Maistriau Victor, Eugène, Ange, Jules libéral
né en 1870 à Maurage décédé en 1962 à Mons
Ministre (instruction publique-sciences et arts et justice) entre 1934 et 1937(Extrait du Soir, du 21 janvier 1962)
M. Victor Maistrau, ministre d'Etat, est décédé dimanche matin, à 3 heures, à l'âge de 91 ans en son domicile. rue du Haut-Bois, à Mons.
Figure marquante de la vie montoise, l'ancien bourgmestre de Mons était né, le 5 octobre 1870, à Maurage. il fut avocat, bâtonnier, bourgmestre. député, ministre, et toutes ces activités mirent en valeur sa forte personnalité et sa grande distinction.
Après avoir fait ses humanités à l'Athénée royal de Tournai, il obtint, à 24 ans, ses diplômes de docteur en droit et de candidat notaire devant le jury de l'Université de Gand. Il fut alors stagiaire de Fulgence Masson, dont il ne tarda pas à devenir le collaborateur et l'ami. Dès la fondation de l'Institut Warocqué, devenu l'Institut supérieur du commerce du Hainaut, il y fut désigné comme professeur de droit commercial.
Au début de sa vie politique il siégea au Conseil provincial du Hainaut pendant quinze ans et entra au Conseil communal de Mons, en 1903. II y accomplit ce mandat jusqu'aux élections de 1954. Il manifesta, à ce moment, son intention de ne pas se représenter aux électeurs, mais, devant l'insistance de ses amis, il finit par accepter que son nom fût remis sur la liste électorale à la condition d'y occuper la dernière place. Il fut réélu par le nombre des votes de préférence. II se désista, son état de santé ne lui permettant plus d'assurer une charge trop fatigante.
M. Maistriau avait été nommé échevin de l'Instruction publique ct des Beaux-Arts, en 1912. Il fut désigné comme bourgmestre, en 1928, remplaçant son prédécesseur et ami Jean Lescarts, qui venait de mourir. Il assura ces fonctions jusqu'en 1953. II accorda toute sa sollicitude à l'importante question de l'Instruction publique, créant des cours spéciaux. Pendant la guerre de 1914-1918, il s'occupa de l'organisation de l'enseignement dans des locaux provisoires. C'est à son initiative qu'en 1918 le Conseil communal décida de créer un Lycée communal de jeunes filles. qui prospéra et devint, en 1929, un athénée repris par l’Etat. C'est lui qui préconisa, en 1920, le remaniement de l'Ecole industrielle supérieure et obtint le titre de « royal » pour le Conservatoire de musique. Il modifia les règlements organiques de l'Ecole d'horticulture, en 1921.
Il convient de rappeler ses efforts pour doter la région de Mons d'un des plus importants réseaux de tramways et l'électrification de ces lignes.
II devint député de Mons en 1933, ministre de l'Instruction publique en 1934, et ministre de la Justice en 1937. II mena enfin à bien l'œuvre qu'il avait entreprise de sauver le bois d'Havré et d'en faire le poumon de Mons.
Pendant la Première Guerre mondiale, il fut pris comme otage par les Allemands, ce qui ne l'empêcha pas, après sa libération, alors que sa vie avait été plusieurs fois mise en danger pendant sa détention, de défendre les patriotes devant les tribunaux ennemis. Faut-il parler de son attitude patriotique pendant la dernière guerre ? Elle est trop connue.
Tant de mérites lui ont valu les plus hautes distinctions honorifiques. II était grand officier l’Ordre de Léopold, grand officier de la Légion d'honneur, grand officier de l'Ordre du Nil, etc.
A midi, la nouvelle de sa mort s'est répandue dans Mons et y a causé une vive émotion. Tandie que le drapeau était hissé en berne à l'Hôtel de ville, M. Léo Collard s'inclinait devant la dépouille mortelle de son prédécesseur.
Les funérailles de M. Maistriau auront lieu mercredi, dans la plus stricte intimité.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 20 mai 1927)
Le bourgmestre de Mons est un personnage important en Belgique. Pourquoi ? Est-ce que tous les bourgmestres, depuis celui de Zoetenaye jusqu'à celui de Bruxelles, ne sont pas des personnages importants ? Il faudrait voir. II y a des bourgmestres dont on ignore le nom en dehors d'un rayon de cinquante mètres autour de leurs maisons communales. Il n'en est pas ainsi du bourgmestre de Mons ; on sait généralement qui il est, depuis Arlon jusqu'au Zoute. Cela tient à cette position de Mons, ville en vedette sur sa butte, ville en évidence historique depuis les lointains de l'Histoire. Evidemment. Mons est le chef-lieu d'une des provinces belges, la plus peuplée même ; mais Mons, que ses fidèles appellent avec une émotion un peu agacée « notre petit trou de ville », n'a pas l'importante population ni l'importante industrie que d'aucuns, qui ne la connaissent pas, lui prêtent. En effet, les Français mettent Mons dans le Borinage, avec la même désinvolture que Victor Hugo mettait Dinant et son pot à eau en Flandre.
