Jennissen Emile, Jean, Hubert libéral
né en 1882 à Liège décédé en 1949 à Liège
Ministre (santé publique-hygiène) en 1939.(Extrait de La Wallonie, du 7 juin 1949)
Une nouvelle, que l'on appréhendait depuis plusieurs jours, s’est répandue ce dimanche après-midi.
Atteint d'un mal cruel, une usure du cœur, résultant d'une vie de labeur acharné, Emile Jennissen s’est éteint à l'âge de 66 ans.
Il a occupé une p:ace de premier ordre dans la vie politique, intellectuelle et judiciaire.
D’origine hongroise, né à Liège, il fut dès l'Université, un fervent radical et un défenseur passionné de la civilisation française. Il devait rester fidèle jusqu'au bout à ses conceptions. C'est le XVIIIème siècle français qui fut avec la Renaissance et les philosophes stoïciens, à la base de sa formation, qu'il réalisa plutôt contre les tendances de la plupart de ses maîtres que par eux.
Docteur en droit, il émigra à Paris, où il parfit sa formation.
De retour à Liège, il fut un des promoteurs du fédéralisme, et, en 1919, il mettait sur pied « Les Amitiés Françaises. »
Dans la vie politique, il fut successivement conseiller communal suppléant, membre de la Chambre des députés de 1922 à 1939, conseiller communal effectif de 1926 à sa morts
C'est un grand honnête homme qui dlsparaît, fidèle jusqu'au bout à ses convictions et confiant dans la destinées des principes de 1789.
La Wallonie présente à la famille du défunt et au Parti libéral ses condoléances.
(Extrait de La Meuse, du 7 juin 1949)
Une triste nouvelle s'est répandue dimanche après-midi. Succombant à un mal cruel, Emile Jennissen s'est éteint à l'âge de 66 ans.
C'est une grande figure liégeoise qui disparaît ; car, durant de nombreuses années, le défunt occupa une place de premier plan dans la vie politique, intellectuelle et judiciaire du pays.
Emile Jennissen fut, dès l'université, un défenseur passionné de la civilisation française. A peine docteur en droit, il alla parfaire sa formation à Paris, où il suivit, outre le Palais et les conférences littéraires, la bataille électorale de 1906, qui fut particulièrement vive au Quartier latin.
Revenu à Liège, il fut, sans tarder, un des plus ardents défenseurs de la Wallonie. La guerre de 1914 le trouva à Anvers, où il participa vaillamment à la défense de la ville. Plus tard, il allait rencontre en France celle qui devait devenir sa compagne dévouée. Sitôt la tourmente passée, Emile Jennissen créait, avec quelques amis, les « Amitiés françaises » dont rayonnement n'allait cesser de croître.
En 1921, il était élu conseiller communal suppléant. L'année suivante, il entrait à la Chambre, remplaçant Paul Van Hoegaeden. II y siégea jusqu'en 1939 et l’on conserve de lui le souvent d’un parlementaire plein de fougue et en possession d'une langue châtiée que ses adversaires redoutaient. En 1926, il était entré au Conseil communal. A la mort de Louis Fraigneux, il devint échevin des Finances, puis, après la disparition de Xavier Neujean, échevin de l'Etat civil et du Contentieux. Enfin, lors de l'entrée de M. Buisseret au Gouvernement, il occupa l'échevinat de l'Instruction publique.
II fut titulaire du portefeuille de la Santé publique dans le cabinet Spaak de 1939.
Pendant la guerre, il fut écarté spécialement de l'Hôtel de ville avec son collègue libéral et arrêté comme otage.
Au Barreau, Emile Jennissen était surtout un civiliste et seule son activité politique l'empêcha de prendre une place plus grande dans le monde judiciaire.
Ses derniers actes publics furent la présentation de l'amiral Thierry d'Argenlieu aux « Amitiés françaises » et sa participation au Conseil fédéral à la veille du poll libéral.
II disparait après avoir été fidèle jusqu'au bout à son idéal de liberté.
La Meuse, qui s'incline douloureusement devant sa mémoire, présente à Mme Jennissen ses plus sincères condoléances.
