Francqui Emile, Lucien, Joseph (indéterminée)
né en 1863 à Bruxelles décédé en 1935 à Overyssche
Ministre (sans portefeuille) entre 1926 et 1935(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 28 mai 1926)
Nous vivons sous le régime de la cote mal taillée ou, pour parler la langue belge inventée naguère par Edmond Picard du « middelmatisme. » Pendant que le ministère Poullet-Vandervelde agonisait - l’agonie fut longue - chacun inventait une solution au problème politique qui paraissait inextricable. Quelques-uns - ceux-là ne parlaient guère mais ils agissaient beaucoup - voulaient recommencer l'expérience dite démocratique avec des hommes nouveaux ; d'autres, les plus nombreux parmi les politiciens, parlaient de revenir au système tripartite et ceux d'entre eux qui aimaient les grands mots et les idées sonores appelaient leur combinaison un ministère d'union sacrée ; dans le public, enfin, dans le public bourgeois du moins, on désirait un ministère extra-parlementaire, un ministère de techniciens : dans le fol espoir de contenter tout le monde et leur père... le hasard, nos maîtres parlementaires nous ont servi un ministère qui est tout cela à la fois : un ministère tripartite, puisqu'il contient quelques catholiques, beaucoup de socialistes et un libéral chargé de maintenir le drapeau bleu et d'endosser quelque part de responsabilité, un ministère strictement parlementaire puisqu'il est présidé par un de nos grands parlementaires et qui comprend pourtant un technicien, chef d'œuvre de la combinazione. Seulement, voilà, le technicien est d'un tel poids, d'une telle envergure que les uns craignent - et que les autres espèrent - qu'il ne soit le véritable maître du bal ; le technicien, c'est Francqui.
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Francqui ! Cet homme a sa légende. Pendant la dernière crise ministérielle, il eut véritablement tout le pays pendu à ses basques. La carrure de Francqui, la mâchoire de Francqui, l'imagination de Francqui, l'énergie de Francqui, la fortune de Francqui, on ne parlait que de cela. Comme simple conseiller financier du gouvernement, cela faisait une personnalité un peu encombrante. On ne voit pas Francqui donnant des conseils théoriques qu'on pourrait suivre ou ne pas suivre.
Au fait, tout le monde sait bien qu'il s'agit de tout autre chose. Voici, n'est-ce pas, quel est en somme ce que l'on pourrait appeler le plan idéologique du nouveau gouvernement : Francqui en est la tête, la tête financière ; Jaspar est son porte-parole, sa voix parlementaire; Vandervelde est préposé d'une part à la surveillance de ce gouvernement de capitalistes au nom des droits sacrés de la classe ouvrière et, d'autre part, au soin plus délicat de rassurer et de museler la dite classe ouvrière Hymans, c'est l'otage libéral et l'enseigne du tripartisme .sacrée. Mais cela c'est la conception de Francqui, des amis de Francqui ; celle de Jaspar est un peu différente. Pour lui, le gouvernement est un gouvernement bicéphale : Francqui en est la tête financière et lui, Jaspar, la tête politique. Enfin, il est probable que si Vandervelde a l'air de se résigner provisoirement à ce triomphe momentané du croc à finance, il se dit in petto qu'il pourrait être très bien l'arbitre de la situation.
La vérité, c'est que ce ministère est pour le moins tricéphale. Francqui, Jaspar, Vandervelde, voilà trois hommes qui ne passent pas pour avoir un caractère maniable. Il s'agit de savoir qui des trois l'emportera. Oserions-nous parier pour Francqui ? En tout cas, l'expérience qu'il tente en ce moment est bigrement intéressante.
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Un grand écrivain français qui fut aussi un grand parlementaire d'ailleurs anti-parlementaire nous disait un jour : « Quand on a un certain âge et qu'on est intelligent, on ne risque quelque chose que quand il n'y a pas moyen de faire autrement. » Parole amère et forte qui explique bien des choses. Porté par l'opinion, presque sollicité par le Roi, Francqui pourrait-il faire autrement que d'accepter ce ministère ? C’est à voir. En tout cas, en l'acceptant, il risquait quelque chose, il risquait gros. Riche, puissant, jouissant de l'immense considération qui s'attache à quelqu'un dont on attend beaucoup et qui n'a encore rien donné, il joue la partie la plus difficile. Quand nous aurons à le juger... après, n'oublions pas qu'il aura été l'homme dont on a attendu le miracle. Sans nous avancer trop, dirons-nous qu'il est homme à l'accomplir ?
