Janssen Albert-Edouard catholique
né en 1883 à Anvers décédé en 1966 à Hamme-Mille
Ministre (finances) entre 1925 et 1954(Extrait du Soir, du 30 mars 1966)
On annonce le décès, survenu mardi matin, au château de Valduc, à Hamme-Mille, à l'âge de 83 ans, de M. Albert-Edouard Janssen, ministre d'Etat.
M. Albert-Edouard Janssen, ministre d'Etat, avocat honoraire, président de banque, professeur émériie de l'Université de Louvain, ancien ministre des Finances. naquit à Anvers le 1er avril 1883. Il conquit le diplôme de docteur en droit de l'Université de Louvain en 1907, celui de docteur en sciences politiques et diplomatiques en 1911. Sa thèse de doctorat portait sur les conventions monétaires internationales, important ouvrage qui fut couronné par l'Académie royale de Belgique et lui valut, dès 1911 d'occuper la chaire des sciences financières à la Faculté de droit de l'Université de Louvain.
Secrétaire, puis directeur de la Banque nationale de Belgique (1908 à 1925). il fut à trois reprises ministre des Finances : dans le cabinet Poullet (1925-26). dans le cabinet Spaak (1938-39), et enfin dans le cabinet Van Houtte (1952-1954).
En Belgique, M. Janssen a fait successivement partie de la plupart de nos établissements financiers officiels. II a dirigé, lors des crises financières de 1935 à 1939, avec l'accord du gouvernement, la réorganisation financière de diverses banques et caisses agricoles et ouvrières.
Durant la guerre 1940-1945, II a et,e président intérimaire de la Caisse générale d'Epargne et de Retraite jusqu'au retour du président en charge, M. Renier, président de l’Aide aux foyers éprouvés par la guerre, président du Fonds national de secours aux sinistrés, chargé de tnissions en Suisse, Hongrie et Roumanie sous le couvert de la Croix-Rouge internationale de Genève, membre du comité directeur de la Société coopérative d'avances et de prêts aux magistrats. président de l'aide matérielle et morale aux déportés et de l'aide aux Juifs perséculés par les nazis. Il a participé également au placement de l'emprunt Socrate (200 millions recueillis en 1944 pour le financement secret de la Résistance). Il reçut la Croix de guerre pour son activité dans la Résistance et la médaille d'or de la reconnaissance nationale pour son activité humanitaire.
M. Janssen fut également président de la société belge de banque et, pendant longtemps, trésorier du parti catholique.
En 1956. à l'âge de 72 ans, à la suite de la démission de M. van Zeeland, il entra au Parlement comme sénateur coopté. II se retira de la vie politique à la fin de la législature, en 1964.
(Extrait du Standaard, du 30 mars 1966)
Dinsdagochtend is minister van State A.E. Janssen (83) in zijn kasteel van Val Duc te Hamme-Mille overleden.
De staatsminister werd in 1911 professor van financiële wetenschappen in de rechtsfakulteit van Leuven. Van 1908 tot 1925 was hij achtereenvolgens sekretaris en direkteur van de Nationale Bank van België. Hij was minister van Financiën in de regering-Poullet (1925-1926), in de regering-Spaak (1938-1939) en in de regering-Van Houtte (1952-1954).
Hij heeit van de meeste Belgische officiële financiële instellingen deel uitgemaakt : de Nationale Bank, de ASLK, de NMKN, de delcrederekommissie, de centrale dienst voor het kleine spaarwezen. het herdiskonteringsen waarborginstituut. de internationale regelingsbank. In de financiële krisis van 1935-1939 heeft hij de financiële. reorganizatie van verscheidene banken en spaarkassen geleid.
Als lid en voorzitter van het financieel komitee van de Volkenbond werkte hij van 1920 tot 1940 mee aan de financiële wederopbouw van Europa, in het biezonder van Oostenrijk en van Hongarije, en als expert van het Dawesplan ook van Griekenland, Bulgarije. Roemenië. Portugal, Danzig en Estland.
