Tschoffen Paul, Marie, Joseph, Raymond catholique
né en 1878 à Dinant décédé en 1961 à Liège
Ministre (industrie-travail, prévoyance sociale, communications-transports, justice et colonies) entre 1924 et 1944(Extrait du Soir, du 12 juin 1961)
M. Paul Tschoffen, ministre d'Etat, avocat près la cour d'appel de Liège, est décédé.
Avec Maître Tschoffen, c'est une grande figure liégeoise qui disparaît. Le défunt, qui s'illustra dans de très nombreux procès d'assises, était entré au barreau de Liège en 1903. Il avait exercé la charge de bâtonnier de 1938 à 1939.
Originaire de Dinant où il était né le 8 mai 1878, Paul Tschoffen obtint son diplôme de docteur en droit devant le jury central de Bruxelles le 19 novembre 1900.
Il était fils de magistrat, son père ayant été juge au tribunal de Dinant, puis conseiller à la Cour de Liége.
II fut membre de la Chambre des représentants de 1919 à 1923 et sénateur de 1924 à 1936.
Disciple et collaborateur de Godefroid Kurth et de l'abbé Pottier, il participa avec eux à la constitution des premiers syndicats chrétiens et fut considéré comme un des chefs du vieux parti catholique.
En 1924, il devint ministre dans le cabinet Theunis. Il le restera dans les cabinets Poullet, Jaspar et ide Broqueville et il dirigera successivement les départements de l'Industrie, du Travail, de la Justice et des Colonies.
Après la chute du gouvernement de Broqueville, Paul Tschoffen reprit le chemin du palais de Justice. Dans ses Croquis de personnalités judiciaires, Jean-Pierre Paulus note à ce propos :
« C'est l'un des plus prestigieux plaideurs du temps. Qui l'a entendu une seule fois à la barre n'est pas près d'oublier cette voix chaude, nourrie, un peu rude, ce verbes précis et simple dans son ampleur calculée et la riche variété de ces ressources dialectiques auxquels juges et jurés ont tant de fois obéi. Son art tient, à la vérité, de la magie. On l'écoute et voici que les règles et les faits qui dominent le procès apparaissent lumineux. Comme par hasard, ces faits et ces principes sont tous favorables à sa thèse, tandis que les éléments qui pourraient en compromettre la solidité se trouvent, par on ne sait quel miracle, rejetés définitivement dans le néant. Personne n'y songera plus. »
Paul Tschoffen fut arrêté par la Gestapo, le 16 mai 1942, alors qu'il plaidait devant le tribunal correctionnel de Liège, pour avoir, dès le début de l'occupation, préconisé la résistance à l'ennemi.
Libéré après de dure semaines de détention, le bâtonnier Tschoffen, réalisant ce que sa liberté avait de précaire, gagna Londres par la France, l'Espagne et le Portugal.
Le gouvernement Pierlot le nomma conseiller d'Etat et le chargea d'une mission en Afrique. A la Libération, il se vit décerner le grade de général et assuma les fonctions de chef de la mission militaire belge auprès du S.H.A.E.F., mission chargée de l'administration de la partie libérée du pays.
Ministre d'État, le défunt était notamment Grand-Croix de l'ordre de la Couronne et de l'ordre de Léopold II, Grand Officier de la Légion d'honneur, Commandeur dc l'ordre du Bain, Grand-Croix de la Couronne de chêne et de l'ordre du Christ.
Il avait été pendant longtemps un des collaborateurs de la « Tribune libre » du Soir.
Les funérailles de M. Tschoffen auront lieu, le vendredi 14 juillet, à 11 heures, à Liège.
(Extrait du Peuple, du 12 juin 1961)
Paul Tschoffen est mort. Une grande figure du Barreau, de la Résistance et de l’anti-léopoldisme
Paul Tschoffen, ministre d'Etat, ancien député (1919-1923), ancien sénateur (1924-1936), plusieurs fois ministre (de la Justice, du Travail et de la Prévoyance sociale, et des Colonies au temps du Congo à papa), lieutenant général honoraire, juriste, avocat d'assises, ancien bâtonnier, commandeur de l'Ordre de Léopold, grand officier de la Légion d'honneur, vient de mourir à Liège, sa cité d'adoption.
Paul Tschoffen, né à Dinant le 8 mai 1878, était inscrit au Barreau de Liège depuis 1903. C'est une très curieuse et fascinante figure du monde politique qui disparaît avec cet éminent juriste.
