Herniaux August-Edmond (indéterminée)
né en 1881 à Charleroi décédé en 1944 à Mont-sur-Marchienne
Ministre (instruction publique-sciences et arts) entre 1934 et 1935HlERNAUX, Jules, Marie, Adolphe,est né à Charleroi le 27 juillet 1881 dans un milieu petit-bourgeois, son père étant comptable et sa mère professeur de musique.
Les études qu’il entreprend à l’Ecole des Mines de Mons lui permettent d’acquérir simultanément plusieurs diplômes d'ingénieur. Très vite attiré par l’enseignement, il donne des cours techniques au sein de plusieurs écoles industrielles du Hainaut, avant d’être choisi, à la veille de la Première Guerre mondiale, pour devenir le directeur de l’Université du Travail de Charleroi. Il conservera ce poste jusqu’en 1943, année au cours de laquelle il sera contraint de se démettre de ses fonctions sous la pression de l’occupant allemand. Son directorat est marqué par le développement considérable de l’Université : création de nouvelles sections, quadruplement du nombre d’élèves, adaptation des programmes scolaires aux nécessités de la vie industrielle, équivalence des diplômes, création de laboratoire de contrôle métallique…
Ses compétences d’organisateur le mènent assez rapidement à la direction de l'Enseignement technique provincial du Hainaut, fonction qu'il exercera jusqu'à son décès et qui lui vaudra d’être qualifié un jour de « grand maître de l'Enseignement technique en Belgique » (Pourquoi Pas ?, 24 novembre 1933). Jules Hiernaux est, en outre, un des organisateurs des premiers congrès internationaux de l'enseignement technique qui se sont tenus pendant l’entre-deux-guerres. Il est également président du Bureau international de l'Enseignement technique fondé en 1931 à Paris.
En novembre 1934, Jules Hiernaux entre au gouvernement Theunis en tant que ministre apolitique de l’Instruction publique et en tant que « technicien de l'enseignement. » Le caractère éphémère de ce ministère - qui démissionne en mars de l’année suivante - ne lui permet pas d’influer significativement sur la politique nationale en matière d’instruction publique.
La vie publique de Jules Hiernaux s’inscrit par ailleurs dans le cadre du mouvement wallon, dans une après-guerre marquée par la montée du flamingantisme et la satisfaction progressive des griefs flamands. Il adhère à ce titre à diverses associations wallonnes : membre de la Ligue wallonne de Charleroi, dont il devient le président (1926) ; délégué, membre effectif et trésorier de l’Assemblée wallonne (1919-1940) ; membre du comité d’honneur du premier Congrès culturel wallon (1938).
A la fin des années 1930, il tente de créer un « Conseil économique pour la Wallonie » chargé d’examiner les causes du déclin économique wallon - qui commençait à se manifester avant la guerre - et de proposer les moyens d’y porter remède, par le recours notamment à des travaux d’infrastructure publique (moyens de transports, canal de Charleroi à Bruxelles, amélioration de la navigation entre Liège et Hainaut en direction de la France, bouchon de Lanaye, industrie coutelière et armurière, situation du Tournaisis, du Borinage, tourisme). La survenue de la guerre ne permettra pas de concrétiser cette initiative, sans toutefois empêcher que les études entamées soient poursuivies de manière souterraine pendant les années d’occupation et aient été utilisées après la Libération.
Jules Hiernaux joue également un rôle important dans la franc-maçonnerie, puisqu’il est choisi comme Grand maître du Grand Orient de Belgique de 1937 à 1939). Cette fonction explique en grande partie la politique de harcèlement dont il est victime pendant l’Occupation. Toutefois, malgré les mesures d’interdiction, Jules Hiernaux garde le contact avec ses anciennes relations politiques et académiques. Il administre par exemple de facto l'Université du Travail. Tout comme François Bovesse, il est finalement assassiné de manière sommaire le 29 juillet 1944 à son domicile par un commando rexiste. Une stèle commémorant sa mémoire a été inaugurée à l’Université du Travail le 28 novembre 1947.
Jules Hiernaux était également administrateur de plusieurs sociétés bancaires et industrielles.
(Biographie rédigé à partir des informations contenues dans la nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2007, pp. 198-202 (article de DUBOIS C. et DELFOSSE P.)
