Leclère Léon libéral
né en 1866 à Ixelles décédé en 1944 à Uccle
Ministre (instruction publique-sciences et arts) en 1922.(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 17 septembre 1920)
Léon Leclère, ex-recteur de l’Université libre de Bruxelles
Des gens qui ont accueilli la signature de l'accord militaire avec une joie sans mélange, ce sont ceux qui appartiennent à la nombreuse tribu des Franco-Belges, comme dit M. Clément Vautel : Français établis en Belgique, mariés à des Belges ; Belges établis en France, mariés à des Françaises ; naturalisés des deux pays, qui n'ont pourtant pas oublié leur patrie d'origine. Ils sont au moins une centaine de mille, qui ont vraiment deux patries, et qui font que les rapports de la Belgique et de la France n'ont jamais été tout à fait les mêmes que ceux de deux pays complètement étrangers. La stupidité des administrations aura beau multiplier les difficultés de passeport, la frontière qui va d'Adinkerke à Longwy ne sera jamais une frontière comme les autres.
Si ces Franco-Belges avaient un jour l'idée de former une association, une ligue (cela ne serait peut-être pas inutile), nous imaginons qu'ils ne pourraient pas trouver de meilleur président que Léon Leclère.
Fils d'un proscrit français de 1852, ce bon défenseur de la culture française, de l'idéal français, enseignant l'histoire depuis quelque vingt ans aux étudiants de l'université de Bruxelles, a toujours cherché, dans ses cours, une exaltation raisonnée du patriotisme belge. Fidèle à la doctrine généreuse d'une nation qui, ayant inventé le principe des nationalités, l'a répandu dans le monde, au risque de nuire à sa propre influence, tout simplement parce que c'était la justice, il a fait partie, dès ses débuts, de cette pléiade d'historiens à laquelle la Belgique ne vouera jamais trop de reconnaissance, parce qu'ils y ont éveillé la conscience nationale, parce qu'ils ont appris aux Belges qu'ils étaient les héritiers d'un passé magnifique, et qu'ils ont un rôle à jouer dans le monde, ce que la plupart d'entre eux ne savaient pas.
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La culture historique n'est pas sans danger, parce qu'on fait dire au passé à peu près tout ce que l'on veut. Les pangermanistes y ont trouvé la justification de leur fol impérialisme. Tout récemment, c'est parce qu'ils se sont laissé griser un moment par les souvenirs de leur grande histoire, que les patriotes polonais ont failli s'aliéner les sympathies de l'Europe. « Je commence par prendre, disait Frédéric II, je suis toujours sûr de trouver après coup des pédants qui sauront justifier mes conquêtes. »
Les historiens modernes ont trop souvent donné raison à ce cynisme tout prussien. Mais il en est de la culture historique comme de la langue du bon Esope ; c'est ce qu'il y a de pire, et c'est ce qu'il y a de meilleur: cela dépend de qui la manie. Nous pouvons dire à la louange de l'école historique belge que, hormis quelques pions flamingants, tous ceux qui y ont joué un rôle ont su, tout en excitant le sentiment national, rester d'assez bons Européens. Dans un pays qui ne croyait pas assez en lui-même, il faut excuser de leur part quelques crises de vanité un peu provinciale, quelques tentatives d'annexer les grands hommes du voisin - ce qui est beaucoup moins dangereux que de vouloir annexer des territoires. Il est probable que jamais nous ne nous querellerons sérieusement avec la France sur la question de savoir si Godefroid de Bouillon est né à Baisy-en-Brabant ou à Boulogne.
Cependant, il faut avouer que les événements de ces dernières années ont donné un léger démenti à quelques-unes des thèses historiques les plus en faveur dans notre pays. En envahissant la Belgique et en allumant, dans le cœur des gens de ce pays, une haine qui n'est pas près de s'éteindre, malgré l'ingéniosité de certains hommes d'affaires, les Boches ont rendu assez difficile à soutenir la théorie de Pirenne qui faisait de la nation belge une sorte de synchronisme franco-germanique, une terre d'échange entre la civilisation de l'Allemagne et celle de la Gaule latine, une manière de noyau lotharingien destiné, par la Providence, à amortir le contact entre deux races éternellement rivales - peu importe, d'ailleurs: cela n'a pas empêché Pirenne d'écrire un chef-d'œuvre.
