Jaspar Marcel-Henri libéral
né en 1901 à Schaerbeek décédé en 1982 à Ixelles
Ministre (communications-transports et santé publique-hygiène) entre 1936 et 1940(Extrait du Soir, du 19 mai 1982)
Mort de M.-H. Jaspar, le plus « gaullien » des Belges
Nous avions un « de Gaulle » belge et nous l’avions oublié. Marcel-Henri Jaspar, qui fut avocat, député, ministre et ambassadeur avait le goût du verve et l’amour de la France, comme le général. Mais surtout il restera dans l’histoire de la Belgique pour avoir, contre la volonté du gouvernement de l’époque, lancé depuis Londres un appel contre l’Allemagne nazie. Comme le général de Gaulle, toujours.
Né en 1901, ayant passé son enfant à Héliopolis, près du Caire, la ville créée par le baron Empain, Marcel-Henri Jaspar a vite suivi les traces de son oncle, Henri Jaspar, qui fut Premier ministre. Avocat, il s’inscrit au parti libéral, pour se trouver à 31 ans déjà député, en même temps que Paul-Henri Spaak. A 35 ans, il est ministre des Transports, puis de la Sante, lorsque la guerre survient.
Le gouvernement Pierlot fuit alors à Bordeaux et le 18 juin abandonne la lutte contre l’Allemagne. Marcel-Henri Jaspar, lui, n’abandonne pas. Il s’embarque pour Londres : « J’ai pris à l’abordage un bateau anglais. » racontait-il. C’est là qu’il rencontre le général de Gaulle. Ils mangent ensemble au Ritz et c’est Jaspar qui paie !
Le 21 juin, le ministre belge s’exprime à la radio. C’est un poignant appel à la résistance, terminé par une envolée lyrique : « Capitaines de navires et marins, quittez les ports français et rejoignez les ports britanniques. Ne laissez pas notre flotte aux mains de l’ennemi. Ne joignez pas à la défaite la honte de la trahison. L’heure n’est pas aux larmes mais à l’action. La douleur et l’épreuve fortifient les âmes fortes et suscitent l’enthousiasme. Plutôt la mort que l’esclavage. Dieu, protégez la Belgique et ses alliés ! »
Ce message ne plaît pas au gouvernement Pierlot, qui destitue aussitôt Marcel-Henri Jaspar. Sa carrière politique est terminés.
Le 24 octobre 1940, MM. Pierlot et Spaak arrivent pourtant à leur tout à Londres. Mais l’heure de la réconciliation n’a pas sonné ; le gouvernement offre à M. Jaspar le poste d’ambassadeur auprès du gouvernement chèque en exil. Une vraie voie de garage politique.
Jaspar n’a pas manqué d’égratigner Spaak dans ses Souvenirs sans retouches. Il estimait que son ancien collègue avait manqué de courage. Tout d’abord en envisageant la possibilité d’une négociation avec l’Allemagne nazie et ensuite pour l’avoir gagné Londres qu’après avoir acquis la certitude que Hitler avait perdu la bataille d’Angleterre. Jaspar reprochait également aux membres du gouvernement – Camille Gutt excepté - d’avoir cru un peu trop promptement que l’Allemagne avait partie gagnée et que l’Angleterre était prête à plier.
Souvenirs sans retouches fut publié en 1968. Paul-Henri Spaak répliqua aigrement en qualifiant les Mémoires de Jaspar de « retouches sans souvenirs. »
Marcel-Henri Jaspar poursuivit alors une brillante carrière diplomatique en Argentine (1846), au Brésil (1952), en Suède (1956) la couronnant par une présence mémorable à l’ambassade belge à Paris de 1959 à 1966. Il fut le plus gaullien des ambassadeurs parisiens. Les grands du régime, comme Couve de Murville, ne rataient jamais une réception à l’ambassade de Belgique. M. Jaspar n’avait-il pas écrit un livre sur « le génie libéral de la France » ! Assidu de tous les spectacles, il fut un des premiers à souligner le génie de Béjart et de son ballet du XXème siècle.
A 80 ans, il continuait à se rendre chaque année à Vichy. Il nageait tous les matins et continuait à lire énormément.
Esprit brillant, très cultivé, volontiers caustique voir arrogant, il n’aimait pas les médiocres. La bêtise n’était pas son fort…
G. Dt.
(Extrait de STENGERS J., Léopold III et le gouvernement. Les deux politiques belges de 1940, Bruxelles, Duculot, 1980, pp. 81-84)
Un franc-tireur : Marcel-Henri Jaspar
Nous avons décrit la scène du 18 juin à Bordeaux, la scène du renoncement.