In 1949 werd hij benoemd tot minister van State en in 1956 volgde hij als gekoöpteerd senator oudminister Van Zeeland op in de Senaat. In 1964 trok hij zich uit het politieke leven terug.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 16 décembre 1938)
Le ministère continue... Le Belge moyen s'en félicite ; nous n' avons pas besoin de nouvelles raisons de trouble et d'inquiétude ; ce Paul-Henri Spaak, avec sa jeunesse, son allant, sa bonne humeur et même ses ficelles, est généralement sympathique. Et puis, n'est-ce pas, autant lui qu'un autre, plutôt lui qu'un autre, car on ne sait vraiment pas quel olibrius les fantaisies d'un parlementarisme déliquescent nous donneraient comme Premier ministre.
On s'imagine difficilement la consternation dun professeur de droit public, d'un théoricien du parlementarisme d'il y a cinquante ans, au spectacle assez ahurissant de cette crise avortée. Le régime parlementaire, c' est essentiellement, qu on le veuille ou non, le régime des partis, des partis organisés, surout quand le susdit régime parlementaire se complique de la représentation proportionnelle. Sous l’empire de la proportionnelle, un député n'est pas élu pour lui-même mais pour les idées, du moins pour la formule politique qu'il représente. Or, notre Spaak national a été désavoué par son parti sur un point de doctrine tout de même assez important ; en bonne logique, il aurait dû donner sa démission. Elu pour représenter un parti, il ne représente plus que lui-même. Seulement, Voilà : s'il avait donné sa démission, c'eût été la pagaille. Horreur de l'horreur, la scission du P.O.B. ! Alors, le P.OB., lui-même, a supplié le « rénégat » de demeurer en fonctions... provisoirement : on sait qu'il n'y a que le provisoire qui dure. Aux yeux d'un logicien, c'est absurde, mais la logique et la politique sont deux choses fort différentes. Dans les circonstances présentes, la prolongation du ministère Spaak, cela vaut ce que cela vaut, cela vaut mieux que s'il n'y avait rien.
Malheureusement. dit-on dans le public, ce minisère Spaak, c'est de plus en plus M. Spaak tout seul : « moi seul et c'est assez. ». On a rarement vu, dans l'histoire parlementaire belge, une équipe plus médiocre que celle qui l'entoure. Zein Ekcellencie Menheer Marck y brille du plus vif éclat : c'est le type achevé du flamingant rogue, bougon et mal poli ; il sera toujours désireux de se venger du dédain de ses confrères du barreau d Anvers. Puis, il y a l'inénarrable M. Dierckx, qui s'appelle Octave, mais qui devrait bien monter en grade et s'appeler Augusta. Et puis il y a M. Balthazar, le pur des purs. Et puis encore quelques autres dont le commun peuple n'arrive pas à retenir les noms. Il y avait bien M. Max-Léo Gérard mais M. Max-Léo Gérard a donné sa démission de même que M. Heymans, économiste excessivement distingué, qui s'en est retourné non à ses chères études, mais à ses bonnes affaires et qu'on n'arrive pas à remplacer.
On a du moins remplacé M. Max-Léo Gérard. On l'a remplacé par M. Albert-Edouard Janssen. « Encore une cinquième roue au carrosse », dit-on. Quelle drôle d’idée d'aller chercher pour relever les finances nationales, un homme qui, voici quelque douze ans, quitta le ministère des Finances sous les huées et les sifflets ! Peut-être a-t-il une revanche à prendre mais il ne faudrait pas que ce fût aux dépens du pays...
* * *
Le fait est que, quand M. Albert-Ed0uard Janssen quitta le ministère en 1926, il eut une très maucaise presse. Il avait présidé à une véritable catastrophe financière. Le franc avait subi une baisse soudaine et la grande masse du public le rendait responsable de cette dévaluation forcée, de la chute des rentes et du marasme des affaires. Il est peu de ministres qui aient été aussi maltraités que lui. Mais l'instinct des foules ne voit pas toujours clair, surtout quand certaine campagne de presse prétend l'éclairer. Avec le recul des années, l'apaisement des polémiques, on peut examiner l'aventure financière de M. A.-E. Janssen redivivus avec plus d'objectivité et il apparaît aujourdhui qu'il paya en grande partie des fautes qu'il n'avait pas commises et qu'il fut peut-être la victime d'une campagne qui n'était pas tout à fait désintéressée.
