l'amène, tout comme d'autres ministres, à la captivité.

Réunion infructueuse à Wijnendale

Le 10 mai 1940, lorsque l'Allemagne envahit la Belgique, Arthur Vanderpoorten est en convalescence après avoir subi une intervention chirurgicale. Il se rend néanmoins au Sénat. Depuis quelques mois, il est ministre de l'Intérieur au sein d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Hubert Pierlot. Le devoir l'appelle, à l'heure où les institutions du pays et le bien-être de ses citoyens sont mis en péril.

Vanderpoorten vit la campagne des dix-huit jours en première ligne. Les ministres ne parviennent pas à s'entendre avec le roi Léopold III à propos du cours de la guerre. Le souverain, qui est le commandant en chef des armées, veut capituler et partager le sort de ses soldats. Les ministres tentent en vain de le convaincre de quitter le pays pour poursuivre la lutte aux côtés des alliés. Avec ses collègues Hubert Pierlot, Paul-Henri Spaak (Affaires étrangères) et le général Henri Denis (Défense), Vanderpoorten s'entretient une dernière fois avec Léopold III au château de Wijnendale. Il attire spécialement l'attention du roi sur les deux millions de Belges qui ont fui le pays vers la France depuis l'invasion allemande. Qu'adviendra-t-il d'eux lorsque sa décision de capituler parviendra jusqu'en France ?

L'armée belge capitule pourtant peu de temps après. Les « quatre de Wijnendale » ont entre temps déjà rejoint leurs collègues en France. La capitulation belge suscite la colère de la population et du gouvernement français. Pour éviter des représailles contre les Belges réfugiés en France, le premier ministre Pierlot s'empresse de condamner l'attitude de Léopold III et de le déclarer dans l'impossibilité de régner. C'est Arthur Vanderpoorten qui prononce en néerlandais le discours de Pierlot.

Quelques jours plus tard, les parlementaires belges, réunis à Limoges, adoptent une résolution qui va dans le même sens. Ils se disent solidaires du gouvernement et « flétrissent » la capitulation décidée par Léopold III. Au Sénat, Vanderpoorten estime qu'en tant que membre du gouvernement, il doit s'abstenir.

Exilés en France sans allié

La France capitule elle aussi en juin 1940. Le gouvernement Pierlot estime alors que pour la Belgique aussi, la bataille est terminée. Les ministres ne sont toutefois plus les bienvenus dans leur patrie. Depuis leur rupture avec Léopold III, leur popularité au sein de la population a fondu comme neige au soleil. Les vitres de l'habitation de Vanderpoorten à Lierre sont même fracassées. Quant à l'occupant allemand, il leur interdit de remettre le pied sur le sol belge.

La partie inoccupée de la France, où les ministres ont trouvé asile, est administrée par le régime de Vichy. Mais ce régime collabore avec l'Allemagne et paralyse en fait les activités du gouvernement belge. Afin de pouvoir développer une certaine action gouvernementale, Pierlot et quelques autres membres de son gouvernement partent donc pour Londres. Huit autres collègues démissionnent et demeurent en France. Vanderpoorten fait partie de ceux-ci et s'établit à Pont-de-Claix près de Grenoble.

Au départ, la Belgique n'est pas encore un véritable allié de la Grande-Bretagne. Il ne semble pas encore nécessaire de former un gouvernement élargi en exil. Dans ces circonstances, Vanderpoorten juge être plus utile en restant en France.

En tant que ministre de l'Intérieur et - depuis le départ de son collègue Jaspar à Londres - de la Santé publique, Vanderpoorten se préoccupe beaucoup du sort des quelque deux millions de Belges jetés sur les routes de France. Ils représentent quasiment un quart de la population belge de l'époque. Ils sont aussi au centre des discussions qu'il a avec le président du Sénat Gillon lorsque celui-ci lui rend visite à Pont-de-Claix. Il ne veut pas abandonner les réfugiés belges au bon vouloir des autorités de Vichy.

Dans le courant de 1941, Pierlot juge qu'il n'est plus opportun de faire venir les ministres restés en France. Le régime de Vichy lui aussi fait obstacle au départ des ministres belges. Vanderpoorten et les sept autres ministres font l'objet d'une étroite surveillance et ne sont pas autorisés à quitter le canton local.

