Spaak Paul-Henri socialiste
né en 1899 à Scharbeek décédé en 1972 à Bruxelles
Ministre (communications-transports, affaires étrangères, commerce extérieur, premier ministre, travail-industrie, prévoyance sociale, santé publique-hygiène, vice-premier ministre et colonies) entre 1935 et 1966(Extrait du Peuple, du 1 août 1972)
Constructeur de l’Europe et personnalité belge la plus connue dans le monde entier, le ministre d’Etat P.-H. Spaak est mort
Le ministre d'Etat Paul-Henri Spaak se trouvait la semaine dernière aux Açores, dans l'archipel portugais de l'Atlantique, lorsqu'il fut pris d'un brusque malaise.
Samedi, un avion militaire de I'U.S. Air Force basé à Lajos, sur l'ile de Terceira, le transportait d'urgence, en vol direct, à Bruxelles. Le malade fut hospitalisé aussitôt à l'hôpital Brugmann, mais il y décédait 24 heures plus tard, lundi à 0 h 15, des suites d'une insuffisance rénale.
Pour être devenu ministre à l'âge de 36 ans, avoir participé à 17 gouvernements, dont quatre comme Premier ministre, et rempli des fonctions aussi importantes que celles de premier président de l'ONU, de premier président du Conseil de l'Europe et de secrétaire général de l'OTAN, pour avoir été à la pointe de ceux qui conçurent le Benelux, la CECA et la CEE, et avoir côtoyer - notamment au cours des 18 années où il fut ministre belge des Affaires étrangères - des grands comme Roosevelt, Churchill, Adenauer, Kennedy et Krouchtchev, pour être, enfin, venu du milieu turbulent de « L'Action Socialiste » et finir par quitter la politique active parce que son parti était en désaccord avec lui sur sa conception de fidélité à l'OTAN, Paul-Henri Spaak a connu l'une des carrières politiques les plus exceptionnelles et les plus mouvementées de ce pays.
Les deux président du PSB ont, avec dignité et sincérité, situé comme il se devait le rôle joué par le ministre d'Etat qui vient de mourir. S'il compta des adversaires en politique - et comment ne pas en avoir lorsque l'on est appelé à agir ? - et si certaines de ses attitudes furent critiquées, sinon critiquables, il n'en servit pas moins avec éclat la cause du socialisme démocratique.
Ses dernières années furent les plus pénibles. Se sentant isolé politiquement en dépit des amitiés qu'il avait conservées dans son ancien parti, il donna l'impression de verser dans l'amertume. Aussi, sitôt écrits les deux volumes de ses « Combats inachevés » où il avait mis dans ces souvenirs d'homme d'Etat toute la qualité d'un style clair et incisif, le vit-on se tourner vers les factions les plus extrémistes de la politique belge, laissant aux observateurs le sentiment qu'il voulait à toute force rejouer un rôle...
Ce fut une sorte de « Faust » politique où il alla jusqu'à pactiser avec la Volksunie et le RB et s'en prendre à ses anciens compagnons de lutte. Ce jour-là, pour beaucoup de socialistes belges, ce fut un déchirement définitif.
Mais aujourd'hui, devant sa tombe. ce n'est pas la tristesse de ces dernières péripéties qui frappe, mais bien le long chemin parcouru ensemble vers un but plus perceptible que jamais.
(Extrait du Peuple, du 1 août 1972)
P.H. Spaak : une existence politique mouvementée
Paul-Henri Spaak est né à Bruxelles, le 25 janvier 1899, d'une famille appartenant à la bourgeoisie libérale.
Son père était un littérateur de renom, auteur, parmi d'autres, d'une délicieuse comédie, « Kaatje » qui connut le tout grand succès. Il fut aussi directeur du théâtre de la Monnaie, l'Opéra de Bruxelles.
- Mon père, disait Spaak, fut même garde civique. Je crois que c'était en 1910, au moment des grèves, et il a refusé les cartouches que l'on distribuait aux gardes civiques. Sur quoi, il a été condamné par le conseil de guerre - enfin, le conseil de guerre de la garde civique qui lui a fait faire huit jours de prison !
Sa mère, sénateur socialiste, était la sœur de Paul-Emile Janson, ancien Premier ministre libéral, décédé au cours de la seconde guerre mondiale dans un camp de concentration en Allemagne.
Ses deux frères ont fait, eux, à Paris, une brillante carrière dans le monde théâtral et cinématographique.
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Un milieu familial éclectique
Son grand-père maternel était le réputé tribun Emile Janson, grand maître du barreau, qui consacra sa vie à la défense des humbles et des opprimés, ce qui lui valut d’avoir son buste sur une des places publiques de la capitale.
C'est lui qui, en 1889, à Mons, défendit les accusés du grand complot, ces pseudo-anarchistes. Sa plaidoirie produisit sur l'auditoire une impression telle que, spontanément, tous les autres défenseurs renoncèrent à la parole et que le jury prononça un acquittement général.
Trois semaines plus tard, il entrait triomphalement à la Chambre des Représentants où, à l'occasion d'une vacance, le corps électoral de Bruxelles l'avait porté.
Il y fut l'un des principaux artisans de la campagne pour le suffrage universel qui devait être le levain de l'émancipation de la classe laborieuse de Belgique.
C'est à ce milieu familial que Paul-Henri Spaak doit sa vaste culture, son éloquence remarquable et l'intérêt qu'il a toujours porté aux problèmes politiques et sociaux.
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Le temps des examens
- A l'Athénée, confia, un jour, sa mère à un journaliste, Paul-Henri était toujours dans la demi-douzaine de premiers. Il affectionnait particulièrement le numéro quatre. Un jour. rentrant de l'école. il m’annonça d'un air dépité
- Maman, je suis le cinquième de ma classe.
- Le cinquième ? Et qui est le quatrième.
- Untel.
- Oh ! ne te chagrine pas. Sa maman est veuve. Elle sera tellement heureuse des progrès de son fils.
Aux examens suivants. Paul-Henri, d'un air profondément détaché, dit ses parents :
- Cette fois, je suis le onzième... un tas de fils de veuves devant moi !
A seize ans, c'était en 1916, au cœur de la première guerre mondiale, Paul-Henri quitta son foyer pour rejoindre l'armée belge sur l’Yser. Il fallait, pour cela, faire un long détour par la Hollande et l'Angleterre pour regagner la France et le dernier lambeau du territoire belge resté inoccupé des Allemands. Il fut arrêté à la frontière hollandaise au moment où il s'apprêtait à franchir les fils barbelés. Incarcéré pendant plusieurs semaine à la prison de Turnhout, il fut finalement déporté en Allemagne où il passa deux ans dans un camp de prisonniers.
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Au P.O.B.
Rentré au pays, il fit, à l’Université libre de Bruxelles, des études de droit, s'y mêla aux milieux des étudiants socialistes et devint membre du parti ouvrier belge.
En 1921, il prit son inscription au Barreau de Bruxelles. Il fit ses premières armes en qualité de conférencier pour la Centrale d'éducation ouvrière, s'en allant le soir, souvent dans des coins reculés, porter la bonne parole. Il en revenait chaque fois enthousiasmé d'avoir pu faire partager un peu de son savoir à un auditoire d'ouvriers avides et réconforté du contact ainsi établi.
Il fut, un temps, attaché au cabinet de Joseph Wauters. ministre du Travail ; mais il quitta bientôt ce poste, estimant - lui qui devait être ministre pendant plus de vingt ans - que ce n'est pas dans un cabinet ministériel que l'on peut créer de grandes choses.
