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Gutt Henri (1884-1971)

Portrait de Gutt Henri

Gutt Henri, Adolphe (indéterminée)

né en 1884 à Bruxelles décédé en 1971 à Uccle

Ministre (finances, guerre, communications-transports et affaires économiques) entre 1935 et 1945

Biographie

(Extrait du Peuple, du 9 juin 1971)

M. Camille Gutt, ministre d’Etat, est mort lundi midi, à Bruxelles, d'une crise cardiaque.

Il était né à Bruxelles le 14 novernbre 1884.

Son père était d'origine tchèque, et sa mère Alsacienne.

Docteur en droit et licencié en Sciences Politiques et Sociales de I’Université Libre de Bruxelles, il a exercé les professions d 'avocat et de journaliste. Rédacteur à La Chronique, à La Gazette et au Pourquoi Pas ?. Il fit du reportage et de la critique dramatique. Le jour de l'incendie de l'Exposition de Bruxelles, en août 1901, il rédigea seul et fit sortir une édition spéciale de son journal.

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La guerre de 1814-18 dans les spahis, puis à Londres

Dès le 5 août 1914, M.Camille Gutt s'engagea aux Chasseurs Cyclistes de la Garde Civique et, pendant trois mois, participa aux combats livrés par cette unité, qui fut ensuite licenciée faute d'équipements. Il s'engagea alors dans un régiment de spahis algériens et participa aux opérations sur l'Yser jusqu'en 1915.

A partir de ce moment, le sous-lieutenant Gutt fut détaché à Londres, où il fit partie de la Commission d'achat de matériel de guerre, dirigée par le commandant Theunis, futur Premier ministre.

Après avoir séjourné près de trois ans dans la capitale britannique, il fut détaché à Paris comme secrétaire général de la délégation belge à la Commission des Réparations. Il prit part aux principales négociations financières de l'après-guerre et fut délégué de la Belgique à la Commission des Réparations en 1924, au Comité Young en 1929 et, la même année, plénipotentiaire chargé de négocier l'accord des marks. En 1931, il fut à nouveau plénipotentiaire à la conférence provoquée par Ie moratoire Hoover.

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Une brillante carrière ministérielle

M. Gutt a rempli successivement es fonctions de chef de Cabinet de M. Theunis, ministre des Finances, de 1920 à 1924, et d'ajoint à M. Francqui, ministre du Trésor, en 1926. Il fut ministre des Finances en 1934-1935 (cabinet Theunis), puis de février 1939 à février 1945 dans le cabinet Pierlot.

M. Gutt a joué à deux reprises un rôle Important dans l'histoire de la Belgique et de l'Europe occidentale.

En 1940, il fut sans doute le principal artisan de l'envoi à Londres d'un membre du gouvernement pour proclamer que les Belges en exil poursuivraient la lutte en dépit de l'occupation.

Lui-même gagna Londres, où il assuma la gestion de quatre départements ministériels : Finances, Affaires économiques, Défense nationale et Marine. Il prit plusieurs fois la parole au micro de la BBC. Ce second conflit l'atteignit dans ses affections les plus chères : deux de ses fils, volontaires de guerre, étant tombés au champ d 'honneur.

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Le fameux « plan Gutt »

Mais il s'est surtout rendu célèbre par son audacieuse réforme monétaire de l'automne 1944. Dans le plus grand secret, il organisa le blocage de tous les comptes en banque, démonétisa tous les billets d'une valeur supérieure à 20 FB et mit en circulation de nouveaux billets.

Ces mesures draconiennes eurent l'avantage d'éponger l'énorme inflation accumulée en raison de la guerre, et de pénaliser les profits illégaux. Elles firent à l'époque du franc belge le « dolIar de l'Europe » et assurèrent au pays une période de stabilité économique, alors que la plupart des autres Etats d'Europe occidentale traversaient des années difficiles.

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Une autorité dans les milieux bancaires

Nomrné ministre d’Etat par le Régent en 1945, M. Gutt fut choisi l'année suivante pour exercer les fonctions d'administrateur-directeur du Fonds Monétaire International. A la fin de 1952, le gouvernement d'Iran l'invita à remplir une mission financière dans ce pays. Il fut pendant deux ans président de la Chambre de Commerce Internationale.

Associé-gérant de la Banque Lambert, M. Gutt a pris part à de nombreuses négociations internationales, surtout aux Etats-Unis, où il jouissait d'une grande autorité dans les milieux bancaires. II avait renoncé à toutes ses activités financières et bancaires en 1966.

M. Gutt était également Docteur Honoris Causa de l'Université de Columbia (Etats-Unis).

Peu avant la dernière guerre, il avait fait partie du conseil d'administration de l'Agence Belga, fonction dont il s'était démis en 1939 lorsqu'il entra dans le gouvernement Pierlot.

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« Non au carcan ! «

D'une verdeur étonnante, il a participé, alors qu'il était âgé de 86 ans, aux manifestations organisées à Bruxelles par le Comité de Salut Public contre le « carcan ».

Il a également paru au petit écran, à l'âge de 85 ans, pour y égrener ses « Télé-Mémoires », l'œil vif, le sourcil en bataille.

Il a en outre publié ses mémoires, dans lesquelles il raconte notamment qu'avant l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes, en mai 1940, il avait fait sortir du pays tout l'or de la Banque Nationale, soit 750 millions de dollars.

Interrogé au sujet du décès de M. Camille Gutt, le Premier ministre Eyskens a fait la déclaration suivante :

« J’ai appris le décès de M. Camille Gutt, ministre d'Etat, avec une émotion d'autant plus vive que j'ai entretenu avec lui des relations particulièrement amicales pendant de très longues années.

» J'avais accepté d'assister, le mercredi 16 juin prochain, à une réception organisée par lui afin de présenter un ouvrage qu'il vient de publier et qui constitue ses mémoires de guerre. M. Gutt avait bien voulu fixer la date de cette réception d'après mes convenances.

« Je tiens à rappeler qu'il fut un brillant ministre des Finances, déjà avant la guerre et, quoique non parlementaire et qualifié comme technicien, il a pu s'imposer par ses connaissances et son influence personnelle aux Chambres législatives, qu'il connaissait d'ailleurs fort bien. En effet, il a débuté dans la carrière par le journalisme et il a consacré maintes chroniques à la vie et aux travaux du Parlement.

« Mais c'est surtout en 1940 qu'il prit la décision capitale de se rendre à Londres, où il fut rejoint bientôt par le Premier ministre et d'autres ministres pour constituer le gouvernement légal de la Belgique. C'est à Londres aussi qu'il prépara, quelques mois avant la Libération, la grande réfcome monétaire. Cela fut fait en contact avec certaines personnes en Belgique, et j'ai été impliqué dans cette collaboration.

« L 'assainissement monétaire auquel restera attaché son nom fut le départ de la restauration financière de notre pays, qui a su largement contribuer à. l'essor économique pris par la Belgique immédiatement après la Libération.

« M. Camille Gutt laissera un souvenir inoubliable pour tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu apprécier son courage, la vivacité de son intelligence et les amitiés auxquelles il resta fidèle. »

Le Roi. est allé s'incliner mardi en fin de matinée devant la dépouille mortelle de M. Gutt, ministre d’Etat. Il a été suivi par M. Struye, président du Sénat, qui a présenté les condoléances de la Haute Assemblée au fils du défunt.


(Extrait du Standaard, du 9 juin 1971)

Financier en staatsman

Minister van state Camille Gutt is maandagnamiddag op 86-jarige Ieeftijd te Brussel overleden. Hij was er geboren .op 14 november 1884.

Zijn vader was van Tsjechische afkomst ; zijn moeder stamde uit de Erlzas. De familie beleed het joodse geloof. De behaalde Gutt behaalde in 1906 het doctoraat in de rechten en het licentiaat in politieke en sociale wetenschappen aan de Brusselse universiteit.