(Extrait du Face à Main, du 18 juin 1949)
Flambeau du radicalisme progressif
La Ville de Liège vient de faire des funérailles solennelles à Emile Jennissen, ancien ministre, ancien député, ancien échevin et conseiller communal liégeois.
Avec lui disparaît une des belles et nobles figures du libéralisme belge. Fondateur des « Amitiés Françaises » en 1909, Wallon ardent et passionné, Emile Jennissen eut une carrière politique bien remplie et d’une rectitude parfaite. En 1943, il échappa par miracle aux lâches assassins rexistes qui abattirent ses amis Horrent et Boinem. Il vécut alors avec courage une époque d'angoisse perpétuelle qui fut à l'origine de la maladie de cœur à laquelle il vient de succomber.
Quelques jours avant sa mort, Emile Jennissen, alité, reçut la visite du général de Lattre de Tassigny. Comme le vaillant défenseur de Strasbourg lui souhaitait une complète victoire sur la maladie, le grand ami de la France qu’il fut toujours eut cette réponse émouvante : « Ah ! mon général, comme votre parole est généreuse. car vous vous y entendez en victoire ! »
(Extrait de DELFOSSE P., Jennissen, Emile, dans Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, Institut Destrée, 2001, t. II, pp. 871-873)
Jennissen Emile (Liège 11/11/1882, Liège 05/06/1949)
Docteur en Droit de l’Université de Liège (1902), Emile Jennissen effectue son stage à Paris et devient avocat à la Cour d’Appel de Liège. Lié aux milieux littéraires et politiques parisiens, il ne cache pas ses affinités pour le parti Radical, républicain et anticlérical et il est l’auteur d’articles dans plusieurs grandes revues françaises de l’époque. Attaché à la France, à sa langue, sa culture et sa civilisation, Émile Jennissen fonde à Liège l’association des Amitiés françaises (1909) et contribue au développement de ce mouvement en Belgique.
Militant wallon dès les premières années du XXème siècle, il respecte les revendications flamandes, mais entend protéger les intérêts wallons. En 1911, Émile Jennissen publie une brochure dont le titre est tout un programme : Wallons-Flamands. Pour la séparation politique et administrative. Dans ce projet fédéraliste succinct, il se prononce en faveur de la création d’un Parlement flamand et d’un Parlement wallon. La séparation, Émile Jennissen la justifie par des raisons morales, politiques, économiques et linguistiques. Il considère que les aspirations de la Wallonie sont méconnues et son essor entravé.
En 1912, à la suite du Congrès wallon de juillet et de la Lettre au roi, il relève le défi de Jules Destrée visant à créer le premier parlement pour la Wallonie. Membre fondateur de l’Assemblée wallonne où il est l’un des délégués de Liège (octobre 1912), Émile Jennissen s’y montre un autonomiste déterminé.
En juillet 1923, il est, avec Jules Destrée, à la tête des fédéralistes qui démissionnent d’une Assemblée wallonne éloignée de la « tradition de 1912 ». Membre-fondateur de la Ligue d’Action wallonne de Liège (1923), Jennissen est aussi de l’équipe de la Concentration wallonne (1930-1940). Il est alors député de Liège (1922-1939) et met à profit sa présence à la Chambre des représentants pour exposer ses positions wallonnes.
Libéral démocrate progressiste, défenseur du suffrage universel, de l’école laïque et du service personnel, Emile Jennissen devient un éphémère ministre (1939). Conseiller communal de Liège (1926-1949), échevin à trois reprises, il est révoqué par l’occupant allemand en date du 4 juin 1941 en même temps qu’Auguste Buisseret. Le 7 septembre 1944, il retrouve un échevinat et est chargé de l’Instruction publique. Résistant wallon, il participe, dans la clandestinité, à la préparation du Congrès national wallon de l’après-guerre (1945).
En 1946, Émile Jennissen fait adopter par le Conseil communal de Liège l’orthographe définitive du nom de la ville de Liège. Jusqu’alors l’accent voguait entre grave et aigu.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 29 mars 1935)
Au cours de la semaine dernière, alors que le cabinet Theunis gisait knock-out sous les yeux ébahis de nos parlementaires, un peu effrayés de ce qu’ils avaient fait, La Nation Belge, fidèle à ses amitiés, envoyait une volée de bois vert aux membres de la majorité qui, en tirant continuellement dans le dos des ministres qu’ils avaient promis de soutenir, leur avaient rendu la tâche impossible.
