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Mahaim Ernest (1865-1938)

Portrait de Mahaim Ernest

Mahaim Ernest, Aimé, Joseph libéral

né en 1865 à Momignies décédé en 1938 à Liège

Ministre (industrie-travail et intendance-ravitaillement-reconstruction) en 1921.

Biographie

(Extrait de La Wallonie, du 2 décembre 1938)

Le professeur Ernest Mahaim, ancien président du B.I.T est mort jeudi matin à Liége.

La Belgique perd en lui un serviteur d’élite

Le professeur Ernest Mahaim, ancien ministre du Travail, président du Bureau International du Travail, est mort, jeudi matin, à Liége, dans sa résidence de l'avenue, du Hêtre.

C'est une nouvelle qui attristera profondément ceux qui ont eu le bonheur d'approcher cet homme au grand cœur, savant éminent, professeur incomparable. animateur infatigable des œuvres sociales auxquelles il apportait sa collaboration.

Ernest Mahaim naquit à Momignies, petite localité du Hainaut, le 27 avril 1865. Il fit ses études primaires à l'école communale de Leuze. Puis, ses parents venant se fixer à Liége, il fut élève, successivement. de l'Athénée Royal et de la Faculté de Droit de l'Université.

Elève d'Emile de Laveleye, en 1886 il est docteur en Droit, en 1887 docteur en Sciences politiques et administratives.

II entreprend dès lors un tour d’Europe et les Universités de Berlin, de Vienne, de Paris, de Londres et de Cambridge voient, tour à tour, le jeune étudiant liégeois écouter l'enseignement de leurs maîtres.

En 1891, Ernest Mahain présente une thèse remarquable sur les associations professionnelles et conquiert ainsi le grade de docteur spécial en Droit public et administratif.

A 27 ans, en 1892, Ernest Mahaim est chargé de cours à l'Université de Liége et reprend partiellement de la lourde succession de son vénéré maître, Emile de Laveleye.

Professeur ordinaire en 1900, il enseigne le Droit des gens et le Droit international privé, l'économie politique, la statistique, l'économie et la législation coloniale, la législation et les règlements consulaires, la sociologie. Ses leçons s'adressent aux futurs docteurs en Droit, ingénieurs, licenciés en sciences commerciales et consulaires, candidats et licenciés en sciences administratives et en sciences politiques.

De nombreuses universités étrangères font appel au maître liégeois. Et c'est ainsi qu'il donne des cours à Paris, Strasbourg, Lille, La Haye, Madrid, Toronto et Oxford.

Enfin l'Université de Bruxelles lui confie la direction de l'Institut Solvay de sociologie.

L’œuvre professorale d'Ernest Mahaim est considérable. Nombreux sont les disciples qu’il a formés et qui ont porté au loin le renom scientifique de notre Université.

Ces tâches auraient suffi la vie d'un homme. Ernest Mahaim ne s'en contenta pas cependant. Avec un juvénile enthousiasme, il se jeta dans la bataille sociale ce qui, à l'époque, pour un professeur était chose peu ordinaire.

A la manifestation qui lui fut faite en 1932, l'occasion de son quarantième anniversaire d'enseignement à l'Université de Liége. le doyen de la Faculté de Droit rappelant ce côté de l'œuvre de Mahaim disait notamment : « Comme M. Mahaim lui-même l'a montré dans ses pages frémissantes d'émotion, la protection légale des travailleurs tend à une double fin : d'une part, affranchir la personnalité humaine de la sujétion inhérente à la qualité de salarié, d'autre part, définir ce minimum d'existence auquel tout homme civilisé a le droit de prétendre.

M. Mahaim, dès sa jeunesse, se rangea parmi les protagonistes de l'intervention légale dans le règlement du travail.

Il fallait à ce moment quelque courage, pas mal de dévouement et beaucoup de désintéressement pour se préoccuper du sort des classes laborieuses.