En ce temps-là, plus encore qu'aujourdhui, on croyait aux techniciens. M. A.-E. Janssen était-il vraiment un technicien ? Et avons-nous des véritables techniciens patentés en Belgique en matière de finances ? Le concours d'inspecteur des finances qui, en France, confère à quelques forts en thème une compétence économique et financière universelle n'existe pas chez nous. A l'origine, A .-E. Janssen était tout simplement avocat comme tout le monde, mais on sait que les avocats sont à peu près bons à tout et que le barreau mène aux plus hautes destinées, même sans qu'il soit nécessaire d'en sortir. En somme, la compétence financière, cela s'acquiert ; cela s'acquiert peut-être mieux par la pratique que par la théorie et dans les banques que dans les universités. M. A Janssen débuta sous un bon maître, M. Lepreux. qui le fit entrer à la Banque Nationale. En même temps. comme il appartenait à une famille catholique, il était chargé d'un cours à l’Université de Louvain.
En 1920-1921, au temps où les économistes de gouvernement pataugeaient dans la question des réparations, il fut chargé de différentes missions en Angleterre et en France. Il n'y brilla pas d'un éclat excessif ; il avait un petit air province, parlait sans élégance, paraissait excessivement conforme avec de brusques réveils de personnalité où on l'entendait avec surprise prononcer des gros mots, mais à ceux de ses collègues étrangers qui se donnaient la peine de percer cette écorce un peu rude, il apparaissait, non certes comme un économiste génial, mais comme un vrai Belge d'un bon sens solide et d'une parfaite bonne foi. En somme, dans ce monde d'économistes internationaux où il y avait assurément quelques hommes de grand talent, mais aussi un nombre incalculable de faiseurs, il fit une bonne impression. De même à la Banque Nationale, où il remplit avec zèle et compétence, pendant plusieurs années, les fonctions de directeur.
C'est là qu'on vint le chercher quand fut constitué te ministère démocratique Poullet-Vandervelde. M. A .-E. Janssen n' était pas plus démocrate qu'un autre, mais il était catholique, s'était acquis une réputation de technicien et, d'une inflexible honnêteté, passait à juste titre pour être absolument indépendant de toutes les influences financières ; peut-être est-ce cela qui le perdit.
Il faut bien dire que ce ministère Poullet-VanderVelde héritait d' une situation difficile. Au lendemain de la guerre, tout le monde avait cru que l'Allemagne paierait, selon le mot malheureux du pauvre M. Klotz. L'Allemagne ne paya pas ou paya peu ; lea alliés se disputèrent des réparations de plus en plus hypothétiques ; il avait fallu relever les ruines, faire l' avance des réparations, des pensions, des indemnitéa promises avec une imprudente générosité ; dans le monde désaxé, chacun pensait à soi ; des barrières douanières s'élevaient de toutes parts ; la situation économique de la Belgique, qui n'avait pas voulu de l'entente douanière avec la France, devenait de plus en plus difficile, les coffres de l’Etat étaient vides et la monnaie nationale menacée.
C'était déjà la grande pitié des puissances victorieuses.
Il faut rendre à M. Janssen cette justice qu'il se mit courageusement à l'ouvrage ; est-ce sa faute s'il n'a pas réussi ? Est-ce plutôt la faute de l'emprise socialiste que représentait M. Vandervelde ou de l'incapacité de ce pauvre comte Poullet, fort honnête homme, mais qui fit généralement figure d'ahuri dans les circonstances difficiles où il se trouvait ? Toujours est-il que la situation économique et financière sous le règne de M. Janssen ne fit que s'aggraver. Notre franc prenait tout à coup les aspects d'une de ces monnaies flottantes qui finissent par rendre toute transaction impossible et qui sont tout particulièrement catastrophiques pour un pays exportateur comme le nôtre ; M. Janssen. ministre des Finances du gouvernement « démocratique » fit alors ce que tout autre ministre des Finances eût fait à sa place, il tenta de stabiliser la monnaie au moyen d'un emprunt. Cei emprunt. M. A. Janssen crut qu'il ne pourrait l'obtenir qu'à Londres ; il partit donc un beau matin pour la Cité, plein d’espoir. Les négociations préliminaires semblaient favorables : l'amitié de l'Angleterre pour la Belgique n'était-elle pas traditionnelle ? A sa grande consternation, il y essuya un refus catégorique.
