Rolin-Jaequemyns Edouard, Gustave, Marie libéral
né en 1863 à Gand décédé en 1936 à Bruxelles
Ministre (intérieur et santé publique-hygiène) entre 1925 et 1926(Extrait du Soir, du 12 juillet 1936)
Le baron Rolin-Jaequemyns vient de mourir à Bruxelles. Il était né à Gand en 1863. Le défunt était le fils de Gustave Rolin Jaequemyns qui fut ministre de l'Intérieur dans le cabinet libéral de 1879 et petit-fils d'Hippolyte Rolin, qui détint le portefeuille des Travaux publica en 1848. Lui-même fut ministre de l'Intérieur en 1925.
Le baron Rolin-Jaequemyne avait également poursuivi la tradition paternelle en consacrant une grande partie de son activité au droit international, notamment en qualité de membre de l'Institut de droit international, dont il assuma à trois reprises la présidence, en dernier lieu lors de la session de Bruxelles de cette année.
Rapporteur de la convention de La Haye de 1899 sur les lois et coutumes de la guerre, il eut, dès le début des hostilités, en 1914, avec un sang-froid inébranlable, faire plier, en différentes circonstances, en s'appuyant sur ses stipulations, la rigueur de l'occupant à l'égard des populations des régions envahies ; d'autre part, il fonda et présida à Bruxelles l'Agence belge de renseignements et de secours pour les prisonniers de guerre.
En 1919, il fut choisi comme Secrétaire général de la délégation belge à la Conférence de la paix, puis désigné comme représentant de la Belgique à la Haute Commission en Allemagne occupée ; jusqu'en 1925, il remplit ces fonctions en y apportant autant de fermeté que d'équité.
Depuis 1930, il siégeait en qualité de juge à la Cour permanente de justice internationale. Premier belge appelé à faire partie de cette haute juridiction, il consacra jusqu'au dernier moment à sa tâche foute son énergie et toute sa science du droit.
II était-grand-officier de l'Ordre de Léopold avec rayure d'or.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 4 janvier 1924)
Le proconsul !
Evidemment, à le voir tel que Ochs nous l'a représenté à la première page, il n’a pas précisément le physique de cet emploi magnifique, malgré le chapeau haut-de-forme dont s'adorne son chef vénérable, « la tiare moderne » comme disait Paul Adam, « la buse » comme on dit plus familièrement chez nous. Mais il n'en est pas moins le proconsul, le seul proconsul belge. C'est lui qui, dans les provinces occupées, représente « le Prince et l'Etar », comme dit le général De Witte ; c'est lui qui tranche, qui ordonne, qui décide, au nom de la nation victorieuse que nous sommes ; c'est lui qui nous représente au sein de cette Haute Commission interalliée qui, pour l'Allemagne, est la rude incarnation de la victoire.
Il le sait bien, car il porte avec magnificence tous les cordons et toutes les croix dont on a décoré les fonctionnaire et diplomates plus ou moins amateurs qui se soit mêlés du traité de paix. C'est sans doute pour rehausser sa dignité proconsulaire que, lui qui portait un beau nom bourgeois très honorablement connu dans la vie nationale de la Belgique, il s'est laissé affubler de ce titre de baron qui sent toujours un peu son vaudeville. Seulement, que voulez-vous ? Il aura beau faire, il n’a pas la tête de l’emploi. On ne peut pas se le figurer lauré, caqué, comme un Imperator.
En a-t-il le moral ?
Un proconsul, c’est un homme qui prend des initiatives, qui exerce, par délégation, la souveraineté, avec tous ses droits, toutes ses responsabilités, toute sa magnificence. Un proconsul, c’est le maréchal Lyautey au Maroc, c’est Kitchener dans l’Afrique du Sud. Vous n’imaginez pas notre Rolin-Jaequemyns dans ce rôle ? S’il avait été l’homme à le jouer, ce n’est certainement pas lui d’ailleurs que le gouvernement de 1919, essentiellement parlementaire, constitutionnel, et frappé d'une timidité congénitale. eût désigné . Au reste, on ne voit pas très bien qu'il eût pu faire un choix plus magnifique. La France, elle, au lendemain de l'armistice, avait commencé par employer dans les provinces rhénanes un type qui avait bien l'allure, la physionomie, l'énergie el les idées d'un proconsul : c'était le général Mangin, militaire à ta forte mâchoire, dont le nom seul suffisait à donner la tremblote aux Boches. Mais comme il avait le malheur de déplaire à M. Wilson et à M. Lloyd George, on s'empressa de le rappeler et de le remplacer par M. Tirard, qui n est pas beaucoup plus proconsulaire que notre Rolin-Jacquemyns, et qui n'est même pas baron.
