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Matagne Emile (1880-1951)

Portrait de Matagne Emile

Matagne Emile, Lucien, Joseph socialiste

né en 1880 à Pont-à-Celles décédé en 1951 à Pont-à-Celles

Ministre (travaux publics) en 1940.

Biographie

(Extrait du Peuple, du 18 août 1951)

Comme la nouvelle est bouleversante ! C'est qu'on s'habitue à ce qu'un ami cher vive, exactement comme on organise sa propre vie, comme si elle devait être éternelle. On oublie que l'âge est là, que les soucis et un travail incessant pèsent lourdement sur l'être physique qu'ils ébrèchent sournoisement comme le font l'eau, la rouille et le temps, dans un vase de fleurs. Ces fleurs - l'intelligence vive, la bonté constante, la compréhension toujours éveillée - Matagne les portait allégrement depuis toujours en dispensant le bienfaisant parfum autour de lui sur une population qu'il aimait profondément, qu'il aidait, soutenait et secourait chaque jour et qui, en revanche, avait, pour lui une immense affection faite de déférence, de respect et de gratitude.

C'est qu'il a formé tant d'élèves de valeur dans cette Université du Travail où Pastur l'avait appelé au professorat d'abord de l'enseignement normal, ensuite de l'enseignement technique des classes primaires, moyennes et finalement supérieures.

Cet ingénieur des mines, sorti de l'Université de Liège en 1905, était un pédagogue né, particulièrement attaché à l'enseignement officiel qu'il a défendu toute sa vie avec une remarquable constance. Il le défendait encore au moment où la mort l'a terrassé à l'âge de 71 ans: il rédigeait précisément de sa plume alerte et documentée des articles sur l'école publique que Gailly lui avait demandés pour l'hebdomadaire « L'Action ».

Fondateur, il y a quelque cinquante-cinq ans de la Jeune Garde de Pont-à-Celles, il ne cessa jamais de militer dans le Parti, d'abord à la base et ensuite dans les sphères dirigeantes de la Fédération Socialiste de Charleroi, dont il était encore vice-président où il travailla avec Brunet, Pastur, Destrée, avec qui il cultiva son talent politique, fait d'admirables qualités de justice et de sagesse.

Aussi vit-il s'ouvrir toutes grandes les portes des. mandats à responsabilité.

En 1926, il entra simultanément au Conseils communal de Charleroi - où il fut échevin de l'Instruction - et au Sénat où il était encore premier vice-président, et où son travail méticuleux autant que méthodique lui valut d'être durant plus de dix ans rapporteur du budget de l'Instruction publique.

Auteur de multiples propositions de loi, le pays lui est redevable de bien des améliorations apportées à notre enseignement officiel, améliorations faites d'initiatives heureuses et de la profonde connaissance qu'il avait des nécessités de la pédagogie moderne.

Au Sénat, il avait une autorité incontestable dont la dédicace, écrite de la main même de M. Struye, président du Sénat et adversaire politique, sur la page de garde d'un livre qu'il adressa récemment à Matagne, est un témoignage :

« A M. Matagne dont la grande sagesse et l'amabilité sont entourées au Sénat de la considération et de la sympathie générales. »

En 1940, notre ami Matagne dut appelé au poste de ministre des Travaux publics, pour bientôt connaître la guerre et se retrouver emprisonné à Fresnes avec M. Janson et notre ami Soudan.

Tous ces honneurs ne l'éloignè rent jamais de sa tâche fondamentale : l'instruction et l'éducation de la classe ouvrière.

C'est ainsi, qu'on peut chiffrer à plus de sept cents les conférences qu'il fit en un quart de siècle dans les cercles d'éducation.

Il avait réuni ses causeries en un volume plein d'enseignements où tous les militants retrouvent, avec la lucidité de l'exposé, la foi fervente de Matagne en notre idéal.

Ce grand travail, cette incessante activité, furent récompensés par de nombreuses distinctions, mais sa plus grande récompense fut et reste cette inaltérable affection que tant d'hommes lui portent en leur cœur.

Le Parti pleure en Matagne un de ceux dont on peut dire qu'il s'identifia pleinement avec le Socialisme.