Dans tous les cas, c'est une des personnalités les plus intéressantes non seulement de la Belgique mais de l'Europe d'aujourd'hui.
Pour beaucoup de gens, il a longtemps passé et il passe encore pour une brute, pour la « brute financière. » Son physique : largeur d'épaule, corpulence, masque carré à la forte mâchoire, le petit œil noir et brillant, l'œil qui plombe les imbéciles, comme disait Balzac, contribue à lui créer cette réputation comme aussi ce qu'on croit savoir de sa vie passée.
Au fait, celte réputation-là surtout en ce temps-ci en vaut une autre. I.es braves gens pleins de nobles sentiments et de bonne parole que nous avons vus au pouvoir nous ont mis dans de si beaux draps que le Monsieur énergique qui appelle un chat un chat et un idéaliste une poire en est devenu sympathique. Au reste, chez un Francqui, la brutalité de l'homme d'affaires se tempère d'une sorte de large bonhomie belge qui adoucit ce que l'aspect de ce tank pourrait avoir d'inquiétant.
Bon vivant, cordial, familier, prodigue de la main loyale et de la tape sur l'épaule. assez volontiers cynique et toujours pittoresque en ses propos, fidèle à ses amis, serviable et bienveillant pour ceux qui ne s'avisent pas de se mettre en travers de sa route, il fit partie de cette première équipe de coloniaux qui, sous l'impulsion du jeu Roi, découvrit et créa le Congo. Lui aussi, c'est un léopoldien. Peut-être le plus léopoldien de tous.
En Belgique - tout au moins dans la Belgique d'hier - l'armée avait ceci de commun avec le journalisme qu'on pouvait parfaitement lui appliquer le dicton fameux : c'est une carrière qui mène à tout, à condition d'en sortir. Ce financier est un ancien officier. Cela tendrait à démontrer que notre nation n'est pas de tempérament très militaire, car les philosophes qui se sont occupés de la psychologie collective sont généralement d'accord pour dire que le tempérament militaire et guerrier est à l'opposé du tempérament financier. Le fait est que ceux qui ont connu le jeune sous-lieutenant Francqlli vers 1882 ou 1883, alors qu'il était au 2ème de ligne, se disaient assurément que ce solide gaillard était plus fait pour donner et recevoir de grands coups de sabre, que pour aligner des chiffres, discuter des contrats et dresser des bilans. S'il n'eût eu l'heureuse idée de prendre un engagement pour le Congo, il n'eût probablement obéi à aucune de ces deux vocations, il eût continué jusqu'au bout à mener la plus absurde des vies de garnison. En ce temps-là pour un officier belge ayant le goût des aventures et le désir d'arriver à quelque chose, il n'y avait guère que le Congo. C'était l'époque héroïque; l'existence en Afrique y était dure, on y laissait souvent sa santé, quelquefois ses os, mais on y vivait de la grande vie de la brousse, on y apprenait à devenir chef. Un sous-lieutenant de vingt et un ans y exerçait droit de vie et de mort sur d'énormes populations indigènes : nous ne dirons pas qu'il en abusait, mais il en usait quelquefois : cela apprend à un futur financier à considérer les hommes comme des pions que l'on fait avancer sur un échiquier.