Hij werd journalist (aan La Chronique, La Gazette en Pourquoi Pas ?) en advokaat Bij het uitbreken van de eerste wereldoorlog vocht hij bij de zg. rijwielverkenners. Toen deze eenheid ontbonden werd, nam hij dienst in een Frans regiment van Algerijnse spahi's dat aan de Ijzer steer. ln 1915 werd Gutt als luitenant naar Londen gedetacheerd, waar hij lid werd van de Belgische kommissie voor de aankoop van oorlogsmaterieel, die geleid werd door kommandant Theunis, de latere eerste-minister. Hij bleef er de hele duur van de oorlog.

In 1919 werd hij naar Parijs gestuurd als sekretaris-generaal van de Belgische afvaardiging bij de Kommissie voor Herstelbetalingen. Hij nam aldus deel aan de belangriikste financiêle onderhandelingen, die na de oorlog op internationaal niveau gevoerd werden. In 1924 was hij Belgisch afgevaardigde in de Kommissie voor Herstelbetalingen, en in 1929 zetelde hij in het zg. KomiteeYoung. Intussen was hij van 1920 tot 1924 kabinetschef geweest van minister van financiên Theunis. ln 1926 werkte hij ook samen met minister Francqui, die voor de schatkist instond.

In 1934 trad hij uit de schaduw van de financiêle kringen in de politieke openbaarheid : hij werd minister van financiên in het katoliek-liberale kabinet van Georges Theunis dat het echter slechts volhield van november 1934 tot maart 1935.

Met de tweede wereldoorlog brak de grote pol tieke periode van zijn leven aan. ln februari 1939 was hij (steeds als niet-parlementair technicus) opnieuw minister van financiëh geworden, ditmaal in het kabinet Pierlot. Tiidens de opeenvolgende wijzigingen die de regering onderging, werd niet aan zijn portefeuille geraakt.

Na de kapitulatie van hetBelgische leger in mei 1940 was Gutt een van de zeer weinigen die aandrongen op de voortzetting van de strijd, aan de zijde van de Britse bondgenoten. Hij reisde ettelijke keren heen en weer tussen Londen en Frankrijk, waar de Belgische ministers , - in open konflikt met koning Leopold en uitgespuwd door de Belgische opinie - radeloos en wanhopig rondzwierven en niet wisten welke weg uit te gaan. Het is vooral aan de invloed van Gutt toe te schrijven dat Pierlot en Spaak tenslotte in de herfst naar Londen reisden, om er, als Belgische regering, de voortzetting van de Belgische oorlogsinspanningen te organizeren.

In GrooteBrittanniê beheerde Gutt die tot de harde kern van de regering behoorde en over heelwat prestige beschikte in de Britse en Amerikaanse geld- en regeringskringen, de portefeuilles van financiën, ekonomische zaken, landsverdediging en marine. Tijdens de oorlog werd hij zwaar getroffen in zijn privé-leven, toen zijn twee zonen als oorlogsvriiwilliger sneuvelden.

Te Londen was hij de eerste om de basis te leggen van de latere Benelux-samenwerking. Ook bereidde hij er, met Hubert Ansiaux, die daarna goeverneur van de Nationale Bank zou worden, en na raadpleging van Theunis die in de VS verbleef, de na-oorlogse Belgische muntsanering voor. Onder de naam “operatie-Gutt” werd die sanering een groot sukses, maar ln ed publieke opinie moest Gutt vel aan populariteit inboetenIn

In februari 1945 nam hij ontslag als minister. De regent benoemde hem voor de bewezen diensten tot minister van state.

Gutt zou niet meer op het politieke toneel terugkomen. Hij ging invloedrijke funkties bekleden in de internationale monetaire kringen. In 1946 werd hij administrateur-direkteur van het Internationaal Monetair Fonds. Hij was ook voorzitter van de Internationale Kamer van Koophandel en reisde nu en dan als raadsman naar landen van de derde wereld, o.m. naar Iran.

In Belgiê speelde hij een belangrijke rol als beherend vennoot van de Bank Lambert. De jongste jaren werkte hij aan zijn memoires en kwam ook voor de tv over zijn leven vertellen. Tot ver gevorderde Ieeftijd hield hij zich bezig met zijn meest geliefde hobby : renpaarden. Hij was ook, tot aan haar dood, een goede vriend van de oude koningin Elisabeth.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 23 novembre 1934)

Nous vivons à une étrange époque. Si, à l’heure de la mauvaise humeur, après un médiocre déjeuner ou au cours d'une insomnieuse nuit, il nous arrive de nous demander avec angoisse comment tout cela finira et d'évoquer le sort des pays qui connurent de plus profonds bouleversements que le nôtre, nous ne pourrons jamais reprocher au temps où nous sommes d'être ennuyeux et monotone. Le spectacle change tous les jours et il est tous les jours plus imprévu. O curiosité, dernière consolation des humains qui vieillissent !

Au temps lointain où la Belgique était heureuse, on n'entrait dans la noble carrière ministérielle que par la filière. Il fallait faire un stage plus ou moins long parmi les militants d'un parti, ne pas déplaire aux bonzes de ce même parti, conquérir les suffrages des électeurs conscients et organisés réunis dans leurs comices, se ménager l’oreille de la majorité sinon de la Chambre entière. Aujourd'hui, ces messieurs les parlementaires ont si bien travaillé que le plincipal titre qu'ait un homme à devenir ministre, c’est de ne pas appartenir à leur honorable corporation.

C'est à ce joli résultat qu'a abouti le mirifique cabinet de Broquecille, qui, nous le reconnaissons volontiers, nous avait donné pas mal d'espoirs et qui, dans tous les cas, étant donné la situation électorale et parlementaire, nous avait paru le moins mauvais.

A la fin de sa trop longue vie, ce cabinet de Broquecille n'était plus qu'un panier de crabes où personne n'osait mettre le petit doigt. MM. Sap et Van Cauwelaert s'empoignaient par les cheveux et par la barbe - ils continuent d' ailleurs ; - M. Can Zeeland se jetait dans la bataille ; M. Jaspar, agitant sa crinière léonine, réclamait vainement la paix au nom du bloc-or ; M. Devèze parlait de monter à cheval pour sauver la patrie et le charmant comte de Broquecille, souriant aux uns et aux autres, acquérait définitiüement, aux yeux des uns et des autres, la réputation du plus aimable farceur de la corporation parlementaire. Et cela dura des semaines, sinon des mois...

Aussi. un beau jour, le public, dont les affaires continuaient à aller de plus en plus mal, a-t-il estimé que « çà ne saurait plus rester dure »,r comme dit M. Beulemans, et il a fini par le dire si souvent et si haut que tous nos crabes, craignant la casserole, ont fini par reconnaître eux-mêmes que « ça avait, en effet, assez duré » et par prier qu'on les retirât du panier.

Ce fut une des plus belles débandades gouvernementales dont notre histoire ait gardé le souvenir. Mais il fallait tout de même que le pays fût gouverné : le Ro, après avoir vainernent essayé en la personne de M. Jaspar, d'un dompteur de crabes qui passait pour avoir quelque autorité, a fait appel, en bon interprète de l'opinion publique, à un personnage à qui l'on recourut naguère, en des conionctures analogues et qui, ministre extra-parlernentaire, ne se laissa pas gagner par la contagion et ne voulut jamais demander l'approbation du suffrage universel : M. Georges Theunis. Et. M. Theunis s'adjoignit aussitôt un autre non-parlementaire, qu'on représentait généralement comme son rival : M. Francqui, mais qui, bon Belge bien que grand financier, considéra tout de suite que, quand la maison brûle et qu'il s'agit de faire la chaîne, il n'y a pas de rivalité bancaire ou personnelle qui tienne. Lui aussi, d'ailleurs, il avait été appelé, naguère, à prendre la barre du vaisseau de l'Etat quand il allait à la dérive. Voilez-vous la face, Paul Crokaert, ce sont deux hommes de phynance. La voilà bien, la consécration de la mainmise de la phynance sur l'Etat. !