Ce fut un véritable effondrement. « Il n'y a pas d'autre mot, disait le Pourquoi Pas ? de cette époque, pour qualifier l'état dans lequel M. Albert Janssen est revenu de Londres. Il serait tout à fait inutile d'essayer de bourrer le crâne au public : la stabilisation du franc, telle que l' avait conçue M. Janssen, est une opération manquée. Les conditions que les banquiers anglais ont proposées pour un emprunt fort réduit et à très court terme, étaient tout à fait inacceptables. En réalité, c'était une fin de non-recevoir. Nous voilà donc avec, sur le dos, des dépenses engagées, une masse de manœuvre annihilée, la perspective de terribles échéances prochaines et un franc en variation désordonnée. Cette nouvelle a été accueillie au ministère avec une véritable consternation. Les divers conseils des ministres, qu'on s'est efforcé à tenir ultra-secrets, ont été fort agités. D'après ce qu'on dit, M. Janssen continue à porter beau : il a l'énergie des hommes secrets ; mais le triple-comte est à ramasser la cuiller. Et tout le monde attend Vandervelde comme le sauveur. »
A qui la faute ? Chacun se la rejetait. Tandis que de bons bourgeois furibonds réclamaient la mise en accusation de M. Janssen comme coupable de mensonge et de faux bilan, les socialistes prétendaient que la responsabilité de M. Maurice Deapret était effroyable et dernandaient des poursuites contre les banquters qui avaient spéculé sur la baisse du franc.
« L'opération de M. Janssen était très bien conçue, disaient-ils, et M. Despret lui-même, comme Theunis d’ailleurs, l »a approuvée. Elle comportait plusieurs phases successives : consolidation de la dette américaine, mise en équilibre du budget, réalisation d’un emprunt étranger. Les deux premières phases de l’opération ont parfaitement réussi, et la troisième allait aboutir, quand une campagne de presse et une campagne financière l’ont fait échouer.
« On accuse le gouvernement d’avoir menti, ajoutaient-ils, ce n’est pas vrai.
« M. Janssen avait obtenu la promesse formelle d’un emprunt de 150 millions de dollars, promesse de principe ; on n'en fait jamais d'autres et dans toutes les négociations qui ont été entreprises avec banquiers anglais et américains, il était toujours entendu que les modalités de l' emprunt seraient réglées selon la situation et le cours de l'argent. Or, quand M. Janssen arriva à Londres, ses partenaires lui tinrent à peu près ce langage : « Nous vous avons promis de vous prêter de l'argent. Cest exact. Nous ne nous dédisons pas. Mais votre situation n'est plus la même que lorsque nous vous avons fait cette prornesse. La plus grande partie de votre presse est contre vous ; elle nous corne aux oreilles que votre situation est beaucoup moins bonne que vous ne le prétendez ; une grande ligue, à laquelle adhèrent les Chambres de commerce et tous les grands organismes économiques, prétend que toute votre administration est pourrie par la gabegie, que vos chemins de fer sont mal administrés. Dans ces conditions, nous sommes obligés de réfléchir. Il faudra vous contenter d'un emprunt minime à très court terme, et pour lequel nous exigeons des garanties supplémentaires. »
« En réalité, c'était une fin de non-recevoir. Grâce à la Ligue de l'intérêt public et à la presse d'opposition tout l’effort de ces derniers mois est donc perdu. Le franc va baisser. la vie va renchérir ; le bolchévisme est à nos portes... »
Voilà comment on parlait dans les milieux ministériels et les socialistes parlaient de mettre les banquiers en prison. Mais les banquiers ripostaient :
« La crise financière que traverse la Belgique est un événement aussi grave pour ses destinées que l’ultimatum allemand du 2 août 1914. Aujourd'hui, comme alors, il faut « tenir » ou périr.
« Que signifie « tenir » au point de vue financier ?
« Un Etat n'a pas d'autres ressources financières que celles d’un particulier : le revenu (capital et travail), le crédit et la propriété. De même, le gouvernement ne dispose que de l'impôt, de l’emprunt et du domaine.
» Il semble bien que l'impôt ne puisse plus être augmenté ; il pourrait certainement être ajusté et, alors, rendre davantage ; mais si l'on songe que de nombreux citoyens donnent à l'Etat plus que la moitié de ce qu'ils gagnent, on est forcé d'admettre que, de ce côté, il n y a pas grand espoir à fonder.