C’était en effet l'époque où la défense des humbles ne conduisait ni aux honneurs ni aux profits. Cette considération n'était pas de celles qui pouvaient arrêter le jeune professeur.

Ni les sarcasmes, ni l'impopularité ne l'empêchèrent de persévérer.

En 1900, au cours d une assemblée tenue à Parus, il a l'honneur de voir se fonder sur la base de statuts dont il a élaboré le projet, l'Association Internationale pour la protection légale des Travailleurs, dont les débuts modestes ne pouvaient faire présager que quelques années plus tard, elle aurait acquis une autorité telle qu'un jurisconsulte français, le professeur Paul Pic, a pu écrire que : « c'est en grande partie à ses efforts que la législation internationale du travail est sortie du domaine de l'utopie pour entrer dans la voie des réalisations pratiques »

L'heure de la récolte vient enfin. Les années tragiques de la guerre ont modifié les conceptions sociales des dirigeants. On comprend que la classe ouvrière n'est plus une masse de bêtes de somme mais qu'il convient maintenant de compter avec elle. Le gouvernement belge désigne en 1919 Ernernt Mahaim pour occuper un siège à la Commission de Législation internationale créée par la Conférence des préliminaires de Paix. C'est des travaux de cette Commission que sortira le Bureau International du Travail, dont M. Mahaim présida le Conseil d'administration en 1931.

Cette haute distinction lui fut accordée par l'unanimité des délégués gouvernementaux, patrons et ouvriers, représentés au Conseil d'administration du B. I. T.

Au cours de la cérémonie que nous rappelons lus haut. Emile Vandervelde, parlant' au nom de l'Académie des Sciences morales et politiques de Belgique, disait, à propos de la place occupée par M. Mahaim au B. I. T. :

« Lorsque prochainement paraîtra l’histoire de la Charte du Travail et du B. I. T., on y pourra voir le rôle important que vous avez joué dans la genèse d'une institution qui est, peut-être la plus vivante, la plus féconde, la plus efficiente de cet ensemble que constitue la Société des Nations. On disait tout à l'heure que votre nomination à la présidence du B. I. T. n'était pas pour vous le couronnement d'une carrière mais le début d'une nouvelle et bienfaisante activité.

« C'est vrai, et c'est encore plus vrai, aujourd'hui que la mort d'Albert Thomas crée un vide, un vide terrible. que seuls des dévouements et des valeurs intellectuelles comme la vôtre peuvent ne pas laisser sans espoir.

« L'homme qui tenait la barre n'est plus. C'est à vous qu'il appartient. dans ces circonstances critiques, de la prendre, et tout le monde sait que l'on peut compter sur votre expérience et votre autorité. »

En 1935, lots de l’admission à l’éméritat du professeur Maha[m, une nouvelle et grandiose manifestation, à laquelle S'associèrent, en un pieux hommage, des savants du monde entier, eut lieu à l'Université de Liége.

Mais Il faudrait des pages entières pour rétracer l'activité féconde et créatrice de celui dont nous déplorons la perte aujourd'hui. Ne fut-il pas aussi président du Fonds National de Crise et, pendant quelques mois, ministre du Travail ?

Ernest Mahaim est mort. Son œuvre subsiste. Il a été dans la bourgeoisie et dans les milieux universitaires un éveilleur de consciences. Si jamais il n'appartient à notre Parti, si parfois nos conceptions se différencièrent des siennes, il reste tout de même pour la classe ouvrière un de ses bons défenseurs, un de ceux à qui elle a voue une profonde reconnaissance.

* * *

Il nous a été donné de nous incliner une dernière fois devant le corps du défunt.

Dans le cadre très simple de sa chambre à coucher, où seules deux lampes en veilleuse rappelaient le deuil qui venait de s'abattre sur toute une famille, et tandis que la nouvelle commençait à se répandre dans le monde savant, Ernest Mahalm reposait sur son lit, le visage tout empreint de la majesté sereine de la mort.

