Lippens Maurice, Auguste, Eugène, Charles, Marie, Ghislain libéral
né en 1875 à Gand décédé en 1956 à Ixelles
Ministre (communications-transports et instruction publique-sciences et arts) entre 1927 et 1934(Extrait du Soir, du 12 juillet 1956)
Le comte Maurice Lippens, ministre d'Etat, ancien président du Sénat, ancien ministre, ancien gouverneur général du Congo belge, est décédé jeudi, peu avant minuit, en son domicile du square Val de la Cambre à Bruxelles.
Le défunt était né à Gand le 21 avril 1875.
Avocat près de la Cour d'appel de Gand, conseiller provincial de la Flandre orientale de 1904 à 1919, il fut prisonnier politique en Allemagne de 1915 à 1918.
Le comte Lippens fut ensuite bourgmestre de Moerbeke-Waes, et devint gouverneur de sa province en 1919. De janvier 1921 à janvier 1923, il fut gouverneur général du Congo. II s'est distingué, dans ces hautes fonctions, par des réformes et des initiatives qui ont attesté ses qualités d'administrateur et d'homme d'action. Le défunt s'est notamment appliqué à la création d'un réseau routier dans l'Oelé et le Lomani, ainsi qu'au développement des services d'hygiène et à la réglementation du travail dans le Bas-Congo. II a donné également une vive impulsion aux transports dans la colonie. II devait continuer dans la suite à s'intéresser activement à notre œuvre africaine.
Elu sénateur libéral le 5 avril 925 pour l'arrondissement Gand-Eecloo, le comte Lippens prit, à la Haute Assemblée, une part active à la discussion des budgets de la CoIonie, des lois fiscales présentées par le gouvernement Poullet, de l'emprunt de 500 millions pour le Congo, de la prorogation du privilège de la Banque Nationale, du bail à ferme, de la pension des employés. etc.
Appelé le 22 novembre 1927 à siéger au sein du cabinet Jaspar comme ministre des Chemins de fer, Postes, Télégraphes et Téléphones. Aéronautique et Marine, puis comme ministre des Transports en octobre 1929, il s'est appliqué à la modernisation des services publics relevant de ses attributions, puis à la construction de plusieurs nouvelles malles pour le passage Ostende-Douvres. Il a déposé notamment un projet de loi établissant la Régie des T. T. On lui doit également certaines réglementations concernant la radiophonie et les transmissions par T. S. F. Le défunt a également installé une commission de contrôle pour les questions d'aviation dont il fut un ardent propagandiste. Il créa d'ailleurs plusieurs lignes internationales par notre aviation civile.
Ministre des Sciences et des Arts du 22 octobre 1932 au 12 juin 1934, il fut réélu sénateur en 1929 et en 1932.
Nommé ministre d'Etat le 31 juillet 1934, il fut président du Sénat du 13 novembre 1934 au 23 avril 1936.
Appelé à siéger comme sénateur coopté le 30 juin 1936, il fut notamment rapporteur d'un projet de loi accordant la garantie à la Colonie à des capitaux de la Société des Chemins de fer du Kivu. Il fut membre des commissions des Affaires étrangères et des CoIonies.
Le comte Lippens était président du conseil d’administration de la bibliothèque Albertine. C'est à sa suggestion que sera créée, dans ce complexe, une salle des congrès.
II était également président de l'Académie Belgique à Rome.
C'est le comte Lippens qui créa la station balnéaire du Zoute.
Les funérailles auront lieu dans la plus stricte intimité.
(Extrait du Standaard, du 14 juillet 1951)
Graaf M. Lippens, minister van Staat, is donderdag even voor middernacht in zijn woning aan het Ter Kamerendal te Brussel overleden.
De aflijvige, die in 1875 te Gent werd geboren, was advokaat bij het Hof van Beroep te Gent en van 1904 en 1919 provincieraadslid van Oost-VIaanderen. van 1915 tot 1918 was hij politiek gevangene in Duitsland.
Vervolgens was hij burgemeester van Moerbeke-Waas. In 1919 werd hij goeverneur van Oost-Vlaanderen. Van januari 1921 tot januari 1923 was hij goeverneur-generaal van Belgisch-Kongo.