« »En matière d’emprunt, une chose est certaine, c'est que l'Etat n'a plus guère de crédit intérieur. L'emprunt de la colonie, prévu pour 700 millions, dont une première tranche de 200 millions a été émise, a fait fiasco, puisque 160 millions seulement ont pu être absorbés et que déjà le titre cote en Bourse au-dessous de son prix d'émission. Quand M. Janssen parle aux banques de consolider près de deux milliards de Bons du Trésor, c'est-a-dire d'émettre un emprunt à long terme pour une somme équivalente, il semble oublier que l'Etat ne peut songer à deux milliards, s'il est déjà incapable d'emprunter deux cent millions.
« Reste alors la mise en valeur du domaine : chemins de fer, télégraphes, téléphones. etc. Les socialistes, qui font la loi au pays, ne veulent pas en entendre parler.
« Dès lors, vis-à-vis des capitalistes belges comme vis-à-vis des capitalistes étrangers, l'Etat se trouve dans les conditions suivantes : il ne peut plus augmenter ses revenus par l'impôt. son crédit est nul ou presque, parce que notre dette est à son maximum, et l'on ne peut pas mettre en valeur les seules ressources qui nous restent.
« Les socialistes et leurs amis auront beau tempéter : ni le crédit, ni la confiance ne s'établissent par décret.
« M. Janssen a échoué là où il devait échouer et précisément sur l’écueil que certains financiers avertis lui avaient désigné.
« Il a voulu stabiliser le franc, avouant d'ailleurs que la confiance publique lui était indispensable, et il a négligé de mériter préalablement cette confiance. C était atteler la charrue devant les bœufs. »
C'était parfaitement exact, mais jusqu'à quel point cette déjiance du public n'est-elle pas l'œuvre de la sainte banque à qui le gouvernement Poullet-Vandervelde déplaisait parce qu'il ne se soumettait pas à ces injonctions ? On racontait toutes sortes d'histoires dans les milieux gouvernementaux, et principalement dans les coulisses de la Chambre et du Sénat, on colportait contre les banquiers une grace accusation. On racontait que, la semaine d'angoisse financière, les formidables achats de devises étrangères qui provoquèrent la chute du franc, suivirent immédiatement la séance où M. Janssen avait mis les directeurs de nos grands établissements de crédit au courant de la situation.
L'accusation était grave. Un sénateur socialiste réclamait une enquête. La justice, qui devrait être égale pour tout le monde, la moralité publique, la réclamaient également, mais dans notre pays comme dans les autres, la raison dEtat a ses droits imprescriptible. Une enquête n'eût abouti qu'à nuire au crédit qui nous était indispensable ; certaines puissancea occultes sont au-dessus des lois...
Après cet effondrement financier, le gouvernement Poullet-Vandervelde vivota encore quelques semaines, puis l’effondrement politique suivit l’effondrement financier et au gouvernement « démocratique » succéda un brillant gouvernement tripartite sur lequel régnait l’ombre protectrice de Francqui.
* * *
Tout n'était pas aussi cassé qu'on ooulait bien le dire puisque la Belgique continua à vivre et profita même amplement, peut-être trop amplement, de la période d euphorie qui précéda la crise mondiale actuelle, mais la mouise de l'Etat continua à s'aggraver : à son tour, le ministère Theunis-Gutt tenta de notre franc selon les vieilles méthodes bancaires : déflation, emprunts, économies, mais il apparaissait comme le gouvernement des banquiers et les socialistea retournèrent contre lui la même manœuvre qui avait si bien réussi contre le ministère Poulet-Vandervelde. Par une campagne de presse et de couloirs fort bien orchestrée, il se créa une atmophère irrespirable et quand nos ministres coururent chercher du secours à Paris, comme M. Janssen avait été chercher du secours à Londres, ils reçurent à leur tour une réponse négative ; la France avait aussi ses misères... Et puis, ce fut M. Van Zeeland qui, comme M. Janssen mais avec plus de ferveur encore, connut l'ivresse de l'admiration et de la confiance éperdue, réussit l'opération sans trop de dommage pour le pays, l’opération délicate de la seconde dévaluation, puis ayant trébuché dans son ascension imprudente, chuta à son tour sous les outrages. Et puis, ce fut M. De Man, l'incomparable, et puis M. Soudan, le sage, et puis M. Max-Léo Gérard, l'orthodoxe. Et voici ou plutôt revoici M. AlbertEdouard Janssen...
