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Soudan Eugène (1880-1960)

Portrait de Soudan Eugène

Soudan Eugène, Edouard, César, Gaëtan socialiste

né en 1880 à Renaix décédé en 1960 à Uccle

Ministre (justice, finances, affaires étrangères, commerce extérieur et instruction publique-sciences et arts) entre 1935 et 1940

Biographie

(Extrait du Soir, du 4 octobre 1960)

Lundi soir on a appris la mort, survenue l'après-midi à son domicile à Uccle. de M. Eugène Soudan, ministre d’Etat.

M. Soudan était né à Renaix, le 4 décembre 1880. Avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, le défunt avait été bâtonnier du Conseil de l'Ordre. Professeur à l'Université libre de Bruxelles, il avait été nommé, en 1938, président de la Faculté de droit et fut, jusqu'en 1945, membre du conseil d'administration de l'Université, dont il fut vice-président.

Après la Première Guerre mondiale, M. Soudan entra au conseil communal de Renaix dans les rangs du parti ouvrier belge. En 1921, il devint bourgmestre, charge qu'il occupa pendant trente ans, renonçant le 15 janvier 1957 à toute activité politique.

Elu député en 1919, M. Soudan fut réélu jusqu'en 1936, époque à laquelle il entra au Sénat. Nommé ministre des finances en 1938, il devint ministre des Affaires étrangères dans les premiers mois de 1939. Ministre de la Justice le 1er octobre 1939. il passa à l'Instruction publique le 1er janvier 1940, poste qu'il occupa jusqu'à la fin de la guerre.

M. Soudan était l'auteur, en collaboration avec Emile Janson, d'une nouvelle édition du Code du travail de Destrée et Hallet.

M. Eugène Soudan, qui avait été déporté à Buchenwald, appartenait également au Comité national de la Résistance.


(Extrait du Peuple, du 4 octobre 1960)

Une douloureuse nous est parvenue, lundi soir : le ministre d'Etat Eugène Soudan s'est éteint, après une longue maladie, à l'âge de quatre-vingts ans.

Eugène Soudan était né à Renaix le 4 décembre 1880, d'une vieille famille bourgeoise et libérale.

Il appartenait à cette génération d'intellectuels progressistes qui tout naturellement devaient venir au socialisme ; en répondant à la fois à l’appel de leur raison et à l'élan de leur cœur. En fait, la condition ouvrière était ce point misérable, à la fin du siècle dernier, qu'une âme généreuse comme celle d’Eugène Soudan devait invinciblement se tourner vers le large et puissant mouvement d'émancipation que représentait le glorieux Parti Ouvrier Belge.

D’une intelligence algue, Eugène Soudan, sorti de l'Université de Gand comme docteur en droit, avec la plus grande distinction. illustre magnifiquement sa région renaisienne. Dans ce pays à la fois aimable et laborieux, le nom de Soudan fut bientôt synonyme de socialisme. A son parti, Eugène Soudan sacrifia les plus belles heures de sa jeunesse. Lutter en 1900, pour l'émancipation de la classe ouvrière, dans cette région encore terrorisée par le féodalisme des curés et des riches propriétaires, exigeait un courage, une ténacité de tous les instants, ainsi qu'un total mépris du danger.

Il nous souvient avoir entendu Eugène Soudan nous conter, de sa voix unie et calme, les campagnes électorales auxquelles il avait été mêlé à cette époque. Il avait fait venir dans la région de Renaix des orateurs aussi étincelants que Vandervelde, Anseele, Huysmans. Mais les maîtres de l'heure lançaient contre ces pionniers un paysannat obtus jusqu'a la férocité, qui traquait à la fourche et parfois a la torche, les meetinguistes socialistes.

Que de fois, à la tête d'une équipe de militants décidés Eugène Soudan n'était-il pas parti, en char à bancs traîné par quelque solide brabançon, vers les villages maudits où triomphait le cléricalisme ! Le groupe arrivait. au village, improvisait en toute hâte un meeting, puis s'en allait à brides rabattues pour échapper aux représailles de la population. « Le socialisme, c'est le diable », disaient les gens. Et les socialistes de leur répondre : « Regardez nos pieds. Sont-ils fourchus ? »

Ainsi, l'avocat, le juriste, le futur professeur Eugène Soudan faisait ses premiers pas de socialiste sur la route la plus rocailleuse qui fût et la plus semée d'embûches. Mais quelle prodigieuse initiation pour ce fils de bourgeois soudain confronté avec l'indicible misère des masses prolétariennes de la Flandre d’alors ! Cette époque-là, Eugène Soudan ne l'a jamais oubliée. Même au soir de sa vie il l'évoquait volontiers avec un tendre sourire où perçait un rien de nostalgie. « C'était le beau temps, le temps de l'héroïsme », disait-il.