Au P.O.B., c'est d'instinct à l'aile gauche qu'il cherche sa place. Et cet homme jeune, débordant d'activité, pour qui les choses n'allaient jamais assez vite, créa avec d'autres de son âge, un mouvement d'opposition à la direction du parti, qui eut pour exutoire l’hebdomadaire « L'Action socialiste. » Il s'y attaqua avec la vigueur que l'on devine aux puissances d'argent et combattit ce qu’il appelait. l'époque, l'embourgeoisement du P.O.B.
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33 ans et député
Aux élections de 1929, Paul-Henri devint député suppléant et, en 1932, il entra à la Chambre ; il était âgé de 33 ans.
Dès ses premières interventions, il s'y fait remarquer par un talent oratoire que l'on rencontre rarement chez un homme de cet âge. Doué d'une voix prenante, maniant la langue avec une exceptionnelle aisance, il fut, d'emblée, un « débater » redoutable par son argumentation serrée et la promptitude de ses répliques.
La Belgique entra alors dans une période difficile et agitée, subissant les contrecoups de la crise mondiale déclenchée par le grand krack de Wall Street, en 1929. Paul-Henri se trouva à la tête de tous les mouvements de protestation des travailleurs agacés par les tergiversations des dirigeants de l'époque.
Conseiller communal de Forest jusqu'en 1935 (il fut aussi longtemps bourgmestre de Saint-Gilles), P.-H. Spaak, à la demande de Paul Van Zeeland, entra, cette année, dans son cabinet et devint ministre des Transports et des P.T.T. dans le premier gouvernement Van Zeeland. C'est lui qui décida de faire parachever les travaux de la jonction Nord-Midi, dont les chantiers, depuis un quart de siècle, enlaidissaient la capitale.
La crise ne se dissipant pas. les formules traditionnelles se révélant impuissantes pour sauver l'économie et les finances du pays, Spaak devint un des chefs d'une équipe d'hommes jeunes qui, dans les partis politiques et au gouvernement, s'attaquèrent courageusement à promouvoir du neuf.
De ce mouvement naquit le « Plan De Man » et aussi les « Cahiers politiques » d'où partirent des formules visant à un regroupement politique et à l'élargissement des bases de recrutement du parti ouvrier.
En 1936, Spaak devint ministre des Affaires étrangères et. durant vingt ans - à quelques brèves éclipses près - c'est sur un autre plan, celui de la diplomatie. qu'allait s'exercer son talent.
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Premier ministre
Le 15 mai 1938, à 39 ans, Spaak est Premier ministre du premier gouvernement à direction socialiste. Il démissionne en février 1939 pour redevenir ministre des Affaires étrangères en septembre.
Durant tout le temps qu'il passa aux Affaires étrangères jusqu'au 10 mai 1940, Paul-Henri eut, d'ailleurs, la lourde charge de faire respecter la politique de neutralité inaugurée dans les conditions que l'on sait, en 1936. Il dut le faire dans des circonstances particulièrement difficiles, prodromes de la deuxième guerre mondiale : réoccupation militaire de la Rhénanie, Anschluss, occupation de la Tchécoslovaquie, attaque de la Pologne.
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« Moi d'abord ! »
Le 10 mai 1940 se place un des moments les plus pathétiques de la vie si pleine d'événements du ministre des Affaires étrangères. La Belgique venait d'être attaquée par les forces armées allemandes. Vers sept heures du matin, M. von Bulow, ambassadeur d'Allemagne, demanda à voir le ministre.
Quand, introduit dans le cabinet, il sortit de sa poche le papier qu'il se proposait de lire, Paul-Henri Spaak l'arrêta en lui disant fièrement :
- Moi d'abord !
Puis, il protesta vivement et avec indignation contre cette seconde attaque en vingt-cinq ans de l'Allemagne contre la Belgique neutre et loyale: il la qualifia de criminelle agression.
L'ambassadeur en resta pantois.
Spaak lui permit alors de lire le papier qu'il tenait la main ; mais, après quelques phrases, n'y tenant plus, il la lui retira en disant d'un ton chargé de mépris :
- Je vais vous épargner, monsieur, la suite de la lecture.
Puis ce furent les événements dramatiques de Wynendaele - la rupture des ministres d'avec le roi Léoopld III et le difficile exode vers Londres via la France et l'Espagne.
A l'époque, le gouvernement français traitait durement nos ministres.
- Nous n'étions pas défaitistes : nous étions défaits. racontait Spaak, il y a peu. C'est alors que, dans ce contexte où nous nous trouvions totalement isolés et informés unilatéralement sur l'état d'esprit qui régnait dans la population belge, nous avons commis la plus grande erreur que nous pouvions faire : nous entrâmes en contact avec Bruxelles (N.D.L.R. : Avec Léopold III, de toute évidence...) en proposant de signer la paix avec l'Allemagne. Nous avons été sauvés car on ne nous a pas répondu ! Heureusement. car, sur ces entrefaites, d'autres Belges étaient arrivés, nous faisant part d'avis différents, et nous reprenions courage : c'était le début du redressement et ce fut une chance énorme pour nous.
L'affaire n'est certes pas inédite et certains, qui n'aiment guère P.-H. Spaak, en profitèrent pour ajouter que celui-ci avait voulu rentrer en Belgique à la faveur de ces contacts.
- Je n'ai jamais demandé à rentrer : je savais trop bien ce qui m'attendait si je l'avais fait ! disait Spaak à ceux-là.
Finalement, M. Gutt d'abord, puis M. Pierlot et P.-H. Spaak ensuite, parvinrent à quitter la France, emportant dans leurs papiers la démission de leurs collègues qui estimaient l'aventure terminée.
P.-H. Spaak s'étendait largement, dans ses souvenirs, sur le passage de la frontière franco-espagnole (où le petit groupe passa quarante-huit heures à l'ombre d'un monument élevé à la gloire de Franco. dans le no man's land), les longues semaines passées sous la surveillance de la police espagnole et la rocambolesque évasion dans une camionnette à double fond à la faveur du goût immodéré des Espagnols pour le football et les corridas.
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Londres
Alors, ce fut Londres avec ses dix mille Belges à administrer, le gouvernement à quatre, sans partis ni Parlement. et le fair-play du gouvernement anglais. A propos de celui-ci, P.-H. Spaak rappela le bon mot de Van Zeeland :
- Les Anglais ! Si vous leur inspirez confiance aujourd'hui. ils vous parleront sérieusement dans trois ans !
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L'origine du Benelux
Pendant les quatre années qui le séparèrent de son pays et de la victoire, P.-H. Spaak participa à de nombreuses conférences internationales, préparation au monde nouveau qui devait sortir de la tourmente. A Londres, il collabora aussi à l'élaboration d'un plan qui témoignait, à l'époque, d'une ambition et d'une audace inouïe : la préparation d'une union douanière entre la Hollande et l'Union économique belgo-luxembourgeoise, de laquelle naquit, plus tard, le Benelux.
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A nouveau Premier ministre
Après la libération, en 1944, Spaak retourna en Belgique et conserva son poste de ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Pierlot puis dans celui d'Achille Van Acker jusqu'en mars 1946.
C'est alors qu'éclata la crise royale pendant laquelle Spaak manifestera à plusieurs reprises ses sentiments anti-léopoldistes et notamment au cours d'une retentissante intervention au Sénat en 1945.
Le 12 mars 1946, on retrouve Spaak, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, mais - le 21 du même mois - il démissionne comme Premier ministre, tout en conservant le portefeuille des Affaires étrangères et du Commerce extérieur jusqu'en mars 1947, date à laquelle il redevient à nouveau Premier ministre et ministre des Affaires étrangères.
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Président de I'O.N.U.