* * *
Que fera-t-il ? Exactement la même chose que M. Max-Léo Gérard, parce qu'il n'y a pas autre chose à faire : augmenter les impôts, rogner sur les dépenses. M. Max-Léo Gérard a péché (au point de vue politique par excès de franchise; il n'a pas encore été assez brutal, disent quelques techniciens). Peut-être dûment catéchisé par M. Spaak, M. Janssen saura-t-il mieux dorer la pilule. Il ne parlera pas d’exiger des sacrifices aux fonctionnaires, ni de réduire les traitements et les salaires, mais il trouvera un moyen de les réduire tout de même. M. Barnich, la grande compétence économique et financière du parti socialiste, assure que pour équilibrer le budget, il suffirait de faire rendre aux impôts et taxes actuelles tout ce qu'ils peuvent et doivent rendre, de réprimer la fraude. Aurait-il fait partager son idée au nouveau ministre des Finances ? On le dit. Nous Verrons bien...
(Baron de Voghel, Janssen Albert-Edouard, dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1976, t. 39, col. 499-505)
JANSSEN (Albert-Edouard), professeur à l'Université catholique de Louvain, banquier, ministre d'Etat, né à Anvers le 1er avril 1883, décédé à Hamme-Mille le 29 mars 1966.
Albert-Edouard Janssen fit à l'Université catholique de Louvain des études de droit et de sciences politiques et diplomatiques. Il fut en 1911 un des premiers docteurs promus par l'Ecole des Sciences politiques qui venait d'être fondée au sein de cette université. Sa thèse de doctorat avait pour sujet « Les conventions monétaires » et fut couronnée en 1911 par l'Académie royale de Belgique. Un enseignement lui fut confié dès cette année à l'Ecole des Sciences politiques et sociales, puis en 1919 à la Faculté de Droit (Monnaie et crédit).
Admis au stage en 1907 auprès de Henri Carton de Wiart, il est inscrit en 1910 au tableau de l'ordre des avocats près la Cour d'appel de Bruxelles. Il ne poursuivra pas cependant sa carrière au barreau. En fait, il y renonce très vite pour entrer à la Banque Nationale de Belgique où il est chargé des études économiques. Il est ainsi le premier titulaire du Service des Etudes de la Banque qui deviendra par la suite un des piliers de cette institution. Son premier soin dans sa fonction à la Banque fut de constituer une bibliothèque scientifique qui deviendra elle aussi par la suite la plus importante bibliothèque scientifique du pays aux côtés et en complet accord avec la Bibliothèque Royale. A la Banque Nationale, ses attributions l'amènent à participer aux travaux de la Conférence de La Haye sur l'unification de la législation relative au chèque et aux travaux du Congrès de l'Union Economique Internationale réuni à Bruxelles. Dès 1914, il est nommé secrétaire de la Banque.
A peine investi de ses nouvelles fonctions de secrétaire, la guerre éclate en 1914, durant laquelle il sera amené à prendre des responsabilités collégiales et personnelles particulièrement lourdes. Le jeune secrétaire est chargé de faire parvenir à l'intendance de l'armée les montants nécessaires pour le paiement des soldes. Dans des conditions dangereuses il est chargé de mettre l’encaisse-or de la Banque à l'abri dans la citadelle d'Anvers, puis en Angleterre. Fin 1914, Janssen accompagne une mission qui se rend au Havre, puis à Londres. De retour à Bruxelles, il est associé à la politique de résistance à l'occupant qui sera poursuivie par la Banque jusqu'à la fin de la guerre. A l'intervention d'une société coopérative de prêts fonciers que la Banque fondait en 1915 et dont Albert-Edouard Janssen fut un administrateur actif, il est associé également à la politique sociale de la Banque visant à assurer aux classes populaires et aux petits rentiers les concours nécessaires pour subsister dans les conditions particulièrement pénibles de cette époque.