« Ces hommes, disait-elle, en soufflant dans la trompette du jugement dernier, ont accumulé sur leur tête des responsabilités écrasantes.
« En montrant qu’ils mettaient leurs intérêts personnels ou leurs préventions et leurs préjugés au-dessus du souci le plus élémentaire du bien public, en se révélant incapables de comprendre les conditions nouvelles de la vie nationale, les Sap, les Crokaert, les Marcel-Henri Jaspar et tutti quanti ne se sont pas seulement désignés eux-mêmes à la vindicte publique : ils se sont définitivement discrédités ».
Définitivement ! Voire. Il faut qu’un homme politique soit au bagne pour être définitivement discrédité. Toujours est-il que parmi les tutti quanti, il faudrait inscrire le nom d’Emile Jennissen, notre homme du jour, dévaluateur notoire et l’un de ceux qui ont rendu difficile et précaire le soutien que le parti libéral avait promis au ministère Theunis.
C’est pourquoi nous connaissons nombre de braves gens qui vouent Jennissen aux gémonies. « Comment ! Vous allez donner la tête de Jennissen, nous dit un ami qui regarde par-dessus notre épaule tandis que nous écrivons, ce défaitiste du franc ! ce trublion ! ce wallingant séparatiste aussi dangereux, aussi mauvais Belge que les flamingants les plus activistes ! »
- Mais oui, cher ami, nous donnons la tête de Jennissen. Vous devez savoir que notre petite galerie contemporaine n’est pas nécessairement un palmarès. Il nous plaît que notre première page soit tour à tour pinacle et pilori.
Nous n’avons du reste aucune intention de clouer ce pauvre Jennissen au pilori. Il rue dans les rangs du libéralisme orthodoxe. Eh bien quoi ? Il n est pas le seul de son espèce. C’est qu’il croit encore à sa jeunesse. « Place aux jeunes ! » Tous les politiciens sont plus ou moins comme ça, jusqu’au moment où les bonzes de leur parti consentent à leur trouver un portefeuille. Si un jour - on ne sait jamais - Jennissen devient ministre de n’importe quoi, il sera peut-être bien aussi sage que Bovesse.
Il a contribué à fiche M. Theunis par terre. Eh ! c’est la règle du jeu parlementaire ; ceux qui sont persuadés qu’ils ont été désignés par le ciel - non M. Jennissen, anticlérical convaincu, qui se moque du ciel, lequel, probablement, le lui rend bien ; mais disons ceux qui croient la justice immanente, une divinité laïque - pour diriger les affaires de l’Etat, n’hésitent jamais à ramasser un portefeuille dans les décombres ou dans la boue et à provoquer du désordre pour prouver qu’ils sont capables de remettre de l’ordre.
Il est dévaluateur ! On peut être dévaluateur de bonne foi, il y a des gens prétendument compétents qui assurent que quand le franc belge ne vaudra plus que deux centimes, une cens, tout ira beaucoup mieux, que les ouvriers et les fonctionnaires se garderont bien de réclamer la péréquation de leur salaire, que les prix baisseront, que l’on exportera tout ce que l’on voudra et que les nations concurrentes auront la générosité de ne pas appliquer la taxe compensatoire au change comme elles l’ont toujours fait jusqu’ici, bref, qu’avec un billet de cent francs valant dix francs on sera beaucoup plus riche qu’avec un billet de cent francs valant cent francs : c’est une opinion comme une autre.
Notre homme est wallingant et le proclame. Peut-être en faut-il pour faire contrepoids puisqu’il y a des flamingants. Bref, dans notre faune parlementaire, il apparaît comme un type assez particulier, comme un type hors série et, puisque fidèle à notre position de spectateur de la tragicomédie, nous cherchons à en expliquer de notre mieux les personnages, pour quoi n’essayerions-nous pas d’expliquer Jennissen?
Et sur ce terrain-là du moins, nous sommes prêts à applaudir le tonitruant Jennissen.