Francqui fit au Congo trois séjours intéressants. De 1885 à 1888, il fut attaché à la brigade topographique de Boma et nommé chef de la section de Lakunga. En 1888, après un court séjour en Europe, il est chargé d'une mission à Zanzibar. En 1890 il repart pour l'Afrique comme second de l'expédition Katanga, sous le commandement du capitaine Bia. Après la mort de celui-ci, il prend la direction de l'expédition et la mène à bien au milieu de difficultés inouïes. On raconte que c'est à un véritable trait de son génie que nous devons le Katanga. Arrivant dans cette vaste région presque seul, il apprend un beau jour qu'il y a des blancs dans le voisinage. C'était une mission anglaise. On se rencontre. Palabre. Ami ou ennemi ? On ne sait au juste. A tout hasard, Francqui laisse croire à l'Anglais en question que la petite troupe qu'il commande n'est que l'avant-garde d'une immense expédition. L'Anglais le croit et se retire ; Francqui plante le drapeau belge et nous donne un immense territoire. Cette histoire est trop flatteuse pour notre amour-propre national pour ne pas être vraie. Rentré à Bruxelles en 1893, il repart pour le Congo en qualité de commandant de la zone Rubi-Uelle en 1894 et, après le départ de Baert, il dirige l'expédition du Haut-Uélé. Il rentre en Belgique en 1896 ; sa carrière africaine est finie, sa carrière chinoise commence.
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De ses exploits africains, outre une certaine gloire profitable, Francqui avait rapporté deux relations utiles : celle du colonel Thys et celle du Roi. Le Roi qui s'y connaissait en hommes de cette espèce, devina Francqui et c'est lui qui, à son retour d'Afrique, eut l'idée de le nommer consul général à Hankéou et d'imposer celte nomination au bon M. de Favereau.
En ce temps-là, la Chine apparaissait aux hommes d'affaires de l'Occident comme le pays de toutes les possibilités. Le vieil empire semblait voué à la plus irrémédiable décadence ; on l'eût dit destiné à tomber en morceaux et toutes les puissances financières cherchaient à se ménager une part du gâteau. Personne ne se doutait des ressources profondes et du nationalisme foncier de ce peuple immense et mystérieux dont nous ne saurons jamais s'il est en avant ou en arrière de plusieurs siècles sur nous.
Léopold Il entendait bien ne pas arriver trop tard au partage; c'est pour surveiller les événements qu'il envoya Francqui.
Rien n'était plus propre à « dessaler » un bon jeune homme que la Chine d'alors. On y faisait des affaires à l'américaine... non, mieux qu'à l'américaine. Comme il avait été admis, une fois pour toutes, que les fonctionnaires et les commerçants chinois étaient les dernières des canailles, il était entendu qu'aux mains des honnêtes européens tous les moyens étaient bons quand on avait affaire à eux ; en ces années-là, les célestes ont dû prendre une très haute idée de la civilisation et des religions européennes. On extorquait à l'empire expirant qui une concession de chemin de fer, qui une mine, qui un port, qui un monopole commercial ; c'était pain bénit. Les Belges, pour leur part, eurent, en partage avec un groupe français, le chemin de fer de Pékin-Hankéou et, en partage avec un groupe américain, le chemin de fer d'Hankéou-Canton. Et cela aboutit, en 1900, à la révolte des Boxers... On sait comment elle fut réprimée ; les Allemands alors montrèrent merveilleusement leur savoir faire ; mais, quelques années après, toutes les concessions étaient rachetées, en attendant que la jeune République guérie de son anarchie congénitale mette délibérément tous les européens à la porte, ce qui ne saurait tarder beaucoup. Mais cela, c'est une autre histoire...
En Chine, comme consul. Francqui regarde, observe, s'initie à des méthodes d'action qu'on n'apprend pas à l'école militaire. ni même au Congo. Il apprend à connaitre le monde international des affaires et il s'aperçoit aussi que, comme la carrière militaire, la carrière consulaire ne mène à tout… qu'à condition d'en sortir. En 1899, il donne sa démission pour fonder, avec le colonel Thys, la Compagnie Internationale d'Orient, dont il devint directeur général et pour le compte de laquelle il retourna en Chine organiser deux puissantes affaires: les Charbonnages de Kaiping et les Tramways de Tientsin.