Op 5 april 1925 was hij tot senator gekozen voor het arrondissement Gent-Eeklo. Op 22 november 1927 werd hij in het kabinet Jaspar minister van Spoorwegen, P.T.T., Luchtvaart en Marine. Op 19 oktober 1929 werd hij minister van Vervoer in het voornoemd kabinet en op 22 oktober 1932 minister van Kunsten en Wetenschappen. Dit bleef hij tot 12 juni 1934. In 1929 en 1932 werd hij tot senator herkozen.
Op 31 juli 1934 werd hij tot minister van Staat benoemd. Van 13 november 1934 tot 23 april 1936 was hij voorzitter van de Senaat.
Op 30 juni 1936 werd hij gekoöpteerd senator. Graaf Lippens was lid van de kommissies van buitenlandse zaken en van koloniën. Hi] was ook voorzitter van de raad van beheer van de Albertina en het is op zijn voorstel, dat de bouw van de kongreszaal in de plannen werd opgenomen. Ten slotte was hij ook stichter en voorzitter van de Academia Belgica te Rome en de ontwerper van de badplaats te Knokke-Zoute.
De h. Lippens was minister van verkeer in de regering Jaspar van oktober 1927 tot juni 1931, en minister van openbaar onderwijs in de regering de Broqueville, van oktober 1932 tot mei 1934.
Let ministerie van verkeer groepeerde in die tijd de spoorwegen, P.T.T., de zeevaart en de luchtvaart. Op het gebied van de spoorwegen gaf graaf Lippens aan de N.M.B.S., die vier aar tevoren was opgericht, een zo groot mogelijke zelfstandigheid ten opzichte van de staat en de administratie door haar een jeugdig en levenskrachtig regime te schenken.
Wat de P.T.T. betreft heeft graaf Lippens het statuut van de regie uitgewerkt, dat zijn opvolger in het parlement deed goedkeuren. De h. Lippens ontwikkelde de dienst van de pastchecks.
De minister deed vier nieuwe maalboten bouwen. De Sabena, die hij in 1923 had opgericht, schonk hij de middelen om haar technische uitrusting tot het maximum te vervolmaken. Hij deed de luchthaven te Deurne bouwen ; het is onder zijn beleid dat de eerste luchtverbinding België-Kongo tot stand kwam.
Hij was zeer bereisd en hij inspireerde zich op hetgeen hij in andere landen gezien had.
Als goeverneur-generaal van Kongo onderscheidde graaf Lippens zich in zijn hoge funktie door hervormingen en initiatieven, die getuigden van zijn hoedanigheden van bestuurder en van man van de daad. Hij bracht onder meer op doeltreffende wijze de door minister Franck ingevoerde politiek van administratieve decentralizatie uit Boma naar de provincies en distrikten in toepassing. Hij spande zich voornamelijk in voor de ekonomiscne ontluiking van Kongo, het aanleggen van een wegennet in de Oeële en de Lomani en de uitbreiding van de gezondheidsdiensten en de arbeidsregeling in Neder-Kongo. Ook gaf hij een krachtige impuls aan het vervoer in de kolonie.
In 1923 nam hij ontslag uit zijn hoge funkties, maar later bleef hij toch levendig belang stellen in de ontwikkeling van de kolonie. Hij voerde onder meer in Neder-Kongo de teelt van suikerriet in.
Hij nam ontslag als goeverneur-generaal als gevolg van een opzienbarend konflikt met de minister van koloniën, de h. Louis Franck.
Dit konflikt had betrekking op vraagstukken in zake het aanleggen van spoorwegen en van algemene koloniale politiek.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 31 mars 1922)
On raconte que, quand un gouverneur de colonie rentrait à Carthage, ou, plus tard, à Venise, villes d'aristocratie mercantile, il n'était jamais sûr que sa tête demeurerait longtemps fixée sur ses épaules. On n'aimait pas plus les vainqueurs que les vaincus, dans ces républiques jalouses. M. Maurice Lippens, qui rentre du Congo, sinon avec la couronne du vainqueur, du moins avec l'auréole du réformateur qui a réussi, dans la mesure où l'on peut réussir aujourd'hui, c'est-à-dire à demi, n'a pas à craindre cette extrémité. On murmure bien qu'il a eu quelques petites difficultés avec son ministre. Mais M. Franck n'est pas homme à réclamer la tête, ni même ta démission de son gouverneur; il n'eût pas pu manquer de l’accueillir avec le sourire...