Que les gens trouvent en ce respectueux hommage le témoignage de la part que nous prenons à leur douleur.

Les funérailles, selon le rite protestant, auront lieu lundi matin dans I'intimité, le défunt ayant renoncé aux honneurs académiques.


(Extrait de La Meuse, du 3 décembre 1838)

Ernest Mahaim, qui vient de s’éteindre à Liége, sur la colline de Cointe, représentait une force intellectuelle et morale d’une qualité rare. La distinction de son esprit, la droiture de son cœur, son immense savoir exerçaient sur ses élèves un incomparable prestige. On le sentait animé par un incoercible instinct de justice et par un profond sentiment de fraternité sociale.

Il y a très longtemps, je l’entendis, pour la première fois, faire une conférence sur la question sociale. Je n’oublierai jamais avec quel accent il parla des souffrances et des misères des ouvriers anglais. Je compris que cet homme, dont toute la vie s’est volontairement vouée à la solution d’un problème social, ne détacherait jamais ses préoccupations du souci de soulager ses semblables. C’est là la tâche qu’il entreprit au cours de toute son existence, c’est l’apostolat auquel il ne cessa d’apporter le concours de sa science, de sa bonté, de sa pitié.

De cet homme menu, au regard décidé, aux gestes parfois sec, sortait une voix chaude aux résonances caverneuses. Il avait l(esprit lucide et ses exposé des questions les plus arides apparaissaient toujours auréolés de clarté.

Il avait l'amour des choses bien définies. C'était un cartésien qui s’inspirait de la pure tradition française et de la méthode des écrivains de la grande lignée.

Sa conversation abordait tous les sujets avec une égale aisance. Il avait pénétré dans tous les domaines de l’activité intellectuelle et il était initié à toutes les « cultures » ; mais il gardait son admiration pour la civilisation latine et le génie français.

A l’Université de Liége, il avait été le condisciple de Charles Magnette, de Xavier Neujean, d’Albert Mockel, de Pierre-Marie Olin, de Georges Picard, d’autres encore qui s’occupaient de littérature et d’art.

Il était du groupe des « Suspects », et tous les ans, le 14 juillet, il aimait à se retrouver au déjeuner traditionnel, où l’on évoque les monuments historiques vécus par Liége sous l’occupation allemande.

La disparition d’Ernest Mahaim, qui sera profondément ressentie dans tous les milieux indistinctement, endeuille le science, notre pays et notre cité.

Mestré.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 4 mars 1921)

Ernest Mahaim.

Certaines vocations s'annoncent dès les bancs du collège. Le destin, lorsqu'il sent qu'il sera obéi, désigne très tôt ses élus. Une vague auréole les impose d l'attention; - et c'est ainsi qu'à l' Athénée de Liége, vers 1880, les élèves de troisième latine savaient fort bien que leurs condisciples Neujean et Magnette les représenteraient un jour au parlement, et que le potache Hecto Chainaye se vouerait aux lettres.

Ce qu'ils savaient bien mieux encore, c'est que leur camarade Ernest Mahaim serait un homme grave.

Très mince et de petite taille, il portait haut une tête assez forte, où des yeux clairs, au regard fin, apparaissaient à peine sous le dôme d'un iront considérable. Dans l'allure franche et libre, il y avait

un peu de ce redressement de l'homme point très grand qui n'accepte pas volontiers la supériorité des colosses ; - tout juste ce qu'il fallait pour signifier qu'ici l'on ne trouverait d'humilité ni dans le caractère ni dans l'esprit. Point de raideur, mais la conscience précoce d'une certaine force morale : de la droiture et de la volonté. La voix, sonore et timbrée, se promenait dans les profondeurs de la clef de fa… grave, grave, elle aussi !... De cette voix comme de ce front, rien que de grave ne pouvait être espéré.

