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Kestens Prosper (1867-1945)

Portrait de Kestens Prosper

Kestens Prosper, Jean, Marie (indéterminé)

né en 1867 à Gand décédé en 1945 à Woluwe-Saint-Pierre

Ministre (guerre) entre 1925 et 1926

Biographie

(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 14 août 1925)

Vous souvenez-vous de la constitution du Ministère Poullet ? Pendant quelques jours, on se demanda si toute la belle combinaison édifiée par le triple comte et son patron n'allait pas s'écrouler, faute d'un ministre de la guerre. L'armée, toute l'armée en effet, était d'avis que le programme militaire du triple comte et de son patron ne tendait à rien moins qu'à désorganiser la défense nationale. Où trouver un général qui ne partageât pas cette opinion ou qui voulût, pour un portefeuille éphémère, se mettre à dos tous ses camarades ? Quand à un civil, on n'en avait pas sous la main. Et puis, Vandervelde avait dit, assure-t-on : « Surtout pas de civils I Quand on les met au Ministère de la Guerre, ils deviennent plus militaristes que le capitaine Ramollot ». (Il pensait sans doute à Devèze, notre petit Caporal). Et le fait est qu'on tâta vainement beaucoup de généraux : ils ne voulaient rien savoir. On tâta aussi le général Kestens, et comme les camarades, il commença par envoyer promener les émissaires du triple comte.

Cependant, le bruit se répandait de plus en plus que le général Kestens était le seul ministre possible : il passait pour démocrate -on sait que c'est aujourd'hui la plus haute vertu, qui, en politique, tient lieu de toutes les autres. - De plus, au point de vue militaire et patriotique, il offrait toute garantie : sa carrière était inattaquable ; enfin, c'était un homme de science, un organisateur. Bref, il avait toutes les qualités et toutes les vertus, c'était le ministre rêvé. N'empoche qu'il continuait à ne rien vouloir savoir ... Mais le triple comte d'un côté, et le patron de l'autre, n'en répétaient pas moins: il sera ministre. Et le fait est qu'il le fut. Comment l'a-t-on déterminé à accepter, c'est un mystère. On dit qu'une haute intervention ... Toujours est-il que le général Kestens déclara à ses amis qu'il était au ministère en service commandé. C'était le Ministre malgré lui.

Est-il toujours le ministre malgré lui ? Mon Dieu, on finit toujours par prendre goût au pouvoir. On se dit que d'autres, à votre place, feraient sans doute moins bien, ou plus mal. Toujours est-il que le général Kestens est maintenant solidement ancré dans son ministère.

* * *

Le fait est qu'on aurait pu tomber plus mal, beaucoup plus mal, et que s'il est un ministre de la guerre qui pouvait plus ou moins rassurer l'armée sur les intentions du triple comte et de son patron à son égard, c'était bien le général Kestens.

C'est un militaire scientifique. Titre rare : il appartient à la fois au génie et à l'artillerie. De plus, il a passé par l'Institut Montefiore, où il a pris son diplôme d'ingénieur-électricien. Aussi la vie de garnison en temps de paix ne l'amusait-elle guère. C'est pourquoi il demanda et obtint un congé pour aller diriger, en Argentine, une école des Hautes Etudes techniques. Là le militaire fit place à l'ingénieur et Kestens mena à bien, pour le compte du gouvernement argentin, l'étude de toute une série de grands travaux qui ont fortement contribué à compléter l'outillage économique de la Grande République Sud-Américaine. Cette œuvre achevée, il rentra en Belgique. et, quand la guerre éclata, il était major, el commandait l'artillerie de la 5ème brigade mixte.

On disait volontiers, dans l'armée, en temps de guerre, que ces militaires scientifiques, ces ingénieurs, n'étaient pas des entraîneurs d' hommes, et qu'ils préféraient, en général, la vie des bureaux à celle des tranchées. S'il est quelqu'un qui peut détruire cette légende, c'est assurément Kestens. Nous ne savons pas s'il a des convictions aussi démocratiques qu'on le dit, mais ce Gantois solide et salé a certainement les mœurs les plus démocratiques du monde. A la guerre, il ne se trouvait bien qu'au milieu de ses hommes, en première ligne quand c'était possible. Aussi, dès le commencement de la campagne, fut-il blessé, à Molenhoeck, lors d'une des premières sorties d'Anvers : la blessure était assez sérieuse pour lui valoir un long congé de convalescence, mais il ne voulut pas en entendre parler : « On a besoin de moi », disait-il avec un certain orgueil. Et, tout boitillant, il reprit son service.