* * *

Humain et juste

Ce coude-à-coude, ce cœur à cœur avec son peuple, Eugène Soudan le maintint tout au long de sa vie.

Quand éclate la guerre de 1914, il s'engage comme volontaire. Aux triomphales élections de 1919, il est porté à la députation par les électeurs renaisiens. Dans le parti, il est déjà une personnalité respectée, écoutée, dont on apprécie le jugement sûr, la douce modération.

« - Je suis un taiseux, je déteste le bruit, je suis incapable de fanatisme, » disait-il.

Ce qui dominait le caractère d’Eugène Soudan, c'était cette large tolérance qu’il avait héritée des grands progressistes du siècle passé. Entre lui et la clase ouvrière, il y avait incontestablement une différence. Autant le militant ouvrier était dévoré par la passion partisane, autant Eugène Soudan savait, au milieu des plus ardents conflits, garder la mesure, le sens de l'équité et observer, parfois avec des scrupules déroutants, le respect de l'adversaire. Ce fut un des aspects les plus émouvants de sa personnalité : cette générosité dans le jugement, ce souci constant de demeurer humain, et pour tout dire, cette volonté obstinément affirmée de voir dans son prochain un frère.

Sur ce plan, Eugène Soudan s'affirma comme un humaniste de grande classe, et chez lui, l'humanité se confondait intimement avec la justice. Il aurait pu dire avec Vauvenargues : « On ne peut être juste si l'on n'est humain. » Dans toute la carrière de Soudan, on ne relèverait pas une seule injustice. Il était le scrupule incarné.

Il se fit ainsi que ce socialiste de stricte obédience et dont la jeunesse avait été la plus Impétueuse des batailles ne tarda pas à devenir, dans sa région d'abord, au parlement et dans son pays ensuite, un éclatant signe de ralliement. Comme ministre (de la Justice, des Finances, de l'Instruction publique), il força l'admiration et le respect de tous les partis. Comme bourgmestre, il fut véritablement ce que les Flamands appellent le père de la cité le « burgervader ». Dès qu'il accéda au mayorat, en 1927 (on devait, en 1957, célébrer ses trente années de gestion communale), Eugène Soudan s’appliqua à faire de Renaix, autrefois bourgade insignifiante, une petite cité coquette, délicieusement urbanisée, parfaitement administrée et… pleinement bilingue. Là encore, Soudan fit merveille. établissant dans sa cité un régime linguistique basé sur une mutuelle compréhension. A Renaix-Ronse il n'y avait plus de problèmes des langues. C'est en grande partie à Soudan que les Renaisiens durent cette pacification des esprits.

* * *

Homme de devoir

Homme de devoir, Soudan allait payer très cher pendant la deuxième guerre mondiale, son attachement à la patrie. Avec le gouvernement Pierlot, il s'était « replié » dans la France non occupée. Ses activités antinazies ne tardèrent pas à être connues de l'occupant qui, un matin de 1942, vint l'arrêter. Ce fut l'horreur des geôles allemandes. Ce fut Buchenwald, où Soudan vit mourir à ses côtés deux de ses plus éminents collègues : les ministres P.-E Janson et Vanderpoorten.

Mais le mince, le diaphane Eugène Soudan - presque transparent de maigreur - survécut à ces géhennes. Nous nous souvenons du visage ascétique creusé, presque méconnaissable qu'il avait en 1945. Nous nous rappelons surtout l'intensité de son regard, dans cette face ravagée. Une flamme étrange y brûlait, qui était celle de la foi, de l'espérance, de la joie devant une victoire enfin affirmée.