Evidemrnent, mais, depuis dix ans, on nous raconte que les financiers en général et M. Francqui en particulier, tirent les ficelles de tous les gouvernements ; alors, ne vaut-il pas mieux qu'ils gouvernent ouvertement, puisque, aussi bien, le gouvernement, dans la conjoncture où nous sommes, cela consiste avant tout à remettre de l'ordre dans les finances et à choisir entre les aventures de la dévaluation monétaire et les difficultés des économies. On verra ce qu'ils feront..

Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que les deux grands financiers qui, prenant les rênes du gouvernement, forment une sorte de « duumvirat », n'ont voulu, ni l'un ni l'autre, le portefeuille des Finances. Ils en seront les anges gardiens, mais ils ont fait appel à un troisième... non, nous ne dirons pas un troisième larron. Auguste et Antoine ont été chercher un Lépide en la personne de M. Gutt, qui leur a si bien paru l'homme indispensable, qu'ils lui ont demandé son concours par sans fil, alors qu'il était en mer, retour du Canada. Et cela, en cérité, n'est pas la chose la moins étonnante de l'étonnante histoire de ce Cabinet de salut public. Que le Roi, conseillé par ces bonzes de la haute finance, ait été chercher, pour le plus important des ministères, un journaliste - il n'y a pas si longtemps on eût dit un « petit journaliste »- voilà qui doit faire frémir dans leur tombe et Frère-Orban et Malou et Beernaert et Graux et aussi tous les gouverneurs défunts de l'auguste Société Générale. Dans quel temps Vivons-nous, Seigneur ?

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Singulière fortune que celle de ce Gutt : l'ami Gutt, car il est resté, dans son ascension, l'ami de tous les journalistes bruxellois de sa génération. Attachante et curieuse personnalité, d'ailleurs. On sait qu'il s'appelait jadis Camille Guttenstein. C'était un peu long. Le « tenstein » est tombé tout naturellement dans la familiarité des bureaux de rédaction, puis un arrêté royal est venu consacrer l’habitude. On l'a connu il y… Tiens, mais il y a trente ans - avocat et journaliste. Né de parents alsaciens qui avaient quitté l'AIsace après 1871 parce qu'ils n'avaient pas envie de devenir Allemands, naturalisé belge - il est d'ailleurs natif de Bruxelles, - gendre du sympathique et inamovible Frick, rédacteur en chef de La Chronique et bourgmestre de Saint-Josse, il était, avant la guerre, un des « jeunes » les plus aimablement connus du Palais et des Galeries Saint-Hubert. Sous le pseudonyme de « Silly », il donnait au deux journal du « passage » d'agréables articles fantaisistes et d’intelligentes critiques dramatiques. Au Palais, il commençait à se faire une réputation. C'était, aussi bien dans la presse que dans la basoche, le type de « l'aimable confrère. » L'homme -avait –-il a encore - le sourire amusé et malin - toutes dents dehors - de celui qui, en écoutant ce que lui dit un quidam, écoute attentivement ce que celui-ci ne lui dit pas. Les yeux sont, dans une figure qui n'est pas appollinienne, charmants d'éclat, et les oreilles sont deux instruments étonnants, à qui les bruits des âmes ne doivent pas échapper. Sur le tout, un sourire qui est, en somme, d'un bon garçon.

Tel quel, en ces temps d' avant-guerre, on ne l'aurait pas imaginé en d'A rtagnan courant, flamberge au vent, sur les grands chemins. Cependant, il raconte volontiers certain exploit sportif. Comme sa femme, notre plus gracieuse sportswoman, traversait la Seine à la nage, un iour de Noël (un quart de degré sous zéro), Gutt fit la même traversée... mais en canot. Après tout, c'est d'un mari plein de sollicitude.

La guerre nous révéla un Gutt équestre. Un bruit se répandit un jour de Fleet street (Londres) au Petit Socco (Tanger) : Gutt est spahi !

C’était, ma foi, vrai : cette guerre nous a révélés les uns aux autres dans des attitudes imprévues. Il serait long et oiseux de vous expliquer comment Gutt, désireux de servir la Belgique par le seul moyen qui importait alors - quand nous vous disions que cet avocat a du bons sens - prit du service, en 1914, dans l'armée française.

Les gens de bonne volonté passèrent alors par des avatars tournemaboulants. Le fait est que Gutt se trouva enrôlé dans les goumiers du général du Jonchay, qui opéraient alors dans les dunes, où leurs fez rouges, leurs burnous rouges et blancs. leurs bottes en filali, leurs petits chevaux, leurs selles à hauts dossiers, donnaient à ce coin extrême du grand tableau de la guerre, une note savoureusement orientale.

Gutt fut spahi comme un fils de Sidi Medjahed ; les Dunkerquoises lui parlaient de sa tente, de son harem, et du minaret de sa paroisse. Jamais vous n'auriez pu faire admettre à ces dames que ce bédouin-là était un avocat de Bruxelles et un journaliste narquois des Galeries Saint-Hubert.

Cependant, on licencia les goumiers de du JonChay (c'est un étonnant général d'Afrique qui rêvait de conquérir la Palestine), guerriers magnifiques. mais qui tiennent mal à l'humidité.

Gutt alla se mettre à la disposition du gouvernement du Havre, qui l'expédia à Londres. Il y avait, à Londres, dès lors, un certain colonel Theunis, qui veillait au ravitaillement de l'armée. Chose extraordinaire, c'était un homme d'affaires et de finances, et on l'avait mis dans les affaires et la finance. Au nom de Gutt, il la grimace : « Zut ! dit-il, encore un avocat ! » Mais ce Theunis a du bon sens. Et il essaya de Gutt, que le Havre lui envoyait, et ces deux hommes s'emmanchèrent.

On a déjà dit l'extraordinaire besogne que firent, surtout de Londres, ceux qui ravitaillèrent une armée qui manquait de tout, depuis le papier hygiénique jusqu'au canon. Toutes les intendances lorgnaient vers Londres, et la « petite Belgique », qui tenait sa place au feu, devait se hausser sur la pointe des pieds pour obtenir les instruments nécessaires. Theunis a la voix claire ; il se faisait entendre. L'Anglais entend quand on parle clair. Cependant, ces bureaux belges le scandalisaient : on y travaillait le dimanche. Entretemps, Gutt collaborait à L'Indépendance Belge.

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La guerre finit et tout le monde - non, pas tout le monde, hélas ! - les survivants se retrouvèrent, qui à sa charrue ou à son usine, qui le nez dans ses dossiers, qui sur son rond-de-cuir ; Gutt reprenait le chemin du Palais de Justice. Ah ! redeoenir un robin, quand on a été un spahi éclatant ! Mais Theunis, qui siègeait à la Commission des Réparations, à Paris, le convoqua là-bas.

Et voici qu’un bruit nouveau, aussi curieux que celui du début de la guerre : « Gutt est spahi », se répandit à Bruxelles. On se chuchota : « Gutt est très fort, Gutt est un expert, Gutt est un as de la finance internationale ! » Le fait est que Gutt et son patron montrèrent là-bas - on le sait - du bon sens (encore) et de la volonté. Cela les singularisa… Mais, comme la Belgique n'a pas l'outrecuidance d'être longtemps originale, on les remplaça par l'honnête M. Delacroix...

D’ailleurs, Theunis avait été appelé à Bruxelles comme ministre des Finances ; convoqué tel le médecin au chevet d' une vieille darne moribonde, car on a peut-être oublié que ce n'est pas la première fois que nos grands argentiers passent par de terribles angoisses, les parlementaires démagogiques ayant vidé la caisse. Theunis ramena le fidèle Gutt.