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Dès lors, il a trouvé sa voie: il a fait la connaissance de M. Jean Jadot, autre disciple de Léopold II, ingénieur en chef et directeur du chemin de fer de Pékin-Hankéou qui, nommé plus tard gouverneur de la Société Générale, ne devait pas tarder à l'y appeler. Il a, dès lors, tout dépouillé de l'ancien militaire, de l'ancien aventurier d'Afrique ; il est devenu le financier, le grand financier. Il a acquis l'autorité qu'il faut pour parler doctement du change, et même du libre-échange. Il pourrait tout comme un autre prendre cette onction, cette solennité qu'adoptent tant de vieux forbans de finance qui des conseils d'administration passent sans efforts à l'académie des sciences morales. Mais ce qui rend notre Francqui beaucoup plus sympathique que bien d'autres, c'est qu'il ne prononce jamais un discours moral et ne distribue aucun prix de vertu. Il est lui-même : un homme d'argent, une force, sinon une idée-force... Il y a quelques années les idéologues dont nous sommes à nos moments perdus, auraient sans doute dit une force malfaisante - l'or et le manieur d'or ont toujours eu une mauvaise réputation, - maintenant, après tant d'expériences politico-idéologiques, nous sommes tout prêts à croire -que cette force pourrait être bienfaisante. Dans tous les cas, cet homme d'argent vient de s'offrir le plus coûteux des luxes, car pour les hommes de finances la politique est le plus coûteux des luxes. Et pourquoi ne l'aurait-il pas fait par patriotisme ? L'homme de finance ne croit pas à beaucoup de choses, mais l'ancien officier croit encore au drapeau.
(Extrait de La Nation belge, du 17 novembre 1935)
M. Emile Francqui est mort samedi, à 13 heures, dans sa propriété d'Overyssche.
Depuis plusieurs jours, il était malade mais les médecins conservaient l'espoir de le sauver. Vendredi, son état s'était même nettement amélioré. Mais, samedi matin, il empirait de nouveau. Au début de l'après-midi, le ministre d'Etat succombait.
Sa mort est une grande perte pour la Belgique, qu'il a servie de toutes les ressources de son intelligence, de toute la force de son caractère et de toute la puissance de sa personnalité.
La vie d'Emile Francqui s'est déroulée tout entière sous le double signe de l'énergie et de l'intelligence. Elle participe à la fois du roman et du réalisme - du roman par l'enchaînement des épisodes qui la composent ; du réalisme, par le flair prodigieux, l'audace raisonnée. la puissance constructive, l'étonnante capacité d'adaptation qui distinguaient cet homme né pour toutes les réussites. Il est bien de cette génération léopoldienne à laquelle le génie du grand roi a donné l'essor, de cette génération qui ne croyait pas à l'impossible parce qu'elle avait été habituée à voir grand et loin en toutes choses, et qui, de fait, n'a jamais été dépassée par les événements.
Les gens qui ne l'aimaient pas, et ils étaient assez nombreux dans ce pays auquel il avait rendu des services inappréciables, le rabaissaient à la taille d'un condottiere qui ne reculait devant rien ni devant personne pour contenter sa soif de domination. En réalité il appartenait à la race des bâtisseurs d'Empire.
Comme pour son illustre maître qui le révéla à lui même, le Temps haussera à ce niveau la valeur de sa personnalité et la portée de ses réalisations.
C’est Léopold II qui a découvert Emile Francqui, comme il en a découvert tant d’autres qui sans lui auraient été empêchés de donner toute leur mesure. Il fut d'abord soldat. Il venait de conquérir l'étoile de sous-lieutenant et menait à Gand la vie quiète de garnison quand il fut signalé à l'attention du roi qui le jugea du premier coup d'œil. On était en 1885 et l'Association Africaine manquait de bras. On raconte que, dans son désir de renforcer au plus tôt le petit effectif de ses pionniers, Léopold II demanda au nouveau venu de partir le soir mème pour l'Afrique. Francqui partit.
La même année, l’Etat indépendant du Congo qui avait succédé a l'Association Africaine le nommait commissaire du district des Cataractes. C'est en cette qualité qu'il organisa le service des transports entre Matadi et Léopoldville. Il avait été chargé, pour ses débuts, missions topographiques qui allaient lui faire prendre l'Afrique en grippe quand le commandant Valcke eut la bonne idée de l'affecter à la construction de ponts. « Construire », Francqu n'avait pas d'autres ambitions. Il se mit à la besogne et, sous son énergique impulsion, les travaux progressèrent à vive allure.