Au demeurant, Ernest Mahaim était le garçon le plus simple du monde, aimant à rire tout comme les autres. Seulement, à peine le rire envolé, il recommençait à prendre toutes choses terriblement au sérieux. C'était sans doute parce qu'une haute conscience déjà parlait en lui. C'était surtout parce que son étoile l’avait voulu grave, et qu’il acceptait son destin.

* * *

Le destin a des tricheries qui ne sont vraiment pas de jeu : il faillit nous tromper sur Ernest Mahaim comme sur Xavier Neujean, qu'il séduisit par la tentation des lettres.

La classe de seconde, à !'Athénée de Liége, fut agitée un jour par un sérieux débat. Le caractère du Misanthrope était-il tragique, comme l'assurait Malhaim . Voire ! Xavier Neujean, tout au contraire, le déclarait comique et donnait ses raisons. Or, comme le professeur soutenait l'opinion de Mahaim, - comme Hector Chainaye, d'autre part, appuyait Neujean avec fougue, toute la classe fut soudain divisée en deux camps. Virgile en palissait ; Homère allait dépérir: la trigonométrie elle-même se mourait de langueur. Il fallait en finir.

Eh bien, c'était tout simple: il suffisait d'écrire à quelques grands hommes ... Sans hésiter, Neujean

et Mahaim s'adressèrent à Alexandre Dumas fils, alors dans sa gloire, et même à M. Legouvé qu'on disait avoir un grand crédit dans les parages académiques. Quant à Chainaye, il demanda bonnement son avis à Victor Hugo. C'est ainsi.

Victor Hugo, hélas ! garda un silence olympien.

M. Legouvé, en quelques mots prudents, affirma son respect pour la tradition. Mais Dumas fils, vivement intéressé par la question, fit à ces collégiens l'honneur d'une longue réponse où, débattant le pour et le contre, il conclut savamment qu'il ne conclurait pas.

* * *

Le souvenir de pareille joute avait en soi une vertu d'entraînement. Emporté, au surplus, par sa ferveur pour Gustave Flaubert, Mahaim allait évidemment fournir sa course sur les chemins de la littérature... Mais non I La déesse Raison lui était soudain apparue sous les espèces d'un traité d' économie politique, et parmi les séductions du cours professé par Emile de Laveleye, - le plus brillant, le plus charmeur, le plus distingué, le plus attirant des maîtres.

Esclave de la Pasicrisie, Xavier Neujean cassa la plume qui nous avait promis des contes lyriques et des poèmes en prose. Vaincu par Stuart Mill et Brentano, Mahaim n'écrivit pas les sérieux romans, les études de critique et d'histoire littéraire que nous attendions de lui. Mais cette renonciation ne vint point sans combats. L'Almanach de l'Université de Liége pour 1886 en témoigne par une jolie nouvelle, signée de notre économiste en herbe. Et la Wallonie, la symboliste Wallonie, eut pendant quelques mois, dans son comité de direction, un étudiant en qui l'on devinait mal le futur auteur de l'Enquête sur les habitations ouvrières et de l'Etude sur les associations professionnelles. Avec sagacité et avec conviction, Mahaim y défendait les poètes des Ecrits pour l'Art ; il saluait Stuart Merrill, Verhaeren, Vielé-Griffin Henri de Régnier. Il rompalt une lance héroïque en l'honneur de René Ghil…

Oui. Mals la déesse Raison était là, - et elle s'offrait cette fois sous l'apparence des œuvres complètes de Kant, que Mahaim entreprit gravement de lire d'un bout à l'autre dans le texte allemand. Cet homme est plein de courage.