En janvier 1946 à Paris, P.-H. Spaak fut choisi pour président de la session inaugurale de l'Organisation des Nations Unies qui devait se tenir peu de temps après à San Francisco. Il y défendit les petites nations en combattant notamment la notion du droit de veto qui devait par la suite être inscrit dans la charte des Nations Unies. Il prévoyait au départ combien certains pourraient en user pour paralyser totalement l'action d'une organisation en laquelle tant de peuples avaient placé tant d'espoirs.
II remplit la charge de président avec infiniment d'éclat et d'aucuns virent en lui l'homme tout indiqué pour occuper le poste de secrétaire général de I'O.N.U. qui échut finalement au Norvégien Trygye Lie.
De 1952 a 1953, P.-H. Spaak préside l'assemblée commune de la C.E.C.A., ainsi que le mouvement européen.
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Secrétaire général de I'O.T.A.N.
En avril 1954, Spaak renonce à la présidence de l’Assemblée de la CE.C.A. pour redevenir ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Van Acker. Ce poste qui lui est désormais familier, il l'occupera jusqu’en mat 1957. Le 17 de ce mois il est alors nommé secrétaire général de l’O.T.A.N., poste qu'il quittera cependant en mars 1961 pour reprendre part à la vie politique belge.
De I'O.T.A.N., ou il fut secrétaire général. P.-H. Spaak reconnaissait d'ailleurs qu'il n'y avait pas très bien réussi : les conflits avec de Gaulle surgissant très rapidement. Le général ne suivait pas la ligne des autres partenaires...
De de Gaulle, Spaak disait d'ailleurs
« - C'est une très grande personnalité, un homme qui remplit une grande place dans son temps. Evidemment. je n'ai pas beaucoup d'idées communes avec lui et je crois que je peux le dire. Je crois que sa politique représente, à l'heure actuelle pour le monde libre et pour l'Europe, un très grave danger. Je ne parviens pas comprendre pourquoi il veut nous faire sortir de choses que nous connaissons, qui nous ont apporté la paix, l'équilibre, la prospérité et nous conduire je ne sais pas où... »
P.-H. Spaak ne cessait de prôner la coopération économique et politique de l’Europe. Au début de 1957, les groupes de travail, les ministres des Affaires étrangères réunis maintes fois à Val Duchesse mirent ainsi la dernière main aux projets des traités. Le 25 mars suivant furent ainsi signés à Rome les traités de I Euratom et du Marché Commun.
En juillet 1963, alors qu'il continuait assumer les fonctions de vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères dans les divers cabinets Lefèvre, Spaak se rendit à Moscou où il rencontra Khroutchev, et quelques mois plus tard à Washington, où il s’entretint avec le président Kennedy. En janvier 1964, il accompagna le roi et la reine dans leur périple en Extrême Orient, mais une attaque de goutte le força à regagner la Belgique, une semaine plus tard.
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Le Congo
En mars de la même année, il partit pour Léopoldville et parvint à régler le contentieux Belgo-Congolais portant sur la dette et le portefeuille des sociétés belges au Congo. De la fameuse opération humanitaire de Stanleyville, P.-H. Spaak parlait d'ailleurs avec beaucoup de sérénité : il avait l'accord du gouvernement congolais, celui des Anglais et l'aide technique des Américains (ceux-ci avaient été pressentis plusieurs mois à l'avance dans l'éventualité où l'opération deviendrait inéluctable) . Lorsqu'il apparut que les 1.500 otages belges de Stan étaient menacés plus que jamais au moment où les troupes régulières congolaises s'approchaient de la ville rebelle, il fallut agir. P.-H. Spaak s'est épargné la peine de le dire, mais il est évident qu'il y eut peu de Belges pour reprocher cette action à ceux qui durent la décider...
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La nostalgie de la politique
En avril 1964, alors qu'il se trouvait sur la Côte d’Azur, Spaak du être opéré d'urgence, à la suite d'une affection abdominale.
En été 1965, il retrouva une fois de plus le ministère des Affaires étrangères, dans le cabinet Harmel, fonctions qu'il occupa jusqu'en mars 1966.
En juillet de la même année, décidant de se retirer de la vie politique, il abandonna son mandat de député, et entra dans le secteur privé en assumant un poste de direction dans une entreprise internationale de télécommunications (la Bell Téléphone I.T.T.). Il consacra désormais ses loisirs à rédiger ses « mémoires ».
Il participa également à de très nombreuses émissions historiques tant en radio qu’en télévision. On retiendra ainsi notamment son passage dans la série des « Télé-Mémoires » et au cours d’un récent débat consacré à l'année 1940 en Belgique.
La dernière position politique de Spaak fut celle qu'il prit, à la veille des dernières élections, au travers d'une « Tribune Libre » du Soir intitulée « Les yeux qui s'ouvrent. » Spaak y prônait ainsi un vote en faveur des partis non-traditionnels. On le vit même d'ailleurs également prendre la parole au cours d*un meeting organisé par le « Rassemblement Bruxellois » F.D.F.-PL.P.
Associé étroitement à la reconstitution de l’Europe, le nom de Paul-Henri Spaak restera pourtant avant tout comme celui d'un des pionniers de l'unité européenne dans le respect de l'alliance atlantique. L'éloquent homme d 'Etat n’était jamais à court de mots et les délégués de I'O.N.U. se souviennent sans doute du retentissant « Nous avons peur, M. Vichinsky » lancé au représentant soviétique pour justifier l'alliance atlantique...
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Ses mérites
Il était titulaire de nombreuses distinctions honorifiques belges et étrangères, notamment la Grand-Croix de l’Ordre de la Couronne et la Légion d'Honneur. En 1965, encore. il avait reçu le prix de la fondation Joseph Lemaire, attribué à des personnalités ayant servi l'humanité. En 1957, P.-H. Spaak s'était vu octroyer, pour ses services rendus à la cause européenne, le prix Charlemagne.
(Extrait du Standaard, du 1 août 1972)
Paul-Henri Spaak (73), gewezen premier, minister van buitenlandse zaken, voorzitter van de eerste algemene UNO-assemblee en sekretaris- generaal van de NATO, is zondagnacht omstreeks half één in het Brugmann-ziekenhuis in Brussel overleden aan de gevolgen van nier- insuffiëntie.
Spaak werd geboren in Schaarbeek, als zoon van een letterkundige, tevens direkteur van de Muntschouwburg, en van de socialistische senator Janson, zuster van de gewezen deken van de orde van advokaten en oud-premier Paul-Emile Janson, die in de Tweede Wereldoorlog overleed in een koncentratiekamp in Duitsland. Spaaks grootvader, Paul Janson. was kamerlid voor de Liberale Partij in Brussel.
Na de oorlog studeerde in twee en een half jaar af in de rechten aan de ULB. Op 22 jaar werd hij advokaat aan de balie in Brussel, en het jaar daarop huwde hij de dochter van een liberale senator (mevrouw Spaak overleed in augustus 1964).
Sinds 1921 was hij lid van de Belgische Werkliedenpartij. en in het eerste kristen-demokratische-socialistische koalitiekabinet werd hij adjunkt-kabinetschef van de socialistische minister van nijverheid, arbeid en sociale voorzorg, Joseph Wauters.
In 1930 verdedigde hij voor het Hof van Assisen de antifascistische Italiaanse student de Rosa, die het jaar tevoren een aanslag had gepleegd op kroonprins Umberto, gemaal van de Belgische prinses Marie-José. Het jaar daarop bracht hij een bezoek van een maand aan de Sovjetunie. In 1932 ten slotte werd hij kamerlid voor Brussel en richtte hij een eigen blad op : “L'Action Socialiste”, dat zijn toenmalige, heftig-linkse opvattingen weergaf, die overigens ook aan het licht traden tijdens een anti-Dolfussbetoging in februari 1934 en aanleiding waren tot een voorstel op het partij-kongres hem als lid te schrappen.