Maurice Lippens est d'ailleurs de ceux dont la Belgique, en ce moment, ne saurait se passer. Il fait partie de cette réserve d'hommes que tous les pays ont ménager en un temps où la politique fait une effrayante consommation d'hommes et de partis. Un Français de grande valeur parcourait ces derniers temps la Belgique. Il avait vu Liége, Mons, Anvers, Gand. « C'est curieux, disait-il à un de ses amis belges. A Liége on m'a dit: nous sommes Wallons ; à Anvers : nous sommes Flamands. Mais les Belges, où sont les Belges ? » L'ami belge répondit : « Les Belges, les vrais Belges, ceux qui sont Belges avant d'être Flamands ou Wallons, sont encore une minorité : mais ils constituent une élite. Ils sont l'état-major politique et industriel du pays. Ce sont eux qui font le pays, ce sont eux qui comptent. »
Maurice Lippens est un des hommes d'avenir de cet état-major. Il est Flamand. On a même dit qu'il avait quelques sympathies flamingantes : mais il s'en défend, et, dans tous les cas, il n'a rien de commun avec les petits vicaires, ni avec les instituteurs rabiques qui empoisonnent le pays. Il appartient à cette haute bourgeoisie gantoise qui a hérité de l'orgueil légendaire des Poorters, à qui l'on a pu reprocher, non sans raison, une certaine morgue, une certaine dureté envers les petits et les irréguliers, une certaine rigueur de mœurs qui ne va pas sans pharisaïsme, mais qui, du moins, croit à son devoir social et à son devoir civique.
Si toute la bourgeoisie contemporaine avait eu cette solidité, cet orgueil et ce sens de son rôle politique et social, elle n'en serait pas où elle en est : à trembler devant les bolchevistes ou les semi-bolchevistes.
Le père de Maurice Lippens fut bourgmestre de Gand et sénateur libéral. Son frère Paul, notaire d'élite, mais qui avait encore exagéré la hauteur paternelle, fit de la politique par devoir ; il était héritier du nom. Ayant été tué à la guerre, une nuit qu'il surveillait les projecteurs dont il avait perfectionné le fonctionnement, il laissa place à son frère Maurice, qui, jusque-là, avait mené l'existence insouciante des cadets de famille. Maurice prit le poste, comme le soldat reprend la garde laissée vacante par la mort de son supérieur. Au fond, il y était beaucoup mieux préparé qu'il n'en avait l'air. Il savait, par tradition, qu'un Lippens doit toujours être prêt à jouer un rôle.
* * *
C'est à Gand, à l'athénée de Gand, qu'il fit ses premières études : un Lippens est avant tout Gantois, et Gand, ville dure et forte, tient généralement ses enfants par toutes leurs fibres. Mais le père Lippens voulait donner à ses enfants ure culture internationale : Maurice passa deux ans au lycée de Genève, qui a conservé la réputation d'une ville rigoriste ; le papa ne voulait pas que son rejeton se laissât séduire par la fantaisie française. Revenu de Genève, il fait son droit à l'université de Gand, complète ses études par un séjour d'un an à Bonn et de quelques mois à Cambridge, et voyage à travers l'Europe.
Telle fut la jeunesse de Maurice Lippens. Heureuse jeunesse d'un jeune bourgeois aristocrate, pour qui la vie s'ouvre sous les plus riantes perspectives. Dans de telles conditions, il eût fallu avoir un bien sale caractère pour n'avoir pas bon caractère. Aussi, sa gaité, son impulsivité, son enthousiasme tranchent-ils sur l'austérité traditionnelle des Lippens. Il est le charmant mauvais sujet de la famille, l'aimable jeune homme dont rêvent les jeunes filles et même les mères. Il n'a pas d'ambition d'ailleurs, si ce n'est de présider le Rowing Club nautique et de le conduire à la victoire. Il y réussit si bien, que c'est sous sa présidence que les rameurs gantois remportèrent leur fameuse victoire d'HenIey : ils avaient battu les imbattables Anglais. Quelle gloire ! Dès lors, la popularité de Maurice Lippens était solidement établie. Le moyen, quand on est populaire et qu'on s'appelle Lippens, de ne pas faire de politique ? Son frère Paul, d'ailleurs, lui indique le devoir.
Le voilà conseiller provincial ( 1904), et bourgmestre de Moerbeke (1906), où il succédait à son grand-père maternel, le comte Hippolyte de Kerckove de Denterghem.