Un grand avocat
Emile Vandervelde, qui avait tout du mandarin, comparait volontiers Paul Rschoffen à un saurien. L’image, pour être audacieuse, ne manquait point de justesse. Les coups de dents de ce grand crocodile de la politique étaient fameux. Ses adversaires le redoutaient - mais s'ils avaient de la classe, ils raffolaient de croiser le fer avec lui. Il avait le mot dur, à l'emporte-pièce, l'éloquence sèche et tranchante.
Ce catholique de grande tradition était trop progressiste pour accepter les mesquineries du cléricalisme ou de la bigoterie. Dans son propre parti, au temps de sa verte jeunesse, il avait jeté quelques pavés dans la mare stagnante du conservatisme. Avec Henri Carton de Wiart, Paul Tschoffen fut de ceux qui encouragèrent la démocratie chrétienne à ses débuts, quitte à ne plus la suivre des yeux que très distraitement, plus tard, quand il devint lui-même un grand avocat, d'assisses et d'affaires. Il lui arrivait cependant d'évoquer avec quelque tendresse ce beau temps des joutes épiques de la Ligue Démocratique. Et quand il acceptait de faire une conférence sur la misère de la classe ouvrière à la fin du siècle dernier, c’est un flot de dramatiques et émouvants souvenirs qui coulait de ses lèvres éloquentes.
Il fut avocat bien plus que politique. Cet homme très fier répugnait visiblement aux compromis, au donnant-donnant. Il était plus à l’aise à la barre qu'à la tribune. Il était devenu un des avocats les plus cotés de Belgique. Les maîtres du Barreau français - Moro-Giaffer, Campinchi, Floriot, Maurice Garçon - le traitaient d'égal à égal.
Aux Assises, où il faisait merveille, il excellait surtout dans le rôle de la partie civile. Quand Tschoffen se dressait, immense et anguleux dans sa robe noire, pour exiger le châtiment d'un assassin, il provoquait, dans l'auditoire comme dans les rangs du jury, des frémissements avant-coureurs de condamnation sans phrases. Paul Tschoffen a obtenu pas mal de têtes. On compterait sur les doigts les procès qu'il perdit. On tenait pour gagnée d'avance toute cause plaidée par ce dialecticien de grande classe.
Double assassinat
Il nous souvient du procès Vandervorst qui fut plaidé devant les Assises d'Anvers pendant l'entre-deux-guerres. Le jeune Vandervorst, un fils à papa de la bourgeoisie de la métropole, avait assassiné sa jeune femme qu'il avait d'ailleurs outrageusement bafouée. La victime, née Lissoir, était d'origine liégeoise. Son père, un gros quincailler de la Cite Ardente, demanda à a Paul Rschoffen d'occuper le siège de la partie civile. L'assassin fut condamné à vingt ans.
Mais quelques années plus tard, par le jeu de la loi Lejeune, Vandervorst fut libéré. Il alla s'installer à Paris. Mais le père Lissoir ne désarmait point. Il suivit l'assassin à la trace, et l'abattit, en plein boulevard des Capucines, de trois balles dans la tête. Arrêté aussitôt, il appela Paul Tschoffen pour le défendre devant le jury de la Seine.
Quand s'ouvrit la première et unique audience du procès, le président des Assises convia les jurés à saluer bien bas « Maître Paul Tschoffen du Barreau de Liége, ancien garde des Sceaux, grand officier de la Légion d'honneur ».
Avant même d'avoir plaidé, Tschoffen reçut les applaudissements du jury. Déjà sa cause était gagnée. Il parla cinq minutes, sans le moindre effet oratoire. Considéré comme justicier et non comme assassin, Lissoir fut acquitté.
L'avocat avait un prestige immense qu'accroissaient encore son physique étrange, sévère, son éloquence mordante, incisive, son geste dur et accusateur. Il fut, essentiellement, un maître du Barreau, et y brilla bien plus qu'au Parlement, qu'il traversa en dilettante, comme d'ailleurs il hanta les départements. Il fut un. ministre représentatif, sans plus. Mais ce grand artiste du verbe a toujours considéré la politique comme un divertissement mineur, comme un moyen et non comme un but. En quoi il n'avait bas tort.
Rencontre avec de Hemptinne
Pendant la guerre, la Cité Ardente n'eut pas à rougir de ce Liégeois d'adoption. Des les premières heures de l'occupation, tout Liège savait que Paul Tschoffen opposait à l'ennemi son refus d’obéissance. Il ne tarda pas à prêcher presque ouvertement la résistance à l'envahisseur. Si bien que bientôt le terrain devint pour lui brûlant. Tschoffen parvient à s'évader, à gagner l'Angleterre où M. Pierlot le nomme conseiller d'Etat. Mais son influence dans les conseils de la Couronne est telle que tout le monde le considère comme un super-ministre.