Inmiddels hadSpaak Hendrik De Man leren kennen, en om diens planideeën te steunen, lokte Spaak door in februari 1935 ontslag te nemen een tussentijdse verkiezing uit. Nog voor hij opnieuw verkozen was, had hij de portefeuille van Verkeer en PTT in het kabinet- Van Zeeland. Hij was 36, en zou in nog zestien regeringen zetelen.
In 1936 werd hij minister van buitenlandse zaken, en van dan af speelde hij haast zonder onderbreking een vooraanstaande rol in het Belgische politieke leven. Van mei 1938 tot februari 1939 was hij premier, later op het jaar werd hij weer minister van buitenlandse zaken tot november 1948. In september 1940 was Spaak naar Londen gevlucht, waar hij o.m. Benelux hielp voorbereiden. In de koningskrisis, die hem zijn portefeuille kostte, koos de zijde van de anti-Leopoldisten. In 1946 was hij enkele dagen en in 1947-1948 enkele maanden ook nog premier. Pas in april 1954 kreeg hij weer de portefeuille van buitenlandse zaken, maar in mei 1957 werd hij sekretaris-generaal van de NATO (in januari 1946 was hij verkozen tot voorzitter van de eerste algemene UNO-vergadering, in 1949 tot voorzitter van de raadgevende vergadering van de Raad van Europa, in 1952-1953 voorzitter van de gemeenschappelijke EGKS-vergadering).
In april 1961 werd hij vice-premier en minister van buitenlandse zaken in de rooms-rode koalitie van Lefèvre. en hij bleef op buitenlandse zaken onder Harmel tot maart 1966. In juli van dat jaar trok hij zich uit het aktieve politieke leven terug. In april 1965 was hij opnieuw gehuwd met een Antwerpse.
(Extrait du Standaard, du 1 août 1972)
Spaak : Staatsman die faalde als verzoener
Dit In Memoriam Paul-Henri Spaak is geen gemakkelijke opdracht. Wanneer men een mens slechts op afstand heeft gekend, is het niet moeilijk in enkele algemene trekken een portreten een oordeel te schetsen. De jongste jaren waren wij echter Spaak van dichterbij genaderd, hadden hem leren waarderen, thuis onder vier ogen, in privé-ontmoetingen, via lange telefoongesprekken ook, en geleidelijk was de complexe persoonlijkheid van deze man ons vertrouwder geworden, vooral in haar schijnbare tegenstrijdigheid. Daarom valt het ons wel lastig om in één enkel artikel een beeld te brengen van de politicus en zijn werk.
Spaak werd geboren op 25 januari 1899 in een Brussels bourgeois-milieu. Van vaderskant helde het gezin over naar een bohémien-wereldje van kunst en literatuur ; de moeder was een dochter van de stijve Jansons, liberaal en politiek-geëngageerd. Spaak groeide op in een komfortabele woning, waar geldzorgen en geloofsproblemen onbestaande waren : het veilige en luxueuze nest van de gesofistikeerde agnosticus. De vlotte jongen deed aan sport, tilde niet te zwaar aan zijn studies, maar las wel graag boeken over politiek en romans-à-la-mode. Toen hij 17 was, trachtte hij uit het bezette land naar Nederland te ontkomen, om als vrijwilliger te kunnen meevechten aan de IJzer. Betrapt door de Duitsers, bleef hij tot het einde van de oorlog opgesloten in een krijgsgevangenkamp. In 1921 was hij advokaat en wierp hij zich in het openbare leven. De liberale partij van de Jansons was hem te verkalkt. Hij zou onstuimig leven en werd daarom marxist : liep storm tegen leger en kapitaal, gaf tijdschiiftjes uit, ging ruiten ingooien bij konservatieve kranten, werd de afgod van de linkse contestanten en kwam in 1932 de Kamer binnen als socialistisch afgevaardigde voor Brussel. Het mandaat bracht hem in kontakt met de realiteit van het staatsleven. Hij ontmoette Hendrik de Man en ontdekte dat hij meer geschikt was om te regeren dan om revolutie te stoken. In 1935 was hij minister. Van PTT. Een bescheiden begin.
Spoedig echter viel hij op door zijn politieke moed : tegen de eigen partij in, verdedigde hij een beleid van militaire weerbaarheid dat schril afstak tegen het antimilitarisme van zijn wilde jaren. In 1936 werd hij beloond met het departement van buitenlandse zaken. Hij ging het ruim een kwarteeuw beheersen.
In 1938 {hij gedurende zeven maanden eerste-minister, werd gekonfronteerd met de Vlaamse kwestie, voelde haar belangrijkheid aan – zonder nochtans haar diepere psychologische dimensie te begrijpen – en verdedigde herhaaldelijk standpunten die hem (…) instemming en Brussels-patriotische afkeuring bezorgden. In de socialistische partij had hij, ook als minister van buitenlandse zaken, af te rekenen met de pro-Franse vleugel die hem zijn (door koning Leopold gepatroneerde) neutraliteitspolitiek verweet en evenmin te spreken was over zijn toenadering tot het nieuwe Spanje van Franco.
Kwam dan de tweede wereldoorlog en het verscheurende meningsverschil met de koning, die weigerde de strijd voort te zetten in Frankrijk. Spaak ging wel naar Frankrijk, naar Limoges. Voor de verenigde Belgische parlementsleden maakte hij er het proces van de koning. Belette toch dat zijn republikeinse vrienden Leopold III van de troon vervallen verklaarden. Werd dan verrast door de wapenstilstand van het Franse leger, geraakte op de dool, zocht in volle ontreddering kontakt met de Duitsers om te kunnen terugkeren naar het bezette land, werd smadelijk genegeerd en trok na maandenlang zwerven in de Midi, ten einde raad naar Londen. Daar vond hij zijn tweede adem en de kans om, ditmaal op ruim internationaal niveau, zijn groot talent van onderhandelaar en verzoener te ontwikkelen. Hij knoopte aan bij de vooroorlogse vriendschap met de Nederlanders en hielp Benelux ontwerpen. Diskreet werd voorts kontakt gezocht met de gevangen koning, ten einde het « misverstand» te kunnen ongedaan maken, maar die pogingen leverden geen resultaat op.
Na de bevrijding bleef op buitenlandse zaken. Hij werkte mee aan de oprichting van de Organisatie der Verenigde Naties en zat de eerste zitting van de UNO-assemblee voor. Hij behoorde met Schuman, Adenauer, De Gasperi, Monnet tot de grondleggers van het Europa der Zes. In hét eigen land echter slaagde hij er niet in de koningskwestie te regelen ; ieder voorstel tot vergelijk strandde op de onhandelbaarheid van de Waalse socialisten en de onhandigheid van 's konings raadgevers. Spaak volgde ten slotte zijn partij in haar campagne voor troonsafstand. Nadat de storm bedaard was, bleek hij voor Leopold « persona grata » te zijn gebleven...
In 1957 werd hij sekretaris-generaal van de NATO. Het was de logische bekroning van een politiek, die sedert de oorlog geheel afgestemd was op een nauw samengaan met de Verenigde Staten, in wie hij de grote waarborg zag tegen een Sovjetunie waarvan hij de expansiedrang vreesde. (Ooit hield hij in de UNO een geruchtmakende rede: “Nous avons peur de vous”...)