Moerbeke est un de ces coins de province que nous, citadins, connaissons mal et n'imaginons pas. Une grosse maison blanche, au milieu d'un parc en est le centre, l'esprit et le cœur. La bourgade flamande groupe tout autour ses maisonnettes blanches, sans étages, à tuiles rouges. Les cultures sont méthodiques, les prairies dorment, immenses, le moulin tourne à côté de la petite gare. Une grande sucrerie aligne ses bâtiments propres devant les fossés à betteraves ; une laiterie modèle, une petite centrale d'électricité ronflent tout auprès. L'école est fleurie. Tout le monde vit de l'intelligence du château et suit son impulsion, aussi inconsciemment que l'on mange et respire. Les habitants sont fiers pourtant, mais la famille Lippens est un peu la leur et leur doit ses peines, son temps, ses conseils et son exemple.
Maurice leur a prodigué tout cela. Sa commune est devenue modèle et moderne, et le voyageur qui s'y arrête par hasard, est stupéfait d'y trouver les méthodes administratives d'une grande ville.
Heureux, utile, bienfaisant, Maurice Lippens menait ainsi l'existence du bon seigneur, presque selon Jean-Jacques, quand la guerre survint...
* * *
La guerre ! C'est la guerre qui a tout chambardé, tout bouleversé, et qui a fait de Maurice Lippens un homme d'action ! Nous n'avons pas besoin de le dire: Lippens n'est pas de ceux qui désertent.
Le bourgmestre de Moerbeke vit toute la retraite ; il reçut les souverains ; il subit les Allemands. Mais ce ne fut pas avec résignation. Dès leur arrivée, ils trouvèrent dans la gare un lot de locomotives que l’on n'avait pu leur soustraire, mais qui était parfaitement inutilisable. toutes les pièces vives ayant fait explosion. Les Boches devinaient bien que le bourgmestre y était pour quelque chose, mais ils ne purent le prouver. Pendant près de dix mois, Maurice Lippens leur tient tête, dans les grandes et les petites choses. Son exempte excite les mayeurs des petits villages d'alentour. Moerbeke est le centre d'une résistance narquoise et muette, tout a fait indomptables et d'autant plus agaçante que la proximité de la frontière permet de supposer une complicité de ses dirigeants dans l'organisation des passages en Hollande... Aussi. au mois de juin 1915, Maurice Lippens est-il cueilli par l'Allemand et conduit en Bochie : il y resta jusqu'au bout, sans une minute de découragement. Il étudie, donne des cours, relève par son entrain contagieux le moral de ses compagnons. Il en revient riche d'une vaillance que rien ne pourra désormais entamer et animé cette fois d'une ambition noble et forte : contribuer pour sa part au relèvement du pays, remplir la mission que son frère Paul s'était imposée, jouer le rôle que ses capacités, sa maturité saine et alerte lui permettent de réclamer.
Il n'a rien à réclamer d'ailleurs, et ce sont les chefs du gouvernement qui viennent lui faire des offres : il faut un gouverneur à la Flandre. Maurice Lippens est nommé à l'approbation de tous. Il s'occupe immédiatement, presqu’avec fièvre, de développer l'instruction. Il fait voter des millions pour cet objet ; il réorganise les écoles. Il crée en trois mois l'excellent home provincial des infirmiers. Il s'attache passionnément au problème essentiel des relations entre la Flandre et Anvers par la Tête de Flandre. Il allait donner un corps à ses projets, quand se pose la question du remaniement ministériel suivant le départ de M. Delacroix. On lui offre un portefeuille ministériel. Hésitant, clairvoyant, incertain, il sent le terrain mauvais, le moment peu propice ; il n'a pas la foi immédiate. Les intrigues de ses rivaux obscurcissent le terrain d'ailleurs : il renonce à la lutte.
Mais presque aussitôt, se pose la question de la nomination d'un gouverneur général du Congo, un vrai gouverneur, personnel, d'initiative, indépendant, décentralisateur. On l'aime beaucoup. On pense à lui. On serait heureux de voir M. le ministre Franck fixer son choix sur le brillant Gantois : on reçoit satisfaction et, après de nombreux pourparlers avec le ministre, Maurice Lippens s'embarque.