Mais au temps, au triste temps où nous sommes, il est bien question de communion intellectuelle ; il est question de savoir si demain les quatre sous que le petit épargnant a mis de côté, la modique pension des veuves et des orphelins vaudront encore un rouge liard ; et sur ce terrain-là, Jennissen s’est mis à la suite des dévaluateurs. Il est parmi les naufrageurs du franc... Pourquoi ? S’imagine-t-il par hasard qu’il suffira de démolir le crédit de la Belgique pour en faire une province française, que l’on verrait siéger au Palais-Bourbon ? Nous croyons savoir que ce n est pas ce que l’on pense à Paris où heureusement les hommes qui comptent pensent encore qu’une Belgique solide et assurée de son avenir est une des meilleures garanties de la sécurité française. Ce Jennissen, qui d’ailleurs est plein de talent, est trop poussé et trop passionné I Ah ! jeunesse...
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On dit couramment que la fonction fait l’organe. Et l on dit aussi que l’homme et l’animal finissent par ressembler, en un curieux mimétisme, au milieu dans lequel ils vivent et travaillent. Le boulanger est blanc, le houilleur est noir, le daim est roussâtre comme les bois d’automne... Jennissen, député belge pro-français, a si souvent caressé le rêve d’une vague fusion France-Belgique qui l’enverrait siéger au Palais-Bourbon qu’il a fini par se faire une tête, une démarche, un accent de député français du type radical socialiste...
Des esprits chagrins nous objecteraient peut-être que la conformation de la tête de Jennissen est antérieure à ses convictions politiques. C’est bien possible. Mais l’ensemble de l’homme, sa dégaine ne l’est pas. Et cette dégaine à réussi à se faire si exactement française que pendant quelques minutes, on s’y trompe. L’honorable député de Liège vous a une façon de détacher les syl-la-bes, de marteler ses apophtegmes, de les parsemer de « n’é-pas ? » aimables qui peuvent à tout hasard être pris pour une pause, ou pour une demande d’approbation... Bref, une merveille, une imitation de grand style, et ce serait presque trop beau, si l’accent de Liège, çà et là, ne poussait une petite pointe drôlette à la surface de cette brillante composition. Son nom n’est cependant pas spécialement liégeois ni français. Il s’en rend bien compte. Mais qu’y faire ? C’est là un détail qu’il ne se peut changer.
Un Dieu malin n’a-t-il pas d’ailleurs affligé une quantité d’écrivains flamands et de politiciens flamingants de noms français ? Conscience, De Mont, Du Catillon, Borginon, comme pour montrer qu’il n’existe pas davantage de pure race flamande que de pure race wallonne ? Aussi bien, malgré les consonances flamandes ou scandinaves de son nom, Jennissen n’en est pas moins Liégeois, Liégeois né natif. Il est du centre de Liège, précise-t-il, car il tient énormément à cette naissance centrale. Il avoue d’ailleurs sans difficulté que par sa mère, d’origine hongroise, il a du sang flamand dans les veines. Mais les Hongrois ont été romanisés à l’époque des Antonins. Et puis - n é-pas ? - le voisinage, le rayonnement de Liège toute proche les déflamandise plus ou moins... Bref, Jennissen, du point de vue racique, réalise les conditions idéales du Belge champion de la cause française...
Il a fait ses études chez les Jésuites de sa ville natale, ce qui nous permet de constater une fois de plus qu’il n’est meilleurs anticléricaux, depuis un certain Voltaire, que ceux dont les Pères ont parfait la formation : car son droit une fois terminé à l’Université du lieu, Jennissen avait achevé de se faire un credo. II serait résolument laïque et francophile.
Un stage à Paris confirma Jennissen dans cette attitude. Il fut attaché au cabinet de Maître Henri Robert, puis fit fonction de secrétaire du député Carnod qui représentait la circonscription de Marseille. Excellente école pour un futur avocat et un futur homme politique ! Jennissen y prit le goût de la décision, le culte de la clarté. Décision et clarté lui valurent à son retour au pays natal, de triompher dans deux procès retentissants dont l’un d’entre eux est fort curieux.