Cette doctrine convenait à notre feue neutralité, et les événements qui se sont déroulés, depuis 1914, nous ayant rangés définitivement dans un des camps, ont montré que notre véritable rôle historique est bien plutôt de servir d'avant-garde et de couverture à la civilisation latine que de faciliter ses échanges avec l'éternelle Germanie.
Nous trouverons d'ailleurs dans notre passé tout autant d'arguments en faveur de cette thèse-là qu'en faveur de l'autre.
Nous imaginons que si Léon Leclère était un homme à théories, il mettrait toute sa science et toute son éloquence au service de celle-là qui est bien selon son cœur . Mais, très Français, très savant français, en cela, Léon Leclère se méfie des théories. Dans le passé, il cherche plutôt l'humble vérité, souvent contradictoire, de l'illustration de ces grandes lois historico-philosophiques qui permettent de brillantes généralisations, mais dans lesquelles on ne fait souvent entrer les événements qu'en leur donnant le coup de pouce de l'interprétation. Historien, il est plus près de Fustel de Coulanges que de Treitschke ou de Ferrerro. Très capable de comprendre la poésie de l'histoire, il s'en méfie comme il convient à un homme de science.
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Cette attitude modeste, tranquille, an peu effacée, il l'a également comme professeur.
Il succéda dans la chaire d'histoire du moyen âge au docteur Philipson, lequel servit de bouc émissaire au conseil d'administration, lors des incidents de 1892.
Les incidents universitaires de 1892 ! Dieu, que c'est loin ! En ce temps-là, les députés, les ministres d'aujourd'hu, sans compter certain moustiquaire, essayaient leur éloquence à La Salle Saint-Michel, à La Bouteille du Brabant, au Ballon, et autres lieux célèbres dans les fastes estudiantins de Bruxelles. Que d'ordres du jour, de motions, d'affiches ! Comme c'était amusant de donner au plus magistral des chahuts de beaux prétextes philosophico-politiques ! Le fait est que nous eûmes la peau et la chaire du pauvre Philipson, savant de valeur, du reste, qui avait malheureusement rapporté des universités d'outre-Rhin, où il s'était formé, des méthodes autoritaires qui ne convenaient pas à l'université de Bruxelles.
Ce fut Leclère qui en profita. Heureuse fortune, non seulement pour lui-même, qui dut à cette circonstance d'être un très jeune professeur ordinaire, mais aussi pour l'université, où il n'a cessé d'avoir la plus heureuse influence.
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Succédant à un professeur impopulaire, il eut été assez naturel, et dans tous les cas fort excusable, que le jeune historien fit de la popularité ; il est, somme toute, assez facile à un professeur de se faire applaudir. Mais ce n'est pas du tout la manière de Léon Leclère. Cet homme d’études et de cabinet n'a rien du professeur politicien. N'aimant qu'une chose : la clarté et la vérité des idées, il n'a jamais cherché le succès facile des cours à tapage. Au premier abord, ses leçons paraissaient avoir quelque chose d'un peu terne : l'histoire du moyen âge n'est d'ailleurs pas un sujet particulièrement excitant. Mais quand on avait suivi tout le cours, on s'apercevait que, dans l'amas confus des événements, personne mieux que Leclère ne savait mettre de l'ordre et de la clarté ; il aurait fait comprendre la Querelle des Investitures à un député du Frontpartij ; il aurait donné le goût de l'histoire à Marinetti lui-même. Celui à qui, lorsqu'il avait été nommé, quelques bonzes reprochaient d'être un professeur improvisé, se révéla comme un professeur-né, comme un professeur de race. Aussi, quand, au lendemain de l'armistice, il s'agit, pour l'université, de reprendre son rôle dans la formation de la jeunesse, son rôle qui devait être le premier rôle, ce fut tout naturellement à lui que ses collègues songèrent.
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Le rectorat de Léon Leclère aura été un rectoral brillant, mais non un rectorat commode. La population estudiantine, au lendemain de l'armistice, s'accrut tout à coup dans des proportions extraordinaires. Les études ayant été interrompues pendant quatre ans, toute une jeunesse revenait de l'armée, avec le désir de rattraper le temps perdu et la vague idée que les années de tranchée devaient compter comme des années de travail. Il s'agissait de concilier le respect de la science et des examens avec la considération que l'on devait aux jeunes héros qui revenaient s'asseoir, encore revêtus du glorieux uniforme, sur les bancs de l'école. Cela demandait du tact, de la fermeté, de la bonté : M. Léon Leclère et le corps professoral s'en sont tirés à merveille. Et maintenant, l'université, enrichie par les donations américaines, va vers de nouvelles destinées ! Historien de valeur, esprit libéral et généreux, Leclère aura puissamment contribué à en moderniser l'esprit tout en en maintenant les traditions.