Ça, c'était la grande aventure... C'est très joli d'avoir de l'initiative, des idées. Mais les faire admettre par une administration, c'est une autre affaire, Maurice Lippens s'en rendait compte. Aussi -il ses précautions et posa-t-il ses conditions. Heureusement ! C'est ce qui lui permis d'agir comme il l’avat rêvé, c'est-à-dire en homme libre, que l'initiative. l'expérience, le non éprouvé n'effraient point. On sait, ou plus exactement on saura, ce que fut son premier voyage là-bas ; la belle, substantielle et entraînante circulaire aux vice-gouverneurs généraux, qu'il a lancée à Boma en quittant la terre congolaise, nous révèle ce que peut penser devant notre Congo un homme bouillonnant d'idées, soulevé par l'idéal, en même temps réalisateur net et concret. C'est le document de l’ « œil neuf », celui qu'on attendait de ce Congolais tard venu. Il sera discuté, il servira à maints débats. Il sera peut-être repris et amendé. Il ne laissera personne indifférent et, certainement, accroitra notre estime pour la franchise, la hauteur de vues, la fécondité des conceptions de son auteur.
Maurice Lippens persévérera-t-il dans la voie coloniale ? Nous ne le savons pas et lui-même point davantage. Cet homme qui a pris si vite, et d'une façon éclatante, une telle place et de telles responsabilités, est t de ceux que l'on sent monter. Il n'a point atteint son dernier degré, ni donné sa pleine mesure. Il est bien portant, il est un chef ; son ambition s'élève par un instinct de devoir naturel, sympathique et joyeusement accepté. Maurice Lippens a mérité le coup de projecteur du Pourquoi Pas ?, et il serait bien étonnant qu'lt ne nous force pas à le lui renvoyer encore dans l'avenir.
(RANIERE L., Lippens, Maurice, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1997, t. 4, pp. 256-260)
LIPPENS, Maurice, Auguste, Eugène, Charles, Marie, Ghislain, comte, homme politique libéral et homme d'affaires, ministre des Transports (1927), de l'Instruction publique (1932), ministre d'Etat (1934), né à Gand le 21 août 1875, décédé à Ixelles (Bruxelles) le 12 juillet 1956.
Maurice Lippens est le descendant d'anciennes familles flamandes dont plusieurs membres se distinguèrent dans des fonctions publiques. Ce fut le cas pour ses grands-pères Auguste Lippens, sénateur et bourgmestre de Moerbeke, et le comte Charles de Kerchove de Denterghem, député et bourgmestre de Gand. Son père, Hyppolite Lippens (1847-1906), bourgmestre de Gand de 1882 à 1895, représenta également sa ville natale à la Chambre de 1882 à 1886 puis au Sénat de 1900 à sa mort.
Hyppolite Lippens s'était également consacré dès l'origine à l'entreprise africaine de Leopold II. Il participa notamment à la création de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie, constituée en décembre 1886 par Albert Thys en vue de réaliser la construction d'un chemin de fer dans le Bas-Congo, ainsi qu'à diverses filiales fondées ensuite par la société mère. Toujours aux côtés d'Albert Thys, Hyppolite Lippens prit part à la construction de la Banque d'Outremer le 7 janvier 1899.
(…) Avant de s'intéresser à son tour à l'Afrique, le jeune Maurice, docteur en droit de l'Université de Gand, puis avocat à la Cour d'appel de sa ville natale, commença un parcours classique de notable politique en devenant conseiller provincial de la Flandre Orientale en 1904. Bourgmestre de Moerbeke en 1906, il cumulera les deux fonctions jusqu'en 1919.
La première guerre mondiale affecta durement la famille Lippens. Son frère cadet Paul, qui avait succédé à son père au sein de la Banque d'Outremer, fut tué sur le front de l'Yser en 1915, tandis que Maurice fut déporté en Allemagne de juin 1915 à novembre 1918.
Nommé gouverneur de la Flandre Orientale en 1919, Maurice Lippens s'attacha particulièrement à la réorganisation de l'enseignement primaire de sa province, à la création de diverses écoles d'agriculture et d'infirmières et d'un institut provincial pour le traitement de la tuberculose.