Albert De Vleeschauwer, ministre des Colonies, voit avec quelque dépit arriver à Londres ce politicien catholique dont chacun dit tout haut qu'il est un antiléopoldiste acharné. En septembre 1943, M. Pierlot envoie Tschofffen au Congo pour s'enquérir de la situation dans ce pays. C'est là qu'il entre littéralement en collision avec Mgr de Hemptinne, plus léopoldiste encore que « Ik alleen ». Le choc est rude. Dans une lettre qui fera le tour du Congo. Tschoffen écrit au bouillant prélat : « Vous avez toujours, Monseigneur, mêlé les préoccupations politiques à votre action religieuse. » Ce catholique, qui n'est pas clérical, ne mâche décidément pas ses mots.
Léopold et Albert
En 1944, à la veille du débarquement, Tschoffen prononce, en plein e conseil de cabinet, un véritable réquisitoire contre Léopold III à qui il oppose la noble figure du roi Albert.
Dans son livre « Le Congo en guerre », M. Désiré Denuit, secrétaire général du Soir, a fait un récit fort pittoresque de cet exposé dans lequel Tschoffen aurait dénoncé les initiatives inadmissibles de Léopold III et reproché au roi d'avoir essayé de faire sortir le Congo du conflit et d'empêcher la Belgique de déclarer la guerre à l'Italie.
« M. Tschoffen aurait aussi parlé, ajoute Denuit, du mariage du roi qui avait mécontenté beaucoup de Belges ; gendre d'un gouverneur révoqué, Léopold III avait pour sœur la princesse Marie-José, qui se promenait avec des officiers ennemis le long de notre littoral et au fort d'Eben-Emael. Le Roi avait envoyé ses enfants en Italie et n'avait pas protesté contre la déportation. Sa popularité avait baissé. En Flandre, on le soutenait encore, mais en Wallonie on ne le supportait plus. Léopold III était devenu pour les Belges un sujet de division. Il compromettait la royauté qu'il fallait cependant sauver. »
Au cours d'une conversation qu'il eut avec Léopold III à Salzbourg, au cours de l'été 1945, Paul Tschoffen dit à Léopold III : « Sire, -vous devez abdiquer ». Le roi attendit six ans pour suivre ce sage conseil.
L'uniforme et la toge
Tschoffen fut-il, pour cette raison, frappé d'ostracisme. Toujours est-il que, dans la deuxième après-guerre, Paul Tschoffen cessa toute activité politique. On ne le vit plus ni au Parlement, ni au sein du P.S.C. auquel, semble-t-il, il n'adhéra jamais. Au Palais de Laeken, sa disgrâce était totale.
Ceux qui l'ont bien connu se souviennent de sa première réapparition en public, en septembre 1944, quand il prit contact avec la Résistance, d'abord, avec la presse ensuite, dans Bruxelles à peine libérée. Il était devenu général. Il semblait mal à l'aise dans le battle-dress dont on l'avait affublé. Quand il parut à Liège, au balcon de la « Violette », notre confrère et ami Georges Remy, de « La Wallonie », décrivit en une phrase impayable l'exaltation des Liégeois : « L’enthousiasme est général, comme M. Tschoffen.
Mais ce général d'un jour ne tarda pas dépouiller son éphémère uniforme. Visiblement, il lui préférait la toge.
F.D.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 25 février 1921)
Dans tous les pays, dans tous les parlements, on en est à peu près au même point ; le vieux personnel politique, celui d'avant-guerre, est usé, vidé d'idées et d'énergie, plus ou moins déconsidéré, parce qu'on peut toujours plus ou moins lui reprocher de n'avoir su ni éviter ni préparer la guerre, et surtout de n'avoir su profiter de la victoire ; mais il n'en demeure pas moins en place, parce qu'il n'y a pas de personnel nouveau pour lui succéder.
« Des hommes nouveaux ! des hommes nouveaux ! Assez de personnages consulaires ! » clame partout le bonhomme Démos, qui ne parvient pas à remettre de l'ordre dans sa maison. Mais, hélas ! il ne s'en présente point ; ou, quand on croit en avoir découvert un, on s'aperçoit bientôt qu'il a les mêmes défauts que ses prédécesseurs et qu'il ne diffère d'eux que parce qu'il a moins d'expérience et plus d'appétits.