Il le ramena comme chef de cabinet. Des chroniques dramatiques de Silly au maniement et à la remise en ordre des finances de l'Etat, l'évolution est sans doute assez inattendue. Mais quoi ? C' est en expertisant qu'on devient expert. D'une intelligence extrêmement souple et active, Camille Gutt, à Londres d' abord, à Paris ensuite, dans les bureaux compliqués et mystérieux de la Commission des Réparations, s'était formé au maniement du jargon économique et même à cette mystérieuse science des finances qui paraît aussi hermétique que la littérature vedhique. Il avait discuté pied pied dans les Commissions avec des AIlemands, des Anglais, des Français, des Américains. Il s'était frotté à ce monde bigarré et décevant des Conférerlces internationales, où, parmi d'innombrables sots, se rencontrent tout de même quelques hommes supérieurs, auxquels l'importance des intérêts qu'ils représentent donne parfois des idées. Tout comme les plus illustres ministres, il pouvait parler de son « ami « Hoover, de son « ami » le premier lord de la Trésorerie britannique. Il avait déjeuné avec le gouverneur de la Banque de France, discuté avec le docteur Schacht et avec M. Caillaux. Tout de même, cela lui conférait une certaine autorité sur les honnêtes fonctionnaires belges de 1921 qui, pour la plupart, n'étaient guère sortis de leur bureau. Il eut l'habileté de ne pas trop le leur faire sentir, accueillant à tous, aux fonctionnaires du département comme à ses anciens confrères, pour qui il restait le bon et serviable camarade de jadis, arrangeant volontiers leurs affaires avec le fisc quand elles étaient arrangeables. Et puis, il travaillait, il travaillait, il travaillait autant que son patron Theunis, ce qui n'est pas peu dire.

Appelé comme un sauveur des finances publiques, M. Theunis fut accusé, depuis, de les avoir compromises au point d'amener la débâcle de 1926, qui nécessita l'intervention chirurgicale de M. Francqui. Hélas ! il est bien difficile de savoir la vérité, même en ne lisant pas les journaux. Les chartistes de l'acenir qui auront à débrouiller l'histoire financière de ces années feront peut-être la lumière dt la justice. M. Theunis ne doit pas avoir commis tant de boulettes qu'on lui en a reproché quand il tomba du pouvoir, puisque, après huit ans, on le convoque pour un nouveau sauvetage en même temps que M. Francqui.

Pendant ces huit années consacrées par M. Theunis aux joies de la vie privée et à ses affaires, Gutt, lui aussi, disparut de la scène, lui aussi se livrant aux joies de la vie privée et aux affaires. Il n'en disparut pas tout à fait cependant. N'ayant jamais été ministre, il demeurait expert. Aussi, fut-il encore de toutes ou de presque toutes les Conférences économico-politiques, où l'on tâcha d'obtenir quelque chose des Allemands et d'aménager les dettes interalliées. Plan Dawes, plan Young ! Que de vaines palabres, bien faites pour rendre pessimiste le plus heureux des hommes. Gutt y représenta la Belgique aux côtés des uns et des autres avec une intelligente modestie. Il fut le monsieur qui a toujours dans un coin de son cerveau le chiffre qui fait argument et dans sa poche le document qui peut étayer la thèse du patron, homme indispensable à tous les ministres qu'il servit intérimairement, comme il avait servi M. Theunis, souple, actif, malin, aimable, sachant attendre et s'effacer. C'est pourquoi, lors de la constitution de ce ministère, assez paradoxal, tout de même, on a songé à lui. Entre les deux grands médecins financiers qu'on a appelés au chevet de la Belgique malade, il siégera en tampon et en expert, en technicien. Il est l' homme qui connaît les rouages de la maison et qui sait y mettre de l'huile.

Rôle difficile, d'autant plus difficile que les deux anges gardiens ne se sont pas toujours bien entendus et qu'ils passent pour aussi entiers l'un que autre. En somme, ce Gutt, c'est l'homme nouveau du ministère. Il joue une forte partie, car, en cas d'échec, c'est d'abord à lui qu'on s'en prendra. Il a cependant accepté, sans barguigner, par télégramme. Ambition ? Dévouement à son ancien chef, sacrifice patriotique ? Ou bien cet habile homme, dont la prudence ou la souplesse paraissaient les traits dominants, aurait-il l'esprit du risque ? En tout cas, il se lance courageusement dans une grande aventure. Tous nos vœux l’accompagnent, d'abord parce que c' est notre barque qu'il conduit et ensuite parce que si ce journaliste, devenu financier, achève sa carrière en homme d'Etat, il aura réalisé une véritable œuvre d'art.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 20 janvier 1939)

Camille Gutt, qui a cinquante-quatre ans et des intérêts au Congo, est un des rares businessmen qui voyagent vraiment en avion. Mais il est peut-être le seul qui se soit fait breveter pilote à cinquante ans et qui, un beau jour, à décidé à aller voir ce qui se passe au Katanga, soit parti là-bas par la voie des airs, tenant lui-même le manche à balai.

II est des gens qui ne cessent de se renouveler. Fertiles, on ne les épuise jamais. Camille Gutt est de ce nombre. Nous avons parlé de lui au point qu'il a passé plusieurs fois sur l'écran périlleux de notre première page. II s'est vu dédier [la rubrique] des « petits pains du jeudi » ; il a subi l'interview de notre collaborateur La Caudale ; il a figuré moult fois dans nos « Miettes » ; on a parlé de lui sous la rubrique « On nous écrit ». S'il n'a point encore îguré dans nos « Belles plumes », c'est que nous avons craint de le peiner en l'insérant dans notre tiroir aux calembours ; car nous faisons... cela va sans dire... le plus grand cas de Gutt.

Bref, Gutt est un ami. Un ami qui sait l'art de plaire, de piquer la curiosité, de donner à l'indifférence publique de soudaines pichenettes, histoire de la réveiller. Par complexion pourtant, Gutt est modeste, nous dirions presque secret, si ce mot n'avait quelque chose de très légèrement péjoratif qui n'est pas dans notre pensée. Gutt fuit la gloire politique ; il a bien été ministre quatre mois, mais c'était pour faire plaisir à Theunis et, visiblement, il n'y croyait guère ; il ne fuit pas moins la notoriété de l'homme de plume, car il a touiours dissimulé sous l'anonymat ou le pseudonyme des articles souvent charmants, toujours aisés, toujours divers, et rédigés dans la meilleure langue ; Gutt enfin a renoncé au barreau, où il avait connu de brillants débuts, et là encore il a fait montre d'une modestie, d'un détachement aimables que l'on rencontre bien rarement. Mais cet homme, si peu enflé et tout armé qu'il paraisse d'un quant à soi des plus solide, a pour destin de réattirer brusquement l'attention, de temps en temps. en accomplissant sans avoir l'air d'y toucher quelque chose de difficile ou d'original...

Son exploit accompli et sa fantaisie exécutée, Camille se replonge alors dans cette existence laborieuse et silencieuse du monsieur qui a une très grosse situation, qui gère de très gros intérêts, qui participe. à des tas de commissions et de conseils, dont l'influence se fait sentir dans les substructures des entreprises les plus vastes, mais qui déteste les rôles de vedettes aussi bien que les places de champions.

En 1934, lorsque Theunis l'incorpora en qualité de ministre des Finances à ce cabinet sacrifié qui ne put empêcher ni exécuter la dévaluation, nous disions, parlant du Gutt de 1920 à 1930 : « II fut de toutes ou de presque toutes les conférences économiques, politiques, où l'on tâcha d'obtenir quelque chose des Allemands... y représenta la Belgique aux côtés des uns et des autres… Il fut le monsieur qui a toujours dans un coin de son cerveau un chiffre qui fait argument, et dans sa poche un document qui peut étayer la thèse du patron, l'homme indispensable à tous les ministres... »

Bref, comme ce duc de Rohan qui fut le parfait capitaine, Gutt fut le parfait secrétaire général. C'est-à-dire quelqu 'un de très compréhensif et de très souple, mais aussi quelqu'un de très scrupuleusement, de très invartablement honnête. Quelqu'un qui sait au besoin marquer qu'une solution ne lui paraît pas très élégante, et qu'il ne l'approuve pas, mais qui se gardera de jouer les censeurs ni de pousser des coups de boutoir intempestifs.

Ces qualités exceptionnelles valurent à Camille Gutt un heur insigne, parce que assez rare. Il plut aux Américains, aux Anglais. Ces gens-là ont inventé le mot « gentleman ». Mais ils apprécient surtout les gentlemen qui raisonnent bien et qui ont du tact...