Ces réformes et ces initiatives avaient mis en évidence ses grandes qualités d'administrateur. Celles-ci lui valurent d'être appelé aux fonctions de Gouverneur général du Congo en 1921. Le ministre des Colonies, Louis Franck, avait pu constater sur place les conceptions routinières de l'administration coloniale, demeurée coupée de l'Europe pendant les quatre ans de guerre. Une grande partie de l'autorité du ministre n'allait pas plus loin que la capitale. Elle y était arrêtée par les bureaux.
Le ministre attendait du nouveau Gouverneur général qu'il mît fin à cette situation et, aux dires mêmes de Louis Franck, Lippens s'employa très efficacement à la réalisation de sa politique de décentralisation. En outre, le Gouverneur général donna une vive impulsion aux services des transports congolais. Il poursuivit activement le développement du réseau routier. Il s'attacha tout particulièrement au développement des services de santé et introduisit d'utiles réformes dans la réglementation du travail. Pourtant, les rigidités locales, tout autant que l'insuffisance des moyens consacrés par la Métropole au développement de sa colonie, exaspérèrent Lippens qui s'estimait bridé dans ses fonctions. Au bout de deux ans, il démissionna donc en expliquant longuement et publiquement les raisons de sa décision dans une note de plus de deux cents pages adressée au Premier ministre Theunis. Lippens déclarait dans son réquisitoire que « représentant du Gouvernement de la Colonie et non pas agent d'un ministre, ... les principes d'après lesquels il devait étaient mis en péril ». A ses yeux, la tâche qui s'imposait à la Belgique en Afrique était immense et son exécution réclamait une augmentation des dépenses ordinaires et des investissements nouveaux, notamment dans le domaine de l'outillage, de l'hygiène, de l'enseignement et de la recherche scientifique.
De retour en Belgique, Lippens fut le seul sénateur libéral de l'arrondissement de Gand-Eeklo élu au scrutin du 5 avril 1925. Refusant sa confiance à l'éphémère cabinet Poullet-Vandevelde qui venait d'être formé, le nouveau sénateur prit une part active aux débats concernant les budgets des Finances et du Congo, les lois fiscales, un emprunt de cinq cents millions pour compte de la Colonie, la circulation fiduciaire, la prorogation du privilège de la Banque Nationale et la pension des employés.
Le 22 novembre 1927, Maurice Lippens fut nommé ministre des Chemins de Fer, de la Marine, de l'Aéronautique et des PTT dans le deuxième cabinet Jaspar. A ce dernier titre, il avait compétence sur la radio, alors encore exclusivement aux mains d'entreprises privées. Le 4 juin 1928, Lippens souleva pour la première fois le problème de la radiodiffusion devant le Conseil des ministres. Il allait imprimer sa marque sur les projets de loi portant création d'un Institut national belge de Radiodiffusion (INR-NIR) dont il voulait faire, à l'instar de la BBC, « un émetteur d'Etat indépendant et apolitique, placé sous le contrôle du Premier ministre et tant tous les courants idéologiques et les deux groupes linguistiques ». Le vote sur le projet Lippens fut fixé au dernier jour de la session parlementaire, mais l'adoption d'une proposition d'ajournement socialiste remit tout en question.
Le 19 octobre 1929, un remaniement du Cabinet Jaspar, élargissant la participation libérale au gouvernement, attribua les PTT à Pierre Forthomme qui reprit le projet de loi Lippens. Mais, c'est finalement à François Bovesse, successeur de Forthomme aux PTT, qu'il appartint de faire voter le premier statut de la radio nationale belge en juin 1930.
Demeuré ministre des Transports jusqu'à la fin du cabinet Jaspar en mai 1931, Lippens fit mettre en chantier de nouvelles malles très modernes sur la ligne Ostende-Douvres, il renouvela la flotte, créa l'Ecole supérieure de Navigation et, étant lui-même passionné d'aviation, il s'appliqua à développer l'aéronautique.
Réélu entre-temps sénateur en 1929 et en 1932, il reçut le portefeuille des Sciences et des Arts au sein du cabinet catholique-libéral de Charles de Broqueville en octobre 1932. Mais des divisions apparurent très vite au sein du gouvernement à propos de la question linguistique. Lippens tenait à s'en aller, de même que certains de ses collègues libéraux. Le 13 décembre 1932, le roi Albert intervint. Il appela en consultation les cinq ministres libéraux sans les avoir prévenu qu'il les recevrait ensemble. Selon Höjer, il y a tout lieu de croire qu'il usa de son influence pour les décider à demeurer au gouvernement. Le soir même, le Premier ministre reconstituait son équipe. Dans le désir de faire plaisir aux libéraux, le Département des Sciences et des Arts, dont Lippens était titulaire, était rebaptisé Instruction publique, une dénomination perdue depuis 1884, début de la période des gouvernements catholiques homogènes.