Mais à peine revenu au pays, Eugène Soudan mit tout en œuvre pour faire oublier qu'il avait été le P.P. Soudan. Car ce héros était la modestie même A ses yeux, il n'y avait nul mérite, pour un honnête homme, à accomplir son devoir. C'est pourquoi Soudan s'effaça de plus en plus, même dans les assemblées politiques où sa présence était presque toujours muette. C'est tout au plus s'il fit entendre quelquefois encore sa voix au Sénat, dans les premières années de l'après-guerre. Mais il assistait ponctuellement aux séances de la Chambre et des Commissions, il siégeait à l'O.N.U., il professait à I'U.L.B.

Quand vint la vieillesse, Eugène Soudan se retira parmi ses livres et ses chers souvenirs. Une de ses dernières apparitions officielles remonte au mois de janvier 1957, quand les Renaisiens le fêtèrent à l'occasion de ses trente ans de mayorat. A cette manifestation assistaient Camille Huysmans, Achille van Acker, Pierre Vermeylen, le président Gillon, Hubert Pierlot, Auguste De Schryver. Ce fut l'union sacrée des sympathies et de la reconnaissance. Puis Soudan prit résolument le chemin de l'oubli.

Dans la galerie étincelante des grands hommes politiques que révélèrent les grands combats politiques et sociaux de la fin du siècle dernier et du début du nôtre, Eugène Soudan apparaît comme une figure exceptionnelle, d'une grande distinction, d'une émouvante tendresse humaine et d'une incomparable intelligence.

C'est un éloquent témoin de l'époque héroïque qui s'en va ; un témoin discret, souriant, aimable et d'une modestie telle que, lorsqu'on lui parlait de son passé, il disait en réprimant un sourire : « Ma carrière, C'est tellement peu de chose » ! Ce mot résume magnifiquement Eugène Soudan, grand politique et honnête homme.

* * *

Deuil à Renaix

Dès que les habitants de Renaix ont appris le décès du grand bourgmestre que fut le ministre d'Etat Eugène Soudan, le drapeau a été mis en berne, non seulement sur les bâtiments du P. S. B., mais également à l'Hôtel de ville, où le disparu occupa pendant 30 ans, le siège du mayorat.

Les Renaisiens se souviennent qu'Eugène Soudan fut un grand bâtisseur qui légua à ses concitoyens qui l'aimaient tant le nouvel hôpital, considéré comme le plus moderne d'Europe, le magnifique Hôtel de ville, l'Académie de musique, les parcs, les fontaines, les belles avenues asphaltées, l'extension de l'eau, de l'électricité, etc...

Le décès de l'ancien bourgmestre se fera sentir pendant de nombreuses années encore.

La dépouille mortelle sera confiée à la terre renaisienne, mais la cérémonie aura lieu, ainsi que le voulut le grand homme, dans la plus stricte intimité.

Fernand DEMANYq


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 18 mars 1927)

Il est, pour le journal condamné par destination à considérer les gens et les choses sous l’angle de l’ironie, une catégorie, ou plutôt deux catégories, de personnages redoutables.

Rangeons parmi les premiers les incaricaturables. Ceux-ci se subdivisent à leur tour en sous-groupes. Les uns ont dans leurs traits, leurs attitudes, leurs propos et leurs gestes un je ne sais quoi de tellement gauche ; ils portent si naturellement les oripeaux du ridicule que la plus cruelle des charges devient aussitôt une photographie ressemblante et sans retouche. A les représenter tels qu’ils sont, à noter la drôlerie que ces silhouettes physiques et morales peuvent offrir, on a l’air de plaisanter un infirme.

D’autres échappent à toute satire, à tout brocard, voire à une simple zwanze bilingue, nationale et constitutionnelle. Ils sont plats, uniformément plats. Rien à accrocher à ces être-là, pas même une rose bardée d’épines. C’est pourquoi il leur arrive, plus souvent même qu’aux gens simplement doués en bien ou en mal, d’émerger à la surface de ce que ce bon reporter appelle le courant de l’actualité. Ils y apparaissent, à la manière des bâtons flottants sans doute, mais ils tiennent assez de place pour que le chroniqueur, s’il veut rester à la page, se décide à le faire passer à la postérité.