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Au dernier déjeuner franco-belge, à Paris, c'est lui qui prit la parole au nom du monde intellectuel belge ; personne ne parla avec plus de tact, d'élégance et de cordialité. Il dit exactement ce qu'il fallait dire, comme il fallait le dire, déterminant, avec autant de netteté que de générosité d'esprit, les rapports de la pensée belge et de la pensée française. De la hauteur de vue sans pédanterie, de la franchise sans brutalité.
Bien qu'il y eût, à ce déjeuner, quelques illustres professionnels de l'éloquence, c'est peut-être Leclère qui eut les honneurs de la journée. Cela n'a point surpris, mais cela a comblé d'aise ceux qui connaissent de longue date ce savant modeste et bienveillant qui, avant la guerre, avait tant contribué à former une jeunesse patriote et de culture française et qui, durant les tristes jours de l'occupation, fut un des « mainteneurs » de l'esprit public à Bruxelles.
(Extrait du Matin, du 17 octobre 1922)
M. Léon Leclère
Nous avons donc un nouveau ministre de l'instruction publique, des sciences et des arts. Ce qu'on a appelé pompeusement le « remaniement » ministériel, est chose faite. En réalité, on s'est borné à remplacer M. Hubert, ministre démissionnaire, M. Ruzette ayant ajourné son départ.
On doit louer M. Theunis du choix qu'il vient de faire. Nul n'est mieux indiqué que M. Léon Leclère pour prendre la direction du département de l'instruction publique, des sciences et des arts, en ces circonstances difficiles. Cet éminent universitaire est un patriote clairvoyant, et il est certain que la politique qu'il poursuivra s'inspirera avant tout d'un intérêt national élevé et éclairé.
M. Léon Leclère est un universitaire connu dans tous les milieux de la capitale et de la province. Pourtant c'est un simple, un modeste, un travailleur. Homme du devoir, il accomplit, depuis des ans, sa lourde et noble tâche avec une conscience et un désintéressement rares. II est de ceux qui forcent l'estime et l'admiration de tous et sa réputation s'est faite malgré lui. Il s'est imposé par sa valeur personnelle.
M. Léon Leclère est des professeurs les plus populaires et les plus aimés de l’Université de Bruxelles. Son indulgence est connue, pourtant elle n'exclut pas la sévérité et la discipline morales. Sous son rectorat, la paix a régné à l'Université, l'esprit de solidarité s'est développé entre professeurs et élèves.
C’est sous son rectorat aussi que l’Université a vécu les années de guerre et il fut de ceux qui organisèrent la résistance et réalisèrent l’union de tous les citoyens.
A l'Université, depuis la guerre, le professeur Leclère a continué son enseignement avec une ardeur juvénile et un zèle nouveau. Le premier, il a tiré des enseignement de la guerre des conclusions logiques et il a donné es avertissements clairvoyants aux élèves de la jeune génération. A l'école normale de Bruxelles, il a repris également ses cours, et il n'a cessé d'apporter à l'étude des questions scientifiques et pédagogiques, une ardeur, une conscience, une compétence grandes.
Recteur de l'Université de Bruxelles pendant les années tragiques et les heures difficiles de 1914 à 1920, membre de l'Académie de Belgique, M. Léon Leclère a publié de nombreux articles de revues et écrit plusieurs livres d'histoire qui sont devenus classiques : « Histoire du moyen âge », « Histoire générale », « Histoire contemporaine. » Tout récemment, il donnait un ouvrage important, qui fut très remarqué sur « la Question d'Occident. » Il soulignait l'Importance du problème du Rhin pour l'avenir de la Belgique. Les Idées qu'il y défend sont celles d'un patriote clairvoyant, connaissant les leçons de l'histoire, la gravité du péril de l'Est et Ia nécessité d'y opposer une barrière solide. On doit souhaiter que cet esprit lucide, ce patriote éprouvé, exerce une influence heureuse au Conseil de la Couronne.