C'est ainsi qu'après avoir débuté voici trente ans dans des conditions qui n'avaient rien de très favorable et gagné sa croûte comme un chacun et même assez durement à certaines époques, Camille est devenu l'administrateur-délégué de la Société Générale des Minerais, ce qui fait de lui une des puissances financières de l'Europe de l'Ouest...

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Et peut-être que, tout en faisant place au Gutt fantaisiste, « à celui qui, de temps en temps, fait une chose originale ou difficile », il serait médullaire de reprendre en quelques lignes les étapes d'une carrière d'homme d'affaires qui comprit que le journalisme ne mène quelque part qu'à condition d'en sortir.

Avant la guerre, Camille faisait à La Chronique de la copie un peu sur tout, mais particulièrement sur le théâtre. Il y tournait des fantaisies, qu'il signait Silly ; c'était un confrère sympathique et bien introduit, dans ce milieu ami de la France, parce que Belge : il était Alsacien d'une famille qui avait préféré s'expatrier plutôt que devenir allemande et parce qu'il était le gendre de l'excellent Frick, rédacteur en chef de cette même Chronique et bourgmestre de Saint-Josse, Habent sua fata libelli : S'il eût persévéré, ses chroniques de La Chronique eussent peut-être, avec un peu de chance, conduit Gutt à des triomphes inédits. Mais il faut bien avouer que tout ce qui s'est passé depuis vingt-cinq ans donne plutôt des contre-indications. Ce fut le tonnerre de 1914, pour Gutt comme pour tant d’autres, qui l'arracha à la Capoue des Galeries Saint-Hubert et aux blandices du papier imprimé. Il aimait la bicyclette - comme à peu près tous les iour'tàlistes de ce temps-là ; il s'engagea dans une formation cycliste qui, après trots mois de campagne, fut licenciée à Bruges ; et de là Camille fut refoulé sur Dunkerque.

C'est alors que se place une de ces belles aventures qui traversent cette existence d'homme de chiffres. Tout à coup, Gutt devint spahi. Il s'était enrôlé dans l'armée française ; il figurait au nombre des spahis du général du Jonchay, qui opérait alors dans les dunes : les dunes, c'est une réduction du Sahara.

On vit donc Gutt en burnous rouge, bottes en filali, veste soutachée, chevaucher de petits chevaux blancs. Puis, en 1915 - Gutt était alors maréchal des logis - le goum fut rappelé en Afrique. Gutt ne le suivit pas : Broqueville, qui le connaissait un peu, rêva de le faire nommer officier de liaison aux Dardanelles ; mais ce ne fut que le songe d'une nuit de Sainte-Adresse.

Gutt était beaucoup mieux fait pour s'occuper de choses sérieuses que pour défendre nos intérêts stratégiques aux Dardanelles. On l'envoya à Londres à la Commission d'Achat du Matiriel ; Theunis, qui présidait la dite commission, avait demandé d'en supprimer les avocats. Lorsqu'il arriva, plutôt mal disposé, sur le coup de midi, aux bureaux d'India House, le seul agent qui fût encore à son bureau était précisément un avocat, et c'était Camille Gutt. Une conversation s'engagea ; elle dure depuis vingt ans. Mais ce serait mal connaître Gutt que de croire qu'il était sorti du journalisme avec l'intention de le lâcher. Commissionné et theunifié (si nous osons ainsi dire), il resta correspondant de La Victoire et de La Nation Belge. Il finit même, immédiatement après l'armistice, par rédiger de Bruxelles ses Lettres de Londres ; et Jaspar disait un jour au baron Moncheur: « Je connais tous ces sacrés correspondants de Londres ; il n'y en a qu 'un dont j'ignore le nom. Celui de La Nation, c'est le mieux renseigné ; il raconte des tas de choses qui me déplaisent ! »

Ce correspondant bien renseigné, on vient de le voir, tirait toute sa science d'une lecture attentive des énormes papiers britanniques, compulsés place de Brouckère. Puis Gutt fut au compte rendu analytique à une table que présidait Crockaert, et Louis Piérard était son acolyte. Il y serait peut-être encore si Theunis, qui l'avait à l'œil, ne l'en avait extrait pour l'expédier à Paris où il fut le secrétaire parfait dont nous pariions.

De Theunis à Franqui, il n'y avait qu'un pas. Gutt avait plu à Theunis ; il plut à Franqui, après avoir eu avec lui un ou deux gros accrochages.

Ce fut Franqui qui le dirigea vers cette Société Générale des Minerais dont il est l'administrateur-délégué. Franqui encore qui le dirigea vers l'Amérique, vers le ministère des Finances où il fit le bref séjour que l'on sait. Il semblait que Gutt fût désormais tout à fait guéri du goût de l'encre d'imprimerie et qu'il ne rédigerait plus que des rapports et des bilans. Mais le journalisme, encore une fois, l'avait bien laissé sortir, mais c'était à la condition qu'il y revint à ses moments de loisir. Pendant sept ans, jusqu'en 1927, Camille Gutt le temps de rédiger pour L’Eventail les notes de la semaine ; il trouvera toujours le temps d'écrire, de faire du sport, de se créer des alibis... Et lorsqu'aujourd'hui encore on lui parle de teile importante négociation financière qu'il a menée à bien, l'allusion ne trouve pas en lui beaucoup d'écho ; mais lorsqu'on évoque le Camille Gutt maréchal des logis des spahis, il est tout heureux.Et il raconte avec une visible fierté cette anecdote :

Au premier 14 juillet d'après l'armistice, notre cher disparu, Léon Souguenet, spécialiste des fastes africains, avait ramené de Paris à Bruxelles un lot de bachagas tout à fait éblouissants. Il entendait faire décorer par Fulgence Masson ces seigneurs de grande tente. Souguanet installe au Palace ses hôtes enturbannés, et le plus tranquillement du monde le bachaga Bassaroul lui demande : « Puisque nous sommes à Bruxelles, où peut-on trouver Gutt ? »

Ahurissement de Souguenet qui, pourtant, ne s'ahurissait point vite. Mais tout s'explique, le féodal de l’Atlas se souvient du spahi des dunes. Et Gutt, alerté téléphoniquement, accourt au Palace, enchanté de servir de cornac à des rutilants orientaux, et surtout ravi de constater que sa personnalité avait ainsi frappé des individus d'une qualité aussi extraordinairement romantique,

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Spahi qui n'a point vu l'Afrique, Gutt se devait donc de la connaître. Et, pour son coup d'essai voulant un coup de maître, il vient, comme nous le disions dans les premières lignes de cet article, de voler de Bruxelles à Elisabethville sans encombre, en passant pa l'Egypte et en survolant la grande forêt équatoriale.

Le survol de la grande forêt équatoriale, soit dit en passant, ce n'est pas rien : le moindre accroc qui vous forcerait à atterrir, c'est la mort presque certaine. D'abord, parce qu'il est absolument impossible de se poser nulle part, à cause de la densité de la forêt. Ensuite, parce que deux voyageurs isolés, sans armes, sans T. S. F., perdus dans cette sylve immense où seules quelques paillottes indiquent la présence de l'homme, sont assurés de périr de faim ou d'être la proie des fauves...

Pourtant, après avoir suivi la route des Alpes, descendu la péninsule italienne, traversé la Sicile, atteint la Tunisie, franchi en direction de l'Est la vaste zone désertique de la Lybie en évitant avec soin les régions militaires dont le gouvernement fasciste interdit le survol, l'aviateur put atteindre le Nil, et effectuer le reste du parcours sans le moindre accident ; il lui restait à rencontrer l'imprévu, sous une forme bénigne heureusement, dans notre Congo même, et par la faute, non des éléments, mais des hommes.

Il y a au Congo des terrains d'atterrissage proprement dit, et des terrains de secours destinés à des atterrissages imprévus. Ce fut successivement dans deux de ces terrains, à Komina et à Port-Franqui, que l'avion se posa à son grand dam, car les herbes qui couvrent ces plaines sont de véritables pièges. On a fort sottement négligé de les faucher ; le sol est raviné, bosselé, impraticable - bien que les cartes, vétustes et mal renseignées, indiquent ces deux endroits comme très abordables. La roue de l'avion, malmenée par cet atterrissage malencontreux, se rompit au départ. C'est ainsi que Camille a dû se rapatrier par l'avion de ligne.