Rien n'est réfrigérant pour la littérature comme la Raison pratique. Rien, non plus, n'était persuasif comme le charme ensorcelant d'Emile de Laveleye. Mahaim devait être séduit. II le fut. Désormais dévoré d'un unique zèle pour la science, il devint l'élève préféré du maître, puis, les années aidant, le disciple avec qui l'on se plaît à discuter un point - avec qui l'on travaille. Mahaim allait fait des voyages d'études en Allemagne, en Autriche, en Italie, en France. Il avait publié le résultat de ses premières investigations ; il préparait d'autres ouvrages. Quand Emile de Laveleye laissa vacante la chaire qu'il avait illustrée, il désigna Mahaim pour continuer ses cours.

Cependant la politique veillait. Le gouvernement clérical d'alors n'avait supporté qu'avec peine la largeur d'esprit, la chaleureuse générosité, l'indépendance hardie qui donnaient tant de force à l'enseignement d'Emile de Laveleye. Il redoutait d'ouvrir la Faculté de droit à un disciple nourri de cette moelle, el dont on connaissait l'inflexible conscience. Une décision qui fit scandale refusa à Mahaim la chaire qu'il tenait de son maître. Il fui relégué là-bas, à l'écart, aux Ecoles spéciales.

Encore était-ce trop ! A la Chambre. M. Woeste s'éleva avec véhémence contre une décision qu'il jugeait trop timide. Agitant d'une main fébrile un numéro de La Wallonie, il dénonça aux siècles celte revue subversive. Jadis, Mahaim y avait daté quelques articles en usant du calendrier républicain. « Germinal », « vendémiaire », ces mots avaient une effrayante odeur de sang. La révolution elle-même grondait ainsi au bas d'une critique consacrée (en apparence ! ) à l'école symbolique Instrumentiste. Sa formidable horreur surgissait à la fin d'un poème en prose, d'allure pourtant pacifique, où les glaciers de I'Engadine chantaient sous le soleil levant...

Révolutionnaire, Mahaim ne l'était pas du tout. Mais en son culte pour les beaux vocables , il jugeait thermidor plus harmonieux qu'aout… Ce sont là choses fort innocentes, mais qu'il est malaisé de faire entendre à des politiciens ; et sa collaboration lointaine à La Wallonie faillit coûter cher au jeune économiste. Il était grave, par bonheur. Cette gravité précieuse devait triompher de tout.

* * *

Une satire littéraire, publiée à Liègee en 1887 (Les Fumistes wallons, par L. Hemma), dessine en caricature très chargée le portrait de Mahaim à l’époque de La Wallonie. C'était, nous dit ce petit roman pour rire, « un garçon incommensurablement sec »… Jugement volontairement faux, bien entendu. ais faux plus qu'il n'est permis. Sec, oui, en apparence. par sa maigreur extrême, jointe à une gravité qui faisait contraste à une extrême jeunesse. En réalité, la sensibilité la plus délicate dans le plus large cœur.

L'économie politique. telle que la comprenait Emile de Laveleye. telle que l'a comprise Mahaim, n'est pas seulement une science des choses, c'est aussi une science de l'homme. De cette science des biens, Laveleye rêvait de faire une science du bien, - . ou, si l'on veut, une science du « mieux être. » Comme lui, Mahaim aperçoit l'homme à travers les redoutables mouvements des forces économiques. S'il étudie avec méthode les conditions de la richesse, il ne néglige point le statut matériel et moral des individus innombrables par qui la richesse est créée. Parmi les flux et les reflux des énergies, il constate certaines lois ; mais il y fait place au facteur humain, formé d'unités sensibles et conscientes.

La théorie de l’homme-machine et du travail-marchandise est d’une géométrie trop simpliste, el qui a fait son temps. L'homme n'est pas un outil fait de métal inerte : c'est un outil qui pense et qui ressent.

La raison se trouve ici miraculeusement d’accord avec ce que nous conseille la pitié.