Het NATO-experiment verliep nochtans vrij frustrerend en in 1961 was tevreden dat hij ontslag kon nemen en terugkeren naar België, om er andermaal op buitenlandse zaken in een regering te zetelen. In het kabinet-Lefèvre legde hij zich o.m. toe op het rechttrekken van de verhoudingen met de Kongolese republiek. Hij maakte een einde aan de dubbelzinnige pro-Katanga politiek van zijn voorganger, en was opnieuw zeer aktief op het vlak van de Europese eenwording. Toch verliepen die laatste ministeriële jaren ontgoochelend. Spaak werd voortdurend gekonfronteer met de onverbloemde kritiek van heel wat Waalse socialisten, die « de man van de NATO » kotsbeu waren. Gedurende vijf jaren zou die Waalse vleugel hem pesten. In 1965 slaagde Spaak er nog in, met enorme moeite, de BSP opnieuw te doen samengaan met de CVP, maar het kabinet-Harmel hield het maar zes maanden vol en werd ten val gebracht door diezelfde Walen die Spaak wegwilden.
De oudere staatsman voelde de krisis aan als een afkeuring van zijn beleid. Hij nam ontslag uit het partijbureau. Toen in de zomer het kabinet-Vanden Boeynants de Shape uitnodigde zich in België te komen vestigen, stemden de socialisten tegen. Maar Spaak stemde met de regering. De breuk was nu volledig. Kort daarop diende hij ontslag in als kamerlid. Hij ging in een klein, cosy landhuisje wonen, in Waals-Brabant, maar toch niet te ver van de hoofdstad. Hij maakte er, naar eigen zeggen, zijn « politieke menopauze» door, mediteerde, schreef zijn mémoires, en begon geleidelijk smaak te krijgen in de klein-Belgische politiek.
Na drie jaren afzondering trad hij nog eenmaal naar buiten. Met een plan tot hervorming van de Belgische staat. De man die reeds in 1936 gewonnen was voor « een zeker federalisme », ging ervan uit dat de unitaire staat definitief afgeschreven was en dat men radikaal voor het enig mogelijke alternatief moest opkomen : een federaal België. Gesprekken met Vlaamse federalisten – en uiteraard ook met Franstalige - hadden hem geleerd, dat er allicht een kans bestond voor een fundamentele omzwaai in de politiek, op voorwaarde dat een sterke figuur de leiding zou nemen. Die rol wilde Spaak nog eenmaal spelen.
Zijn plan leed uiteindelijk schipbreuk, omdat het een te grote plaats inruimde voor Brussel, en om die reden onaanvaardbaar was voor zijn Vlaamse gesprekspartners. Spaak heeft het de Vlamingen zeer kwalijk genomen. Hij kon zich niet inleven in hun mentaliteit en in hun vrees voor de Brusselse expansie. De mislukking heeft zijn laatste levensjaar versomberd. Hij begon te geloven dat er met de Vlamingen niet te praten viel. Daarom ook kon hij worden overgehaald om voor het Front der Franstaligen partij te kiezen. Zijn hartstochtelijke inzet in de verkiezingen van vorig jaar heeft in grote mate bijgedragen tot de overwinning van het FDF. Het werd hem ten euvel geduid door de Vlamingen en, nog meer, door de socialisten die door zijn toedoen in de hoofdstad sterk achteruitgingen.
Men kan niet zeggen dat Spaak een leemte achterlaat in de Belgische politiek. Toch moet worden hulde gebracht aan de beginselvastheid, waarmee hij de grote krachtlijnen van zijn buitenlands beleid is trouw gebleven : de internationale samenwerking, de Europese eenwording, de vriendschap met Nederland. leder verwijt van « kazakdraaierij » is hier misplaatst.
Spaak was geen groot denker, wel een groot redenaar, en vooral een staatsman die meehielp bouwen aan enkele konstrukties van internationale en historische betekenis.
Hij was in de omgang een charmante, verdraagzame, gevoelige, soms wat eigenzinnige man, die kon luisteren naar het standpunt van de andere. Toch slaagde hij er nooit in de Vlaamse gemeenschap - die dichter bij zijn opvattingen stond dan de franstalige - te begrijpen. Dat was een niet-geringe zwakheid. Zij verklaart waarom hij faalde in zijn laatste verzoenersrol.
M. RUYS
(WILLIQUET J., Spaak, Paul-Henri, dans Biographie nationale de Belgique ? Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1976, t. 39, col. 800-806)
SPAAK (Paul-Henri), homme d'Etat belge, né à Schaerbeek le 25 janvier 1899, décédé à Bruxelles le 31 juillet 1972.
Au confluent de deux dynasties, vouée l'une - les Spaak - aux lettres et aux arts, et consacrée l'autre - les Janson - à la tribune et à la politique, Paul-Henri Spaak avait trouvé dans son berceau des atouts dont il devait tirer le meilleur des partis. Après des études secondaires à l'Athénée de Saint-Gilles et un séjour forcé dans un camp de prisonniers en Allemagne, il décrocha rapidement son diplôme de docteur en droit à l'Université de Bruxelles puis, sans négliger le tennis où il devait culminer pas très loin du sommet national, il se lança dans une double carrière : la politique et le barreau. Il avait opté pour le Parti ouvrier belge, dont il devint bientôt l'enfant terrible, engagé de tout son cœur mais volontiers contestataire et individualiste ; pacifiste prônant une réconciliation avec l'Allemagne démocratique, chef de cabinet adjoint de Joseph Wauters en 1925 - mais fondateur de la Bataille socialiste puis, en 1933, de l'Action socialiste, organe gauchisant où il prit des positions qui faillirent lui valoir l'exclusion du parti. En même temps, des succès au barreau (défense des anarchistes Dieu et Campion, défense de l'Italien auteur d'un attentat contre le prince Umberto) le faisaient connaître d'un public plus large, tandis que le 27 novembre 1932, les électeurs bruxellois l'envoyaient siéger à la Chambre.
L'entrée de ce révolutionnaire dans le cabinet Van Zeeland comme ministre des Transports (mars 1935), puis comme ministre des Affaires étrangères (juin 1936) causa une sensation durable ; elle le fit très injustement apparaître comme le prototype de l'arriviste faisant, au moment voulu, bon marché de ses convictions de jeunesse. La simple objectivité - et nous y reviendrons - nous fait constater que Spaak n'avait jamais été, et ne serait jamais, l'homme d'une doctrine figée, aux recettes stéréotypées, mais au contraire le partisan convaincu des progrès possibles dans une situation donnée. - « Ce sont les événements qui sont versatiles », devait-il souvent répéter, et il est bien vrai que son renversement d'attitude en 1935 donne la clé des contradictions apparentes et des options successives qu'il multiplia tout au long de sa vie. Le facteur déterminant, à cette époque, avait été l'influence de son ami Henri De Man qui lui avait expliqué, avec l'économie d'expansion de Keynes, l'urgence qu'il y avait à tirer hic et nunc la classe laborieuse de la misère où l'avait plongée la crise économique. C'était Van Zeeland ou le fascisme, estimait-il - et l'alternative paraît difficilement réfutable.
Désormais le nom de Spaak allait se confondre avec la politique d'indépendance qu'il défendit avec beaucoup de clarté sur le plan international et, car il devint en plus Premier Ministre de 1938 à 1939, avec une théorie de la « démocratie autoritaire » qu'il exposa dans une interview célèbre de L'Indépendance belge du 9 février 1937. C'était selon lui - et sur ce point comme sur les autres il était en communion d'idées étroites avec le roi Léopold - le seul moyen de sauver une démocratie parlementaire menacée à l'extérieur et peut-être plus encore par l'intérieur. Sur ce plan institutionnel il devait subir un des rares échecs de sa carrière et son cabinet s'effondra en février 1939 dans les remous de l'affaire Martens.