En voici un dont on fera peut-être l'essai, un tour ou l'autre : M. Tschoffen, député catholique de Liége, colistier de notre Jaspar national, qui, par la part qu'il a prise à la discussion de l'article 310, a essayé de poser... pour plus tard, une candidature ministérielle.
* * *
Depuis l'armistice, la droite, usée par plus de trente ans de pouvoir, désemparée par la question flamingante, se cherche un chef. Elle avait trouvé M. Delacroix : M. Delacroix est liquidé. Un moment elle avait cru voir en Renkin l'homme providentiel ; il a trébuché avant d'avoir pu saisir le drapeau. Jaspar s'offre à ses suffrages, mais elle n'a guère de sympathie pour ce dominateur pressé, dont elle suspecte d'ailleurs l'orthodoxie ; Broqueville reste bien en réserve, mais il est trop tôt ou trop tard pour celui qui, selon les gens. est encore le grand coupable, ou le grand calomnié, Aussi, provisoirement, s'est-elle remise sous la férule de M. Woeste. En fait d'homme nouveau, elle n'a trouvé que cet ancêtre.
Cet ancêtre est un chef, un vrai, c'est incontestable ; mais c'est tout de même un chef un peu usagé. Il faudrait au moins lui trouver un coadjuteur, un héritier désigné, capable de reprendre la tradition en la rajeunissant. Mais qui ? Voici Tschoffen !
Tschoffen ! Qui ça Tschoffen ? Avant cette législature, ce n'était guère qu'une gloire locale, et encore, une gloire assez contestée. Avocat de talent, assurément ; il ne jouissait cependant pas, au barreau de Liége, d'une de ces situations de premier plan qui imposent le respect du grand avocat, même à ses rivaux, même à ses adversaires politiques. Mais, aussitôt arrivé à la Chambre, il s'est mis à parler de tout et sur tout, avec une compétence un peu.. récente, mais qui en imposait aux incompétences notoires dont il était entouré. Puis il entra dans l'équipe politique du Soir, dont la « Tribune libre » est devenue une sorte d'antichambre ministérielle. Tous ses collaborateurs ont été ou deviendront ministres. Patris, telle une sorcière de Macbeth, semble dire à ceux qu'il recrute : « Tu seras ministre ». Carton de Wiart et Devèze sont ministres ; Paul-Emile Janson a été ministre. Pourquoi Louis Bertrand et Paul Tschoffen ne deviendraient-ils pas ministres un jour ou l'autre ? Il serait bizarre que ce fût dans le même cabinet - bien qu'on ait vu des choses plus extraordinaires - car si l’un invite les rentiers à se sacrifier sur l'autel de la banqueroute patriotique, l'autre, à propos de ce fameux article 310, s'est fait le représentant des « coffres-forts en délire.3 Il a prononcé, à cette occasion, contre le socialisme, une philippique dont la Chambre demeura toute éberluée. Ainsi qu'au bon temps où Vandervelde apparaissait au bourgeois comme une sorte de Lenine, il a amassé contre l'extrême-gauche une nuée de petits papiers, d'extraits de journaux extrémistes. On se croyait revenu vingt ans en arrière, et cette harangue électorale a paru d'autant plus étrange, que le Tschoffen a débuté dans la vie politique comme démocrate chrétien. C'est un poussin du bon abbé Potier.
Certes, on savait bien que la démocratie chrétienne, comme le journalisme, mène à tout, à condition d'en sortir. Carton de Wiart et Renkin l'ont prouvé. Mais eux, du moins, ont su ménager les transitions avec une certaine élégante. Tschoffen était trop pressé pour s'embarrasser de semblables nuances ; la droite se cherche un chef, il a dit : « me voilà ! » Et pour lui plaire, il n'a pas craint de faire appel à ses passions les moins reluisantes : la peur et l'intérêt. C'est un psychologue que ce M. Tschoffen.
Tout de même. il semble qu'il ait été un fort, et Woeste lui-même a tout l'air de regarder ce lieutenant, si désireux de passer capitaine, avec une certaine méfiance. C'est très bien de se rallier au grand parti de la conservation sociale ; mais cependant, aux temps où nous sommes, il est sage de se couvrir d'un masque de générosité. Tschoffen, aux yeux du coffre-fort, a fait l'effet d'an avocat com. promettant. Son heure n'est pas encore venue... Viendra-t-elle un jour ?