Un ministre cependant refusa formellement de s'associer à ses collègues, et il gagna Londres : le ministre de la Santé publique, Marcel-Henri Jaspar.
Marcel-Henri Jaspar, avocat libéral bruxellois, était une personnalité extrêremement remuante et dynamique. Il avait fait une carrière politique rapide : membre de la Chambre des Représentants à 31 ans, en 1932, il était devenu ministre à 34 ans. Ses premières fonctions avaient été celles de ministre des Transports, de juin 1936 à novembre 1937. Il détenait le portefeuille de la Santé publique depuis avril 1939.
Dans les jours qui annonçaient l'effondrement de la France, Jaspar avait clairement dit, et même proclamé, qu'il ne voulait à aucun prix tomber aux mains des Allemands. Il déclarait : « Je ne veux pas aller en Allemagne nettoyer les cabinets. » Comme, à Poitiers, il avait répété cette formule à plusieurs reprises, le général Denis, agacé, lui avait répliqué : « Mais, Monsieur Jaspar, il faut quand même que quelqu'un le fasse ! ». Sous cet échange qui peut faire rire - Jaspar était à la fois brillant, amusant et parfois un peu agaçant - se cachait cependant quelque chose de fort sérieux. De tous les ministres, Jaspar était celui qui, sans doute, connaissait le mieux l'Allemagne - il y avait fait plusieurs voyages - et en tout cas celui qui avait sans doute le mieux compris ce qu'était le nazisme. Dès 1940. il était parvenu à la conviction que le nazisme était un régime avec lequel il était impossible de composer. La plupart des autres membres du gouvernement, cela est clair, n'étaient pas encore arrivés au même degré d'intelligence du phénomène nazi. Ajoutons à cette lucidité de Jaspar le fait, qui n'est pas sans importance. que sa femme était Juive. Sa décision, en tout cas. était prise.
Dans la matinée du 18 juin. rue Blanc-Dutrouilh, Jaspar plaide énergiquement en faveur de la poursuite de la lutte. Il constate qu'il est dans la minorité. A midi, il apprend que des navires anglais sont prêts à appareille pour l'Angleterre, et qu'il pourrait s'embarquer sur l'un d'eux. L’après-midi même, il monte à bord d'un bâtiment qui va le débarquer en Angleterre le 20 juin. Le 21, il est à Londres.
Comme il n'a pas prévenu le gouvernement de son départ, ses collègues ne savent pas ce qu'il est devenu. Ils vont l'apprendre en l'entendant parler, le 23 juin, à la radio de Londres. Jaspar, s'adressant aux Belges, leur dit :
« Belges, mes chers compatriotes. ...
« La guerre pour la libération de notre patrie continue et continuera jusqu'à la victoire. Je suis arrivé en Angleterre dans ce but. J'y attendrai ceux de mes collègues qui tenteront et qui réussiront à leur tour le voyage que j'ai fait.
« En attendant, ministre en fonction, et dont personne ne peut contester le mandat dont j'ai été légalement investi, je continue la guerre...
« A ce titre, j'exercerai, seul s'il le faut, les responsabilités qui m'échoient, avec la volonté ardente de poursuivre la guerre aux côtés de nos Alliés anglais. hollandais, norvégiens, tchécoslovaques et polonais. Ce mandat. je le détiens au même titre que mes collègues. Je n'y renoncerai que le jour de la victoire…
« Notre place est aux côtés de ceux qui luttent pour l'indépendance et la liberté des peuples. Nous leur apporterons les ressources considérables dont nous disposons encore, en Europe et au Congo... Puissent les Belges du Congo entendre mon appel et ma voix. Officiers, sous-officiers, soldats, venez me rejoindre. Détruisez vos armes et vos munitions, s'il le faut. Ne laissez rien aux mains de l'ennemi... Capitaines de navires et marins, quittez les ports français et rejoignez un port de l'Empire britannique...
« L'heure n'est pas aux larmes, mais à l'action... Plutôt la mort que l'esclavage. Dieu protégera la Belgique et ses Alliés. »
Marcel-Henri Jaspar a dit par la suite, non sans quelque fierté, que ce discours avait fait de lui le premier résistant belge. Ce n'est pas de manière, en tout cas que, au moment même, ses collègues du gouvernement le jugèrent. Ils virent dans son attitude ce qu'ils appelaient une « incartade », et une incartade absolument inadmissible.
Ils la réprouvaient pour deux raisons. Jaspar, d'abord. à leurs yeux, s'était rendu coupable d'un abandon de poste. II avait la responsabilité d'un département ministériel, et d’un département fort important, puisque l’administration de la Santé publique était spécialement chargée de l’aide à apporter aux réfugiés. Il avait disparu d’une heure à l’autre, sans même laisser d’instructions à ses fonctionnaires.