La guerre le ramena au pouvoir au sein de l'équipe Pierlot en septembre 1939 et, en pleine débâcle, l'entrevue de Wynendaele le sépara cruellement du Roi le 25 mai 1940. En octobre de cette même année, il arrivait à Londres avec Pierlot et poursuivait avec énergie le combat dans le camp des Puissances démocratiques. En septembre 1944, c'est en homme mûri par l'exil qu'il revint à Bruxelles et poursuivit, un peu à sa surprise, sa tâche au 8, rue de la Loi. Son plan de paix mondiale à trois échelons - O.N.U., alliance européenne et union de l'Europe occidentale - se révéla malheureusement prématuré et dès lors, il préféra laisser la logique des événements, quelque peu aidée par Bevin et Truman, aboutir en 1948 au pacte de Bruxelles et en 1949 au traité de l'Atlantique nord. Dans l'intervalle, l'O.N.U. lui avait confié la présidence de son Assemblée, et à la même tribune, il avait en septembre 1948 exprimé avec éloquence l'angoisse du monde libre devant l'impérialisme soviétique. L'Europe unie (qu'il avait d'ailleurs déjà prônée en 1930) avait trouvé en lui un de ses partisans les plus chaleureux et les plus persuasifs, passionné de progrès, ouvert à tous les dialogues, accessible au compromis sauf - et là aussi, on touche du doigt une des constantes de son caractère - lorsque de tels accommodements ne pouvaient déboucher sur rien de constructif. Sa démission fracassante de la présidence du Conseil de l'Europe, en 1951, en est un des premiers exemples.
Deux fois Premier Ministre dans les années qui suivirent la Libération, et notamment de mars 1947 à juin 1949, il orchestra le redressement économique et social du pays avec beaucoup de maîtrise tout en s'efforçant de traiter la question royale, comme il le disait, par la médecine plutôt que par la chirurgie. L'évolution de cet affrontement ayant relégué son parti dans l'opposition pour quatre ans, il put faire porter tout le poids de son activité sur ce qu'il considérait comme l'essentiel : la construction de l'Europe. Par la parole et par la plume, dans les deux hémisphères, il se fit le pèlerin d'une idée dans laquelle il voyait, avant tout, un instrument de défense d'une civilisation démocratique, libérale et pluraliste grandement menacée. Président du parlement européen, il voua en cette qualité beaucoup d'efforts à l'élaboration d'une Constitution européenne, entreprise qui fut réduite à néant lorsque l'Assemblée nationale française rejeta la Communauté européenne de Défense.
Depuis peu, les élections de 1954 l'avaient ramené aux affaires dans le cabinet Van Acker-Van Audenhove, et une étape particulièrement féconde de sa vie commença bientôt, lorsque la conférence de Messine lui confia la mission de coordonner et d'animer les négociations qui devaient aboutir, en 1957, à la signature du traité de Rome. Ce furent des tractations économiques et tarifaires ardues, complexes et délicates. Bien des observateurs assurent qu'elles n'auraient jamais abouti si Spaak, en « honnête ignorant » qu'il prétendait être, n'avait été constamment sur la brèche pour les aiguillonner de son inébranlable volonté politique.
Dès le lendemain de la naissance des Communautés, étant fatigué par la politique intérieure (Mémoires, p. 109), l'homme d'Etat eut le sentiment qu'il serait désormais plus utile en acceptant la charge de secrétaire général de ΓΟ.Τ.Α.Ν., à Paris. Les événements de Suez et de Budapest venaient de le démontrer : il était temps de transformer cette organisation civile en un véritable organe de concertation et de décision au service du monde libre. Il y œuvra pendant trois ans, jouant de son prestige, de sa force de persuasion et de ses talents de conciliateur, réalisant des progrès réels encore qu'insuffisants, soucieux d'animer à la fois une politique loyale de détente à l'égard de l'Est et de coordination toujours plus serrée au sein de l'Occident : à son avis, bien loin d'être contradictoires, ces deux objectifs ne se concevaient, ne pouvaient même pas exister l'un sans l'autre.
Cette activité, toutefois, ne satisfaisait qu'à moitié son tempérament de lutteur. Il se laissa tenter, au début de 1961, lorsque ses amis politiques bruxellois vinrent lui demander de se présenter à nouveau aux élections, et de sauver le parti socialiste de la défaite qu'à tort du reste, ils appréhendaient au lendemain des grèves révolutionnaires qui venaient de secouer le pays. Vice-Premier Ministre et ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Théo Lefèbvre, Spaak entama donc une nouvelle tranche, particulièrement occupée, de sa carrière politique. Ce fut un combat épuisant, sur plusieurs fronts à la fois. Le front africain, où il redressa magistralement la situation de la Belgique à l'O.N.U., engageant la décolonisation congolaise dans des voies plus droites et plus calmes, réussissant au-delà de tous espoirs le passage à l'indépendance du Rwanda et du Burundi, et entreprenant avec un énorme courage l'opération de Stanleyville, où les parachutistes belges sauvèrent 1.500 Européens pris en otages et menacés de mort. Poursuite du travail de détente avec l'Est, où les bons rapports personnels qu'il avait su nouer avec Khrouchtchev lui furent d'un grand secours. Continuation de l'œuvre européenne - et ses adversaires s'étonnèrent de voir ce partisan convaincu de l'intégration accorder tant de prix à l'entrée dans le Marché Commun d'une Grande-Bretagne dont il y avait peu de chose à attendre sur ce plan-là. Une fois de plus, la contradiction n'était qu'apparente. Spaak l'intégrationniste ayant refusé le plan Fouchet - ce compromis qui ne débouchait sur rien et la France restant figée dans une politique d'indépendance gaullienne, la nécessité s'imposait de réaliser des progrès sur d'autres plans, et de rééquilibrer l'Europe en y adjoignant l'Angleterre. ^
Enfin, ultime souci, marqué par son discours de La Haye en mai 1964, lutte pour concilier la France avec ΓΟ.Τ.Α.Ν. Les socialistes étaient à nouveau dans l'opposition en juin 1966 lorsque la majorité gouvernementale décida d'accueillir sur le sol belge les organismes atlantiques expulsés par de Gaulle. Sans risques et sans gloire, ils votèrent contre une solution qu'ils eussent approuvée s'ils avaient été au gouvernement. Pour Spaak, ce fut le point de chute souhaité. Sa santé n'était plus des meilleures, il venait de se remarier, et il aspirait au repos : il adressa donc sa démission de député au président de la Chambre, et ne revint plus sur cette décision.
Ses années de retraite furent cependant fécondes. Cet homme intègre s'était retiré de la vie publique les mains nettes. Sans fortune personnelle, il accepta un poste d'administrateur dans une grande firme américaine s'occupant en Belgique de matériel de téléphone. Cette activité l'intéressa. Avec un optimisme et une opiniâtreté extraordinaires, il continua de commenter, par la parole et l'écrit, les vicissitudes de la construction européenne, voyant de plus en plus dans cette œuvre indispensable l'unique condition de survie pour notre continent. Il suivait de tout aussi près la politique intérieure belge, et se paya même le luxe de surprendre une dernière fois son public en passant, sans transition, de l'unitarisme le plus traditionnel à un fédéralisme à peu près complet. Cette dernière attitude du grand comédien qu'il fut - au sens élevé du terme - n'était à vrai dire pas tellement inattendue ; la régionalisation, telle que commençaient à l'envisager les constituants, inquiétait beaucoup de Bruxellois non seulement dans le domaine des libertés linguistiques, mais dans celui du travail et de l'emploi. Médium ultra-sensible, Spaak avait senti venir cette évolution-là comme bien d'autres auparavant.