Et sans doute il a accepté ce mécompte avec la philosophie d'un sportsman qui sait bien que lorsque l'on a tout prévu, il y a encore beaucoup de place pour les tuiles, mais il est un peu vexé, songeant à la belle performance évanouie, d'avoir été obligé de changer de monture pour le retour.,et d'avoir dû reprendre le coucou public.

Pour nous, qui lui disions notre admiration, nous trouvons que le périple est déjà bien joli comme cela, et nous le félicitons pour cette audace peu commune en vérité, chez un homme qui a grandi à l'âge du nacre, qui peut-être, enfant, a pris la diligence. Mais Camille a une réponse toute prête, et bien typique.

« J'ai conquis mon brevet de pilote. affirme-t-il, justement parce que j'avais peur. Ma carcasse a peur. Obligé de prendre l'avion et d'y être piloté par les autres, je ne me tenais pas d'angoisse. Ces manettes, ces boutons, toutes ces commandes dont j'ignorais la destinallon et que je voyais manipuler devant moi, cela me glaçait d'appréhension. Je me suis dit qu'en apprenant à conduire, j'aurais moins peur, sachant ce que signifient ces outils mystérieux : mon calcul était juste, et me voilà beaucoup plus franc. » Mais, lui disions-nous, n'est-il pas plus simple de prendre le pullman, comme tout le monde ? « C'est que, voyez-vous. répond Camille, je dors si mal, en chemin de fer. » Ça c'est une bonne raison ! Et puis peut-être aussi qu'il y a là un tout petit peu, ce goût des choses difficiles... vous savez ? Allons ! ce diable de Gut ne cessera jamais de nous étonner !


(CROMBOIS J.F. Gutt, Camille, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2001, t. 6, pp. 228-232)

GUTT, Camille, Adolphe, né GUTTENSTEIN, juriste, homme d'affaires et Ministre d'Etat, né à Bruxelles le 14 novembre 1884, décédé à Uccle (Bruxelles) le 7 juin 1971.

Camille Gutt est né le 14 novembre 1884. Son père, Max Guttenstein est originaire de Neuzedlisch, ville de l'Empire austro-hongrois située aux confins de la Bohême. Après un premier séjour à Bruxelles en 1864, ce dernier décide d'y résider de manière permanente à partir de 1877 en compagnie de sa femme Marie-Pauline Schweizer, originaire de Bischwiller en Alsace et de sa fille Hélène. A Bruxelles, Max Guttenstein gagne sa vie comme rédacteur en chef du journal tsariste, Le Nord.

Après des études de droit à l'Université libre de Bruxelles, Camille Gutt épouse, en 1906, Claire Frick, fille de l'avocat libéral Henri-Charles Frick, bourgmestre de Saint-Josseten-Noode et directeur du quotidien La Chronique. Grâce à son beau-père, Camille Gutt put compléter ses ressources d'avocat débutant comme journaliste. Outre La Chronique, il collabore à La Gazette et à l'hebdomadaire artistique et littéraire L'Eventail. En 1912, il entre comme rédacteur au Compte-rendu analytique de la Chambre des Représentants.

Lorsque la guerre éclate, Camille Gutt s'engage comme volontaire dans le régiment des Chasseurs cyclistes. Après l'anéantissement de son régiment, il rejoint le corps français des Spahis. Refusant de suivre son bataillon dans les Dardanelles, il décide de gagner la colonie belge du Havre. En 1916, il quitte la France pour Londres où il est nommé à la Commission du Ravitaillement dirigée par Georges Theunis. Séduit par son intelligence, ce dernier décide d'en faire l'un de ses plus proches conseillers. Une amitié de plus de cinquante ans naît de cette collaboration. A Londres, Camille Gutt est nommé secrétaire de la Commission du Ravitaillement.

Dès son retour en Belgique, il est rappelé par Georges Theunis qui reçoit carte blanche pour la constitution de la délégation belge auprès de la Commission des Réparations. Lorsque Georges Theunis est nommé en 1921, ministre des Finances puis Premier ministre, Camille Gutt devient son chef de cabinet avec comme mission principale de superviser, depuis Paris, les difficiles négociations sur les réparations allemandes. Dans le cadre de ces activités, Camille Gutt assume la délicate mission de liaison entre Georges Theunis et Emile Francqui dont il gagne rapidement la confiance. C'est également dans ce contexte qu'il change, en 1922, son nom en supprimant la particule « enstein » qui donnait à son nom une résonance trop germanique. Après la chute du cabinet Theunis en 1925, Camille Gutt est cette fois appelé par Emile Francqui, homme fort du cabinet Jaspar, comme adjoint au Trésor chargé de négocier l'emprunt international de stabilisation monétaire avec les banquiers anglo-américains.

En 1926, Camille Gutt fait son entrée dans le monde des affaires. Il intègre le secteur des non-ferreux de la Société Générale de Belgique, soutenu dans un premier temps par Emile Francqui puis par Gaston Biaise. Au sein de la banque mixte bruxelloise, Camille Gutt s'impose comme l'un des principaux négociateurs des ententes internationales du zinc et du cuivre.

En 1934, lorsque Camille Gutt est appelé à occuper le portefeuille des Finances au sein du gouvernement dit « des banquiers » aux côtés d'Emile Francqui et de Georges Theunis, il abandonne tous ses mandats privés. Principale cible des critiques, il doit affronter une atmosphère politique alourdie par une violente campagne de presse aux relents antisémites. Blessé tout en se sentant trahi par Paul van Zeeland, qui avait préparé dans son dos un programme financier basé sur la dévaluation du franc belge, Camille Gutt prend alors la plume pour exposer ses vues sur la chute du cabinet dans un ouvrage publié en 1935 sous le titre Pourquoi le franc belge est tombé.

De retour à la Générale, il renforce sa position dans le secteur des non-ferreux entrant dans les conseils d'administration de la Société Générale Métallurgique d'Hoboken et des Fonderies de Zinc de la Vieille Montagne où il côtoie le nouveau gouverneur Alexandre Galopin au sujet de qui il écrira, suite à l'annonce de son assassinat survenu en Belgique occupée le 28 février 1944 : « Galopin est un homme que je n'ai jamais réellement compris. Il avait un curieux complexe de réticence d'une part, de contradiction d'autre part. Mais j'ai toujours eu l'impression que c'était un très honnête homme, même lorsque son sens de certaines valeurs était faussé. »

Poursuivant ses activités d'homme d'affaires, Camille Gutt trouve également le loisir de s'adonner à sa passion pour l'aviation en effectuant un vol de Bruxelles jusqu'à Elisabethville où il rejoint son fils aîné Jean-Max Gutt avec lequel il passe la Noël 1938.

En février 1939, Camille Gutt finit par céder à la demande du roi Leopold III d'intégrer le premier cabinet Pierlot au poste de ministre des Finances. Il conserve cette fonction dans les trois cabinets Pierlot qui se succèdent jusque mai 1940. Durant le premier semestre 1939, Camille Gutt s'attache à rétablir les comptes publics. A partir du mois de septembre, sa politique d'austérité financière s'inscrit dans une volonté de préparer le pays au conflit dans les meilleures conditions possibles. Cette politique provoque de nombreuses critiques émanant des milieux d'affaires désireux de profiter de la position de neutralité belge pour relancer l'activité économique. En revanche, Camille Gutt trouve en la personne de Georges Janssen, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, un soutien important de sa politique. Parmi ses initiatives, sans doute faut-il noter la décision, prise dès février 1939, de mettre l'or belge à l'abri en l'envoyant dans un premier temps en Angleterre, puis aux Etats-Unis. En septembre 1939, Camille Gutt est tout prêt à démissionner lorsqu'il prend connaissance de l'éventuelle désignation de Paul van Zeeland comme ambassadeur extraordinaire à New York. A la place, Hubert Pierlot se tourne alors vers Georges Theunis qui finit par accepter cette mission.