Vanderpoorten ne perd pas courage pour autant. « Je ne veux pourtant pas me plaindre ! », écrit-il à sa femme et ses enfants à la fin du mois d'août 1941, un an après avoir pris congé d'eux. À la demande du gouvernement Pierlot, il commence à organiser des vacances dans les Alpes françaises pour les enfants belges. Fin 1942, les colonies pour enfants débiles sont déjà bien implantées.

Prisonnier politique

Mais la situation dans la France de Vichy est loin d'être rose pour les ministres. Le 4 janvier 1943, en début de soirée, trois agents de la Gestapo se présentent au Grand Gallet, la résidence de Vanderpoorten à Pont-de-Claix. Il est contraint de les accompagner. « Au revoir, vieux frère, et bon courage », dit-il en guise d'adieu à Léon Matagne. Matagne ne le reverra plus, Vanderpoorten a bel et bien été arrêté.

Après dix jours d'incarcération à Lyon, Vanderpoorten est transféré à la prison de Fresnes, près de Paris, destinée aux personnes accusées de « crimes politiques. » On lui reproche ses contacts avec le gouvernement Pierlot et avec les services de renseignement belges. Selon toute vraisemblance, l'aide qu'il apporte aux réfugiés belges désireux de gagner la Grande-Bretagne en passant par les Pyrénées joue également un rôle.

Le roi Léopold III est rapidement informé de l'arrestation de Vanderpoorten. Grâce à une intervention humanitaire, l'épouse de Vanderpoorten est autorisée à le rencontrer une dernière fois. Ils peuvent se voir pendant 25 minutes. Il embrasse son épouse à travers les barreaux, en présence d'un infirmier allemand.

En septembre 1943, Vanderpoorten est intégré dans un convoi après un passage par les cellules de la police de Francfort. Sa destination est Sachsenhausen, un camp de concentration situé au nord de Berlin. Le cabinet du roi Léopold III a vent de la déportation et insiste à nouveau pour que des démarches soient entreprises.

Nacht und Nebel

À Sachsenhausen, Vanderpoorten devient le numéro 71.693, un numéro qui est en outre suivi de la funeste abréviation « NN ». Le ministre est considéré comme un prisonnier « Nacht und Nebel ». Il disparaît dans la nuit et le brouillard et sa famille et ses amis ne peuvent plus jamais recevoir de ses nouvelles.

A son arrivée dans le camp, il passe les premières semaines en isolement, privé de tout contact avec les autres détenus. Les nombreuses privations affaiblissent son organisme et lui valent de séjourner plusieurs mois à l'hôpital. Dès qu'il reprend des forces, Vanderpoorten est employé comme Hilfsarbeiter. Spécialiste de la branche textile, il est contraint de couper plusieurs mètres de tissu par jour et d'emballer des tapis. Il effectue en outre des travaux domestiques pour le chef d'équipe qui était un criminel de profession.

La vie au camp est une épreuve autant mentale que physique. Lorsque sa santé fragile l'oblige à garder longtemps le lit, il est humilié par les Blockältesten, les prisonniers chargés par les SS de surveiller l'infirmerie. Ils refusent de lui accorder un lit dans l'encoignure qui l'aurait mis à l'abri des courants d'air et des allées et venues. Il est également témoin d'expérimentations médicales. De jeunes détenus sont choisis comme cobayes et placés dans une pièce séparée où ils sont privés de nourriture et ne reçoivent que des médicaments ou des injections. Leurs cris atroces sont audibles jusque dans l'infirmerie où se trouvent Vanderpoorten et ses compagnons de détention.

« Tout ce que j'ai fait »

Pressée par l'avancée de l'Armée rouge, la SS commence à évacuer les baraques au printemps de 1945. Tout comme des milliers d'autres prisonniers qui n'ont plus la force de travailler, Vanderpoorten est transféré au camp de Bergen-Belsen.

Il y entre en février 1945, le mois où Anne Frank et sa sœur Margot y perdent la vie. Bergen-Belsen est destiné à accueillir les malades et mourants provenant d'autres camps. Les soins médicaux y sont inexistants et les prisonniers sont abandonnés à leur sort. Ils sont généralement privés de nourriture, de couvertures ou de chauffage ; une épidémie de typhus y fait des ravages. Jamais autant de prisonniers ne périront de maladie, de faim et d'épuisement qu'en mars 1945 à Bergen-Belsen, sous le regard indifférent des gardiens SS.