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Un étudiant polonais, de famille fort distinguée mais un peu exalté, s’était mis en tête de sauver l’âme d’une fille publique avec laquelle il avait commencé par sacrifier à la chair, comme tout mystique qui se respecte. Puis le péché commis, notre slave avait commencé sa prédication rédemptrice. Malheureusement, le bon apôtre n’avait pas tardé à s’apercevoir que sa partenaire restait insensible à cette tentative de relèvement post-amoureuse. Il avait beau parler pureté, idéal, repentir en commun : la môme, pour parler le langage du milieu, n’y entravait que pouic... Le Polonais sombre fut pris d’un dégoût si grand, qu’il descendit la fille d’un coup de revolver. Jennissen plaida la thèse de Résurrection et fit acquitter l’assassin qui depuis s’est fait une belle carrière dans les consulats.
Ce curieux procès, avec celui d'une autre criminelle, Henriette Sand, lancèrent le jeune maître, qui abandonna l'étude du juriste réputé Lejeune pour voler de ses propres ailes. Pour un avocat, il n est rien de tel que de faire admettre par un tribunal que le faux c’est le vrai et que de faire acquitter un criminel notoire.
En dépit de son éloquence d’un parisianisme peut-être un peu trop affecté, Jennissen était donc lancé au barreau de Liège quand la fondation des « Amitiés françaises » fixa un autre des aspects de sa multiple personnalité. Car, précisons ce point d histoire, les « Amitiés françaises » qui depuis ont pullulé Dieu sait comme, sont nées à Liège, sous les auspices de Jennissen. Aussi quand, en 1910, se réunit à Mons, à l’initiative d’Alphonse Lambillotte, un congrès des « Amitiés françaises » à qui les circonstances donnaient on ne sait quoi de combattif, Jennissen, qui figurait à côté de Lambillotte, du regretté Georges Ducrocq, de deux des nôtres parmi les organisateurs, y apparut avec l’auréole du précurseur. Par la suite, il prit le titre pompeux de délégué général des « Amitiés françaises de Belgique », titre purement honorifique d’ailleurs, car toutes les sections des « Amitiés françaises » sont autonomes, mais par lequel on reconnaissait la part prépondérante qu’il avait eue dans la naissance du mouvement.
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Le barreau à Liège, les « Amitiés françaises » qui lui permettaient de jouer un rôle à Paris (recrutement des conférenciers)... La politique viendrait plus tard : le jeune Jennissen avait bien arrangé sa vie quand la guerre éclata.
On ne peut pas dire qu’il ne l’avait pas prévue. Dès 1906, sous les titres : France et Wallonie, Le spectre allemand, il avait publié des opuscules de propagande destinés à prouver que l’Allemagne pouvait et voulait en venir aux mains avec la France. Personne dans toute la bonne ville de Liège ne parlait avec plus d’éloquence de l’ennemi héréditaire de toutes les races latines et spécialement des Français et des Wallons. Aussi parmi ses petits camarades s’attendait-on à le voir jouer un grand rôle dans la bagarre, mais en temps de guerre, l’homme propose et le Dieu des armées dispose. Il se trouva que le réserviste Jennissen faisait partie de cette malheureuse armée de forteresse qui fut bêtement coincée entre l’Escaut, la Hollande et les Allemands. Il passa donc en Hollande comme beaucoup d autres, mais, ayant pu éviter le fâcheux internement, il gagna Paris.
Paris, pour un homme de trente-deux ans, n'était pas si loin que ça du Havre et des bureaux de recrutement belges, mais quoi ?... Ah ! s il se fut agi de servir dans l’armée française où, grâce à des relations politiques, on trouvait toujours moyen, quand on le désirait très fort, de se faire attacher à un Etat-Major, notre Jennissen se fût certainement couvert de gloire. Mais s’enterrer dans de boueuses tranchées avec des Flamins, obéir peut-être a des sous-offs flamins I Vous n’y pensez pas. Ne pouvant vraiment pas se recruter lui-même, il s’occupa de recruter les autres à la Légion. Après tout, il rendait ainsi de grands services à la cause commune, il se rendait utile et puis il se réservait...