(Extrait de la Gazette de Charleroi, du 31 juillet 1944)
M. Jules Hiernaux, ancien ministre, est assassiné à Mont-sur-Marchienne
La localité de Mont-sur-Marchienne vient d’être mise en émoi par un crime audacieux.
La victime en est M. Jules Hiernaux, ancien ministre et ex-directeur de l’Université du Travail de Charleroi.
Voici, selon les renseignements fournis par la police de Mont-sur-Marchienne, qui procéda aux premières constatations, les détails sommaires de cet attentat.
M. Hiernaux habite, rue de Bomerée, 70, à Mont-sur-Marchienne, une luxueuse propriété.
Dans la nuit de vendredi à samedi, alors qu’il était un peu plus de minuit, cinq ou six individus non masqués, mais armés de mitraillettes et de pistolets, pénétrèrent dans les dépendances de la demeure de M. Hiernaux et parvinrent à s’introduire dans la chambre de l’ex-ministre en utilisant le balcon de celle-ci.
M. Hiernaux, qui reposait seul au lit, fut alors abattu de plusieurs balles dans la tête. On ne sait s’il put opposer une quelconque résistance à ses agresseurs, les circonstances de l’assassinat étant demeurées tort ténébreuses Jusqu'à présent.
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M. Jules Hiernaux, né le 27 juillet 1881, avait fêté, récemment, son 63ème anniversaire.
On se rappellera que la victime fut, voici quelques années, ministre de l’Instruction publique. M. Hiernaux n’exerça que pendant peu de temps ses fonctions ministérielles, soucieux surtout de consacrer son activité et ses mérites à la direction de l’Université du Travail de Charleroi.
C’est essentiellement à ce poste ingrat que Jules Hiernaux eut le loisir de livrer sa pleine mesure d’homme d’action.
Sous son impulsion, l’Université du Travail de Charleroi devint un des plus renommés établissements du genre en Europe et même dans le monde. Elle doit à son ancien directeur une notable partie de la notoriété qui est la sienne actuellement.
Technicien doué des plus brillantes qualités, Jules Hiernaux s’était acquis une place de tout premier plan dans les milieux de l’Industrie, des Sciences et des Arts.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 24 novembre 1933)
Il y a quelque cinquante ans - comme le temps passe ! – l’ingénieur était le héros de la comédie moderne, le jeune premier-type, celui qui. succédant à l’officier de cavalerie, précéda l’explorateur. Le jeune ingénieur était alors, en effet, le mari idéal dont rêvaient les jeunes filles et leurs mères. Le métier d’ingénieur était considéré comme le vrai métier d’avenir. « Quantum mutatus ! » De toutes les professions libérales touchées par la crise, la plus atteinte est peut-être celle qui, naguère, passait pour mener à tout. La formation d’un immense prolétariat intellectuel de techniciens sans emploi, cadres tout désignés de la révolution, est une des angoisses de l’heure présente.
Cette question des ingénieurs est typique. Le grand malheur, c’est qu’il y a eu surproduction de diplômes, comme il y a eu surproduction de machines et de produits fabriqués. Il y a actuellement vingt ingénieurs au moins pour une place d’ailleurs mal payée. Or, c est précisément le moment que nous avons choisi, en Belgique, pour fabriquer des simili-ingénieurs à la grosse, car telle est la conséquence de la création, excellente en son principe, de l’Université du Travail de Charleroi et de la faveur gouvernementale dont jouit l’enseignement technique dont nous présentons aujourd’hui le grand maître à nos lecteurs. On avait trop d’ingénieurs universitaires, on ajoute à leur armée famélique le bataillon serré des « ingénieurs techniciens ». Jusqu’à quel point faut-il en rendre responsable M. Jules Hiernaux, notre homme du jour ?
Technicien de valeur, administrateur merveilleusement actif, véritable animateur, il a simplement suivi sa pente. C’est un des innombrables apprentis-sorciers de notre époque, un de ces hommes d’hier qui ayant cru pouvoir diriger le monde économique, ont déchaîné des forces obscures dont ils ne sont plus les maîtres et qui croyant travailler au progrès général aussi bien qu’à leur propre fortune, ont préparé la crise actuelle. Responsables? Non pas, simples instruments sans doute du mystérieux destin qui gouverne les sociétés et les Etats...