Bien qu'extrêmement affaibli, Vanderpoorten veut remonter le moral de ses compagnons de détention en renouant avec un ancien hobby. Il leur fait faire des exercices de gymnastique. Mais le typhus et la dysenterie ont finalement raison de lui. Après quatre jours de fièvre de plus en plus forte, Arthur Vanderpoorten rend son dernier souffle le 3 avril 1945. Ses dernières paroles furent : « Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour ma patrie. Embrassez ma femme et mes enfants. »

Epilogue

Le 15 avril 1945, douze jours après le décès d'Arthur Vanderpoorten, les troupes britanniques libèrent le camp de Bergen-Belsen. Ni les mots ni les photos ne peuvent décrire les horreurs qu'ils y découvrent. Pour lutter contre l'épidémie de typhus, toutes les baraques sont détruites par le feu. La délégation parlementaire belge qui visite les camps entre le 27 mai et le 3 juin 1945 en est le témoin oculaire.

Après que son corps soit retrouvé, Arthur Vanderpoorten reçoit une sépulture dans sa ville d'origine, Lierre, en 1951. Son nom est donné à une rue et à un athénée où une statue est érigée en son honneur. Entre 1955 et 1987, une Fondation Arthur Vanderpoorten s'emploie à développer des émissions pour la chaîne de télévision publique.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 11 août 1939)

« Le népotisme, c’est quand les papes ont des enfants », répondait récemment un étudiant de Louvain à un examinateur qui faillit en suffoquer. « Un nouveau ministre des Travaux Publics, pourrions-nous écrire de notre côté, en un raccourci non moins incorrect et non moins puissant, c'est quand il y a eu une crise ministérielle et que le formateur du Cabinet est enfin parvenu à boucher le dernier trou avec une politique quelconque mais plein d'avenir... » Car le monde politique est ainsi fait et hiérarchisé que toutes les Excellences n'ont pas la même importance au point de vue parlementaire. Lès Finances, la Justice, les Affarres Etrangères, l'Intérieur, ce sont de grands ministères ; la Défense Nationale a toujours le prestige d'être la Guerre, comme au bon vieux temps ; et l'Instruction Publique demeure ce qu'elle n'a jamais cessé d’être, dans un pays libéralement laïc, un département de base et fort délicat à gérer. Quant à l'Agriculture, on se soucie assez peu qu'elle représente I' « industrie » la plus importante de la nation : comme les Travaux Publics, elle fait figure de parente pauvre. Les titulaires de ces deux maroquins doivent se résigner à siéger au bout de la table. II leur est difficile de déplacer beaucoup d'air. Lorsque le personnage a de l'étoffe, il ne végète pas des éternités dans cette sorte d'antichambre ; il se fait la main et vogue ensuite vers de plus larges horizons mais quelle que soit sa destinée ultérieure, il commence tout simplement par permettre au futur Premier ministre de boucler sa liste de collaborateurs, le Chef du Gouvernement étant trop heureux de pouvoir caser là un haut-parleur, un ambitieux frétillant d'impatience ou une recrue de choix.

Toujours est-il que M. Vanderpoorten est l'homme providentiel à qui nous devons le cabinet Pierlot... Il est en tout cas le right man in the right place, puisque n'importe qui est apte à devenir ministre des Travaux Publics. Jean-Baptiste Nothomb, qui fut le premier de la série dans les années 1830, était juriste, historien et diplomate. Un siècle plus tard, nous connûmes M. Van Caeneghem, ingénieur éminent. L'exception confirme la règle ; mais ce digne homme eut comme successeurs une théorie de Belges d'une incompétence notoire en la matière. Est-il besoin de les citer, ne fût-ce que pour montrer que l'actuel M. Vanderpoorten est en bonne compagnie ? Voici la galerie : Gustave Sap, Pierre Forthomme, Franz Van Cauwelaert, Philippe Van Isacker, Henri De Man, Joseph Merlot et Gus Balthazar, lesquels succédaient, par-dessus M. Van Caeneghem, à l'ineffable M. Baels. La cause est entendue... On nous objectera qu'il n'est pas nécessaire d'être un scientifique de vertigineuse volée pour présider aux travaux des spécialistes des Ponts et Chaussées. Ne suffit-il pas, en effet, d'avoir le sentiment de sa propre ignorance et un tantinet de bon sens ? Le secrétaire général du département - e't depuis une quinzaine d'années, c'est le distingué Alexandre Delmer qui occupe le poste - n'est-il pas, du matin au soir, rue de Louvain, prêt à conseiller, guider et... protéger le ministre ? La remarque est fondée, réflexion faite, et il faudrait être un fameux gaffeur pour commettre une bévue sensationnelle. Nous devons pourtant à la vérité de dire, sans plus tarder, que M. Vanderpoorten l'a commise, ce qui ferait douter de la qualité de son esprit si l'on ne savait que ce Lierrois d'adoption a une si favorable opinion de soi-même qu'il se crut, au lendemain de la catastrophe de Godscheid, autorisé à émettre, sur la construction du canal Albert, des considérations hâtives appelées à émouvoir les véritables gens de métier. La fumée de la gloire aurait-elle obscurci l'entendement de cet ancien voyageur de commerce, en qui l'on se plaît à reconnaitre une belle intelligence, sinon un homme de talent ? et qui, somme toute, malgré la dite gaffe, fait un aussi bon ministre qu'un autre.