En 1919, dès la fin de la guerre, il est nommé directeur de la Banque Nationale et le restera jusqu'en 1925. En sa nouvelle qualité, il exercera une activité particulière sur le plan international où les intérêts financiers du pays et de la Banque sont fort engagés. Il les représentera avec une rare compétence. C'est ainsi qu'il participe à des missions aux Etats-Unis, en Pologne, en Hongrie, aux travaux de la Commission des Réparations à Paris et surtout aux travaux du Comité financier de la Société des Nations, qu'il présidera ensuite à diverses reprises. C'est en cette qualité de président du Comité financier que Albert-Edouard Janssen est amené à s'occuper du redressement des finances autrichiennes. Il y fut aidé ensuite par Maurice Frère, futur gouverneur de la Banque Nationale de Belgique qui exerça pendant de nombreuses années des fonctions de conseiller de la Banque Nationale d'Autriche, mandaté par le Comité financier. En 1924, Albert-Edouard Janssen est désigné pour représenter la Belgique au comité des experts du « Plan Dawes ».
Son activité sur le plan international est à cette époque dominante. Elle lui acquiert une réputation de technicien monétaire qui lui vaut d'être rappelé en Belgique en août 1925 pour prendre le portefeuille des Finances dans le cabinet formé par Prosper Poullet. Il s'agissait d'un gouvernement de coalition catholique-socialiste. La conjoncture politique avait éloigné du pouvoir le parti libéral dont l'influence était forte sinon dominante dans les milieux économiques et financiers. La controverse en matière monétaire portait sur le problème de la stabilisation du franc belge qui ne pouvait être réalisée selon certains qu'après une dévaluation plus ou moins profonde et selon d'autres sans dévaluation, mais par application d'une politique d'austérité relative, considérée par ses opposants comme une politique de déflation. La Banque Nationale et le Ministre étaient d'avis qu'une dévaluation profonde était une mesure profondément injuste et antisociale, « une déchéance dans l'histoire du crédit d'un pays » (voir M. Frère, dans Albert-Edouard Janssen raconté par ses amis, p. 28).
Pour réaliser la stabilisation du franc sans dévaluation, le Ministre entreprit des négociations à l'étranger en vue d'obtenir un emprunt à long terme et d'assurer pendant une période transitoire la trésorerie de l'Etat. Il espérait d'autre part pouvoir effectuer avec la collaboration des banques et du public, la consolidation de la dette intérieure à court terme. Sur ces deux points, essentiels, ses espoirs furent bientôt déçus. Les négociations à l'extérieur échouèrent et dès le 15 mars 1926, le cours de 107 francs la livre dut être abandonné.
Quelques semaines après, le Ministre donne sa démission. Cet échec fut attribué à la méfiance des prêteurs étrangers à l'égard des mesures de redressement intérieur, jugées insuffisantes - budget et dette à court terme. La stabilisation fut effectivement réalisée quelques mois plus tard par le cabinet Jaspar et le Ministre Francqui, mais cette fois non plus au taux de 107, mais bien de 175 la livre, ce qui comportait une dévaluation extrêmement profonde et dont la justification fut vivement contestée.
L'histoire de la tentative de stabilisation de 1925 n'a jamais été écrite. Mais Albert-Edouard Janssen garda de ce grave échec un pénible souvenir sans aller cependant jusqu'à des incriminations précises.
Après ce passage au Gouvernement, Janssen ne rentre pas à la Banque Nationale, mais reprend seulement ses fonctions d'administrateur délégué de la Société Nationale de Crédit à l'Industrie. II garde aussi le contact avec les milieux financiers internationaux et en particulier le Comité des Transferts, à Berlin, et le Comité financier de la Société des Nations. En 1929, ce Comité lui confie la présidence d'une commission appelée « Commission de l'Or », chargée de préparer un rapport sur le problème de l'or. Cette Commission préconisa diverses mesures qui furent adoptées par la Conférence monétaire de Londres de 1933. Albert-Edouard Janssen avait foi dans l'or comme base nécessaire du système monétaire international (voir A.E. Janssen, Le Problème de l’or en 1934, dans Bulletin de l'Institut des Sciences économiques, 5ème année, n° 4, août 1934, p. 471-508).