Une rupture d'anévrisme le terrassa en pleines vacances, au milieu d'une partie de cartes. Ses proches eurent tout juste le temps de le ramener à Bruxelles pour l'y voir mourir, à une date qui assurait à cet événement le maximum de discrétion, comme il l'avait souhaité. Ainsi disparaissait un homme qui avait séduit, choqué, animé et dominé cinquante années de politique belge et mondiale.
Nous le disions plus haut, il n'avait jamais été le défenseur de schémas théoriques ou de « vérités » abstraites. Ce libéral socialiste et optimiste ne mettait aucune limite aux progrès de la liberté, mais il refusait toute restriction, si minime fût-elle, aux conquêtes déjà réalisées dans ce domaine par l'humanité. L'étiquette d' « opportuniste », il l'acceptait sans hésiter, parce que si les méthodes lui étaient indifférentes, les buts qu'il avait assignés à sa vie furent toujours, eux, d'une impressionnante stabilité. Certes, il fut l'homme du « fusil brisé », et le secrétaire général de l’O.T.A.N. ; certes, il anima une politique d'indépendance belge, puis une construction européenne qui en était (en apparence !) le contre-pied ; certes, on put le voir prôner, à quelques semaines de distance et avec la même sincérité, le capitalisme américain et l'autogestion yougoslave ; certes, on pourrait relever chez lui bien d'autres attitudes encore, et en souligner les contradictions. Le jeu serait futile, dans la mesure où il ne le dévoilerait pas, dans la réalité vivante de son cœur et de son esprit. Au contraire, si l'on veut prendre le problème par l'autre bout, partir de l'homme d'action sans préjugés qu'il était, on découvrirait un demi-siècle de vie, ardemment voué à un quadruple idéal poursuivi sans relâche et à travers toutes les vicissitudes d'un monde tourmenté : la paix, la liberté, l'Europe unie et le progrès social.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 20 mai 1938)
Quelle semaine !
Au moment où notre dernier numéro s'imprimait, la démission du ministère Paul-Emile Janson paraissait plus que probable. « Elle n'est pas certaine », disions-nous. Et, en effet, le lendemain, il était sauvé ; la confiance lui avait été votée par une majorité respectable ; le surlendemain, la démission des ministres catholiques l'obligeait à une retraite sans gloire. M. Paul-Emile Janson, respectueux des règles du jeu parlementaire, avait voulu engager la bataille devant la Chambre. Il l'avait gagnée, mais quel prix ? Il avait remporté la victoire dans l'hémicycle ; il était battu dans les couloirs.
La séance avait été lamentable : une des pages les plus honteuses de notre histoire parlementaire. Vue des tribunes, cette assemblée profondément divisée, moins par des idées et des doctrines que par des impulsions élémentaires, des haines de village, des rivalités personnelles et des ambitions locale, cette assemblée entièrement occupée de marchandages et de maquignonnages, faisait penser à ces petits cafés qui avoisinent la Bourse et où, dans la fumée et les relents de bière, des margoulins de troisième zone discutent de louches affaires.
Dans ce marécage, Paul-Emile Janson, dont la chaude éloquence est tout de même faite pour d'autres débats, nageait. Il essayait vainement de remonter ce courant d'eau sale et l'on avait l'impression que pour mener à la façon qui convient, c'est-à-dire à la baguette, ce Parlement médiocre et discrédité, et pour peut-être le sauver malgré lui, il fallait un homme d'une autre génération, plus brutale. moins encombrée de scrupules juridiques, de délicatesses héritées d'une époque où la vie publique était encore menée par des gentlemen.
Cet homme-là, est-ce M. Paul-Henri Spaak, le neveu de l'oncle ? Pourquoi pas ?
* * *
Il y a quelques semaines, dînant avec quelques amis, le premier ministre d'hier annonçait avec une sérénité un peu mélancolique que ses jours ministériels lui paraissaient comptés.
- Mais qui pourrait vous remplacer, lui demandait-on ?
- Je ne vois guère qu'un homme pour l'instant, dit-il, mon neveu Spaak...
Et le vieil homme d'Etat de faire un généreux éloge du talent, du sens politique, de l'énergie de son héritier présomptif, mais tout de même avec une nuance d'étonnement : comment ce jeune canard socialiste et opportuniste, démagogue et autoritaire, et qui pourrait aussi bien qu'un autre faire des effets de menton à la Mussolini, a-t-il été couvé dans la nichée libérale de la famille Janson ?
Et le fait est que si Paul-Henri Spaak a quelques traits de la famille, dont l'éloquence et cette chaleur de cœur dont cette éloquence est l'expression, il appartient à une génération et même à un monde nouveau dont l'oncle vénéré est assez éloigné.
Ce n'est pas un homme à principes, Dieu merci. On sait où les peuples sont menés par les hommes à principes, mais il faut avouer qu'il traite les susdits principes avec une désinvolture un peu ahurissante, du moins pour ceux que l'étude de l'histoire a habitués au spectacle d'un peu plus d'hypocrisie ou... de sentiment des convenances chez un homme politique.
On raconte que, quand il fut pour la première fois ministre, comme une charmante femme à côté de laquelle il se trouvait à table s'était étonnée de la récente violence de ses articles de l'Action socialiste, il répondit avec une franchise où il y avait une pointe de cynisme élégant : « Que voulez-vous ? J’étais ambitieux. Je sentais que j'avais quelque chose à faire en politique. Toutes les avenues étaient bouchées par d'illustres ancêtres, aussi bien dans le parti socialiste que dans le parti libéral. Le seul moyen de forcer les portes, c'était de faire de l'extrémisme. j'en ai fait. »
L'anecdote est peut-être inventée ; elle est psychologiquement vraie. L'évolution de l'homme politique, de l'extrémisme au conformisme, est d'ailleurs classique. On peut toujours essayer de gêner Mussolini en lui servant ses articles de l’Avanti et ses discours d un athéisme rabique à certain congrès socialiste. Si on avait osé, on aurait pu embêter Napoléon en réimprimant le Souper de Baucaire ou en sortant un certain rapport à la Convention, où le futur empereur préconisait l'institution de certains conseils de soldats chargés de surveiller le civisme de leurs officiers. Mais l' évolution de notre Spaak a été singulièrement rapide. La Libre Belgique rappelait malicieusement qu'il n’y a pas plus da quatre ans, notre Premier d’aujourd’hui, alors directeur de l’Action socialiste, marchait à la tête des « voyous » qui allaient casser les vitres de La Nation Belge. Que voulez-vous ? « Nous sommes au siècle de la vitesse. Paul-Henri Spaak a brûlé les étapes. Il est de la génération du cent à l’heure en attendant celle du cent-vingt-cinq - tant pis pour ceux qui se cassent les os.
Sourions. Ne nous indignons pas. Quand on considère la politique, l’indignation est la plus ridicule des attitudes. Depuis Mirabeau jusqu'à Gambetta, en passant par Lamartine, tous les démagogues de l'histoire ont fini par dire à la fin de leur vie : « Qu'ai-je fait » et par relire avec remords la ballade de l' apprenti sorcier. N’eût-il pas mieux valu qu'ils passassent le plus tôt possible de l'éloquence à l'action qui, en politique, ressemble toujours à la réaction, et de l'idéal qui est pur et lointain à la réalisation qui est impure et immédiate ? Cela eût épargné des remords à ceux d'entre eux à qui il restait un embryon de conscience et aux pays qui leur ont servi de champs d' expérience, quelques dégâts. Paul-Henri Spaak, lui, n a pas encore commis trop de dégâts dans la vieille maison belge ; ne chicanons pas pour quelques carreaux brisés - que le galopin qui n'a cassé un réverbère lui jette première pierre. Il s'offre d essayer de remettre de l’ordre dans l'invraisemblable pagaye politique et financière où nous sommes et dont ses amis socialistes ne sont pas seuls responsables. Pourquoi ne lui ferions-nous pas crédit ?