* * *

M. Pierre-Frans-Arthur Vanderpoorten, dont tout te monde connaît aujourd'hui le patronyme, parce qu 'il y eut un déplorable accident non loin de Hasselt et parce que M. Georges Truffaut, cheville ouvrière de l'Exposition de l'Eau, ne lui envoya point dire ce qu'il pensait exactement de son compartiment politico-linguistique, M. Vanderpoorten fit aux habitants de Puers, à l'aurore de 1884, l'honneur de naître dans leurs murs. A la vérité, l'honneur était assez mince en ce temps-là, les parents du nouveau-né n'étant que de petits bourgeois assez démunis de surface mondaine ; mais il est toujours honorable de voir le jour au sein d'une famille honorable et modeste, et le mérite n'est que plus éclatant de devenir illustre au fil des années. Au reste, le jeune Pierre-Arthur était un oiseau de passage à Puers. A peine le temps de trouer ses culottes de coutil et de prendre goût aux billes, ses parents allaient s'installer à Lierre. La proximité d'une ville importante, Malines, devait être un atout dans le jeu du garçonnet qui grandirait et sentirait vite la nécessité de sortir d'un milieu étriqué. Pour l'instant, il était de son âge, turbulent et volontiers impérieux, avec une propension marquée à la gravité. Ce ne fut certes pas un joyeux drille dans le genre du jeune Merlot, cet autre commis-voyageur parvenu aux lambris dorés. On le mit à l'école primaire et il s'y révéla élève assidu, intelligent, travailleur. Cette étape accomplie, l'aiguillerait-on vers les humanités gréco-latines, qui ouvrent la porte des carrières libérales ? Non. II entre à l'Ecole moyenne de son patelin, y recueille des succès flatteurs. Le prix du Gouvernement lui est décerné et il achève le cycle de son instruction scolaire. par de brèves études commerciales, à Malines. C'est fini, le voilà paré pour la vie ! Ce siècle avait deux ans...

Que faire en cet âge tendre, lorsqu'on est possesseur d'un aussi modeste bagage et qu'on n'est point le fils de Rockfeller, quand on est un gentil garçon, serviable et décidé à escalader quelques degrés de l’échelle sociale ? Par nous ne savons quel processus, le fils Vanderpoorten, un beau matin, se trouva être le commis-voyageur d'une grosse maison bruxelloise de draps et de tissus. Les quinquagénaires de la région Malines-Lierre se rappellent encore la silhouette, un peu pehchée déjà, d' « Arthur », allant faire le boniment de mercerie en mercerie, toujours poli et réservé, les mains éternellement plongées dans les poches du pantalon et la breloque baguenaudant sur le gilet - comme à présent, encore, au faîte des honneurs. Actif et zélé, il ne pouvait que vendre beaucoup de draps, ceux-ci étant d'excellente qualité, et étendre sa clientèle. Il se fit apprécier, noua d'utiles relations ; puis, il se maria, si nous ne nous abusons, et prospéra normalement. La guerre vint. Notre représentant de commerce, qui n'avait point l'étoffe des héros dans sa collection portative, demeura au pays. Bien lui en prit. Son « standing » s'améliora dans de sensibles proportions ; et peu après la fin des hostilités, M. Vanderpoorten voyait ses patrons le nommer directeur de leur succursale de Lierre. Ce n'était point le bourgeois gentilhomme de Molière, mais çà devenait un monsieur possédant pignon sur rue, ayant un pied dans le moyen business et un autre dans la politique régionale. Car le malin n'avait pas manqué, chemin faisant, de jeter un regard attentif de ce côté-là. On se débrouille dans la vie, n'est-ce pas ; la vie n'est pas trop chienne, et nous voilà dans l'engrenage : c'est le jeu traditionnel auquel bien peu répugnent, surtout en province, tant il est vrai que la politique, fût-ce la politicaille, est par nature un commencement ou une fin.