A cela ne se borna pas sa contribution à l'œuvre gigantesque entreprise par Léopold II sur le continent africain. Il restait à pacifier plusieurs régions, dont le Katanga, où le chef M'Siri se livrait aux plaisirs de la guerre, contrecarrant notre action avec une insolence qui méritait d'être châtiée. Francqui le mit à la raison et avec Bia, Cornet et Dercheid il en profita pour annexer la riche province, joyau de notre conquête. Rentré en Belgique après cet exploit, il était rappelé en Afrique à la fin de 1893 avec le titre de commissaire supérieur du Haut-Uélé. C'est la guerre qui l'attendait. Il fit face à l'adversaire avec sa vaillance habituelle. En 1896 il avait partie gagnée contre les Derviches qu'il battait à Egaru et qui se le tinrent désormais pour dit.
Ces brillants faits d'armes et les qualités d'organisateur qu'il avait révélées dans l'administration des territoires qui lui avaient été confiés lui valurent la sympathie et la confiance de Léopold II. Celui-ci, à cette époque, avait les regards tournés vers l'Extrême-Orient où il rêvait de s'assurer une zone d'influence propre à faciliter l'expansion industrielle de la Belgique. Il jeta son dévolu sur Francqui comme étant l'homme le plus apte servir ses desseins. Le vainqueur des Derviches se trouva ainsi mué, un beau jour, en consul de Belgique à Hankéou.
Il ne s'agissait plus maintenant de se battre à coups de fusil, mais de lutter, à force d’adresse, contre les influences qui se livraient bataille en terre chinoise. Dans ces compétitions d'intérêt, Francqui s’affirma un maître manœuvrier. On connait ses principales victoires sur ce terrain où il s'était senti immédiatement chez lui. Ces victoires, c'étaient des participations importantes obtenues pour la finance et l’industrie belges : chemin de fer Pékin-Hankéou, mines de Kaï-Ping, entreprises de tramways, d'électricité et de banque. Elles n'ont pas peu contribué à faire de la Belgique la grande puissance économique qu’elle est devenue à la fin du XIXème siècle.
Après onze ans passés en Chine, riche d'une expérience qui s'étendait aux domaines les plus variés, Emile Francqui, qui avait fait ses preuves d'homme d'affaires, fut sollicité d'entrer à la Banque d'Outremer. Il accepta cette retraite dorée qui devait être pour lui une étape vers de plus hautes destinées.
Son rôle pendant la guerre dépasse les limites de l'activité où il s'était confiné jusque là. Demeuré en Belgique, il s'y dévoua à sa manière, utilisant au bien de tous sa compétence, son influence, les relations qu'il avait nouées dans le vaste monde, et cette inépuisable puissance de travail qui ont provoqué l’admiration de tous ceux qui ont eu l'occasion de l'approcher. Appelé à présider la Commission for relief constituée à l'initiative d'Herbert Hoover pour parer aux déficiences du ravitaillement, il fut vraiment the right man in the right place. A maintes reprises il eut maille à partie avec l'occupant mais il savait parler le langage qu'on comprend outre-Rhin, et son prestige aidant, l'œuvre magnifique à laquelle il s'était identifié fut préservée de toute atteinte.
Au lendemain de la guerre son rôle devait s'élargir encore. Au cours des hostilités il avait été nommé vice-gouverneur de la Société Générale où il succéda plus tard à feu Jean Jadot. Au mois de novembre 1918 il entrait dans les Conseils de la Couronne comme ministre d Etat.
C'est à lui que le roi Albert fit appel en 1926 pour sauver le franc. Il mena l'opération de la stabilisation avec cet esprit de froide décision qu'il avait déployé en tant de circonstances. Il ne fut pas moins heureux à ce tournant de notre histoire financière. Sa présence à la tête du ministère des Finances avait suffi à rassurer l'opinion. Les mesures qu'il adopta achevèrent d'enrayer la panique et ouvrirent pour la Belgique une ère de sécurité relative qu'il ne dépendait pas de lui de prolonger. Sa tâche accomplie, il abandonna son portefeuille et retourna à ses occupations qu'il n'a quittées qu’à regret car le jeu parlementaire lui inspirait une aversion insurmontable. Il ne refusa pourtant pas son concours à M. Theunis quand celui-ci le pressa, en novembre 1934, de reprendre le harnais au sein d'un ministère constitué dans des conjonctures particulièrement délicates.