Au point de vue intérieur, cet universitaire libéral poursuivra, sans doute, la politique de pacification scolaire qui est celle de l'heure présente. Tout en restant fidèle à l'enseignement public et en le détendant sans faiblesse contre les assauts du dehors et du dedans, il distribuera largement des subsides aux établissements qui se soumettront à un contrôle sérieux. On peut être certain qu'Il contribuera à assurer le développement de l'instruction dans le pays. Il est probable aussi qu'il s'attachera à cette réforme des études universitaires prônée par M. Destrée et de nombreux universitaires. Au point de vue de la politique linguistique du cabinet, on doit considérer que l'acceptation par M. Leclère du portefeuille des sciences et des arts signifie que le cabinet gardera une stricte neutralité dans la question de l'Université flamande, et qu’il ne prendra pas position, comme on a pu le craindre un instant, pour une solution qui porterait atteinte à I'Université française de Gand.
La nomination de M. Léon Leclère est accueillie favorablement par tous les partis, et les groupes catholiques qui ont disputé âprement dans la coulisse ce portefeuille s’inclinent avec respect.
C'est que la personnalité de M. Léon Leclère est de celles qui forcent au respect.
La droiture de son caractère et la noblesse de sa vie permettent de croire que M. Léon Leclèrd sera le « right man in the right place. » La tâche pourtant est lourde et ingrate et ce n'est pas de gaieté de cœur que M. Léon Leclèra l'a acceptée. Ce n'est qu’après avoir mûrement réfléchi et parce que le premier ministre faisait appel à son dévouement au bien public, que cet homme de devoir s'est inclinée.
Parmi ceux qui le louent aujourd'hui, il s'en trouvera pour le critiquer demain. La critique négative est, en effet, chose plus aisée que des réalisations positives. Mais il est certain que dans les réformes que M. Léon Leclère accomplira, comme dans la gestion de son département - le plus important qui soit - le nouveau ministre aura comme seul et constant souci l'intérêt supérieur du pays, Et cela doit suffire.
Les qualités personnelles de l'homme permettent de lui faire largement crédit.
G..A. Detry.
(Extrait de La Wallonie, du 9 novembre 1922)
Le « ministre » Leclère
Voilà donc ce pauvre Monsieur Leclère démissionnaire. Il est atteint d'une forte grippe qui nécessitera une convalescence de deux mois dans le Midi, Nous lui souhaitons bien sincèrement un prompt et complet rétablissement, bien que cette indisposition paraisse bien peu « diplomatique » et arrive en un temps bien opportun.
II paraît que notre ministre des sciences et des arts a attrapé ce damné rhume à l'inauguration du monument Lemonnier. Combien était plus prudent son prédécesseur Hubert qui ne parlait pas non plus, mais qui de plus ne se montrait nulle part et n'inaugurait jamais rien.
A propos du départ si subit de M. Leclère, voici ce que les méchantes langues racontent. Il aurait dit un de ses collègues que ces séances de la Chambre l'énervaient beaucoup et qu'il en sortait avec des palpitations de cœur très douloureuse. A quoi l'autre lui répondit : « Vous vous y ferez comme nous et dans cinq à six semaines, il n'y paraîtra' plus. » Et M. Leclère de répondre : « Oh ! je ne crois pas que je resterai encore aussi longtemps ici ! »
Probablement prévoyait-il déjà qu'il allait être atteint de cette fâcheuse grippe.
Et puis l'anecdote n'est peut-être pas vraie. Les zens sont si méchants !
(AMOULD M.-A, Notice biographique sur Léon Leclère, membre de l’Académie, dans lAnnuaire de l’Académie royale de Belgique, année 1986, pp. 58 à 75)
Figure bien oubliée à l'heure présente, Léon Leclère est presque un inconnu pour les jeunes générations. II fut pourtant en 1922 ministre des Sciences et des Arts, pendant de temps il est vrai ; il fut surtout le recteur de l'Université libre de Bruxelles durant la première guerre mondiale ; fait exceptionnel enfin, il enseigna en cette Université pendant quarante-six années. C'est donc dans le cœur de près de quatre mille étudiants, qui se sont échelonnés sur près d'un demi-siècle, que s'est perpétué le souvenir de ce maître affable et distingué.
Quoique né et ayant passé toute existence dans la région bruxelloise, Leclère était de souche française. Son père, fils d'un soldat de la Grande Armée, neveu de deux combattants tombés à Waterloo, était un républicain de Quarante-Huit ; dans l'enseignement secondaire, il avait refus » toute allégeance au prince Napoléon et s'était replié à Bruxelles en 1853 ; il y avait trouvé un emploi de professeur et en même temps de journaliste (à L'Etoile Belge). Les convictions libérales, et volontiers anticléricales du père étaient tempérées par les idées plus traditionalistes et orléanistes de la mère. Le jeune Léon Leclère opéra la synthèse de ces influences contradictoires, mais parfois complémentaires.