C'est dans ces fonctions que Lippens fut confronté à un conflit relatif à la nomination du nouveau recteur de l'Université de Gand, flamandisée depuis 1930. Ce fut le professeur Bessemans, doyen de la Faculté de Médecine, considéré comme un candidat de compromis qui fut nommé pour succéder à Auguste Vermeylen, de préférence à Frans Daels, candidat du clan extrémiste flamingant, soutenu par les autorités académiques, ce qui provoqua dans ces milieux une grande agitation.
(…) Les tensions au sein du gouvernement de Broqueville ne se relâchaient pas. L'on était au plus fort de la crise économique, mais les problèmes linguistiques continuaient à miner le gouvernement. Les ministres Lippens et Janson voulaient s'en aller depuis quelque temps déjà. On chuchotait qu'ils étaient fatigués de la cohabitation avec le ministre catholique des Finances, Henri Jaspar. Le 12 juin 1934, de Broqueville opérant, selon le mot de Frans van Kalken, une « petite révolution de palais », renonça à la collaboration de trois vedettes libérales, Lippens, Hymans et Janson. Une nouvelle génération de personnalités politiques fit son entrée au sein du cabinet remanié.
Nommé ministre d'Etat le 31 juillet 1934, Maurice Lippens fut élu président du Sénat de 1934 à 1936 et nommé sénateur coopté de 1936 à 1939. Au cours de la session 1936-1937, n'ayant rien perdu de son franc-parler, il participa aux discussions relatives aux attaques du Pays Réel, organe du parti rexiste de Léon Degrelle contre le Premier ministre Van Zeeland, refusant d'accorder son vote au projet de loi d'amnistie des criminels de guerre.
Il faut dire que l'époque était troublée. En partie à cause de la crise économique, le contexte des années trente avait développé une dérive inquiétante des institutions, dangereuse pour la démocratie. L'exécutif était constamment déstabilisé par l'influence des partis, qui avaient accaparé des privilèges exorbitants dépourvus de contrôle. Les gouvernements se dissolvaient sans même avoir été sanctionnés par un vote négatif des Chambres. Aux élections de 1936, on avait vu l'avancée inquiétante des partis extrémistes de gauche comme de droite. Un Centre d'Etudes pour la Réforme de l'Etat (CERE), regroupant des membres de toutes tendances politiques, avait publié en 1937 et 1938 deux rapports concluant à la nécessité de renforcer le pouvoir exécutif et de l'assister par des conseils consultatifs spécialisés, variante modérée du corporatisme politique, surtout prôné par les milieux catholiques conservateurs, mais contesté par les libéraux et les socialistes. On en resta donc là.
Quand survint la débâcle de 1940, Maurice Lippens prit l'initiative de ressusciter le CERE. Sous sa présidence, des juristes éminents, des industriels, des hommes politiques, étudièrent la perspective de constituer en Belgique occupée un exécutif fort, avec un pouvoir royal effectif, le système parlementaire étant remplacé par des chambres corporatives. Les deux conclusions fondamentales du Centre Lippens visaient à accorder l'autonomie aux deux communautés nationales et à appliquer un régime d'économie dirigée fortement discipliné. Mais le projet n'eut pas de suite. Les instructions de Hitler étaient formelles : pour l'occupant, il n'était pas question de dégager Leopold III de son statut de prisonnier.
Indépendamment de ses activités politiques, Maurice Lippens participait à la gestion de nombreuses entreprises coloniales. En 1924, alors qu'il venait de quitter la charge de Gouverneur général du Congo, il fut appelé à la présidence de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie fondée par Albert Thys avec le concours de son père. Sous sa vigoureuse impulsion, la CCCI apporta une contribution de premier plan en faveur de l'agriculture congolaise. C'est notamment à l'initiative de Lippens que la culture de la canne à sucre fut introduite au Congo. En 1928, la Société Générale de Belgi que opéra sa fusion avec la Banque d'Outremer, dans laquelle Lippens avait également des intérêts. Par cette opération, le puissant holding belge devenait le principal actionnaire de la CCCI, ce qui eut pour effet d'introduire Lippens au sein de sa direction.