* * *

Or, la raison dans la pitié, la pitié dans la raison, pour un sociologue, ce pourrait être la définition de la sagesse. Et bien oui ! Ernest Mahailm, ce littérateur contumace, cet homme épris d’art, cet économiste au cœur bien vivant est un sage. Et c’est bien certainement parce qu’il nous fallait un sage, qu’il fut désigné pour représenter la Belgique à la commission internationale du travail.

Car c'est extraordinaire, mais c'est comme ça, le gouvernement a choisi, pour le représenter à la Commission internationale du travail, l'homme qui était le mieux désigné pour remplir cette fonction, bien qu'il ne fût ni député, ni même politicien.

A Paris, pendant les travaux de la Conférence, où, dans le tohu-bohu de l'Hôtel Lotti, on vit arriver successivement, sous prétexte de donner des conseils techniques à nos délégués, tous les vieux professeurs de droit, tous les politiciens hors d'usage et tous les poussins du droit international, désireux de se caser dans un fromage, on fut un peu étonné de voir aussi arriver Mahaim. Car Mahaim avait vraiment des conseils techniques à donner. Il ne fit pas beaucoup de bruit, mais il fit beaucoup de besogne. Ce fut en très grande partie grâce à lui - grâce aussi, il est vrai, à Vandervelde - que la Belgique joua un rôle important dans la partie du traité relative à la législation du travail.

Et voilà comment ce Liégeois très liégeois est devenu, lui aussi, un Belge mondial.


(REY J., Mahain Ernest, dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1983, t. 43, col. 501-508)

MAHAIM (Ernest-Aimé-Joseph), juriste, économiste, sociologue, professeur à l'Université de Liège, homme d'Etat, né à Momignies (province de Hainaut) le 27 avril 1865, décédé à Cointe (province de Liège) le 1er décembre 1938.

Issu d'une famille modeste, son père était fonctionnaire de l'administration des douanes, ce qui explique sa naissance à Momignies, commune en bordure de la frontière française. Il s'est élevé par son intelligence et un travail acharné aux fonctions de professeur ordinaire à l'Université de Liège, de directeur de l'Institut de Sociologie Solvay à l'Université libre de Bruxelles et de membre du Gouvernement belge. Sociologue, intéressé dès son jeune âge par la législation sociale, il a participé en 1900 au Congrès de Paris créant l'Association internationale pour la Protection légale des Travailleurs ; il est devenu spécialiste sur le plan juridique et sur le plan de l'action, des problèmes sociaux ; il a participé comme expert de la Belgique à la Conférence de Paris qui a préparé le Traité de Versailles de 1919 et a pris part à la rédaction de la partie XIII du traité; il a représenté le Gouvernement belge à toutes les conférences de l'Organisation internationale du Travail, a présidé celle de 1927 et a couronné sa carrière en devenant président du Conseil d'Administration du Bureau nternational du Travail à Genève, le grand organisme à la création duquel il avait rêvé et travaillé toute sa vie. Telle est la synthèse de sa vie.

* * *

Sa vie

Après des études primaires faites à Leuze, Mahaim suivit les cours de l'Athénée royal de Liège. Il fut l'ami de Xavier Neujean, de Charles Magnette, d'Hector Chainaye et d'Albert Mockel. C'est dans la même ville qu'il fit ses études universitaires. Sa collaboration à La Basoche, à l'Almanach de l'Université de Liège, à La Wallonie, témoigne de ses préoccupations littéraires.

Devenu docteur en droit en 1886, docteur en sciences politiques et administratives en 1887, il fut lauréat du Concours des Bourses de Voyages de l'Etat et séjourna à Berlin, à Vienne, à Paris, à Londres et à Cambridge.

En 1891, il défendit une thèse d'économie politique (Etudes sur l'association professionnelle, Liège, Vaillant-Carmanne, 1891, 8°, xm-267 p.) qui lui valut le titre de docteur spécial en droit public et administratif.