En 1931, tout en gardant des mandats importants dans le secteur public du crédit - Société Nationale de Crédit à l'Industrie (administrateur), Commission du Ducroire (président), Caisse Générale d'Epargne et de Retraite (membre du Comité de direction) - Janssen passe au secteur privé, à la Banque Générale Belge, puis à la Société Belge de Banque, à la Banque Diamantaire Anversoise, à l'Union Générale Belge d'Electricité, à l'Union Chimique Belge, à la Compagnie Belge d'Assurances Générales. En 1935, il remplit deux importantes et difficiles missions : la réorganisation de la Banque Belge du Travail et celle des organismes financiers dépendant du Boerenbond, réorganisation dont sera issue l'actuelle Kredietbank.
En décembre 1938, Albert-Edouard Janssen accepte de remplacer Max-Léo Gérard, ministre des Finances, dans un cabinet tripartite présidé par Paul-Henri Spaak. Cette charge ministérielle fut encore une fois de courte durée. Trois mois après, le cabinet Spaak était démissionnaire.
Dès le début de la guerre de 1940, Janssen accepte la présidence de l'Association Belge des Banques et la présidence intérimaire de la Caisse Générale d'Epargne et de Retraite. Durant la guerre, son action sociale s'intensifiera au bénéfice des foyers éprouvés par la guerre, sinistrés et déportés, etc. , des mères de famille, des fonctionnaires révoqués par le pouvoir occupant ou prisonniers, et de leur famille. Il remplit de très importantes missions en Suisse, en Hongrie et en Roumanie, sous le couvert de la Croix-Rouge Internationale de Genève. Il participe largement aux décisions de politique envers l'occupant prises par les autorités belges restées au pays et à la résistance occulte.
Après la libération du territoire, Albert-Edouard Janssen poursuit ses activités humanitaires, en les orientant plus spécialement au bénéfice des femmes. Il fonde l'Hommage national à la Mère de Famille. Il prend la présidence d'une école et d'un office de service familial (Service Familial Marguerite Leblanc). Administrateur de Caritas Catholica Belgica et président d'Ecole et Famille, il s'intéresse aussi à la démocratisation de l'épargne et préside le Comité National de l'Epargne Mobilière.
Ministre d'Etat en juin 1949, il reprend en 1952 le portefeuille des finances que cette fois il gardera pendant deux ans. Sa gestion des finances publiques sera caractérisée par l'orthodoxie, la bonhomie et le bon sens. Les problèmes à résoudre n'avaient plus, comme dans l'immédiat après-guerre, un caractère dramatique et urgent, mais ils étaient nombreux et difficiles, comme toujours. La guerre de Corée et le réarmement avaient provoqué une augmentation des dépenses. L'intervention de la Belgique à l'Union Européenne des Paiements avait soulevé un problème monétaire particulier. Le nouveau ministre participa aux négociations en vue d'atténuer la pression inflationniste que le mécanisme de l’U.E.P. exerçait sur la Belgique, à raison de sa position fortement créditrice. Quant à sa gestion budgétaire, elle fut caractérisée par un effort d'équilibre des budgets et de consolidation de la dette.
En 1956, Albert-Edouard Janssen est coopté au Sénat par le parti social-chrétien. Il y exerce une influence discrète mais continue, à la Commission des Finances, en particulier pour soutenir une politique d'orthodoxie financière.
Cette activité politique n'était cependant une fois de plus qu'accessoire relativement à ses occupations principales et absorbantes de banquier, de professeur et d'homme d'oeuvres sociales. Banquier jusqu'à la fin de sa vie, c'est-à-dire jusqu'à quatre-vingt-trois ans, il remplira ses mandats du secteur privé et aura la satisfaction d'y ajouter des mandats internationaux à la Banque des Règlements Internationaux à Bâle, à la Chambre de Commerce Internationale et au Conseil de la Fédération bancaire de la Communauté Européenne. Professeur jusqu'à la fin, il consacrera aussi son temps et son grand crédit à la promotion universitaire, en sa qualité de président de l'Institut des Recherches économiques et sociales de l'Université de Louvain, de président du Centre de perfectionnement dans la direction des entreprises, de membre du Conseil général de l'Université catholique de Louvain, de président de la Revue Générale Belge. Homme d'œuvres sociales jusqu'à la fin, il poursuivra ses activités d'ordre social, au Service Social, à Caritas Catholica, à la Fondation Cardiologique Princesse Liliane, etc..