* * *
Noua sommes d'ailleurs dans une conjoncture, comme disent les politiciens qui veulent paraître savants, où, il ne faut pas être trop difficile sur le passé et les qualités morales des cochers qui veulent bien essayer de sortir le char de l'Etat de l'ornière ; on peut très bien confier les travaux publics, par exemple, à quelqu'un dont on dit qu'il serait mieux aux travaux forcés. Ceci ne vise évidemment en aucune manière M. Paul-Henri Spaak. qui n'a jamais été mêlé ni de près ou de loin au monde des affaires ; qui ne fréquente pas les boîtes de nuit ; dont la vie privée est claire comme de l'eau de roche ; dont le seul vice - si c'en est un – est le goût du pouvoir. Paul-Henri Spaak est un pur et nous ne lui ferions pas grief, s'il montre en manquant aux principes de ses vingt ans qu'il sait aujourd'hui ce que sont les véritables principes de l'homme d'Etat. Au fond, ils se résument en ceci : tirer le moins mauvais parti possible, au point de vue de l'Etat dont on a la charge, des éléments dont on dispose. C'est justement parce que ce n'est pas très moral qu'il faut que cela soit fait par un homme d'une moralité indiscutable.
Cela n'est pas très marxiste non plus, dira-t-on. Eh ! eh ! On met à peu près tout ce qu'on veut dans le marxisme - le vrai, celui de Marx, non celui que le brillant sociologue Léon Degrelle s'imagine connaître… comme dans l'hégélianisme dont il est issu. Dans tous les cas, notre Spaak aura dû méditer la fameuse phrase qu'on ne cite jamais qu'incomplètement, et pour cause, et qui peut servir de thème oratoire aussi bien à Hitler et à Mussolini qu'à Staline :
« La force est la grande, la toute-puissante accoucheuse des sociétés en travail sans elle, rien ne se fait, et tout ce qui se fait », fait par elle. Ceux-là seuls qui ont la force vivent et triomphent. Malheur donc à ceux qui s'énervent, qui hésitent, qui doutent, qui reculent devant les nécessités cruelles et les responsabilités redoutables, malheur à ceux qui versent la pitié là où il faut l'énergie et qui compromettent ainsi fatalement l'avenir. »
Spaak fera-t-il un jour de cette maxime la règle de son gouvernement ?
Pour le moment, il en est encore à user de la persuasion, mais il faut convenir qu'il la pratique avec un remarquable sens de l'autorité.
On avait dit : « Jamais les petits camarades socios n'admettront qu'un des leurs prenne la présidence d’un ministère dont la principale tâche est d appliquer la « pause » et quelle pause ! de faire des économies, de trouver des aménagements aux lois sociales qui permettraient à l’industrie de souffler, et cela avec le concours de cet affreux bourgeois de Max-Léo Gérard, un économiste orthodoxe, un libéral !
Eh bien, malgré l'opposition des vieux Sachems du parti qui, au fond, ne peuvent pas le souffrir, d'abord parce qu'il est jeune, il a très bien fait avaler la pilule aux militants des syndicats. Il a trouvé moyen de leur expliquer que tout n'était pas possible, que si, à force de brimer les patrons pour satisfaire d’anciennes et souvent justes rancunes, on dégoûtait ceux-ci du métier, que si, à force d'imposer des charges sociales à l'industrie, on lui rendait la vie impossible, la classe ouvrière en serait la première victime ; que la défense de notre pauvre petit franc et la défense de nos foyers intéressaient au fond aussi bien les prolétaires que les capitalistes ; bref, que le parti, à force de trop exiger, finirait pat compromettre ce qu'il a acquis, le désordre et l'anarchie ayant toujours fait le lit de ces gouvernements autoritaires qu'on appelle aujourd'hui fascistes. Et le prolétaire conscient et organisé a compris.
Réalistes, les syndicats sont tous pour Spaak contre les idéologues du type Vandervelde. Il est vrai que ce sont eux, dit-on, qui auraient imposé le citoyen Balthazar.
Devant cette réussite, les bons bourgeois conservateurs, absolument éberlués, ont bavé d'admiration. Comme, de même que leurs devanciers, ils ont toujours rêvé de charger un transfuge de la défense de leurs intérêts, ils se sont dit : Eh quoi ? Il nous revient le petit Spaak, c'est un des nôtres, qui sait ? peut-être notre Mussolini, - car nos conservateurs continuent à avoir une admiration sans borne pour le Duce, sans se douter de la façon dont celui-ci a traité leurs congénères italiens. Et dans les salons bruxellois les plus conformistes, Paul-Henri Spaak a eu la cote d'amour.
L'a-t-il toujours ?
* * *
On dirait qu'il a senti le danger de se laisser trop et surtout trop vite embourgeoiser. Car il y a dans la composition de son ministère une part de défi. Défi à la droite aussi bien qu'à la gauche libérale dans le choix de M. Merlot, bourgmestre de Seraing (il a donné sa démission) pour le ministère de l'Intérieur. Un socialiste à l'Intérieur ! Y a-t-on pensé ? Que ferait-il en cas de grève ? Comment préparerait-il les élections communales qui sont proches ? Et les vieux parlementaires bourgeois de hocher la tête : où allons-nous, grand Dieu !
Défi aussi que la présence au ministère de M. Balthazar, le plus discuté et sans doute le plus discutable de tous les mandataires socialistes. l'échevin... démissionnaire de la ville de Gand; l'un des hommes les plus compromis dans l'affaire de la Banque Belge du Travail. En vérité, M. Spaak aurait voulu offrir une tête de turc au pamphlétaire du Pays Réel qu'il n'eût pas trouvé mieux.
Il est vrai que M. Paul-Henri Spaak semble avoir voulu envoyer aussi un défi aux doctrinaires du socialisme. D'abord en mettant M. Max-Léo Gérard aux Finances, car M. Max-Léo Gérard dont on connaît la douce fermeté, d'autres disent l'entêtement, a déclaré que puisqu'on l'avait appelé pour faire des économies, il entendait qu'on lui donnât carte blanche ; ensuite, en appelant au ministère des Affaires économiques le savant M. Paul Heymans, qui diffère de l'autre de toute la largeur de son E.
M. Paul Heymans se distingua d'abord dans la carrière bancaire en faisant porter ses appointements de président de la S.N.C.I. de à 575,000 francs. Voilà évidemment un homme qui entend l'art des économies !
En vérité. le moins qu'on puisse dire de la composition de ce ministère, c'est qu'elle est un peu paradoxale.
Mais quoi ?... M. Paul-Henri Spaak semble annoncer aux parlementaires et au public : Moi seul, et c'est assez. Dans cette équipe de porteurs de portefeuille il n'y en a que deux qui comptent : Gérard et moi.
Et encore, Gérard ?...
C'est peut-être la bonne méthode. La manière dictatoriale est à la mode. C'est peut-être par la méthode dictatoriale appliquée à la Spaak, selon nos mœurs, qu'on pourra sauver ce qui reste de notre parlementarisme déficient et défaillant. Nous verrons bien. Dans tous les cas, il faut faire crédit à M. Paul-Henri Spaak. Nous n'avons pas autre chose.