Alors, comme, de ce rien encombrant et obstructionnel, il fait tout de même se décider à faire quelque chose, on a le choix selon son tempérament propre. Ou bien, avec une perversité sans nom, on prêtera au personne falot des mœurs, des aventures et des attitudes historiques à faire pâlir les mânes - dites un peu, Monsieur le Pion, est-ce que cela pâlit, les mânes ? – d’Héliogabale, de Casanova ou du marquis de Sade, et cela donnera bien du plaisir aux mais du portraituré. Ou bien, avec une bienveillance inépuisablement outrée, on le décorera de tous les mérites, de toutes les vertus et de toutes les capacités. Et le bonhomme se découvrira illico ces qualité en prononçant que ce chroniqueur est évidemment un garçon très intelligent.

Dans les deux cas, on aura des comptes à rendre à l’Histoire.

Mais il y a encore un autre genre de désespoir du peintre en biographies. C’est le particulier dont on ne peut dire que du bien. Parce qu’il n’y a vraiment que du bien à en dire. Alors, comme la malveillance humaine est infinie, le plus consciencieux des historiens passe pour un flagorneur.

* * *

Ce préambule doit servir non pas de présentation à Eugène Soudan, mais d’excuse à ses biographies. C’est qu’il est sympathique, l’animal, sympathique comme un diplomate est distingué, un historien savant, une princesse gracieuse, un homme d’Etat éminent et un grand comique irrésistible. Il est si sympathique que quand il lui arrive, comme aujourd’hui, de s’acoquiner avec un Van Cauwelaert en des attitudes parlementaires que l’on croit fâcheuses, on se dit qu’il ne l’a pas fait exprès. Il fut sympathique d’abord aux fées qui entourèrent son berceau quand il vint au monde, en 1880, en sa bonne ville de Renaix, où il vient de ceindre l’écharpe de bourgmestre, car elles l’accablèrent de dons qui devaient le faire briller partout où il passe, cueille de nouvelles charges et de nouveaux honneurs.

C’est ainsi qu’il est devenu successivement avocat, professeur de droit à l’Université de Bruxelles, membre du Conseil de législation, du Conseil supérieur du travail, député, maïeur de sa cité natale, quoi encore ? S’il n’est pas ministre, c’est qu’il ne l’a pas voulu. Mais il le deviendra, à coup sûr, car dans le parti rouge – tiens, nous avions oublié de dire qu’il est socialiste – la réserve d’avenir n’est pas très riche, le snobisme intellectuel des jeunes les orientant plutôt vers Moscou. Mais cela se tassera, et M. Soudan sera, depuis longtemps, arrivé dans un fauteuil, quand les arrivistes susmentionnés s’apercevront de ce qu’ils se sont trompés de toute.

N’allez pas croire, surtout, que le jour où il sera gratifié du maroquin ministériel, il le devra au symétrisme bilingue qui veut qu’une égale répartition des portefeuilles satisfasse et les Flamands et les Wallons dans les combinaisons ministériels passées, présentes et à venir. Il favorisera sans doute notre homme, car la députation socialiste flamande compte plus de manuels que d’intellectuels, doués d’une culture générale. Mais, par lui-même, M. Soudan est, pour son parti et - disons-le froidement – pour le pays une valeur intrinsèque. Valeur de caractère, valeur de savoir et valeur d’action. Il a déjà toute une carrière derrière lui, d’ailleurs. Après avoir fait sa philosophie à l’Université de Gand, il vint conquérir son diplôme de docteur en droit à l’Université libre de Bruxelles. Et le voici avocat comme tout le monde. Pas tant que cela comme tout le monde, car il eut la chance d’entrer comme stagiaire chez Maître Charles De Jonghe.

C’était une excellente initiation à la basoche que de vivre à l’ombre d’un pareil maître, dont le nom est un gage de science juridique, de haute et probe conscience professionnelle. Est-il étonnant que le jeune stagiaire ait senti l’attirance de ces études juridiques où, pour les initiés, des recueils de jugements et arrêts, les Codes, les Pandectes, les Pasicrisies perdent leur aridité et reflètent toute la vie sociale ? Eugène Soudan décida qu’il serait jurisconsulte et le devint.

Il publia, publia à tour de plume, dans le Journal des Tribunaux, les revues du Palais. Il fit paraître un Code du Travail

* * *

Comment ce travailler austère, qui ne quittait les bibliothèques que pour aller de temps à autre plaide un grand procès civil, se trouva-t-il un jour jeté dans les bagarres des luttes juridiques ? C’est toute une histoire que la guerre, qui explique tant de chose, va nous apprendre.