A la mort de son maître, Emile de Laveleye (1892), il recueillit une partie de sa succession universitaire : le cours d'« Economie politique » à la Faculté technique de l'Université de Liège. Il fut chargé en même temps du cours nouvellement créé de « Droit des gens » et de « Droit international privé ». D'autres enseignements lui furent confiés dans la suite : « Statistique », « Droit des gens approfondi », « Régime colonial et législation du Congo », « Statistique et politique commerciale » et « Economie politique » à la Faculté de Droit. Chargé de cours en 1892, professeur extraordinaire en 1896, professeur ordinaire en 1900, il fut admis à l'éméritat en 1935.

Sa brillante carrière scientifique l'amena à faire des cours ou des conférences à Paris, à Strasbourg, à Lille, à La Haye, à Madrid, à Toronto, à Oxford et lui valut de multiples honneurs académiques. Il fut docteur honoris causa des Universités de Glasgow (1901) et de Genève (1902), membre de l'Académie royale de Belgique (1908), correspondant de l'Académie des Sciences morales et politiques de l'Institut de France (1931), correspondant de l'Académie des Sciences morales et politiques de Madrid (1932), membre (1922) puis vice-président de l'Institut de Droit international (1934), membre de l'Institut international de Statistique (1910), lauréat du Prix Emile de Laveleye (6e période, 1926-1932).

Ernest Mahaim fut aussi largement mêlé à l'action. Il exerça de nombreuses fonctions administratives. Il fut secrétaire du Comité de Patronage des Habitations ouvrières de la ville de Liège et des communes limitrophes de 1895 à 1914.

Pendant la guerre 1914-1918, il dirigea les services du secours-chômage et du secours alimentaire de la province de Liège. Il présida la Commission paritaire de la Sidérurgie dès 1920 et le Conseil supérieur du Travail dès 1926. Il fut appelé en 1921 à présider le Conseil d'Administration du Fonds national de Crise. Il fut aussi président du Conseil Général de l'Office du Placement et du Chômage. Enfin, en 1921, il entra dans le Gouvernement et fut ministre de l'Industrie, du Travail et du Ravitaillement dans le cabinet Carton de Wiart.

Mahaim prit une part très active à la création et à la vie des associations nationales et internationales relatives à la protection légale des travailleurs. Ce fut en 1897 le Congrès international de Législation du Travail à Bruxelles et, en 1900, l'Association internationale pour la Protection légale des Travailleurs, dont il fut un des fondateurs à Paris cette année-là et qui prépara les premières conventions internationales du travail.

Il présida la section belge de l'Association internationale pour la lutte contre le chômage et il fut, selon le roulement de cette organisation, président tous les trois ans de l'Association belge pour le Progrès social à Bruxelles. Il fut aussi président de l'Association belge pour l'Etude scientifique des Problèmes de la Population.

Délégué technique du Gouvernement belge à la Conférence de la Paix en 1919, il siégea à la Commission de la Législation internationale du Travail et collabora à la rédaction de la partie XIII du Traité de Versailles (Travail). Depuis 1919, il ne cessa de représenter la Belgique à la Conférence et au Conseil d'Administration de l'Organisation internationale du Travail à Genève. Il présida la XIVe session de la Conférence en 1930 et fut appelé en 1931-1932 à la présidence du Conseil d'administration.

Mahaim s'éteignit le 1 e r décembre 1938 dans sa maison de Cointe-Liège où il avait vécu très heureux, entouré de l'affection des siens, et où il avait reçu ses compagnons de combat Arthur Fontaine et Albert Thomas. Il y avait beaucoup reçu ses disciples et particulièrement celui qui devait lui succéder dans son enseignement à l'Université de Liège, Fernand Dehousse. Cette maison se situait sur les hauteurs de Liège, au milieu d'un parc silencieux, au bord d'un ravin boisé dévalant sur la Meuse. Le maître y avait vécu tant d'heures paisibles consacrées au travail et à la méditation.