De 1876 à 1883, il fit ses humanités à l'Athénée de Bruxelles, rue du Chêne. II y eut pour condisciples le docteur René Verhoogen, qui allait devenir professeur à l'Université de Bruxelles, Auguste Lameere, qui devait en être un jour le recteur, et le philosophe Georges Dwelshauwers. qui serait appelé enseigner l'Université de Bruxelles et finalement à l'Institut catholique de Paris. Quant à Leclère, qui avait accompli, de 1883 à 1889, de brillantes études de philosophie et lettres en la même Université de Bruxelles, il avait eu l'excellente idée de participer aux cours pratiques (et libres) de critique historique qu'on commençait à organiser dans nos Universités, à l'instar des « séminaires » des Universités allemandes. Sous la direction de Martin Philippson, il avait préparé une thèse et l'épreuve de l'agrégation (qui s'appellerait plus tard « doctorat spécial »). Un travail d'érudition sur l'élection du pape Clément V, terminé en avait pris place, l'année suivante, dans le premier volume des Annales de la Faculté. Parallèlement s'achevait une dissertation d'agrégation : Les rapports de la Papauté et de la France sous Philippe III (1270-1285), qui fut également publiée en 1889.
Un si heureux départ valut dès août 1890 à Léon Leclère d'être appelé par l'Université à entrer dans son corps enseignant. D'abord chargé du cours d'histoire de la philosophie « aux émoluments de frs 1500 l'an », il se vit nommé presque aussitôt professeur d'histoire du moyen âge, avec un supplément d'« émoluments » de mille francs. Dans ce dernier cours, il succédait à son maître Philippson, démissionnaire de ses charges académiques en raison des querelles philosophiques et politiques qui secouèrent l'Université de Bruxelles à cette époque. Leclère était médiéviste de formation. II recueillit un ensemble d'enseignements relatifs au moyen âge, parmi lesquels la paléographie et la diplomatique ; il y ajouta plus tard deux cours, libres à l'origine : l'archéologie médiévale et la géographie historique. Cette dernière discipline, déjà illustrée à Bruxelles par les travaux de Léon Vanderkindere, serait longtemps une originalité du programme des cours de I'U.L.B.
Ce fut à Léon Vanderkindere, mort prématurément, que Leclère succéda en 1907 en adjoignant à ses charges le cours d'histoire contemporaine. Sa tournure d'esprit et certaines de ses activités (par exemple le secrétariat de la « Société d'études sociales et politiques ») le préparaient certes à cette tâche. Il n'en demeure pas moins qu'on put considérer comme une singularité qu'un même enseignant fût appelé à traiter à la fois de périodes en apparence si différentes que le moyen âge et l'époque contemporaine. II y avait pourtant le précédent de Léon Vanderkindere. Leclère sut montrer que des liens incontestables existent entre le pacte de Verdun de 843 et le traité de Versailles de 1919 : profitant des loisirs forcés auxquels l'astreignit l'arrêt de ses enseignements durant la première guerre mondiale, il rédigea un ouvrage intitule La question d'Occident, avec pour sous-titre : Les pays de 843 à Régions rhodaniennes. AIsace et Lorraine. Belgique et Rhénanie (Bruxelles. 1921). Le livre porte une dédicace à deux parents de l'auteur tués à la guerre, l'un dans l'armée belge, l'autre dans l'armée française. Inspirée par l'actualité, l'œuvre, « qui intéresse à la fois la géographie historique, l'histoire militaire et l’histoire diplomatique » retrace les vicissitudes des régions « bornées à l'est par le Rhin et par les Alpes, à l'Ouest par l'Escaut, la Meuse. la Saône et le Rhône » depuis les Carolingiens jusqu'à la victoire des Allies, qui a « fourni au problème posé depuis 843 une solution sinon parfaite, du moins satisfaisante. » Nul doute que cet exposé, quoique dépourvu de cartes géographiques, ait aidé lors de sa formulation beaucoup de gens à apprécier, à la lumière de dix siècles de débats, le règlement convenu le 28 juin 1919 du problème des pays « d'entre-deux. » Leclère estimait que les clauses lotharingiennes du traité de paix eussent été excellentes, si les Rhénans, usant du droit qui leur était accordé, se séparaient de la Prusse et si la Sarre se décidait en 1935, comme elle en avait la faculté, à se joindre à la France. Mais il se refusait à assurer que, ces conditions une fois remplies, la lutte millénaire serait « finie à jamais » et à croire que l'Allemagne, transformée par sa défaite, renonçât un jour aux visées qu'elle avait conçues au détriment de la Belgique et de la France.