Mais nous croyons déjà avoir dit que Soudan était socialiste. Il y avait quelque mérité à l’être, dans sa cité manufacturière flamande, où l’industrialisme a élevé, très au-dessus des masses ouvrières, une caste très cossue et très fière de sa fortune réalisée en moins d’un siècle. Renaix était, avant la guerre, une petit ville type de ce qu’on appelait alors la Flandre de misère. Les conditions de travail et de salaire des ouvriers des industries textiles étaient moins que brillantes et de fréquents chômages venaient, de temps à autre, accentuer cette détresse. Vivant près de ce prolétariat, Eugène Soudan – « Mijnheer Igène », comme on appelait alors le jeune étudiant idéaliste et sentimental – ne songeait qu’à leur venir en aide. Il fut donc le conseiller juridique et politique des travailleurs des manufactures. Ce rôle effacé, il ambitionnait de le jouer encore quand, converti au socialisme, il mit tout sa foi de néophyte au service de son parti. C’est ainsi que, fixé à Bruxelles, nous le trouvons, plus tard, dans les comités de la « Maison du Peuple », dirigeant son bureau de documentation et législation sociales, préoccupé uniquement de servir et documenter les autres, pourvus de mandats.

Que de projets, déposés par des chefs de file de l’extrême-gauche, et auxquels Soudan, anonymement, donnait toilette législative.

* * *

Vint la guerre. Soudan passa le fil électrique tendu par les Boches et, âgé de trente-six ans, s’en alla faire son devoir, et voici qu’on le retrouve au Havre, attaché au cabinet de M. Vandervelde, Ministre de l’Intendance. Qui sont nous dira pourquoi l’on eut l’idée saugrenue de mettre aux mains d’un homme de théorie et des sciences, comme le patron socialiste, le département où il fallait prendre contact avec les plus matérielles et les plus vulgaires réalités ! Eh bien ! cette idée n’était peut-être pas aussi saugrenue que cela, car le patron ne s’en tira pas mal du tout. Nos pauvres jass étaient dénués de tout : équipements, vêtements, chaussures. On avait dût, par la complaisance des fournisseurs militaires des armées française et britannique, les ravitailler à la grosse morbleu, au hasard de la fourchette, c’est le cas de le dire.

Aidé par une trentaine d’hommes à peine, mais ayant Soudan comme bras droit, Vandervelde improvisa ces services en terre étrangères. Les hommes furent équipés et habillés à l’égal au moins de leurs frères d’armes des armées alliées. Quant à leur nourriture, souvenez-vous de notre étonnement admiratif, nous, les déterrés de l’occupation allemande, nourris de pain mastic, de rutabagas, de céréaline et de torréaline, quand nous vîmes défiler ces gars superbes, forts, solides et resplendissants d’une santé qui nous semblait être une image de la résurrection du pays.

Evidemment, il y eut de la rouspétance et même de quoi rouspéter. Parlez-nous donc des « boestrinks », diront les grincheux.

Elle n’est pas assez connue, cette saumâtre histoire de harengs saurs qui auréola d’une impopularité rare le ministre ravitailleur.

Ce fut le résultat d’une erreur, disons le mot, d’une « gaffe » psychologique. Un jour qu’il s’était rendu sur le front, le ministre Vandervelde interrogea quelques soldats sur l’ordinaire de la troupe ; un des hommes, un Brusseleer authentique, dit : « Pas mal, Monsieur le ministre, mais c’est toujours du rata. Si nous avions un peu de changement ! Tenez, vous n’imaginez pas comme un hareng saur nous ferait plaisir ! »

Vandervelde, qui se connaît en jass comme nous en trigonométrie, s’était imaginé que c’était, exprimé par un simple, le vœu unanime de l’armée. Il commanda des « boestrinks ». Il en vint par tonnes, par bancs, si bien qu’après deux ou trois jours de cette orgie poissonneuse, ce fut, après la satiété, le dégoût. Il n’est pas dit que certains aumôniers flamingants ne furent pas pour quelque chose dans l’ouragan de rouspétance qui s’éleva des tranchées. Le « boestrink » Vandervelde devint légendaire. On fabriqua des chapelets de saurets dont les festons décoratifs décoraient l’entrée des boyaux quand le ministre faisait des tournées d’inspection. Et la rancune des estomacs, la plus tenace de toutes, persista, à travers les orages de la bataille et les apothéoses de l’armistice. De nos jours, il arrive encore, quand Vandervelde passe au milieu des ovations, d’entendre tout à coup un cri strident : « Boestrink ! », troubler l’enthousiasme ambiant. C’est quelque jass qui se souvient…

Dévoué aux autres comme toujours, Soudan prend tout sur lui quand on évoque ce souvenir de guerre. Peine perdue. C’est le « patron » qui continue à encaisser.