Ces absorbantes activités n'empêchèrent pas le comte Lippens d'attacher son nom à diverses fondations culturelles. Au lendemain de la mort d'Albert Ier, il avait été décidé d'honorer la mémoire du souverain disparu en lui dédiant une nouvelle bibliothèque nationale dont les installations seraient conformes aux nécessités modernes. Un établissement public autonome dénommé « Fonds Bibliothèque Albert Ier » constitué le 7 mars 1935 fut placé sous la présidence de Maurice Lippens. Mais beaucoup d'obstacles freinèrent la mise en chantier du projet. De polémiques sur le site en lenteurs gouvernementales pour l'attribution des crédits, sans compter la parenthèse de la deuxième guerre mondiale, la première pierre de l'édifice ne fut posée qu'en 1954 et l'inauguration de la nouvelle bibliothèque n'intervint que le 17 février 1969, trente-cinq ans après la mort du roi Albert, treize ans après celle du comte Lippens.
Celui-ci put infléchir plus heureusement le déroulement d'une autre initiative culturelle à laquelle il attacha son nom. Il avait accepté la présidence de la Fondation Princesse Marie-José de Belgique, créée en 1930 grâce aux fonds recueillis par une souscription ouverte à l'occasion du mariage de la princesse avec le prince Umberto d'Italie. Cette fondation était destinée à resserrer les liens intellectuels et artistiques entre les deux pays. Du côté italien, la municipalité de Rome avait offert au gouvernement belge un terrain situé Valle Giulia, où s'édifiaient diverses académies étrangères. En juin 1937, usant de son prestige et de son autorité, Lippens obtint de l'Etat les crédits nécessaires à la construction de l'Academia Belgica de Rome, à laquelle il allait se vouer avec enthousiasme. Deux ans plus tard, l'Academia était inaugurée en présence du couple princier et commençait officiellement sa vie active le 1er octobre 1939. Mais la guerre allait la maintenir dans une inévitable léthargie jusqu'en 1946. Le premier président de l'Academia Belgica, l'historien des religions Franz Cumont étant décédé en 1948, Maurice Lippens accepta d'assumer sa succession à la présidence de cette institution dont il avait été l'animateur. Au cours de son dernier voyage à Rome en mai 1955, il fut atteint d'un malaise analogue à celui auquel il devait finalement succomber un an plus tard.
Il faut également retenir l'intérêt constant porté par Maurice Lippens à l'urbanisation de Knokke-Le Zoute. Le tourisme côtier avait commencé à se développer en Belgique vers 1865, surtout sous l'impulsion de Leopold II. A Knokke, le premier projet de station balnéaire remonte aux années 1890. En 1908, la famille Lippens, qui y possédait en indivision des terrains non exploités, les regroupèrent en une Compagnie immobilière du Zoute. L'urbaniste allemand Joseph Stubben, souvent consulté par Leopold II à la fin de son règne, fut chargé d'y établir un lotissement résidentiel préservant le site naturel et imposant une harmonie architecturale, ce qui valut au Zoute un succès rapide auprès des investisseurs. Aux premières villas et aux premiers hôtels construits le long d'avenues et de sentiers bordés de verdure, vinrent s'adjoindre deux golfs et un club de tennis qui firent très vite de la nouvelle station balnéaire un lieu de villégiature mondaine et de la gestion exemplaire de la Compagnie du Zoute un modèle de développement urbanistique.
Maurice Lippens mourut à Bruxelles le 12 juillet 1956. Il avait épousé en 1902 Madeleine Peltzer (1883-1972) qui lui avait donné deux filles. L'aînée, Suzanne (1903-1985) était une aviatrice chevronnée. Elle épousa en 1936 son cousin sous-germain Léon Lippens, un ornithologue passionné, fondateur de la réserve nationale du Zwin. La cadette, Marie-Louise (1904-1944), déportée par les Allemands pendant la guerre, mourut le 8 septembre 1944 au camp de concentration de Ravensbriick.
La famille Lippens avait obtenu concession de noblesse en 1921. Maurice Lippens fut élevé au titre personnel de comte en 1936. En 1949, ce titre personnel fut converti en titre transmissible, par défaut de primogéniture masculine, à son gendre Léon Lippens.