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Avant d'entrer dans les conseils de la Couronne, M. Vanderpoorten aura végété pendant des lustres parmi les rangs du parti libéral ; c'est le sort de nombre de militants qui ne sont ni avocats, ni professeurs, ni médecins, ni industriels. Certes, M. Vanderpoorten accédait à cette dernière catégorie de privilégiés ; mais il y était « arrivé » plutôt qu'accepté et ce ne sont pas ses débuts qui auraient pu le porter d'emblée aux fauteuils d'orchestre. Toujours est-il qu'il avait pu préparer le terrain et se rendre intéressant. II était connu comme un vieux sou, professionnellement serviable, attentif à distribuer des poignées de mains et des coups de chapeau. Poussé par on ne sait quel démon intime, ce brave bourgeois placide se faufila dans une masse de sociétés. On le vit président de la Chambre de Commerce de Lierre, membre du conseil du « Vlaamsch economisch Verbond » et président du « Liberaal Vlaamsch Verbond », lequel groupe les libéraux d'expression flamande ; membre du Fonds des mieux doués, membre protecteur de la Fédération belge de gymnastique - c'est ce qui lui valut, en 1937, de devenir sénateur, de représenter le gouvernement belge aux fêtes des Sokols, à Prague. et d'y prononcer un discours en néerlandais campinois - président du Willemsfonds et - son titre de gloire - président du Cercle des Amis de l'Enseignement Officiel. Sachez aussi, pour que votre étonnement soit complet, qu'un citoyen si bien introduit et préoccupé, de surcroît, du sort des classes, n'a jamais été conseiller communal, sinon dans les tout derniers temps et grâce encore au désistement de son frère. Et n'ignorez pas qu'il fut élu sénateur provincial de la province d'Anvers. en juin 1936, à la suite d'une bagarre homérique avec l'ex-député Van Keesbeeck et le Comité libéral de l'arrondissement de Malines.

L'histoire mérite d'être contée ; elle ouvre de pittoresques aperçus sur certaines mœurs politiques et certains traits de caractère. Elle fit considérable tapage à l'époque et M. Vanderpoorten y perdit pas mal des sympathies que lui avait valu jusque là son existence étalée au grand jour, ainsi qu'une pièce de drap sur le comptoir. En ce temps-là. Oscar Van Keesbeeck, tempétueux avocat malinois, voyait s'achever son mandat de député, au cours duquel il avait efficacement bataillé pour la bonne cause libérale dans l'arrondissement de Malines-Turnhout, dont les manitous, le docteur Lamborelle en tête, lui offrirent en signe de récompense le siège de sénateur provincial. On était en mai 1936, si nos souvenirs sont exacts, sous le coup d'une dissolution prématurée des Chambres. Arthur Vanderpoorten avait annoncé qu'il n'accepterait éventuellement que la dernière place disponible. Tout allait comme sur des roulettes. Mais à la veille de l'accord entre les diverses fractions du conseil provincial, Van Keesbeeck apprit, d'une part, que les socialistes, sans l'appui desquels nul libéral ne pouvait passer, s'opposaient à sa candidature, parce que trop antimarxiste, d'autre part, que Vanderpoorten faisait acte de candidat en dépit de ses déclarations antérieures et de la décision du Comité d'arrondissement. Quelle affaire dans la cité archiépiscopale ! Les choses s'arrangèrent tant bien que mal : il fut solennellement convenu entre les deux intéressés que M. Vanderpoorten démissionnerait six mois plus tard. « Oscar, faites-moi ce plaisir, que j'aie été au moins une fois sénateur en ma vie ! » - et que M. Van Keesbeeck, bon prince, achèverait le mandat en question. Confirmation écrite du pacte fut actée en due forme, Robert Godding officiant. Hélas ! l'heure du sacrifice sonnée, notre drapier ne fit point honneur à sa parole. Il prétendit que de hautes autorités du parti lui interdisaient de se retirer et qu'il se trouvait dès lors délié de tout engagement personnel. Aussitôt le comité d'arrondissement le convoque, on le somme de s'exécuter ; un mémorable débat public s'institu, on se traite de tous les noms d'oiseaux connus et M. le sénateur Vanderpoorten est exclu,comme « parjure » (sic) du dit Comité...