* * *

Revenu du Havre, Soudan passe du cabinet de Vandervelde à celui de M. Wauters. Le ravitaillement se « pékinisait. »

Mais les ouvriers renaisiens n’avaient pas oublié « Mijnheer Igène. » Au premier scrutin du suffrage universel, et, depuis lors, le mandat lui reste fidèlement acquis.

Et cependant, il n’a rien fait pour le garder. Plein de ces qualités de bûcheur modeste, consciencieux, qui poussent toujours un homme à se mettre à l’ombre alors qu’il est fait pour le premier plan, il ignora toujours le battage électoral. Il travaillait parce qu’il aimait à travailler. Il ne parlait que quand il fallait parler. Il parle du reste fort bien. La langue est sobre, claire, mais convaincante. M. Soudan est de ceux qui se font écouter parce qu’ils parlent peu, mais à propos, sur dossiers soigneusement étudiés. Et il faut un rien pour que ce ton où l’on retrouve le plaideur et le professeur, s’anime d’une éloquence où vibre la sincérité. Aussi les socialistes de Renaux, en passe de conquérir la majorité dans leur patelin, n’ont-ils pas voulu laisser inutilisée une popularité d’aussi bon aloi. Bon gré, mal gré, il a dû se laisser nommer bourgmestre de Renaix.

Et, le croirait-on, cette nomination d’un bourgmestre rouge à la tête d’une ville où, pendant un demi-siècle, le pouvoir était exercé sans conteste par le catholicisme le plus fermé, n’a pas fait crier au scandale. A Renaix, M. Soudan compte beaucoup d’adversaires. Il n’a pas un ennemi, et s’il ne résistait pas aux sollicitations des siens qui veulent, à tout prix, lui faire faire une joyeuse entrée triomphale, il y aurait pas mal de drapeaux tricolores aux façades des maisons patriciennes. Malheureusement, il y aurait peut-être aussi quelques drapeaux jaunes historié du lion noir, car notre Soudan vient de mériter la reconnaissance des amis de la mouette.

Nous cherchions la tare. La voilà…

* * *

Comment, diable, ce juriste éminent, socialiste, mais patriote, s’est-il laissé embarquer dans la même galère que Van Cauwelaert et a-t-il signé la proposition de loi qui amnistie Borms et ses acolytes ?

« Eh ! eh ! ne manqueront pas de dire ceux à qui « on ne la fait pas », cotre Caton est député ; et, vous avez beau dire, il porte, comme les autres, l’empreinte de la psychologie professionnelle, et il sait très bien que la crainte de l’électeur est le commencement de la sagesse. Or, comme l’électeur de Renaux, Audenarde et autres lieux est généralement flamingant, c’est un arrondissement où il est dangereux d’être mal avec les activistes. »

Mon Diu… « l’homme n’est jamais tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi », comme dit Benjamin Constant ; mais cette explication nous paraît simpliste et injuste. Nous sommes partis pour faire un Soudan en toute sympathies ; finisssons-le en toute sympathie.

Evidemment, il est flamingant ; c’est un de ces flamingants qui se piquent de parler le français mieux que les Wallons et qui défendent la « moedertaal », parce que, pour un démocrate, la langue du peuple est sacrée. Mais Que Soudan soit démocrate par électoralisme ! Jamais de la vie ! La vérité ) la vérité sympathique ) c’est que si Soudan est pour l’amnistie, c’est plutôt parce que, comme juriste, il est de l’école de Charles De Jonghe : « La justice sans la bonté n’est plus la justice. La clémence doit faire partie du code de l’humanité nouvelle, etc., etc. » Les criminalistes de la vieille école n’aiment pas beaucoup cette tendance-là, mais elle est parfaitement défendable. Soudan, tout flamingant qu’il est, n’est nullement suspect de sympathies activistes. Il a pensé, comme Vandervelde lui-même, que, pendant la guerre, et au lendemain de la guerre, l’Etat avait le droit et le devoir de se défendre contre ceux qui voulaient le détruire, et que, par conséquent, Borms devait être condamné ; mais il a cru, depuis, que les actes de justice d’un caractère politique n’étant que des mesures de défense, ne doivent plus être appliqués dès que cette défense n’a plus d’objet et que, par conséquent, Borms doit être libéré.