Lorsque la guerre éclate en mai 1940, Camille Gutt voyage entre Londres et Paris pour le compte du gouvernement. Il ne participe pas à la réunion de Wynendaele qui débouche sur le divorce entre Leopold III et ses ministres, suite au refus du roi de quitter la Belgique devant l'avance allemande. En juin 1940, Camille Gutt est approché par ses anciens collègues de la Générale qui lui demandent de convaincre le gouvernement de l'envoyer en compagnie d'Hubert Pierlot, de Paul-Henri Spaak et d'Albert De Vleeschauwer en Angleterre. Touché par le découragement qui frappe l'ensemble des ministres, Camille Gutt reprend espoir suite à une visite éclair de Claire Gutt en provenance du centre de la Croix-Rouge de Moulins. Selon le ministre, « ce fut la grande rencontre et la grande clarté.» Lors de l'entrevue au Perthuis avec Albert De Vleeschauwer, revenu de Londres, les quatre ministres s'entendent sur la nécessité de se rendre à Londres. Dans un premier temps, Gutt et De Vleeschauwer partiraient. Ils seraient ensuite rejoints par Pierlot et Spaak. Arrivés à Londres le 8 août 1940, les deux ministres doivent affirmer leur autorité légale tant vis-à-vis des Anglais, que vis-à-vis des parlementaires belges en exil et du Roi qui, par l'entremise du diplomate Louis d'Ursel, ambassadeur à Berne, conteste leur légitimité.

En octobre, la venue de Spaak et de Pierlot conduit à la constitution du gouvernement de Londres composé pour l'essentiel par les quatre ministres. Camille Gutt occupe alors les fonctions de ministre des Finances, des Affaires économiques et des Communications et de la Défense nationale. En 1942, ce dernier portefeuille est repris par Hubert Pierlot. A Londres, Camille Gutt fait appel à René Boël, Hubert Ansiaux, Ernest de Selliers de Moranville et Adolphe Baudewijns pour le seconder dans ses multiples responsabilités.

Vis-à-vis de la Belgique occupée, Camille Gutt est amené à se désolidariser des initiatives prises par les milieux économiques dans le cadre de la politique du « moindre mal». Ainsi en novembre 1942, il décide de nommer Georges Theunis comme nouveau gouverneur de la Banque Nationale de Belgique en réaction à la nomination illégale d'Albert Goffin. En septembre 1944, lors de son retour en Belgique, le refus de Camille Gutt et du gouvernement de céder à la demande de Gaston Biaise d'honorer la mémoire d'Alexandre Galopin, assassiné en Belgique occupée en février, conduit au divorce définitif avec ses anciens collègues de la Société Générale de Belgique.

Vis-à-vis des Alliés, Camille Gutt joue un rôle de premier plan dans les négociations relatives aux modalités de la coopération belge à l'effort de guerre allié puis dans les négociations relatives à la mise en place d'un nouvel ordre monétaire pour l'après-guerre. En ce qui concerne les modalités de la participation belge à l'effort de guerre allié, Camille Gutt s'impose comme le principal négociateur des accords anglo-belges, l'accord colonial, financier et monétaire, relatif à la Colonie (21 janvier 1941) et l'accord relatif au prêt de l'or belge (4 mars 1941). En échange de ces accords, Camille Gutt parvient à obtenir des concessions tarifaires en faveur du Congo belge ainsi que l'engagement d'un soutien de l'Angleterre au relèvement de la Belgique.

Vis-à-vis des Etats-Unis, lors d'une première visite à Washington en avril 1941, Camille Gutt tente sans succès, de relancer la question d'un ravitaillement américain en faveur de la Belgique occupée. Le blocage des fonds belges aux Etats-Unis, conséquence de la législation de neutralité américaine puis de la législation de guerre, constitue un autre dossier important pour Camille Gutt. Afin d'infléchir la position américaine, Camille Gutt décide en 1942, d'envoyer une mission conduite par André Van Campenhout et René Boël en vue de convaincre les autorités américaines de libérer les fonds belges. Enfin, Camille Gutt participe également aux négociations relatives à la vente de l'uranium congolais aux Américains, négociations initiées par Edgard Sengier. A Londres, l est approché par le Chancelier de l'Echiquier, Sir John Anderson qui, compte tenu de sa position de ministre des Finances et d'ancien collaborateur au sein du groupe de l'Union Minière, considère Camille Gutt comme la personnalité à contacter. Comme Camille Gutt l'explique à Sengier: « Je connais la question dont il s'agit, car elle a commencé par une conversation entre mon opposite number et moi. Pour quelles raisons ? Je pense à cause de mon ancienne connexion avec votre maison. » Le ministre anglais agit aux noms des Alliés désireux d'imposer un contrôle exclusif sur les livraisons d'uranium étant donné son importance prise dans la confection de la bombe atomique américaine. Dans ces négociations, Camille Gutt sert d'intermédiaire entre Edgard Sengier, les Alliés et le gouvernement. En septembre 1944, ces négociations débouchent sur un accord de vente contenant des promesses en vue d'un partage des connaissances relatives à l'application civile des découvertes liées à l'énergie atomique.

En ce qui concerne l'ordre monétaire d'après-guerre, l'action de Camille Gutt se décline dans trois domaines.

Le premier concerne sa participation dans les négociations devant mener à la création des institutions de Bretton Woods. Jouissant de bons contacts avec la Trésorerie anglaise et avec son économiste en chef John Maynard Keynes, Camille Gutt noue également d'excellentes relations avec Harry Dexter White dont il partage davantage les vues. Cette position explique l'importance des fonctions conférées aux délégués belges dans le cadre de la Conférence de Bretton Woods de juillet 1944. Elle prépare également le terrain à son élection, en 1946, de premier directeur général du Fonds Monétaire International.

Au niveau régional, Camille Gutt ébauche avec son collègue hollandais, Johannes Vandenbroeck, les plans devant mener à la conclusion des accords Benelux, monétaire en 1942, puis commercial en 1943. Pour le ministre belge, ces accords ne devaient pas se limiter aux trois petites puissances européennes et pouvaient constituer une alternative à l'échec des négociations anglo-américaines. Comme Camille Gutt l'écrit à Georges Theunis : « A mon sens, une machine universelle n'ira pas, parce qu'universelle. Cela me ramène à mon accord hollando-belge, anglo-hollando-belge, puis atlantique !». Toutefois, le ministre belge ne parvient pas à convaincre les Anglais de s'y rallier alors que le contentieux sur l'or belge et l'incertitude planant sur la politique économique française compromettent la conclusion de tout accord.

Sur le plan national, Camille Gutt ébauche avec le concours de ses conseillers, Hubert Ansiaux et Adolphe Baudewijns, une opération d'assainissement monétaire destinée à ponctionner le surplus de m onnaie généré par l'occupation et permettre ainsi un redémarrage rapide de l'activité économique dès la libération. De retour en août 1944 avec ses collègues du gouvernement, Camille Gutt accepte de renouveler sa collaboration avec Hubert Pierlot dans un cabinet d'union nationale qui se maintiendra jusqu'en février 1945.

Camille Gutt est ensuite chargé, comme plénipotentiaire, de négocier le règlement des accords de prêt-bail et d'aide mutuelle conclus avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni. En mai 1946, il est élu premier directeur général du Fonds Monétaire International pour un terme de cinq années. A la tête de l'organisation monétaire, Camille Gutt doit affronter les délicats problèmes de sa mise en place et de la reconstruction des économies européennes. En 1951, suite à la détérioration de ses relations avec la nouvelle administration Truman, il décide de démissionner, quelques semaines avant un possible renouvellement de son mandat.

De retour en Belgique, Camille Gutt est alors approché par Léon Lambert pour rejoindre le comité de régence de la Banque Lambert reconstituée après la guerre. Au sein de la banque, il retrouve d'anciennes connaissances comme Ernest de Selliers de Moranville et René Boël. Il y poursuit ses activités d'homme d'affaires en siégeant dans les conseils d'administration de nombreuses sociétés belges et étrangères gravitant autour de la Banque Lambert.