(Extrait partiel du Pourquoi Pas ?, du 26 avril 1940)

Ceux qui ont approché de près et longuement les milieux politiques ne peuvent s' empêcher de déplorer que l’exercice du pouvoir durcisse et pour ainsi dire « inhumanise » les hommes du gouvernement. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans les parlements et dans cabinets ministériels plus d'arrivistes ni d'égoïstes ni de despotes qu’ailleurs. Mais la politique est un jeu serré ; bonté y est souvent synonyme de duperie ; pour y jouer les grands premiers rôles, il n'est pas interdit d'avoir denture triple et bien acérée, mémoire impitoyable et tenace rancune. S'il fallait à la politique des emblèmes, ce pourrait être : « Le squale, et le scalp… » C'est pourquoi il est toujours un peu imprévu, et en quelque sorte rafraîchissant de rencontrer dans ces milieux-là, un homme dont la bienveillance soit autre chose qu' une attitude de commande.

M, Léon Malagne, ministre des Travaux Publics, est au nombre de ces personnalités politiques, si rares, répétons-le, dont l’aménité, la gentillesse viennent du fond même de l'homme. Nous écrivions à son sujet, voici trois mois : « Qui donc eût cru que cet excellent Matagne se muerait en Excellence du soir au matin ? » Nous aurions pu ajouter : « Comment aurait-on pu supposer qu'un excellent homme, devenu ministre, continue d être un homme excellent ? » A cette question, sans doute aurions-nous trouvé à répondre que M. Matagne, né en 1880, touche aujourd'hui au seuil de la soixantaine. Ce n'est pas à cet âge-là que la griserie du pouvoir peut changer un caractère. Et si l'on a l'habitude d'être un bon type, on le reste, même lorsqu'on porte le maroquin.

Au surplus. la carrière de M. Matagne. laborieuse et toute consacrée à des réalités, cessé de lui conserver le contact avec les humbles, et les soucis de la classe ouvrière, ses vertus et ses efforts lui sont familiers, C’est ainsi que, socialiste d’œuvres et de réalisations, modéré et très hostile à tout ce qui sent le mystère el l'utopie, il conserve rue de la Loi les sympathies qu'il s’est acquises à Charleroi et dans les environs, partout où il a travaillé, professé, dirigé...

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Léon Matagne est homme d'enseignement. Ingénieur civil des Mines, sorti de Liége en 1905, il eut cette originalité (c'en est une bien frappante pour un Carolorégien qui a fait de l'X), il eut cette originalité de s'écarter dès le début des carrières industrielles où son grade lui donnait accès, et il s’est construit une situation, une réputation de professeur. De 1906 à 1921, il fait cours à l’Ecole normale de Charleroi, à l'Ecole Industrielle de Pont-à-Celles, à celle de Marcinelle, à celle de Seneffe. Il enseigne à l'Athénée de Morlanwelz, sous la direction du grand préfet qu'est M. Frère. Il dirige l'Ecole industrielle de Courcelles, qui ne compte pas moins de trente professeurs, de 1921 à 1936.

Enfin, et c'est là sans doute sa plus importante fonction universitaire, il est professeur à l'Université du Travail de Charleroi ; il y forme ces promotions d’ingénieurs techniciens qui rendent de si précieux services à nos industries, et dont les polytechniciens nantis d'une formation académique ont pris le pli de rabaisser volontiers les mérites : Mais nous en savons qui sont des hommes de première valeur, et à qui l'étranger même a rendu témoignage, puisqu'ils y ont obtenu des positions importantes... Président de syndicats d'enseignement, membre du Conseil supérieur de l’enseignement technique, imbriqué dans toutes les commissions administratives et tous les conseils administration possibles - mais toujours et partout il s’agit de commissions et de conseils scolaires - Léon Matagne nous offre l’exemple d'une unité, d'une continuité professionnelle remarquables, L’aride, la fastidieuse énumération de tous ses titres, repris à l'annuaire, cela représente la contrainte d'incessants devoirs, une vie penchée sur des rapports, des heures et des heures encore de séances de comité ; cela représente aussi le tableau noir, les doigts qui tiennent la craie, la voix du maître, une voix posée, claire, doctorale, poursuivant son commentaire dans cet impressionnant silence, si différent du silence poli des auditoires de conférences, qui est celui des classes où l’on enseigne une science exacte ; cela représente enfin cette énorme accumulation de fatigues, que tous les hommes du métier connaissent si bien. et qui ruine quiconque n'a pas une solide carcasse...