Qui plus est, en quittant ses collègues sans les avertir et en adoptant, toujours sans les avertir, une ligne politique opposée à la leur. il avait évidemment rompu de manière complète la solidarité ministérielle. Camille Gutt, plus tard, expliquera dans sa langue simple et imagée ce qu'était pour lui cette faute. et cette faute grave : « Voyez-vous, déclarait-il, quand on fait partie d'un ministère. quand on fait partie de n'importe quelle équipe d'ailleurs. il y a un principe qui est la solidarité. Je dirais que c'est le principe essentiel de toute équipe. Et si un jour on n'est pas d'accord avec l'équipe, il y a deux solutions : ou bien on donne sa démission et on reprend sa liberté, ou bien on maintient la solidarité. on reste dans l'équipe en tâchant de remonter éventuellement le courant. Cela, c'est le bon sens même, c'est l'honnêteté même. Mais il y a une troisième solution, qui est inadmissible, c'est celle que les Anglais appellent chasser avec les chiens et courir avec le lièvre. »
Devant la conduite de Jaspar. le Premier Ministre et ses collègues jugent qu'il n'y a qu'une solution possible : la révocation. Mais ils hésitent devant l'emploi du mot même de révocation. Révoquer, c'est user d'un pouvoir qui appartient au Roi, et au moment où ils essaient de renouer avec Léopold III, ils tiennent à éviter tout ce qui serait de nature à offenser ce dernier.
Le ministre de la Justice, Paul-Emile Janson, va imaginer un procédé ingénieux, équivalant en pratique à la révocation, mais sans employer le mot. C'est la formule qui figure dans l'arrêté que les ministres signent le 24 juin :
« Considérant que M. Marcel-Henri Jaspar, Ministre de la Santé publique, a abandonné son poste et la haute direction de son département,
« Avons arrêté et arrêtons :
« Art. 1er : Les services du Ministère de la Santé publique, y compris les secours civils et l'aide aux réfugiés. sont rattachés au Ministère de l'Intérieur.
« Art. 2: Le présent arrêté entre en vigueur le jour de sa publication au Moniteur »
Cette dernière formalité sera remplie immédiatement car on imprimait en France un Moniteur de fortune.
La formule consiste donc à priver Marcel-Henri Jaspar de toutes ses attributions. Dans un communiqué qu'il fait publier dans la presse et diffuser par la radio, le gouvernement, tout en annonçant cette mesure, précise qu'il « désavoue d'une façon absolue toutes les déclarations ou initiatives de M. Marcel-Henri Jaspar, qui est considéré par ses collègues comme s'étant exclu du gouvernement . »
N'anticipons pas sur la suite de l'histoire, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir. Jaspar, désavoué par le gouvernement, aurait pu devenir une sorte de de Gaulle belge. Nous verrons plus loin pourquoi il ne l'a pas été, mais nous verrons aussi quel rôle capital il a néanmoins joué dans l'histoire ultérieure du gouvernement, et cela par le seul fait de sa présence à Londres, et du lien qu'il avait noué avec l'Angleterre.
Bornons-nous pour l'instant à évoquer en quelques mots ce qu'allait être, dans les mois suivants, l'aspect constitutionnel du problème. Lorsque Gutt arrivera à Londres en août 1940, il refusera de reconnaître à Jaspar la qualité de ministre. Il s'adresse à lui en l'appelant « Monsieur le Représentant. » Jaspar lui répond en l'appelant « Mon cher Collègue. » « Je me considère toujours, écrit-il, comme membre du Gouvernement belge. » Dans l'arrêté du 24 juin, souligne-t-il, il n'y a pas trace de révocation. Mais Pierlot, arrivé à son tour à Londres en octobre 1940, va être aussi ferme que Gutt. « L'arrêté royal visant M. Jaspar, déclare-t-il, constituait une révocation. bien que le mot ne se trouvât point dans le texte. » Là-dessus, bien entendu, nouvelles protestations de Jaspar.
On ne sortira de l'impasse que lorsque Jaspar sera appelé à des fonctions nouvelles, des fonctions diplomatiques qui le feront, par conséquent, quitter en tout état de cause la vie ministérielle. Le gouvernement, en effet, le nommera, à Londres. ministre plénipotentiaire auprès du Gouvernement tchécoslovaque. Un exilé volontaire qui avait voulu continuer le combat était ainsi désigné comme représentant auprès d'autres exilés volontaires qui demeuraient dans la guerre.
Voir aussi : FRANCK J., Jaspar, Marcel-Henri, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2001, t. 6, pp. 251-253)