Cette thèse n'est pas indéfendable ; c'est, croyons-nous, celle qui a été soutenue en France quand il s'est agi d'amnistier les communards. Mais l'Etat belge n'a-t-il vraiment plus à se détendre contre les activistes ? Là-dessus, nous ne sommes pas du tout de l'avis du sympathique Soudan. Et puis, quand on nous parle de libérer Borms, nous pensons aux gens qui ont été emprisonnés, déportés par sa faute, ou du moins parce qu'ils n'ont pas voulu le suivre dans sa trahison. Nous pensons à Baucq, à Gabrielle Petit, à tous les fusillés des années terribles. Que diriez-vous, ô Soudan, si ce Borms amnistié était élu député – tout arrive - alors que les gens qui ont souffert pour le pays sont Gros-Jean comme devant, sans parler de ceux qui en sont morts ? II y a là un aspect de la justice que vous n'avez peut-être pas envisagé. Reconnaitriez-vous alors que vous vous êtes trompé ? Peut-être. Vous êtes de ceux qui reconnaissent quelquefois qu'ils se sont trompés. Fasse le ciel que vous ne le regrettiez pas trop.

Ajoutons que l'on peut toujours se tromper de bonne foi. Assurément, il eût été plus héroïque, quand on est député, de se tromper contre ses électeurs qu'avec ses électeurs. Mais on peut suivre la foule en toute innocence en clamant : « Vox populi. vox Dei ! »

C'est ce que fait Soudan le sympathique avec cette excuse qu'il rencontrera dans celte affaire une autre foule pour le siffler. Quant à nous, si cela nous arrivait, ce serait jamais qu'en toute sympathie...


(PIERSON M.-A., Soudan, Eugène, dans la Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1971, t. 37, col. 740-744)

SOUDAN (Eugène-Édouard-César-Gaëtan), avocat, professeur et homme politique, né à Renaix le 4 décembre 1880, décédé à Uccle (Bruxelles) le 3 octobre 1960.

Après des études primaires et secondaires poursuivies à Ath et Tournai, Eugène Soudan fit son droit à l'Université de Gand. Il prêta serment d'avocat à Bruxelles, le 1er octobre 1904, et fit son stage chez le bâtonnier Charles Dejongh.

Lorsque éclata la première guerre mondiale, il passa en Angleterre et s'engagea comme volontaire. Affecté à l'artillerie, il fut blessé. Il rejoignit alors le Havre où il fut nommé directeur de l'intendance en 1917 pour devenir, en 1918, chef de cabinet du ministre du Travail.

De retour au pays après l'armistice, sa puissance de travail exceptionnelle allait lui permettre de poursuivre une triple carrière.

Dans chacune, il déploya une activité intense qui l'amena au faîte des honneurs professionnels ou le chargea des plus hautes responsabilités.

Il fut avant tout avocat, et malgré ses multiples devoirs politiques, un avocat ayant la charge d'un cabinet important et pratiquant assidûment sa profession. Ses pairs l'appelèrent à siéger au Conseil de l'Ordre à partir de 1928. En 1931, il accéda au bâtonnat.

En 1919, il fut nommé professeur à l'Université libre de Bruxelles. Il y enseignera, à de nombreuses générations de juristes, la procédure civile. De 1936 à 1939, et de 1945 à 1947, il présida la Faculté de Droit, tandis que depuis 1944, il siégea au Conseil d'Administration de l'Université, dont il devint vice-président, en 1946.