Le faire-part de ses funérailles, selon le rite protestant, comportait un verset des Béatitudes de l'Evangile selon saint Mathieu qui symbolisait si bien le sens profond de sa vie : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice car ils seront rassasiés. » (…)

* * *

Son action sociale

Ernest Mahaim n'était pas seulement un juriste et un économiste dont l'enseignement a honoré l'Université de Liège et l'Institut de Sociologie Solvay à Bruxelles. Ce n'était pas seulement un expert en droit social ouvrier qui a donné toute sa mesure au sein de l'Organisation internationale du Travail à Genève. C'est aussi un homme d'action qui a consacré une grande partie de son temps à des activités de caractère social et international.

Né dans le Hainaut dans une famille modeste, ayant poursuivi ses études dans la région liégeoise, ayant connu, quand il avait une vingtaine d'années, les grandes grèves de 1886, il s'était intéressé au sort de la classe ouvrière en un temps où les législations sociales n'étaient qu'à leur début. Sa très vive sensibilité, le culte qu'il vouait à la justice l'avait conduit à une étude profonde des problèmes sociaux. L'influence qu'exerça sur lui son maître Emile de Laveleye fut peut-être décisive, de Laveleye était, comme le fut par la suite Ernest Mahaim, un de ces protestants pour qui les commandements de la morale ont une valeur impérative telle qu'il n'est jamais possible d'en séparer totalement la considération des faits et des mécanismes de la vie sociale.

C'est pourquoi on le trouve, jeune universitaire, dans les Congrès où s'élabore lentement le progrès des idées en matière de protection légale des travailleurs. Dès 1888, alors qu'il n'a pas vingt-cinq ans, il publie dans la Revue d'économie politique (Paris) un article sur la Question de la protection internationale des travailleurs (p. 594-613) où il fait figure de pionnier pour la défense d'idées qui orienteront toute sa carrière. Mahaim fut, comme l'a dit Fernand Dehousse, « l'un des principaux protagonistes de la législation internationale du » travail ».

Animé d'une grande modération d'esprit, inspirant confiance aussi bien aux représentants de la classe ouvrière qu'à ceux des employeurs, on le trouve à la tête de nombreux organismes d'action pratique ayant pour objet le progrès social. C'est ainsi que, pendant la guerre de 1914-1918, il préside à Liège le Comité de Secours et d'Alimentation de la province de Liège. Après la guerre, il préside le Fonds national de Crise, ancêtre de notre Office national de Placement et de Chômage qu'il présida également. Il préside la Commission paritaire de la Sidérurgie et le Conseil supérieur du Travail.

Tous les gouvernements, quelle que soit leur composition, ont fait appel à lui étant donné sa grande expérience, sa connaissance des problèmes sociaux et son impartialité. Il devint même ministre de l'Industrie, du Travail et du Ravitaillement dans le Gouvernement du comte Carton de Wiart en 1921 et seules les circonstances politiques l'ont empêché de remplir plus longuement cette éminente fonction.

II s'intéressait aussi activement au problème de la paix. Il avait fondé à Liège en 1912 le Groupe pacifiste Emile de Laveleye, dont il était le président et qui a poursuivi, en liaison avec d'autres à Bruxelles et à l'étranger, une action sur l'opinion ; après la guerre, il devint président du Comité liégeois pour la Société des Nations et n'hésita pas à présider des réunions tumultueuses à l'époque où le problème de la guerre d'Ethiopie et des sanctions internationales divisait l'opinion.

Il était, dans tous les domaines, un apôtre de la conciliation et, lors d'une manifestation dont il était l'objet à l'Hôtel de Ville de Liège, il avait remercié les autorités et l'auditoire en disant : « j'ai toujours été partisan de la conciliation et je mourrai dans les plis du drapeau » de la conciliation »


Voir aussi : Notice sur Ernest Mahaim (annuaire de l’Académie royale de Belgique, année 1942)