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 13 octobre 1950)
Maître Paul Tschoffen, général
Le procès de von Falkenhausen et de ses complices était attendu avec impatience par les amateurs de grandes émotions judiciaires. von Falkenhausen a sa légende : celle du bourreau malgré lui - celle du reitre qui n'aurait pas eu foi dans ses propres effets de sabre et qui n'aurait lait sonner ses éperons que « par obéissance », comme le dit la formule de mise en garde dans l'escrime du fleuret. Il existe, chez les peuples de civilisation latine, dont nous sommes, une sorte de romantisme qui nous pousse toujours à rechercher, dans la foule de nos ennemis, un personnage dont nous nous plaisons à croire que, pour nous écraser, il a dû vaincre la secrète tendresse que nous lui inspirions, ou, à tout le moins, l'estime qu'il avait pour notre vaillance. Ainsi les Français se sont plus à découvrir, en 1870, un personnage de cette espèce dans le prince royal de Prusse, père de Guillaume II et empereur sous le nom de Frédéric Ier, dit le Noble, qui passait pour ne gagner les batailles que douloureusement, étant pacifiste de cœur. Ainsi, encore, Rommel, adversaire chevaleresque et conspirateur malheureux, est en train de s'adjuger, à titre posthume. une sorte de cote d'amour.
von Falkenhausen a cru ou feint de croire un moment qu'il faisait le bonheur des Belges, et il passe pour avoir dit : « Je puis me promener sans escorte dans le Parc de Bruxelles ; les Belges sont des hommes justes, personne ne toucherait à un cheveu de ma tête. » Par ailleurs, il a su distribuer des faveurs, accorder des grâces. Ceux qui en ont bénéficié, et auxquels il n'a point demandé de collaborer en échange, lui en ont su gré. Ce junker fort laid pointu et parcheminé, s'entourait d'un halo exotique. C'était un vieux « Chinois », un Boche revu par Confucius. II avait, sous le vin, une tenue remarquable, ne craignait pas de courtiser jusqu'à l'aube la dame de pique, sans préjudice de quelques autres dames dont l'une au moins était grande dame. II y aurait eu quelques Judiths dans la vie de cet Holopherne, quelques Dalilas à la table de ce vieux Samson. Mais elles n'auraient en aucun cas réussi à lui faire perdre la tête, ni la tignasse (il est vrai que pour cette dernière, le général étant chauve, la prestidigitatrice eût dû travailler sur un caillou). Quant à la tête, il se la retrouvait inaltérée à l'heure de passer à son bureau, lieu d'où il veillait à notre bonheur qu'il tenait d'une main ferme et même un peu sanglante, mais quoi : Krieg ist Krieg !
Telle est, répétons-le, la légende du général. Et même, il aurait été antihitlérien, candidat conspirateur. Le fait est que le régime nazi, expirant, l'a traité en suspect et l'a incarcéré.
Face aux juges, lui et ses acolytes, Reeder, Bertram, von Claer, se retranchent derrière les exigences du service commandé. Un officier, et surtout un officier allemand, n'a pas le droit de se dérober à des consignes formelles. Ces messieurs ont vécu une affreuse tragédie : du moins, ils l'affirment. Leur conscience de soldat leur ordonnait de frapper ; leur naturelle bonté les dissuadait de frapper fort. Ils consultèrent des jurisconsultes de droit International public, étudièrent à la loupe les circulaires du fol Adolf, s'efforcèrent de n'envoyer au poteau que des gens déjà virtuellement condamnés à mort.
Le tribunal a devant lui quatre vieux très dignes, victimes de la Némésis belgen que notre rancune - nous allions, presque dire : notre ingratitude - précipite ignominieusement dans les fers, à la fin d'une carrière au cours de qui laquelle ils ont servi sans défaillance leur patrie – qui peut leur en faire un reproche ? - mais aussi l'équité, la modération...
Le gouvernement de Bonn, qui n'abandonne pas les seigneurs en détresse, souligne le bien-fondé de cette thèse. II a fait savoir qu'il couvrait les frais du procès... Un procès qui vient tard, terriblement tard, peut-être intentionnellement tard ? A l'instant où la politique - pourquoi s'en indigner - nous rapproche sans bruit d'une Germanie qui se proclame Rhénanie. La Rhénanie, corde du violon tudesque à laquelle nous n'avons jamais été insensibles. Et comme le disait hier un humoriste, cette Allemagne-là, nous finirons par l'avoir... à la Bonn.
* * *
Nous venons d'esquisser un croquis, celui des positions principales qu'occupent les inculpés. En regard, bien entendu, il y a l'accusation. Avec de la grosse artillerie. Quelque deux cent quarante otages fusillés, parmi lesquels se trouvaient des innocents dont l'un, au moins, allait être relâché le surlendemain ; des déportations inhumaines ayant entraîné des milliers de décès, d'incurables infirmités ; la persécution des Juifs - et si l'on peut chicaner juridiquement sur les exécutions d'otages, invoquer le principe de self-defence, aucun précédent dans les us et coutumes des peuples civilisés ne vient atténuer la barbarie de ce crime racial.