Un tel livre aurait pu faire augurer en faveur de son auteur une carrière aux Affaires étrangères. [I en alla autrement. A la fin du mois de septembre 1922, la presse citait Leclère comme successeur probable du professeur Eugène Hubert, ministre des Sciences et des Arts dans le cabinet Theunis et démissionnaire ; seul Le peuple, informé peut-être des hésitations de Leclère. pariait pour le philologue Joseph Bidez, professeur à l'Université de Gand. Les instances du roi Albert et celles du premier ministre eurent raison de l’indécision de Leclère : il accepta finalement le portefeuille. A vrai dire, des titres évidents l'y désignaient : ses nombreuses responsabilités à l'Université ; l'enseignement que, depuis la fin du siècle précédent, il assumait dans les écoles normales et autres de la ville de Bruxelles, et en outre les fonctions d'inspecteur du Lycée de la capitale. Mais l'accumulation même de ces charges conduisait au surmenage et une « mauvaise grippe », contractée au cours de l'inauguration par temps glacial du monument Camille Lemonnier, terrassa le nouveau ministre. Condamne au repos absolu, ce dernier démissionna le 8 novembre et partit se soigner dans le Midi. II est possible, comme l'a écrit Frans van Kalken, que « les jeux de la politique » aient été trop éloignés des activités naturelles de M. Leclere et que celui-ci ait répugné - comme l'avait fait son prédécesseur au département - à s'associer l'épineux problème qui se posait alors au Gouvernement : la flamandisation de l'Université de Gand. En décembre en effet le Parlement allait voter, à quatre voix de majorité, le projet Van Cauwelaert proposant la création à Gand d'une Université entièrement néerlandophone.
Les « activités naturelles » du professeur Leclère avaient toujours été centres sur l'Université de Bruxelles et elles le redevinrent. Depuis 1895 il avait, plusieurs fois déjà, siège au Conseil d'administration et au Conseil académique. Sa présence au sein du premier devait représenter, à la fin de sa vie, un total de trente-trois années. Le 9 juillet 1914, il avait élu recteur, ce qui lui avait valu bientôt la mission ingrate de repousser les sollicitations des autorités allemandes, désireuses de voir l'enseignement supeéieur, suspendu dés l'invasion, se poursuivre sous l’occupation. Il était demeure au rectorat jusqu'en 1920, ce qui l'avait amené à prononcer deux discours de rentrée : celui du 21 janvier 1919, qui rendait hommage aux étudiants morts pour la patrie, et celui du 10 novembre de la même année. Devenu ensuite prorecteur, il avait en 1921 représenté l'Université aux solennités du centenaire de l'École des chartes à Paris, puis aux cérémonies du transfert à Arlon des cendres de Godefroid Kurth. En la première de ces occasions, il avait représenté simultanément l'Académie royale de Belgique, qui l'avait choisi comme membre correspondant de la Classe des Lettres en décembre 1919 et qui allait l'élire membre titulaire en mai 1922.
Après le bref intermède ministériel et le rétablissement de sa santé, Léon Leclère reprit sa place à l'Université, laquelle se trouva plus intimement associé en 1923 par sa nomination de professeur full-time et par l'abandon de ses cours aux Écoles normales. De 1925 à 1933, il fut président de l'Ecole de pédagogie et de 1926 à 1929 président de la Faculté de philosophie et lettres. II dirigea aussi la Fondation archéologique (créée en 1930), dont la collection de moulages reçut le nom de Musée Leclére ; enfin il présida à la création de la section d'Histoire de l'Art et d'Archéologie. Son souci de voir s'enrichir le programme de l'Université s'exerça donc en cette affaire, comme il s'était manifesté auparavant par la création (en 1919) et le développement d'un enseignement de la pédagogie, d'où était sortie en 1926 l'École de pédagogie.