Marqué par l'expérience de la guerre qui lui a enlevé deux fils, Jean-Max et François et l'a éloigné de sa femme, décédée en 1948, Camille Gutt s'éteint à Uccie en 1971.


MARTIMUCCI J. – FRET M., L’Opération Gutt : tout pour le « Miracle belge », texte originel disponible sur le site du musée de la Banque nationale de Belgique (consulté le 6 avril 2026)

Lorsque la Seconde Guerre mondiale commence, la Belgique capitule dès mai 1940 et si le Gouvernement s’expatrie en signe de résistance, le pays, lui, se retrouve entre les mains du Reich. L’inflation qui a touché une grande partie des pays d’Europe, y compris la Belgique, après la Grande Guerre est encore fraîche dans les mémoires, raison pour laquelle le Gouvernement expatrié s’organise très vite afin de préparer « l’après ».

Pendant les années de guerre, les Nazis sapent l’économie monétaire belge en émettant notamment une grande quantité de billets. En quatre ans d’occupation, la masse monétaire est triplée. En parallèle, l’économie de guerre rend les biens de première nécessité de plus en plus rares et, par conséquent, de plus en plus chers. La Belgique se trouve en proie à une inflation croissante tout au long de la guerre, ruinant le pouvoir d’achat des Belges. À la fin de celle-ci, il est ainsi possible de trouver un kg de café sur le marché noir pour plus de 2000 BEF alors qu’en 1939, il n’en coutait qu’un peu moins de 20 francs. Le Gouvernement en exil voit donc une inflation semblant incoercible et cherche d’arrache-pied une solution au futur chaos monétaire à la Libération.

L’homme de cette solution se nomme Camille Gutt, ministre des Finances déjà en 1934. Grand économiste, il imagine, alors accompagné du directeur de la Banque nationale de Belgique Adolphe Baudewyns, un plan d’assainissement de l’économie belge. Il s’agit d’une grande réforme monétaire, fiscale, sociale et industrielle, comportant de nombreuses et diverses mesures. Elle obtiendra le soutien presque unanime des experts monétaires et financiers en Belgique occupée et passera à la postérité comme l’« Opération Gutt ».

Ladite « Opération Gutt » n’est en réalité qu’une partie de cette grande réforme prévue pour le pays. C’est toutefois celle-ci qui est restée dans les mémoires. Il y a deux raisons techniques et sociales poussant à cette fameuse « opération » : en premier, l’État veut prévenir l’inflation d’après-guerre et éliminer progressivement celle déjà présente afin de revenir à un pouvoir d’achat cohérent par rapport aux salaires. En second, il a l’intention de traquer les avoirs allemands illégaux ainsi que de révéler les gains des profiteurs de guerre belges.

Pour arriver à ces objectifs, l’Opération Gutt va devoir extraire de la circulation l’intégralité des billets au-delà de 100 BEF inclus et les remplacer par une nouvelle série de billets. Cette manœuvre permettra à la Banque nationale de Belgique de pouvoir avoir une meilleure vue de la masse monétaire en circulation sur le territoire.

Pour que l’opération soit une réussite, il est important d’agir vite afin de prendre de court les personnes ayant collaboré et fait fortune pendant la guerre en profitant, souvent, de la misère des autres. Une course contre la montre se met alors en place : les nouveaux billets sont imprimés à Londres dès le mois de mars 1944, alors que la guerre fait encore rage. Le débarquement en Normandie a lieu le 6 juin et la libération belge est proclamée dès le 2 septembre. Le vendredi 6 octobre, le ministre des Finances Camille Gutt annonce lors d’un communiqué radiophonique son plan à la population belge. Dans ce dernier, les citoyens apprennent que, le lundi 9 octobre, ils sont invités à changer leurs billets à la Banque nationale de Belgique ou dans l’une de ses agences à travers le pays et ce, jusqu’au vendredi 13 octobre inclus. Les Belges ont donc cinq jours, et pas un de plus, pour changer leurs billets, après quoi ces derniers ne seront tout simplement plus un moyen de payement ayant cours légal dans le pays ; les anciens billets conservés seront tout bonnement de l’argent perdu.

Cette opération concerne tous les billets à partir de 100 BEF. Les billets de 50 BEF et en dessous ainsi que les pièces peuvent, quant à eux, continuer à circuler. Cependant, le changement de billets est limité. Un montant maximal de 2000 BEF rendu par membre de famille est imposé (récupéré par le chef de famille). Cela signifie que, à titre d’exemple, une personne seule dans son ménage arrivant avec 50 000 BEF au guichet ne repartirait qu’avec 2000 BEF.

Le citoyen se fait-il alors entièrement confisquer 48 000 BEF par l’Etat ? Pas tout à fait : le reste se voit déposé sur un compte bancaire particulier. Si cet argent ne pourra pas être retiré en espèce immédiatement, l’État promet toutefois qu’il aura d’autres utilités : servir à payer impôts et taxes diverses… Cela uniquement après inspection ! En attendant, le compte se voit bloqué. En effet, l’État, en croisade contre les collabos révise chaque compte potentiellement suspect au cas par cas.

Durant les années qui suivent l’Opération Gutt, l’Etat mène une politique stricte contre les profits considérés comme « mal-acquis » pendant les années de guerre. 40% des avoirs bloqués sur chaque compte sont progressivement libérés par le gouvernement au fil de la reprise économique. Concernant les 60% restants, le peuple ayant continué à vivre, travailler et utiliser son argent malgré l’occupation pendant les années de guerre, tout le monde se voit alors concerné par cette appellation de « bénéfices de guerre » et un impôt de 70 à 95% est prélevé sur ceux-ci. Il reste toutefois un impôt plus dur encore de 100%, dit confiscatoire, sur les bénéfices des prestations fournies directement à l’ennemi.

Les titulaires de comptes en banque, relativement rares pour l’époque, voient également leurs avoirs gelés. Deux choix s’offrent alors à eux : récupérer 10% de la somme présente sur le compte le 8 octobre 1944, veille de l’Opération Gutt, ou bien la totalité de ce qui était présent sur le compte le 9 mai 1940, veille de la déclaration de guerre allemande en Belgique.

L’Opération Gutt se déroule du 9 au 13 octobre 1944 et le résultat est sans appel : la masse monétaire se voit réduite de deux tiers. La Belgique se sort donc rapidement de l’inflation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À l’étranger ce prodige est appelé « le Miracle belge ». Le plat pays sera l’une des seules nations directement touchées par la guerre à retrouver, dès 1947-1948, un niveau d’activité économique comparable à celui de 1938.

La réussite n’était pourtant pas garantie. Au moment de cette décision quelque peu drastique, l’opinion publique n’était pas du tout favorable, la population belge étant même scandalisée. Camille Gutt passe pour un politicien sans scrupules, l’Etat qui vole ses citoyens ! Beaucoup de citoyens ne croient pas à ces nouveaux « Francs Gutt » et certains refusent même de changer leurs billets. On calcule que 4% du montant total en circulation ne sera jamais déclaré. Si bien qu’il peut encore arriver de nos jours de trouver des valises ou autres cachettes remplies de billets, dissimulés par des personnes ayant espéré pouvoir les réutiliser un jour… Aujourd’hui, il est toujours possible de changer des billets en francs belges à la Banque nationale de Belgique mais seulement ceux d’au moins 100 BEF et émis après 1944 !

En dépit d’une popularité au plus bas auprès des Belges, Camille Gutt acquiert une reconnaissance internationale. Il devient le premier directeur général du Fonds Monétaire International (FMI) récemment créé à la suite des accords de Bretton-Woods. Plusieurs pays suivent également le modèle de la désormais fameuse « Opération Gutt », c’est notamment le cas des Pays-Bas, du Danemark et de la Tchécoslovaquie. La France, quant à elle, ne suivra pas le modèle belge et paiera les conséquences de l’inflation post Seconde Guerre mondiale jusque dans les années 1960 !