En collaboration avec Emile Janson, il publia une nouvelle édition du Code du travail. Dès la reprise de la vie publique, au lendemain de la première guerre, Eugène Soudan se présenta sur la liste socialiste aux suffrages de ses concitoyens, à Renaix, sa ville natale. Le 16 novembre 1919, il fut élu membre de la Chambre des représentants et il sera réélu régulièrement jusqu'à la fin de la législature issue des élections du 27 avril 1954. Le 1 er juin 1958, il décida de ne plus solliciter le renouvellement de son mandat. Ce long séjour à la Chambre des représentants ne fut interrompu que pendant trois ans. L'avance rexiste en juin 1936 le priva de son siège. Le Sénat le coopta pour la durée de cette législature.

Au Parlement, il se consacra principalement aux travaux de la Commission de la Justice et fut maintes fois rapporteur de projets importants. On doit à son initiative la loi relative aux incompatibilités parlementaires et ministérielles.

C'est dans le premier cabinet présidé par Paul van Zeeland qu'Eugène Soudan fut appelé la première fois, en 1935, à occuper une fonction ministérielle. Il se vit confier le portefeuille de la Justice qu'il détint pendant deux ans, pendant lesquels il accomplit une œuvre législative importante. Usant des pleins pouvoirs dont disposait le Gouvernement, il apporta à la procédure civile et à l'organisation judiciaire des réformes appelées à grands cris depuis longtemps.

On lui doit aussi la loi instituant la société de personnes à responsabilité limitée, la législation sur l'emploi des langues en matière judiciaire, celle modifiant la procédure en matière de divorce et de séparation de corps.

En 1938, il dirigea le département des Finances et prit l'initiative de diverses modifications à la loi relative aux impôts sur les revenus. Il établit une taxe militaire.

Il passa aux Affaires étrangères en 1939 puis retourna à la Justice. A la veille de la seconde guerre mondiale, le premier ministre Hubert Pierlot lui confia le portefeuille de l'Instruction publique.

Après la capitulation française, Eugène Soudan passa en France non occupée. Il y sera arrêté par les Allemands en octobre 1943 et conduit à la prison de Fresnes où il retrouva son collègue, le ministre Paul-Émile Janson. En janvier 1944, tous deux furent transférés au camp de Buchenwald où Janson ne tarda pas à succomber aux sévices dont ils furent l'objet.

Il rentra au pays affreusement maigri, les traits émaciés, mais avec un moral qui n'avait pas fléchi. C'est la volonté de retrouver sa famille qui l'avait soutenu pendant cette longue et pénible captivité.

En 1944, Eugène Soudan avait été nommé ministre d'Etat.

Mais sa carrière politique ne se déroula pas seulement au Parlement et dans les sphères gouvernementales. En 1921, il avait été élu conseiller communal de sa ville natale, Renaix, et en 1926, il devenait bourgmestre. Il devait assumer cette charge mayorale sans interruption jusqu'en 1958, soit pendant plus de trente ans. De toutes ses fonctions et responsabilités, c'était sans doute celle qui lui tenait le plus à cœur. La défense des intérêts économiques de sa cité, son essor culturel et touristique furent l'objet de ses soins constants. On lui doit le nouvel hôtel de ville de Renaix ainsi qu'un très intéressant musée consacré au folklore de la région.

Les activités diverses auxquelles Eugène Soudan se consacra l'appelèrent à siéger dans de multiples organismes : le Comité de Patronage des Musées des Beaux-Arts de Belgique, le Conseil supérieur du Travail, la Commission de Révision du Code civil, la Commission de la Reconnaissance nationale. Il fut vice-président du Comité consultatif des Prisons et du Conseil supérieur des Prisons, président de la Commission des Accidents du Travail, président du Centre Harmel.

Lorsqu'il se retira de la vie politique, le Roi le fit désigner comme administrateur de la Donation Royale.

Le président du Sénat, Paul Struye, traça d'Eugène Soudan le 5 octobre 1960, le très ressemblant portrait que voici : « Petit de taille, agile, la barbiche en bataille, l'œil vif, volontiers malicieux et ironique, mais qui savait se voiler d'émotion et de douceur, le regard franc et lumineux, la démarche restée longtemps alerte, l'immuable nœud papillon contribuant à lui garder un aspect juvénile, la voix claire, la phrase nette, sobre, courte, l'allure simple, cordiale, mettant instantanément l'interlocuteur en confiance, répandant autour de lui de la sympathie, exprimant avec une sagesse dénuée de toute prétention, et vers la fin de sa vie, devenue un peu plus nostalgique, des jugements éclairés et judicieux sur les hommes et les choses. »