Enfin, il y a aussi le travail forcé, les déprédations, les destructions, un copieux menu, de quoi garnir les cinquante audiences prévues...
Trois avocats sont au banc de la défense, sans compter les chers maîtres allemands. Avocats d'office, du côté belge tout au moins. Et l'on peut dire que nous avons bien fait les choses, car on a désigné Maître Botson, Maître van Parys, Maître Tschoffen.
II nous plait, aujourd'hui, de nous arrêter à ce dernier. D'abord, parce que Maître Tschoffen déborde le cadre professionnel. Homme politique, chargé de mission, quelque peu financier (voyez Banque Chaudoir), ministre (jadis. lorsque ça lui chantait) de n'importe quoi dans n'importe quel ministère, sénateur, conférencier littéraire dans sa jeunesse - mais oui, il le fut, pourquoi pas ? - démocrate-chrétien, conservateur catholique aussi - puisqu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas - résistant. enfin, mais peut-être un peu comme un saint Paul de la Résistance, qui aurait trouvé dans le procès de Louveigné son chemin de Damas et celui de Londres, Maître Tschoffen est un personnage polyvalent comme certains sérums, flexible comme certaines ballerines, dissimulant sous des lignes ondoyantes et chatoyantes une musculature d'acier. Du moins, à soixante-huit ans, nous nous plaisons croire qu'il est souple encore là où il le faut, et d'acier si besoin est. En tout cas, un homme intéressant, bien à sa place à la barre d'un procès historique.
Et puis, y a mieux. Maître Tschoffen, avocat et ancien ministre, est lieutenant-général. von Falkenhausen aussi. Belle occasion de prouver que les généraux ne se mangent pas entre eux. Plus belle occasion encore de donner à la défense une satisfaction : car on se rappelle que Maître Botson, comme entrée de jeu, souleva la question d’incompétence. « Des généraux, disait-il, ne peuvent être jugés que par leurs pairs. » « - von Falkenhausen n'est plus général, ni Reeder, ni les autres », répondit le ministère public. En tant que criminels de guerre, ils sont déchus de leurs grades. » « - Point du tout, retorquait Maître Botson, un inculpé n'est pas un condamné. » Finalement, et sur jurisprudence antérieure, le tribunal proclama sa compétence. von Falkenhausen sera défendu sinon jugé par un général-avocat, sans toutefois avoir obtenu d'être éloquemment enguirlandé par un avocat général. Cote mal taillée ; c'est dans nos traditions.
Reste à savoir, et peut-être cela a-t-il intrigué le lecteur, comment Maître Tschoffen a conquis ses étoiles et d'où lui vient son généralat.
* * *
Et voilà ? En 1940, Maître Tschoffen était un peu à l'écart de la vie politique. Il s'était légèrement démonétisé au cours de son dernier ministère, celui des Colonies, et surtout a cause d'un voyage au pays des crocos au cours duquel l'éminent et bouillant touriste fit jaser, à propos d'une personne, par ailleurs aimable, dont les appas fleurissaient la caravane et introduisait dans la suite du ministre itinérant un rien de frivolité. « Le Démon du Vent de l'Est grimaçait à Ninive », se disaient les fonctionnaires ; « « Est-ce que le Démon du Midi va sévir à Léopoldville ? » Bref, il y eut de la rigolade. Les Belges pardonnent mal à qui les fait rire sans en avoir obtenu professionnellement licence.
Puis il y eut la déconfiture de la Banque Chaudoir, où Maître Tschoffen avait affaire, et qui provoqua pas mal de commérages au pays de Liège. Replié sous sa toge, le grand homme, en 1940, attendait l'occasion de rebondir.
Il reprit sa place dans l'actualité politique le lendemain de la capitulation. Des démarches avaient été faites à Liège par le comte Capelle et par Henri De Man, venus à la Violette s'informer des chances que pourrait avoir un gouvernement sous contrôle que constituerait l'homme du Plan. Tschoffen en fut averti, courut à Bruxelles, fut reçu par le Roi, obtint mission de Léopold III de déclarer officiellement que le Souverain n'entreprendrait rien contre ses anciens alliés. Ainsi se trouva torpillé ce projet de collaboration. Mais par contre, à la demande de la Société Générale, Tschoffen donna des conseils à un groupe important d'industriels, et il est certain que ses conseils furent jugés équivoques, encore que Tschoffen se fût déclaré partisan de la passivité, mais seulement d'une passivité qui se dérobe. Au fond, son idée était : « Avoir l'air de céder à l'occupant, mais en faire le moins possible. » Ce fut plus tard qu'il se durcit : on va voir comment...