Vous ne voudriez tout de même pas que la Belgique, se haussant du col, eût dans les territoires occupés un proconsul véritable alors que la France se contentait d'un honnête fonctionnaire ? Il s'agissait avant tout de ne pas faire peur aux Anglo-Saxons, de se montrer bien sage, bien modeste, de ne pas avoir l'air impérialiste. M. Rolin-Jaequemyns a beau être baron, il n'a rien d'un impérialiste...
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Pourquoi l'a-t-on choisi ? Car enfin, on ne choisit pas un proconsul uniquement parce qu'il n'a pas l'air d'un proconsul. C'est ce que nous allons essayer d 'expliquer.
La Belgique, en tant qu'Etat souverain, a beau ne pas être très vieille, elle a ses dynasties, dynasties de hobereaux diplomates, dynasties industrielles, dynasties de fonctionnaires et de jurisconsultes. On les blague, mais on les respecte ; elles font partie du patrimoine national : beaucoup de braves gens ont eu un petit coup au cœur quand ils ont appris, ces jours derniers, qu'on arrêtait un Nagelmackers . Les Rolin sont une de ces dynasties, dynastie bourgeoise qui, jusqu'au jour récent où on la baronifia, portait avec fierté sa noble roture, el dont le développement a suivi le développement même de la Belgique, dynastie gantoise pour qui la vieille Université aujourd’hui menacée fut une véritable citadelle ; dynastie foncièrement belge, qui a donné à l’Etat un ministre et beaucoup de magistrats, de professeurs et de fonctionnaires.
Cette ville de Gand, d’où la dynastie de Rolin est originaire, est une des plus curieuses de Belgique. Elle n’a cessé de se développer selon son type. Quand, sous le régime français, participant merveilleusement au brusque essor économique de l’Empire, elle retrouva tout à coup cette activité industrielle qui avait fait sa gloire deux siècles auparavant, elle s’organisa tout naturellement sur le même plan moral qu’au XIVème et au XVème siècle : un immense prolétariat, actif, turbulent et assez misérable, une aristocratie de grands bourgeois qui reprit toutes les traditions de morgue combattive des anciens. Poorters. C’étaient des nouveaux riches que l’ancienne société des hobereaux catholiques, qui avaient tenu le haut du pavé sous le régime autrichien, méprisait, mais qui lui rendait mépris pour mépris. Pendant toute la première partie du XIXème siècle, il y eut à Gand deux sociétés rivales imperméables aux choses de l'esprit : la petite noblesse catholique, renforcée de quelques familles bourgeoises également catholiques, et la grande bourgeoisie industrielle, généralement libérale. Dans une ville ainsi composée, on ne songe qu’à l’argent. Mais l’Université et le Palais de justice y introduisirent une troisième société qui, par contraste, eut toujours l’orgueil d’une culture industrielle extrêmement étendue et souvent assez raffinée. C’es cette société universitaire et judiciaire qui a fait que, dans la Belgique d’hier, Gand, la ville du coton, la ville des usines, la ville du Vooruit, fut aussi une ville de l’esprit, une véritable citadelle de la culture française et du patrimoine universitaire belge. La famille Rolin y a joué un grand rôle. Il y a toujours eu des Rolin au Palais et dans les chaires de Droit de l’Université. Le père de notre héros d’aujourd’hui fut ministre de l’intérieur dans le dernier cabinet libéral puis, après la débâcle de 1884, comme il se trouvait fort démuni, il partit pour le Siam, qui cherchait alors à s’organiser à l’européenne, et dont il dirigea le gouvernement pendant plusieurs années, en y établissant solidement une influence belge£. Ce fut un des premiers Belges internationaux et d’exportation.
Pendant la guerre, la famille Rolin se consacra magnifiquement au service de la patrie. Tous les fils du professeur Albéric Rolin s’engagèrent le jour de la déclaration de guerre ; trois d’entre eux furent tués à l’ennemi. Quant à Rolin-Jaequemyns, notre Rolin d’aujourd’hui, il demeura au pays, fut chargé de diverses missions importantes par la Comité National et fut un de ses agents de liaison avec le gouvernement du Havre. C’est tout cela qui lui valut d’être nommé secrétaire général de la délégation belge à la Conférence de la paix.
Quel fut exactement son rôle à l'hôtel Lotti ? On ne le saura jamais. Tant de gens hannetonnaient autour de nos délégués, chargés de mission ou quémandeurs de mission, journalistes, députés, sénateurs, diplomates marrons, conseillers économiques, militaires, juridiques, financiers, agricoles, industriels et mondains (jusqu’à l’ineffable baron Descamps qui cherchait vainement un emploi pour son encombrante personne), qu’il était bien difficile de savoir qui travaillait sérieusement. A reste, étant donné la dictature paradoxale du triumvirat Clémenceau, Wilson, Lloyd Geroge, il se trouva finalement que tout le travail des délégations fut inutile. Toujours est-il que Rolin-Jaecquemyns centralisa les services de la délégation avec beaucoup de tact et de courtoisie, évoluant sans trop de heurt entre M. Hymans, M. Vandervelde et M. Van den Heuvel, et figurant avec dignité dans les séances historiques où les fabricants de paix donnaient leurs augustes visages à contempler au monde. Aussi, lorsque la paix signée, la Belgique eut à désigner son Haut Commissaire en Rhénanie, son nom se trouva tout naturellement sous la plume du ministre qui était alors M. Paul Hymans.