Et, en effet, on avait besoin de lui. Lors du siège d'Anvers, pendant la défense de la Nèthe, il exerce, sous les ordres du général anglais Parys, un des commandements effectivement les plus importants : il était chargé de diriger et de coordonner l'action d'une dizaine de groupes d'artillerie. Mais Anvers tombe, c'est la retraite et alors commence la véritable carrière de guerre de Kestens. A la bataille de l'Yser, il commande en fait toute l'artillerie du secteur de Nieuport : Saint-Georges, Ramscapelle, et s'impose définitivement à l'attention du Haut Commandement, par son intelligence, sa valeur technique et son imperturbable bonne humeur. Aussi, en fin 1914, prend-il le commandement de la deuxième division d'armée, sous les ordres du lieutenant-général Drubbel, fonction qu'il continuera d'assumer jusqu'à la fin de la guerre, avec le grade de colonel, puis de général.

Ce fut du reste pendant la guerre de position, que la forte personnalité du général Kestens s'affirma avec le plus d'éclat. Excellent organisateur, autant que savant technicien, il se donne corps et âme à ses bouches à feu et à ses canonniers. La plupart des commandants d'artillerie de nos D. A. vivaient comme chefs de service aux côtés de leur général de division et participaient aux honneurs et à la table du quartier général. Le colonel, puis le général Kestens, au contraire, choisissait toujours son poste de combat très loin du Q. G., mais très près de ses batteries. Là, il se créait sa petite vie à lui, indépendante, simple et familière, se contentant de la compagnie de ses adjoints, de ses téléphonistes, de son chauffeur et de son cuisinier, traitant tout le monde avec la même familiarité bonhomme et la même gaîté communicative. Sa table était d'une simplicité un peu spartiate, parce que son cuisinier, dans le civil, était maçon, et ne connaissait guère que des recettes de maçon. Mais le général s'était tellement attaché à ce brave garçon, qu'il eût préféré manger des briques que de s'en séparer. Sa tenue était légendaire au front. Au début de la campagne, il portait le grand manteau avec la petite pélerine de conducteur de deuxième classe ; plus tard, il arbora fièrement la veste de troupe et la capote kaki : on y distinguait à peine les étoiles. Les visiteurs de marque, les officiers étrangers, qui se présentaient à l'improviste au poste de commandement du colonel Kestens hésitaient à reconnaître sous cet uniforme rudimentaire le commandant d'artillerie de la 2 D. A., et leur stupéfaction leur coupait souvent le laïus qu'ils avaient préparé à l'adresse de ce grand chef des canons. Mais, au bout de quelques instants, ils étaient tous conquis par l'intelligence, la bonne humeur et l'esprit primesautier de ce grand soldat, et ils revenaient enchantés de leur visite.

Le colonel Kestens possédait cependant une tenue numéro un, une tenue réglementaire, mais il ne la sortait que contraint et forcé, dans des circonstances pénibles, quand il ne pouvait refuser une invitation à dîner de son général, par exemple. Elle suffisait à assombrir son humeur ; s'il l'avait gardée longtemps, elle l'eût rendu pessimiste. Mais aussitôt rentré dans sa cagna, l'ayant dépouillée, il reprenait son inaltérable gaîté. En route, chaque matin, dès le petit jour, pour la visite du secteur, il faisait sa tournée d'artilleur avec une admirable conscience, allant des batteries aux postes d'observation, des postes d'observation aux postes de guetteurs, toujours chantonnant, acceptant le petit verre de gnôle à tel P. C., fumant un cigare à tel autre, une cigarette en compagnie de tel soldat chef de poste qui lui avait bien répété les consignes, causant avec le moindre « jass »:

« Van waar zyt ye? Alles goed? Ah, zyt gy ook van Gent ? Ik ben ik ook van Gent. »

Et quand la tête du soldat gantois lui revenait particulièrement, il lui racontait une gaudriole en flamand de Gand. Car, connaissant à fond cinq langues, le général Kestens a gardé un goût prononcé pour les histoires grivoises contées en patois gantois. Il eut, pendant la guerre, comme adjudant-major, un concitoyen qui, sous ce rapport, était inépuisable. Il les connaissait toutes et il en inventait ! Avec l'aide de son colonel, il aura singulièrement étendit le répertoire des histoires salées, chères aux enfants de la cité d'Artevelde. Il en est telle que: « Mie gy hebt de Zuykerzickte? » qui ne peuvent se raconter qu'en Conseil des Ministres.

Le général Kestens est donc un pur Flamand, un Gantois ; mais cela ne l'empêche pas d'être peut-être le plus francophile de nos officiers généraux. A la guerre, il ne s'entendait tout à fait bien qu'avec ses camarades français, parmi lesquels il était, du reste, extrêmement populaire. Il ne pouvait pas leur raconter des « histoires » en gantois, mais il en racontait fort bien en français. Et puis, il y avait les détails du service et les questions de bravoure : sur ce point-là aussi, il était toujours d'accord avec ses voisins en bleu-horizon.