Ce souci avait trouve aussi, de date ancienne, à s'exprimer dans une œuvre para-universitaire dont il avait été le fondateur et dont il resta le président jusqu'en 1940 : l'Extension de l'Université. En 1892, il avait fait à la Société des étudiants libéraux de Gand une conférence sur les Universités itinérantes qui se développaient en Angleterre sous l'étiquette d'University extension movement et, en 1893, il avait fait connaître ses réflexions à ce sujet dans un article intitulé Les Universités populaires dans les pays anglo-saxons. De là était venue l'idée d'envoyer aux quatre coins du pays des membres du corps universitaire, qui étaient reçus par des comités locaux et chargés de propager le savoir sous forme de leçons publiques. L'expérience réussit parfaitement et s'est poursuivie jusqu'aujourd'hui.
La bibliographie de Léon Leclère, qui n'atteint pas la centaine de titres, peut paraître peu abondante. Mais le rayonnement d'un homme ne se mesure pas uniquement par ses écrits ; il se traduit aussi par son action créatrice, par son influence sur les autres et par le verbe. Cet impact, dont les traces demeurent peut-être moins durables, doit être apprécie à sa juste valeur. Leclère fut avant tout un homme d'enseignement, un éducateur. Il en avait les qualités majeures : la clarté et la concision, la sûreté de l'information, l'amour de ce qu'il enseignait et l'amour de ceux à qui il s'adressait. En témoignent trois manuels qui ont reçu de nombreuses éditions : une Histoire générale (Antiquité - Moyen Âge - Temps modernes), publiée pour la première fois en 1894, bientôt suivie d'une Histoire contemporaine (1897) et un peu plus tard d'une Histoire du Moyen Âge (1903). L'auteur de ces lignes conserve précieusement un exemplaire de la 6ème édition de ce dernier manuel et un exemplaire l'Histoire contemporaine sur les marges desquels il a noté les gloses dont le professeur accompagnait l'exposé de sa matière. Que de fois, depuis cinquante ans, ces deux livres ont-ils servi comme utiles aide-mémoire !
Le cours d’histoire médiévale se faisait en première candidature et notamment le lundi ; c'était donc le premier contact des étudiants novices avec l'enseignement universitaire. Le professeur Leclère, dans la majesté de sa barbe blanchie, était le premier visage qui se présentait eux. Il commençait en posant de graves questions : Qu’est-ce que l'Histoire ? Est-elle une science ? Ne serait-ce point plutôt un art ? C'est en tout cas une méthode. Et de renvoyer à l'Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos, et au Travail historique de Bréhier et Desdevises du Dèzert. Pour les futurs historiens, c'était le baptême du feu. L'exposé se poursuivait par l'affirmation de l'intérêt incontestable qu'offre l'histoire du moyen âge, en dépit des difficultés de son étude. Ces méditations sur la philosophie de l'histoire, Leclère les a nourries durant toute sa vie d'historien, ainsi que le montrent une série de textes dont les plus achevés ont pris place dans le Bulletin de la Classe des Lettres de l'Académie. Ce fut, en 1936, une lecture sur La Révolution française et la recherche de la Vérité historique et, en 1942, une communication ultime : L'Histoire est-elle une Science ?. Car cet historien était aussi un penseur et ce n'est pas rien que, dans le livre par lequel l'Académie thérésienne célébra en 1922 le cent-cinquantième anniversaire de sa fondation, Leclère accepta de rédiger le chapitre réservé aux sciences philosophiques Comme Henri Pirenne et Paul Harsin - pour ne citer que ceux-là - Leclère ressentait une égale défiance à l'égard du scientisme de la fin du XIXème siècle et à l'égard du scepticisme en résultant, lequel avait pousse beaucoup d'historiens à renoncer à s'interroger sur les fondements philosophiques de leur activité et de l'objet de leur activité. II s'en prenait aussi à « certains des détracteurs de l'histoire - disons mieux : de ce qu'ils croient être l'histoire - », à Paul Valéry en particulier, dont on sait les propos amers sur la vanité et la nocivité de l'enseignement de l'histoire. Le message de Leclère était d'autant mieux accueilli que, par-dessus la génération des scientistes. la position de Leclère répondait aux inquiétudes de la jeune génération des années trente.