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Etait-ce un bon choix ?
Pourquoi pas ?
On a dit depuis qu’à ce poste de combat, il eût fallu un homme de combat, un homme jeune, ardent, ayant le goût de l’action et la méfiance naturelle du Boche : on a dit qu’il eût fallu un militaire ou un spécialiste des choses allemandes, un homme ayant des idées, une politique, une politique rhénane. Fort bien, mais c’étaient là des choses dont le gouvernement d’alors – M. Delacroix régnait et M. Vandervelde gouvernait - ne voulait entendre parler à aucun prix ; il s’agissait d’être prudent, modeste, de ne mécontenter ni les Anglais, ni les Français, ni les Américains, ni les Hollandais, ni les Suisses, ni personne. Dans ces conditions, M. le baron Rolin-Jacquemyns, décoratif, aimable et un peu terme, était tout à fait l’homme qu’il fallait. On lui a reproché de s’être entouré de gens que leur origine faisait suspecter de germanophilie. C’était dans l’ordre, c’était conforme aux directives qu’ils avaient reçues de Bruxelles. C’’est tout de même un peu trop commode de rejeter sur les fonctionnaires la responsabilité de la politique ministérielle. M. Rolin-Jaecquemyns, proconsul d’apparence, n’a jamais été qu’un fonctionnaire, et un fonctionnaire particulièrement exposé à être désavoué. Aussi ne peut-on vraiment trop lui reprocher d’avoir agi avec la prudence du fonctionnaire.
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Il y a quelques semaines, lors de la proclamation de la république rhénane, il fut quelque peu secoué par l’opinion. Quand, tout soudain, il boucla rudement les séparatistes d’Aix-la-Chapelle, alors que tout le monde croyait que nous les avions encouragés et soutenus, il ne fut pas loin de passer, aux yeux de certains excités, pour une espèce de traître. Dans les milieux séparatistes rhénans, on le traita tout simplement d’agent provocateur.
Il est probable qu’on n’arrivera jamais à tirer cette affaire tout à fait au clair. Dans quelle mesure le Comité de politique nationale put-il se croire autorisé à aller de l’avant ? Dans quelle mesure le ministre consentit-il à se laisser forcer la main par crainte d’une trop complète réussite de rhénanisme français ? Cela demeurera probablement toujours dans le secret des archives, où même dans le secret des consciences ministérielles. IL est probable qu’il y eut là tout un écheveau d’intrigues entrecroisées, auxquelles participèrent des patriotes naïfs, des politiques trop malins et des aigrefins d’origines diverses. Personne n’y reconnaîtra jamais rien. L’affaire ayant été définitivement raté, cela n’a plus, du reste, qu’un intérêt relatif. Quel fut alors le rôle de Rolin Jaecquemyns ? Simplement celui d’un agent d’exécution : il fit ce qu’on lui avait dit de faire. Maintenant, qu’il ait eu beaucoup de sympathie personnelle dans le séparatisme rhénan, cela nous paraît fort douteux. Il est un temps où l’unité de l’Allemagne était considérée comme un dogme, d’une école et d’une famille qui a toujours cru au droit international et pour qui la Société des nations est l’aboutissement logique de l’évolution des peuples. A une époque où le nationalisme de la plupart des peuples prend l’allure d’une véritable xénophobie, c’est peut-être une erreur : nos jeunes nationalistes l’affirment hautement. C’est, dans tous les cas, une erreur honorable, si c’est une erreur : on peut soutenir que le meilleur moyen d’assurer l’avenir de la Société des nations, c’est d’y croire…
En somme, ce que la jeunesse nationaliste et combattante reproche au baron Rolin-Jaequemyns, c’est d’être un homme de l’ancienne Belgique, de la Belgique « neutre et loyale ». Mais quoi, depuis l’armistice la politique belge n’est-elle pas exactement celle d l’ancienne Belgique ? M. Rolin-Jaequemyns est parfaitement à sa place comme représentant d’un gouvernement qui ne veut pas d’aventure et qui ne fait de la grande politique que parce qu’il ne peut pas faire autrement.
Voir aussi : GENIN V, ROLIN-JAEQUEMYNs, Édouard, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2018, t. 14, pp. 241-243.