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Toujours est-il que le cas de l’Université du Travail et de M. Jules Hiernaux, qui en est le grand maître, est tout à fait typique, forment la trame d’une belle histoire pleine d’enseignements.
A Charleroi, Porte de Waterloo, les grands travaux de M. Tirou ont fait disparaître le cauchemar d’un passage à niveau légendaire, mais ils ont épargné le « cayat » centenaire, devenu le puits n°12 des Charbonnages Réunis. Des générations d’ingénieurs ont passé dans ce charbonnage : ils y ont été malheureux comme on peut l’être dans un vieux cayat qui casse tous les jours, ils ont disparu, anonymes : c’est qu’ils n’avaient pas eu l’idée, comme Jules Hiernaux, de traverser la « plaine de Waterloo », et de s’installer en face, dans le majestueux bâtiment dont le fronton s’orne de la pompeuse inscription : « Université du Travail ».
Peut-être, Hiernaux n’avait-il pas prévu alors que cela le mènerait jusqu’à la rue de la Loi. Mais il est vraisemblable qu’il a pressenti qu’en apportant dans un milieu neuf où les universitaires - surtout les ingénieurs de l’industrie - ne s’étaient pas encore égarés, le prestige de son diplôme, il trouverait des sentiers moins battus que ceux par lesquels il s’était d’abord acheminé.
Le voilà donc reprenant, lui ingénieur des mines, la succession du professionnel Omer Buyse à la tête d’un établissement d’enseignement technique moyen. Or, tout est à faire dans le domaine où il s’installe. Longtemps inexistant en Belgique, entre les facultés techniques universitaires et la vieille école industrielle du dimanche, l’enseignement technique moyen prend véritablement son développement et la place à laquelle il a droit quand Paul Pastur en fait l’œuvre de sa vie et entraîne à sa suite les industriels et la province de Hainaut.
Tout le monde applaudit. Il s’agit de doter les ateliers et les usines de techniciens dont la formation, toute d’application immédiate, tienne compte des exigences de la technique moderne, il s'agit, dans l’armée industrielle, de renforcer la valeur des petits cadres, aussi précieux, dans cette armée-là, que dans l’armée tout court.
Hélas! c’était trop beau. Il eût fallu, pour réaliser ce programme, que l’on ne pût puiser à pleines mains dans les caisses de la province, que ce maudit mot d’ « Université » ne figurât pas sur la façade de l’édifice du boulevard Solvay, que l’on ne vécût pas cette période décevante où l’enflure des mots est com pensée par l’avilissement des valeurs.
Quelle tentation ! Avec de telles installations, ne sortir que de petits techniciens de rien du tout ! Quelles trouvailles que ce mot d’ « ingénieur » accolé à celui de « technicien », que ce mot d’ « Université » accolé à celui de « Travail » ! Dans le langage courant, on laisse tomber l’un des deux, celui que vous devinez, et tout le monde est content : les professeurs qui professent à l’Université, les élèves qui jouent à l’étudiant, les parents des élèves qui ont des fils « qui étudient pour être ingénieur ». On copie les us et coutumes universitaires, les cercles, les revues, les chansons, jusqu’aux insignes des casquettes... Comment voulez-vous qu’au bout de dix ans de ce régime-là tout le monde ne soit pas convaincu, de la meilleure foi du monde, qu’il y a à Charleroi une Université, une vraie, dont la consécration officielle ne sera plus qu’une formalité ?
Tout cela serait très joli si cela était nécessaire, si, avec ses cinq Universités, la Belgique n’était pas déjà servie, et au-delà, en matière d’enseignement technique supérieur ; si l’industrie n’était privée des vrais techniciens qu’elle réclamait et que ne remplaceront pas des ingénieurs de seconde zone, rien n’étant plus inutile, plus insupportable et souvent plus odieux, que la demi-science ; et si, enfin, l’ascension de ï Université de Charleroi ne sonnait le glas de la belle, de la toute première Ecole des Mines de Mons, dont la population est réduite, cette année, à 125 élèves ..