C’est que ce maître - on l'a dit - aimait son enseignement. De là l'immense sympathie - allons jusqu'à dire : l’affection - suscitée au sein des auditoires qui recueillirent sa parole. En mai 1927, peu après la nomination de Leclère comme membre permanent de son Conseil d'administration, l'Université de Bruxelles avait organisé en son honneur une manifestation académique dont la préparation avait été confiée à un groupe de professeurs présidé par Michel Huisman. Elle y avait convié tous les amis, belges et étrangers, de Léon Leclère, ainsi que tous ceux qui avaient été ses élèves, tant dans les Écoles normales qu'à l'Université. Une médaille commémorative sur laquelle le sculpteur Bonnetain avait modelé les traits du professeur Leclère lui avait été offerte. Et le reliquat des souscriptions avait permis d'établir et d'alimenter un Fonds Leclère, qui aurait pour fonction de procurer à la Bibliothèque centrale de l'Université - qui en avait grand besoin - des ouvrages fondamentaux se rapportant aux différentes disciplines professées par celui qu'on honorait de cette manière. En mars 1936, au moment où Leclère, atteint par la limite d'âge, allait devoir prendre sa retraite, le Cercle d'Histoire de I'U.L.B. décida de réalimenter le Fonds créé neuf ans plus tôt ; on fit appel à ceux-là seuls qui en avaient été les bénéficiaires, c'est-à-dire ceux qui avaient suivi les cours de Léon Leclère à l'Université. Un comite organisateur, présidé par John Gilissen, fut chargé des préparatifs. En six semaines, il rassembla un nouveau capital, des groupements divers - telles I'Union des anciens étudiants et la Ligue de l'Enseignement - ayant tenu à y contribuer. Une foule immense d'étudiants et surtout d'anciens étudiants entoura le jubilaire, le 23 mai 1936 ce matin-là, il avait fait sa dernière heure de cours et Michel Huisman, pour affirmer sa qualité d'ancien élève, avait tenu à y assister. II suffit de lire les allocutions qui se succédèrent durant cette nouvelle manifestation pour saisir le sentiment de respectueuse allégresse que suscitait la personne de Léon Leclère. Georges De Leener, président de l'Ecole de Commerce de I'U.LB.. souligna la « grande affection » de Leclère envers la jeunesse estudiantine et la « généreuse indulgence » par laquelle il tempérait avec bonté la sévérité de certains de ses collègues. Auguste Vermeylen, alors professeur à l'Université de Gand, avait assisté en qualité d'étudiant aux débuts de Leclère à l’U.L.B., et il avoua avoir, dès cette époque, profité de sa « bonté active » au moment des examens. Augusta Violon, présidente en exercice de l'Association générale des Etudiantes. souligna ce qu'il y avait en Leclère « de profondément paternel. de profondément serein et de profondément indulgent. » Dans sa réponse, Leclère salua la mémoire de ses maîtres, Vanderkindere et Philippson en particulier ; il rappela que parmi ses premiers élèves s'étalent rencontrés, outre Vermeylen, deux autres littérateurs : Charles van Lerberghe et Fernand Séverin: il annonça enfin que les sommes recueillies seraient attribuées par lui non seulement à la Bibliothèque de l'Université, mais en partie aux deux organismes auxquels il avait consacré ses soins : ['Extension de l'Université et la Fondation archéologique.
La manifestation de 1936 ne mit pas un terme brutal à l'activité de celui qui en avait été l'objet. Le « bon monsieur Leclère » - comme le nomme avec tendresse Frans van Kalken, qui fut lui aussi de ses élèves - continua de siéger au Conseil d'administration de l'Université jusqu'en 1941, c'est-à-dire jusqu'au moment où celle-ci décida de suspendre son activité. II eut la joie de connaitre la libération de 1944.
Diverses marques d'estime, outre les deux manifestations citées plus haut, ont accompagné sa carrière. Parmi elles, on retiendra le titre de docteur honoris causa qui lui fut conféré par les Universités de Toulouse (1924) et de Strasbourg (1926). Il était porteur, entre autres distinctions, du titre d'Officier de la Légion d’honneur.
La carrière de Léon Leclère illustre les dernières phases des temps héroïques durant lesquels l'Université de Bruxelles, modestement bénéficiaire encore du soutien financier de l'Etat, payait chichement ses serviteurs et vivait de la générosité de ses amis et de ses fidèles. Quant à la figure de Léon Leclère, elle personnifie bien cette époque de transition, cultivée et libérale, qui sépare le XIXème siècle finissant des époques bouleversées par deux guerres mondiales qui ont suivi, Elle en a les faiblesses, mais aussi le charme et les humbles mérites.
Voir aussi :
AMOULD M.-A, Leclère, Léon, dans Nouvelle Biographie nationale, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2001, t. 6, pp. 269-270.