Mons se souvient encore du bourgmestre Sainctelette, qui fut un grand homme d'action, et Mons garde aussi une piété émue à Jean Lescart. Mais les bourgmestres de Mons sont, on peut dire, les portiers de la Belgique du côté du Sud. Qu'un maréchal de France. un président de République entrent en Belgique, ils doivent s'arrêter à Mons pour y subir les premiers discours amicaux du pays sympathique entre tous. Et puis Mons, s'il n'est pas au Borinage, voit, de la terrasse de son château, les terrils noirs qui se chevauchent jusqu'à l'horizon. C'est là, au dire de Lemonnier. que Constantin Meunier prit conscience de son rôle social autant qu'artistique. Mons, ville aux toits vieux rose, aux pierres bleues, aux maisons suffisamment archaïques, au joli beffroi, à la cathédrale d'une si belle unité de conception, Mons forme comme qui dirait un tout, possède une individualité. Si près de Bruxelles, si près de la frontière aussi, Mons reste Mons et, même dans Bruxelles, les Montois constituent des cercles, se réunissent, se retrouvent pour rire, pour boire. pour causer, absolument comme s'ils étaient en exil aux antipodes. C'est tout cela, ce phénomène d'une ville si personnelle et qui possède un caractère si tranché, dans son enceinte de boulevards - hélas ! tondus et rasés et déshonorés pour vingt-cinq ans - c’est tout cela sans doute qui fait qu'un bourgmestre de Mons ne peut pas plus passer inaperçu que le beffroi de Mons lui-même, le « Catiau », quand on va de Bruxelles à Paris.
Victor Maistriau succéda à Jean Lescart. Il était échevin depuis longtemps. Comme échevin, il avait accompli loyalement sa fonction. On lui devait. entre autres. la création d'un lycée communal de jeunes filles. En 1918, cette création décidée à titre d'essai fut rendue définitive et le Conseil communal prit alors une décision grandiose : il changea le titre de lycée en celui d'athénée. Maistriau devint bourgmestre à un moment où la situation de bourgmestre de Mons n'était plus de tout repos. La ville, libérale depuis on peut dire toujours, possédant un Collège homogène, se trouvait partagée entre les trois partis et les libéraux aussi bien que les socialistes avaient droit d'accès aux fauteuils scabinaux. Maistriau était stagiaire de Fulgence Masson. Né à Morage en 1870, conseiller communal depuis 1903, échevin depuis 1912, il avait été chargé de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Pendant la guerre, il avait été arrêté par les Allemands, en 1914, et emprisonné à la caserne avec promesse d'être fusillé à bref délai. On ne peut pas compter sur les promesses des Allemands, mais on ne peut pas leur faireun reproche, cette fois-ci, d'avoir encore traité leur résolution comme un simple chiffon de papier. Ils lâchèrent Victor Matstriau, mais ils le tinrent à l'œil pendant toute l'occupation. Aux élections de 1926 pour le renouvellement du Conseil communal, ce fut lui qui recueillit le plus grand nombre de votes de préférence (sept cent un).
Il est évident que dès qu'il montait au pinacle de sa ville, le devoir de la presse d'opposition était de le houspiller. On put le blaguer. Songez donc, ce bourgmestre plus que quinquagénaire est grand, et beau garçon ; ma foi ! oui, beau garçon. Il n'a rien du tout d'un magistrat communal ventripotent et au front chargé de soucis. C'est un sportif. On nous a toujours annoncé l'accès au pouvoir des nouvelles couches. Les nouvelles couches décimées ou fatiguées par la guerre n'ont pas donné tout ce qu'on en craignait ou ce qu'on en espérait, et ce sont les anciens qui ont repris le volant de l'automobile après la guerre. Il faut cependant remarquer qu'eux-mêmes, les anciens, ont résolu de ne plus rester assis du matin au soir. En cherchant parmi eux, on trouve des personnages qui se remuent - qui se remuent physiquement. Le président de la Chambre française, par exemple, est un sportif. II est capable d'envoyer d'un coup de pied le ballon du foot-ball depuis le Palais Bourbon jusque pardessus l'Obélisque. Maistriau, lui, sportif sincère, fermier d'ailleurs aussi, fermier à Ciply, aux environs de Mons, est capable, d'un coup de crosse, d'envoyer sa balle par-dessus le beffroi de Mons. Pendant des années et des années, il fut fidèle à ce noble jeu avec quelques amis aussi convaincus que lui, entre autres le sénateur Mosselman. On sait quel rôle social tient le jeu de crosse parmi les Montois ; c'est presque un rite et cela se conclut par une communion. On mange, pour terminer, du lapin aux prunes. Les physiologistes vous diront qu'il n'y a rien de tel pour vous faire courir. Le lapin, d'une façon, les prunes de l'autre, développent des qualités de vélocité parmi les intéressés.