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Le dessin géométrique, la mécanique générale, la géométrie descriptive, la physique expérimentale, ce ne sont pas des matières folâtres. Peut-être avez-vous l'impression que Léon Matagne est un de ces redoutables mathématiciens qui en dehors de leurs équations ne veulent rien savoir, et qu' une incurable sécheresse d'imagination éloigne de toutes tes fleurs, rend sourd à toutes les sirènes. Vous vous tromperiez. Le mathématicien a écouté les sirènes. L’homme d’œuvre s'est incliné sur des œuvrettes… A côté du Matagne des conseils de perfectionnement, sérieux comme une réunion de comité du bureau de bienfaisance, il existe un Matagne littéraire. conférencier aimable, applaudi parce qu'il sait vulgariser sans vulgarité, et, s'il le faut, émouvoir, mais sans trémolo. De 1923 à 1936, fit une quinzaine de conférences sous les auspices du groupe « Semailles », association des diplômés de l’Ecole industrielle et commerciale de Courcelles. Et de quoi parla-t-il, cet ingénieur, ce technicien scolaire ?... Eh bien ! sans doute il parla, cette fois, du problème charbonnier, et cette autre fois, de l’air liquide... Mais les treize autres conférences, tenez-vous bien ) les treize autres – eh bien, cela roulait tantôt sur « Les Chansonniers montmartrois » et tantôt sur « Nicolas Defrècheux », et tantôt encore sur le « Roi de Rome », l’ « Œuvre d'Edmond Rostand », « Jean Richepin », « La Marseillaise », de « Becque à Jutes Renard », M. Léon Malagne, entouré, lutiné par les Neuf Sœurs telles, fournissait la preuve qu'il n'est ni paperasses, et ni rapports du conseil qui tiennent, et qu’un Wallon de Wallonie a toujours dans son jardin un petit coin pour y planter sa tonnelle, et y jouer du syrinx en tournant un quart d heure le dos aux poireaux, aux choux et aux patates, qui sont utiles., mais qui sont laids...

Les conférences de M. Matagne plurent si fort aux auditeurs, qu'ils les firent imprimer afin de souvenir mieux... Voilà qui n'est pas commun.

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La politique était venue, et Léon Matagne, depuis 1925, remplaçait M. Libioulle, décédé. On le vit se consacrer au Sénat, à ces travaux de commissions, ingrats et utiles, qui prolongeaient en quelque sorte ses charges de Carolorégien spécialiste des écoles. Peu friand d'éloquence ni d'éclat, mais rapporteur diligent et auteur de plusieurs propositions de loi, assidu à humer les parfums qu’exhalent les divers budgets et spécialement ceux de l'Industrie, du Travail et des Sciences et Arts, tout plein de bon sens, de prudence, et de ce pragmatisme qui chez un socialiste, rassure, parce que l’on craint invariablement que socialiste égale utopiste. Léon Matagne apparaissait chaque jour comme plus ministrable. Le voici ministre, en effet, et des travaux publics, ce à quoi il compète parfaitement puisqu'il est ingénieur ; mais dans le secret de son âme, c'est toujours l'enseignement, son cher enseignement qui l'intéresse, et pendant les sept semaines qu'il a remplacé M. Soudan aux Sciences et Arts, M . Léon Matagne s’est senti heureux comme un percot en eau de Sambre.

(…)

Quelques questions de compétence à régler ne sont pas des fantômes tels qu' ils empoisonneront les veilles d'un ministre des Travaux Publics assuré que l'on soude sous ses ordres, d'indissoluble façon. Ce qu’il faut, aux rayons des bétons, des asphaltes, des pylones et des aciers, c'est un ministre honnête homme et qui soit un travailleur scrupuleux. un minutieux censeur, qui maintienne une probité spartiate dans une administration qui touche par tous les côtés aux Affaires, cousines très honorables de ces filles moins farouches que sont les demoiselles Combine.

De ce point de vue, on ne pouvait placer mieux de « right man in the right place. » De naissance modeste, son père était tonnelier à Pont-à-Celles, Léon Malagne, ingénieur qui a tourné le dos à l’industrie, est le type de l’homme inaccessible à l'esprit de combine ; il n'y a pas moins affairiste, ni plus net. « Cadet d'honneur du travail » (il n'en est que soixante en Belgique, y compris Delattre et Heyman), il représente à merveille, avec sa voix posé de professeur, sa brosse rase, son visage attentif et sérieux, sa dégaine un brin pesante, cette classe de « self made men » wallons dont le labeur est à près la seule joie, parce que, dès leur enfance, le plumier, l'ardoise et le boulier compteur sont les seuls jouets que leur aient payés leur parents.