On se demande ce qu'un tel homme va faire à la Chambre : il était si bien à sa place comme inspecteur général de l'artillerie ! Le sera-t-il encore aux bancs du gouvernement, parmi les intrigues de couloir et les petites ruses parlementaires, où se sont usés tant de grands soldats ? Pourquoi pas, après tout ? Il a accepté ce ministère comme un poste de combat, il affronte la meute parlementaire dans le même état d'esprit qu'il affrontait les Boches: c'est le meilleur moyen d'en venir à bout...


(Extrait de L’Indépendance belge, du 15 janvier 1926)

La démission de M. le ministre Kestens

On peut dire que le ministre de la Défense nationale. M. Kestens, a été littéralement vouté hors du gouvernement par les socialistes. Ce n'est pas même d'hier que leur presse l'a sommé de se retirer devant leurs injonctions. Ils allèguent, aujourd'hui, que le ministre s'est montré bien peu conciliant en ne cédant pas sur la question des dix mois de service, appliqués à la classe de 1925. Pure échappatoire ! L'honorable ministre a répondu, avec raison, qu'il n'est pas possible de prendre cette mesure là 'égard dès miliciens actuellement à l'instruction, et sans que les dispositions aient pu être prises, dès le principe, pour qu'ils n'aient pas à souffrir de cette réduction brusque, intempestive et improvisée du temps de service.

Nous comprenons. très bien, qu'un ministre soucieux da la bonne organisation de l'armée et ayant autant conscience de ses devoirs et de sa responsabilité que le général Kestens, ne puisse se prêter à de pareilles exigences' uniquement dictées par des préoccupations politiques. Sur ce point, les socialistes sont d'ailleurs en aveu. Ils ont déclaré, avec une désinvolture qui ne nous surprend nullement, qu'ils ne pouvaient prendre une attitude différente en présence des engagements électoraux qui forment la majorité gouvernementale.

Le Vooruit écrivait encore hier matin : « Nous avons promis au corps électoral de lutter pour le service de six mois, et nous n'avons pas l'habitude de ne pas mettre nos actes d'accord avec nos paroles, dès que les circonstances sont propices. »

Et l'intérêt de l'armée ? Et les raisons d'ordre technique qui empêchent que cette réduction du temps de service, décidée à titre rétroactif, porte préjudice à ces intérêts? Et l’avis de l'état-major, qui, comme l'annonçait le Standaard d'hier, est défavorable à cette réduction pour la classe de 1925, ce qui prouve que, malgré la déclaration faite à ce journal, par un membre du gouvernement, - il ne dit pas lequel - il ne s'agit nullement d'une « queue de cerises » ?

Ce sont là des considérations qui doivent s’effacer devant des motifs de stratégie politicienne !

Le général Kestens a trop le sentiment de sa dignité pour céder sur une question qui engage sa responsabilité de chef du département de la Défense nationale. Quand il a accepté ce poste périlleux nous avons exprimé notre confiance en son caractère loyal et notre estime pour ses grandes qualités. Il se retire, pour des raisons qui sont toutes à son honneur. Nous réservons, bien entendu, l'avis que nous aurions émis sur ses projets en eux-mêmes, s'il avait été amené à les déposer, ce qui eût permis d'en apprécier les modalités.

Le gouvernement, que cette crise partielle embarrasse fort, a le vif désir de la dénouer dans un bref délai. En attendant, la démission de M. le ministre Kestens a été accordée et un des membres du gouvernement, M. de Liedekerke ou M. Van de Vyvere, fera l'interim. .

Un ministre civil sera-t-il appelé à succéder à M. le général Kestens? En ce cas, nous serions en droit de déclarer, sans qu'il soit possible de nous infliger un démenti, que les intérêts de l'armée seraient sacrifiés à la politique. Ce n'est jamais pareille conception qu'un Masson. un Paul-EmiIe Janson et un Devèze ont eue du rôle Important qu'ils ont rempli comme chef du département de la Défense nationale !

Si un officier supérieur acceptait le portefeuille, il préférerait se mettre en opposition avec l'état-major plutôt que de ne pas obéir aux ordres des partis !

II se prêterait donc à réaliser le plan que, dans l’article cité plus haut, le Vooruit vient de dévoiler, et dont il résulte' que les socialistes entendent appliquer la réduction du temps de service à dix mois aux classes de 1925 et de 1926, et celle de huit mois aux classes de 1927 et 1928. De cette sorte, les démocrates-chrétiens se tiendraient également pour satisfaits. Et quant à la classe de 1929… ce sont les élections de 1929 qui en décideraient !

Voilà où nous en sommes arrivés sous le beau régime dont les élections du 5 avril nous ont dotés ! Voilà comment est traitée l’armée, sauvegarde de l’unité et de la patrie, de l’intégrité de notre territoire, de nos vies et de nos biens !