Toujours est-il qu’en 1918, dès la libération, il était de retour à Liège, où il reprenait courageusement son métier d’avocat. Mûri par l’exil, il se sentait d’ailleurs appelé par la politique où tous ses instincts le poussaient. Les circonstances allaient le servir. Premier suppléant de Van Hoegarden, il aurait pu attendre longtemps. Van Hoegarden mourut en 1922. Il lui succéda ipso facto, installant ainsi un anticlérical de combat dans le siège d un homme de nuance si modérée, si poncée, qu’elle rappelait plutôt le libéralisme du temps des Devaux et des Rogier que celui de la période doctrinaire.
Lorsque l’on interroge le député de Liège sur sa doctrine politique, il répond avec cette clarté dont nous parlions plus haut et qui a du moins le mérite de ne laisser subsister aucune équivoque : « Janson, Devèze, dit-il, sont trop à droite ; et avec eux, beaucoup de libéraux démocrates se sont arrêtés au suffrage universel, et à la réalisation du service personnel. Pour moi, je crois à la révolution et je vote à gauche depuis 1922. Voilà pour l’orientation générale. Quant au problème wallon, je suis séparatiste, et ne m’en cache pas. »Je professe cette idée que nous devons nous abstraire des problèmes proprement flamands, et laisser les Flandres régler elles-mêmes leurs destinées. Mais nous devons prendre des mesures de protection catégoriques contre l’influence flamande en Wallonie, quelle qu’elle soit... »
- C’est de l’autonomisme ?...
- Disons plus précisément : du fédéralisme... n’é pas ?
Jennissen fait une pause et poursuit : « J’ai pourtant été illogique avec moi-même. Car j’ai voté contre la flamandisation de Gand, alors que Bovesse même avait lâché pied, jusqu’à la dernière minute. Mes principes eussent dû me l’interdire ! Que voulez-vous ? A la pensée que l’on allait arracher à la civilisation latine ce lambeau pantelant, mon sang n’a fait qu’un tour. »
Et il conclut finement :
« Le cœur a des raisons que la raison ignore ! »
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Comme on le voit, le point de vue de Jennissen n’est pas fort éloigné de celui de Branquart. Mais sa francophilie revêt un caractère touchant et s’exprime en formules qui perdent un peu d’être excessives.
La France, dit-il, a toujours raison. Et il précise, une main sur le cœur : La France, pour moi, c’est une religion !
Un jour, Janson lui disait de sa belle voix grave : « Savez-vous qu’à Tournai, un électeur notoire m’a ouait que si la population, un matin, se trouvait en présence d’une affiche, signée d’un général français, et annonçant la réunion de la Wallonie à la France, il n’y aurait pas une protestation ? »
Et Jennissen de riposter :
« Et savez-vous, Monsieur le ministre, que si pareille affiche se lisait sur les murs de Liège, ce serait une nouba de quinze jours ! »
Tel est, aux rives de la Meuse et rue de la Loi, le ton de ce défenseur des Gaules. Et que personne ne s’en offusque, d’Anvers à Vilvorde et de Maeseyck à Furnes. Car avec les Wallons, tout s’arrange toujours, et qu’il s’agisse de francisation de la Wallonie, de rapprochement économique allant jusqu’à constituer une union douanière avec nos voisins du Sud ou de tout autre projet destiné à réaliser la soudure Paris-Bruxelles, Jennissen ne manque jamais d’ajouter :
« D’ailleurs, la question ne se pose pas ».
Et cela nous rassure pleinement. La question, les questions ne se posent pas. La France ne veut pas annexer la Wallonie et la Wallonie ne songe nullement à devenir française autrement qu’à des fins de banquets. La France ne nous propose pas - ou ne nous propose plus - d’accord économique, (ça, c’est moins drôle) et, sur ce terrain, nous ferions cavalier seul. Ce n’est que sur le terrain diplomatique ou militaire qu’une coopération est à prévoir. Reste l’alliance culturelle des deux pays. Nul plus que nous n’en est partisan. Nous, nous avons toujours professé que la pensée, la science, l’art, les lettres françaises constituaient pour nous le fondement de notre vie intellectuelle, et en même temps notre grand trésor.