Voilà donc l’enseignement technique moyen dévié de ses buts originels aboutissant, par une politique de prestige, à entrer en conflit avec l’enseignement universitaire.
Conflit d’autant plus redoutable pour nos vieilles facultés techniques - dont certaines sont centenaires, qui, toutes, ont établi la réputation mondiale de l’ingénieur belge - que tes écoles de techniciens sont des œuvres de parti, disposant en régime parlementaire de la puissance électorale des mandataires publics.
Cette puissance vient de s’affirmer par la reconnaissance légale du grade d’ingénieur-technicien, enlevée comme une « lettre à la poste », alors que la protection du titre d’ingénieur universitaire était vainement réclamée depuis quinze ans par quelques milliers de diplômés sans influence politique.
Demain, on réclamera l’accessibilité des simili-Ingénieurs à toutes sortes d’emplois administratifs jusqu’ici réservés aux vrais ingénieurs, et rien ne contribuera mieux à ruiner le haut enseignement que cette prime officielle accordée à la dévaluation des diplômes.
Heureusement, l’arrêté royal du 5 juillet, qui risquait de passer inaperçu ou de ne soulever qu’une protestation de principe, a été rédigé dans les termes qu’il fallait pour blesser les universitaires et les sortir une bonne fois de leur réserve ou de leur apathie.
Pensez donc, il y a un article, le fameux article 5, qui prévoit que les universitaires pourront faire une année complémentaire pour obtenir le grade de technicien ! Imaginez que les infirmiers soient autorisés, non seulement à prendre le titre de docteur, mais que les docteurs en médecine soient autorisés à prendre le titre d’infirmier à condition de faire une huitième année d’étude complémentaires...
C’est d’une cocasserie énorme qui réjouit et fait bien augurer de l’issue de la lutte : le ridicule tue encore, tout de même !...
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Et Jules Hiernaux, dans tout cela ?
Eh bien, voilà : nous l’avons laissé au moment où il s’installait boulevard Solvay. Il n’est pas homme de parti, il n’est pas homme d’enseignement, et c’est ce qui fait sa force. Il voit tout de suite les choses de très haut. Il mène l’école comme une entreprise industrielle (une entreprise qui ne devrait pas faire de bénéfices). On n’avait pas encore vu, avant lui, deux autos au service de la Direction, et, dans les bureaux, un essaim de jeunes et jolies femmes qui, avec d’autres œuvres d’art, contribuent à enlever ce que l’enseignement et la technique ont de revêches.
Avec cela, toujours souriant, toujours accueillant, toujours affairé, quand il était là. Car il lui arrivait parfois d’être là. Il consacrait, en effet, son temps à un tas de choses : gérance d’un charbonnage en liquidation, navette entre Paris et Charleroi, visites au Président de la République, cours à Paris, conseils d’administration d’usines et de banques, commissions et re-commissions, etc.
C’est au moment où les socialistes étaient au pouvoir que Jules Destrée lança pour la première fois, à un meeting du Palais du Peuple, le nom de Jules Hiernaux pour les futures combinaisons ministérielles, au titre des Sciences et des Arts, comme on disait alors.
Les vicissitudes politiques du parti socialiste ont retardé la réalisation de cette prophétie, mais l’étoile de Jules Hiernaux n’a pas cessé, depuis lors, de grandir.
Chaque jour, on lui découvre une compétence de plus. Lui se laisse faire, imperturbablement souriant et rond, rond comme son crâne raclé à la tondeuse. Son sourire, il l’aura sûrement quand ses anciens camarades iront le voir et lui diront avec un air d affectueux reproche :
- Tout de même, Jules, cet article 5... Toi, un ancien ingénieur des mines...
Et nous le voyons très bien répondre de sa parole rapide, pressé déjà de toucher à un autre sujet :
- Oh ! vous savez, moi, l’enseignement...
Dame, nous comprenons sans peine. C’est égal. Etre parvenu à se faire sacrer expert en banque et phynance, en partant des fosses et en passant par l’enseignement moyen, c’est un record qui n’est pas à la portée de tout le monde. Mais cela prouve, à l’évidence, que les fosses, comme le journalisme, ça mène à tout : il suffit d’en sortir.