Vous voyez donc que Mons possède un bourgmestre qui est, si on peut dire, à la page et malgré qu'il puisse endosser autant qu'il lui plaît l'habit brodé et l'écharpe tricolore, il reste familier. C'est ainsi que, bénévolement, tous les ans, on le voit au carnaval, au café de la Belle Vue, s'offrant aux brocards qu'il ne laisse pas sans réponse. Puis, Montois magnifique et distingué, il termine en offrant à boire - conception ultra-démocratique d'une magistrature qui se doit d'être populaire.
Quand il fut nommé bourgmestre, Maistriau, bien entendu, y alla de son programme et de sa petite profession de foi. Il résuma l'œuvre de ses prédécesseurs. II annonça qu'il continuerait la besogne nécessaire. On ne vous expliquera pas ici, parce que ce n'est pas la place, tout ce que Mons peut espérer au point de vue de l’eau, des égouts, de l'enseignement et autres perfectionnements. Il s'agit de vous faire connaître un homme, un bourgmestre qui tient sa place parmi les hommes en vue de la Belgique d'aujourd'hui. II vaut mieux que nous vous fassions savoir comment il parla, el voici un spécimen de son discours d'inauguration :
« ... La guerre qui fit par ailleurs tant de mal provoqua, du moins, la collaboration de tous les partis pour la sauvegarde de la patrie !
« Catholiques, libéraux, socialistes, étroitement unis, apprirent à se mieux comprendre, à se mieux connaitre et à s'estimer !
« L'aurions-nous donc oublié déjà ?
« Je me refuse à le croire.
« L'œuvre patriotique d'après-guerre, l'œuvre patriotique à accomplir, n'est pas moindre que celle qui fut accomplie.
« Les mêmes nécessités requièrent les mêmes bonnes volontés.
« J'espère que, sous ma présidence, comme précédemment, nos discussions resteront empreintes de dignité, de tolérance et de courtoisie.
« Je vous apporte ici l'engagement solennel de diriger vos débats avec toute l'impartialité dont mes prédécesseurs ont fait preuve.
« En échange. je vous demande votre concours et votre bienveillance à tous ; vous savez qu'il y a ici place pour toutes les bonnes volontés : voici la mienne ; j'ose compter sur la vôtre.
« Et m'adressant à tous mes concitoyens, sans exception, je leur dis : ma porte vous est ouverte ; venez vers moi lorsque vous croyez avoir besoin de moi : je vous accueillerai avec la même bienveillance, et je promets de vous aider dans la mesure la plus large des moyens dont je dispose.
« Suis-je, selon la formule consacrée, le bourgmestre de tout le monde
« Qui put jamais avoir la prétention d'affirmer qu'il l'était en entrant en charge ?
« Les marques - extrêmement nombreuses - de sympathie que j'ai reçues de la part de mes concitoyens de toute opinion - ce dont je les remercie profondément - me sont un précieux encouragement.
« Elles m'autorisent à penser que si je ne suis pas acore le bourgmestre de tout le monde, je puis du moins borner mon ambition au souci constant, que j’aurai, d'essayer de le devenir !... »
Evidemment, ce n'est pas du Bossuet ni du Démosthène. Mais Démosthène et Bossuet auraient peut-être été de fichus bourgmestres. Et puis, c'est peut-être plus facile de faire de la grande éloquence que de dire simplement, loyalement, ce qu'on pense, ce qu'on veut faire.
Il ressort de tout cela que Maistriau est exempt de pose, qu'il est un travailleur, qu'il est plein de bonne volonté et que, dans une situation difficile - car ce n'est pas commode d'administrer des villes ruinées par la guerre et où les luttes politiques sont redevenues plus intenses que jadis - il fait tout son possible et obtient déjà d'intéressants résultats.