En 1941 Antoine Delfosse. coéquipier politique et juridique de Tschoffen, devint membre influent du service Dame-Blanche-CIarence. réorganisé contre l'occupant par Dewé, ami de Tschoffen et de Delfosse. Tschoffen fut influencé à la fois par Delfosse et Dewé, à la fois par l'aspect des événements qui évoluaient ; la bataille de Londres était gagnée. II prêta assistance au parachutiste Monami, connu à cette époque sous le nom de Bâton, et qui a joué le rôle que l'on sait dans l'affaire royale.
Puis, tandis que Delfosse, en 1942, fuyait à Londres, Tschoffen plaidait à Louveigné, en justice de paix, l'affaire de I inconstitutionnalité de la Corporation de l'Agriculture. II eut gain de cause et le juge, qui avait ainsi bravé le gouvernement général, paya son indépendance de sa liberté et de sa vie. Là-dessus, traqué par Rex, Tschoffen, désormais embrayé dans la voie héroïque, fila pour Monaco où notre consul, M. Wittouck, lui offrit une hospitalité sans ticket.
En 1943, Londres s'aperçut enfin qu'il y avait là, sur la rocher du Roi de Carreau, un grand Belge en disponibilité. II fallait aider Tschoffen à passer les Pyrénées, ce qu'il n'avait pas réussi à faite jusque-là.
Le 15 février 1943, un convoi quitte clandestinement Perpignan sous la conduite du capitaine-aviateur Charles de Hepcée. II y a là Tschoffen, Charles-Albert d' Aspremont-Lynden (converti ou non, on ne l'a jamais su !) , le baron Jean Cartier de Marchienne, le commandant Engels et l'un des chefs de la résistance luxembourgeoise, Albert Stoltz. Le passage en montagne fut dur. En territoire espagnol, la petite troupe se crut d'abord sauvée. Hélas ! A l'instant même ou d 'Aspremont, clairvoyant comme toujours et plein de verdeur, s'écriait : « Allons donc ! il n'y. a pas plus de carabiniers ici que dans mon... », les susdits carabiniers surgirent et le reste du voyage jusqu'à Barcelone se passa pour Tschoffen au somet d’un camion rempli de bois fraîchement coupé.
Mais qu'importent les échardes au derrière d’un homme qui demain sera général ! Tschoffen fut bientôt à Londres et l'on créa pour lui le poste de conseiller du Gouvernement. Et c'est alors qu'advint la promotion suprême...
* * *
Tschoffen, à l'heure de la libération, fut dans les huiles ; il fut la fine huile des huiles et régna dans le palais du pétrole...
On avait, en effet, prévu une libération par tranche de ce qui avait été jadis les Pays-Bas. II fallait veiller à garantir une vie normale aux pays reconquis, songer à la paix du nouvel « arrière ». Et c'est à cet instant que Tschoffen se vêtit de kaki, se coiffa de la casquette aux deux barrettes d'or. Il fut le seul lieutenant-général civil des forces belges, pendant quelques semaines tout au moins. En passant devant les quelques glaces de Londres que les Stukas avaient épargnées. il se souvenait du temps ou il était garde civique, en 1904, et louait le Bon Dieu, qui donne aux bons chrétiens le sens de l'orientation et la faveur des postes élevés d'où l'on peut défendre les causes justes. Son bonheur eût été durable et parfait, si Ganshof Van der Meersch, lui aussi, ne s'était buté à l'idée d'un généralat du même tonneau et, menaçant de faire une jaunisse, n'eût décroché, lui aussi, le même grade avec tous ses galons. Tschoffen, ainsi affublé, prit la tête des Civils affairs avec, comme adjoint. le colonel – socialiste, professeur et baron - Henri Rollin. Tout ce monde, à l'heure H, descendait sur le champ d'aviation de Douai libéré de la veille, gagnait Bruxelles la nuit du même jour, en camion de la R AF, s'installait dans les bureaux de la Shell et conduisait au Soldat inconnu une cohorte en kaki, après avoir destitué le gouverneur Houtart et nommé Jean Herinckx gouverneur du Brabant, nomination que les événements devaient défaire par la suite et, grâce au ciel... Le lieutenant-général Tschoffen ne vice-régna que quatre jours. Pierlot et Gutt atterrissaient à Evere et l'illustre avocat retournait à ses cartons verts et à ses Pandectes.