Mais les desseins de la Providence sont impénétrables. Aujourd'hui. M. Vanderpoorten est ministre et c'est M. Van Keesbeeck qui est excl, pour cause de dissidence !... Vous expliquer le fin fond de cette mirifique aventure, de cette ascension prodigieuse, de cet extraordinaire redressement ; y comptez-vous vraiment ? II semble certain que l'enfant de Lierre et son esprit d'entreprise y furent pour quelque chose. II n'est pas moins probable sinon assuré, que le parti libéral crut découvrir en lui un homme très intelligent et d'esprit suffisamment... délié pour le représenter sans péril majeur au sein du Gouvernement. Et le fait est que M. Vanderpoorten est l'auteur d'une proposition de loi portant son nom - la loi Vanderpoorten - et qui donne aux communes la faculté de faire reprendre par l'Etat la propriété et les charges d'entretien des écoles moyennes et des athénées. Cette loi a déjà fait couler des litres d'encre. Elle vaut ce qu'elle vaut. Les uns, à droite, inclinent à y voir une sorte de machine de guerre contre les écoles catholiques ; les autres nient avec indignation pareil machiavélisme. Quoi qu'il en soit, elle est le fruit d'une transaction tripartite. Elle a pour contre-poids la loi Missiaen, qui accorde au gouvernement le droit d'ouvrir des écoles officielles dans les localités qui n'en possèdent point, et la loi Marck instituant l'égalité des pensions des instituteurs de I'enseignement libre et de I'enseignement officiel. Nous n'avons pas à comparer ici leurs mérites respectifs. Nous soulignons que l'enfant, dont la paternité est attribuée pour l'éternité législative à M. Vanderpoorten, a fait beaucoup pour la gloire et la promotion ministérielle de son père putatif. Il n'en reste pas moins que le bond suprême de ce dernier provoqua des mouvements en sens divers...

* * *

Le fait est que cette loi qui porte son nom fit de M. Vanderpoorten un ministrable puis un ministre... Un ministre des Travaux publics.

Qu'allait-il faire dans la galère des Travaux Publics et de la résorption du chômage, ce néophyte ? Allait-il faire fondre le chômage comme le beurre au soleil de midi ? Nous n'oserions le jurer en ce moment. Et les grands travaux ? Poursuivrait-il la politique des grands travaux si dangereuse dans un pays anémié par une longue crise ? Ici, nous avons une certitude. M. le Ministre a bien voulu déclarer qu'il serait le ministre des petits travaux. Bien. On se demande, d'ailleurs, quels travaux d'imposante envergure il pourrait entreprendre, maintenant que les caisses sont presque vides et que le canal direct Liége-Anvers est, sauf nouveaux imprévus. pratiquement terminé ; on aime à croire, soit dit entre parenthèse, que M. Vanderpoorten abandonnera son idée de derrière la tête, dit-on, de l'inaugurer à Hasselt et non point à Liége. Cela, c'est pour demain. Quant au présent, M. Vanderpoorten gagnerait dans l'estime du plus grand nombre de nos compatriotes s'il parvenait à mettre un terme aux ridicules tergiversations gouvernementales qui sont monnaie quotidienne depuis que la question de l'Albertine est à la fois dans les cartons et à l'ordre du jour. On ne lui demande pas de résoudre la quadrature du cercle ; on désirerait qu'il prît une décision de bon sens et définitive, que les réactions de l'opinion publique lui indiquent à suffisance pour qu'il n'ait pas besoin de se torturer les méninges. Si M. le ministre, bon Belge, assurément, encore que sournoisement flamingant à ses heures - et il convient de le surveiller à cet égard - était résolu à travailler dans son secteur sans se mêler avec hauteur de ce qui ne le regarde pas, nous ne verrions aucun inconvénient à ce qu'il continuât de faire, en confortable bourgeois, la navette journalière entre Bruxelles et Lierre. Autant lui qu'un autre, après tout, puisque l’ « autre » ne sera pas moins incompétent que lui ! Les Lierrois n'y feraient nulle objection, sûrs de conserver en lui un citoyen aimable, expert dans l'arrangement des bidons électoraux, fidèle aux distributions de prix et aux festivités locales. Les gens de la capitale, mon Dieu, ils s'en balancent...


Voir aussi :

Vanderpoorten Arthur, sur le site Belgium WWII (consulté le 29 avril 2026)

2° D’HONDT B. – WOUTERS N., Vanderpoorten, Arthur, sur le site de la Digitale Encyclopedie van de Vlaamse Beweging) (consulté le 29 avril 2026)