* * *
On le voit, le défenseur et le défendu et von Falkenhausen. ont des points communs. Généraux tous deux, ils n'ont pas beaucoup chargé sabre au clair. Mais tous deux ont eu une vie aventureuse. Les passions humaines ont traversé leurs jours. von Falkenhausen, comme il sied à un Allemand, y apporta la gravité d'un burgrave. Nous voyons plutôt Tschoffen en personnage de Labiche. Qu'importe ? ils eurent un cœur, les orages leurs ont secoué le baromètre : l'Equateur les a boucanés. Ils se seront compris. Aussi nous croyons que Tschoffen se surpassera à la barre, encore que, jusqu'à présent. ce soit Maître Botson qui mène le jeu.
Une biographie qui présentait Paul Tschoffen aux lecteurs de la Gazette des Tribunaux, définissait son style oratoire en ces termes :
« Qui a entendu Tschoffen une seule fois à la barre n'est pas près d'oublier cette voix chaude, nourrie, un peu rude, ce verbes précis et simple dans son ampleur calculée et la riche variété de ces ressources dialectiques auxquels juges et jurés ont tant de fois obéi.
« Son art tient, à la vérité, de la magie. On l'écoute et voici que les règles et les faits qui dominent le procès apparaissent lumineux. Comme par hasard, ces faits et ces principes sont tous favorables à sa thèse, tandis que les éléments qui pourraient en compromettre la solidité se trouvent, par on ne sait quel miracle, rejetés définitivement dans le néant. Personne n'y songera plus. »
Description qui est en même temps une élégante définition de l'éloquence du barreau. Elle est écrite de bonne encre et confirme ce que pensent beaucoup de chers maîtres. Paum Tschoffen n’est peut-être pas un très grand caractère, mais c'est un grand avocat. Maître Botson ne l'est pas moins, avec un nous ne savons quoi de plus strictement juridique, la sobriété, la réserve du spécialiste du droit pur. Aidés de Maître Van Parys, qui a du brillant, voila des défenseurs pro deo comme il n'en échoit pas tous les jours à des assassins, même distingués.
Cela va-t-il aboutir à un jeu d'artifices sous le dôme de Poelaert ? Nous ne le savons ! Le public, né malicieux, escomptait que le procès amènerait des révélations sensationnelles sur les dessous high life du monde bruxellois en mal d'occupation ! II n'y faut pas trop compter, croyons-nous, car si von Falkenhausen a peut-être en ses carnets de quoi mettre bien des gens dans le bain, il est trop diplomate pour céder au menu plaisir du scandale. II n'y gagnerait rien et risquerait de perdre le reste de l'indulgence que lui conservent quelques milieux où il s'efforça de faire du charme, surtout au début, à l'époque où son confrère Stulpfnaegel était pour un certain et déplorable Tout-Paris « notre charmant vainqueur. »
Mais l'intérêt de cette tragédie est ailleurs. Elle contribuera à codifier davantage ce droit international encore si douteux, nous le disions tantôt.
Elle apportera une réponse à cette première question : « Un subordonné est-il pleinement et toujours responsable de l'exécution de consignes qu'il ne pouvait point ne pas assumer ? » Et surtout : « Un conquérant peut-il être poursuivi par ceux qu'il avait un instant conquis. sous l'inculpation d'avoir accompli des actes qu'interdisent les lois du pays temporairement subjugué, mais qu'autorise en revanche le code de la nation à laquelle appartient le conquérant, aujourd'hui transformé à son tour en un vaincu doublé d'un accusé ? »
C'est, en vérité, tout le débat que soulèvent les exécutions d'otages. L'Allemagne, la France, l'Angleterre ne les repoussent pas sans appel. ni dans tous les cas. Un récent jugement, rendu en Amérique, constate qu'on n'a pu les interdire « internationalement. ». Pourra-t-on faire admettre que von Falkenhausen, en s'installant chez nous en Prussien vainqueur, aurait dû se souvenir que le droit belge proscrit les peines collectives, en conséquence de notre adhésion à l'article 46 de la Convention de La Haye ?
Il ne convient pas de préjuger de la réponse. Le tribunal statuera. S'il retient l'accusation et la sanctionne, l'opinion y applaudira. Trop de sang innocent crie vengeance. Seulement, attention aux précédents !
Voir aussi : PORTUGAELS L., Tschoffen, Paul, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2014, t. 12, pp. 295-297)