Hommc d'Etat, Emile Francqui ne s'est pas contenté de prendre une part prépondérante au relèvement financier dc la Belgique, il a été notre porte-parole écouté dans les grandes conférences internationales qui se succédèrent pendant des années à la poursuite d'un règlement pratique des problèmes posés par l'exécution des traités. Il siégea au comité Dawes et collabora au règlement des réparations allemandes par la création de la Reichsbank et le système des impôts gagés. Il fut au comité Young, et la Banque des Règlements Internationaux fut en partie son œuvre.
Enfin, mêlé de plus en plus étroitement à la vie publique il s'attacha à développer le culte de la science et à promouvoir le règne des puissances intellectuelles. Nos universités le comptent parmi leurs plus grands bienfaiteurs ; plus d'un chercheur lui doit d'avoir pu faire aboutir ses travaux. S'il a suivi le conseil de Thiers : « Enrichissez-vous ! », il a enrichi aussi le patrimoine moral de la nation qui possède aujourd'hui deux institutions, la Fondation universitaire et le Fonds national de la Recherche scientifique, auxquelles il s'est dévoué corps et âme après les avoir engendrées.
Peu d'existences ont été aussi remplies que celle-là, peu de personnalités ont exercé, en notre temps, une influence aussi marquante sur les destinées de leur patrie. Cette influence a été diversement appréciée. On ne saurait nier, sans injustice, qu'elle ait servi puissamment, dans l'ensemble, les intérêts de la collectivité.
(Extrait du Soir, du 17 novembre 1935)
M. Emile Francqui est mort samedi après-midi, à 1 heure, en son château d'Overyssche.
Né le 25 juin 1863, à Bruxelles, M. Emile Francqu se destine de bonne heure à la carrière des armes et s'inscrit comme pupille. Après de brillantes études, il s'engage, en juillet 1885, comme lieutenant au service de la force publique au Congo, pour lequel Léopold II nourrissait de grands espoirs.
Tout est à créer dans ces contrées à peine connues. Débordant d'activité, le jeune officier s'occupe de l'organisation des transports dans la région des Cataractes. Son action est remarquée et il est choisi pour faire partie de la mission qui doit étudier la construction d'un chemin de fer dans cette province. Mals les richesses de l'Afrique équatoriale éveillent les convoitises, notamment celles des Anglais. Le 12 mars 1891, la Compagnie du Katanga, constituée à Bruxelles, décide l'envoi de deux expéditions pour appuyer l'action de Delcommune. Francqui adjoint du capitaine Bia, commande l’une de celle-ci, et contribue à la conquête des riches plateaux du Katanga. Il participe ensuite aux négociations pour la délimitation de la frontière du Katanga et témoigne, en l'occurrence, de remarquables qualités diplomatiques. En 1894, il est nommé chef de district du Haut-UeIé, et, la même année, après avoir remporté une ultime victoire sur les Madhistes à Egarus, il termine sa carrière coloniale.
Mais Léopold II, qui a pu apprécier l'esprit d'initiative, la puissance de volonté et de travail du jeune officier, l'envole en Chine comme consul général à Changhai, où les groupes internationaux se disputent les concessions des chemins de fer à construire dans le vaste Empire. Le jeune consul défend les intérêts belges avec autant d'habileté que de ténacité et, grâce à la coopération d'un groupe français, il obtient, pour notre pays, la concession de la ligne Pékin-Hankéou. Il préside, d'autre part, à la création de multiples sociétés dont l'importance s'affirme aujourd'hui encore.
L'expérience acquise à l'étranger dans le domaine économique a fait de l'officier-diplomate un homme d'affaires de premier plan. Quand il rentre au pays, il se consacre à la finance et travaille aux côtés de son ancien chef, le général Thys, qu'il remplace en 1915 à la présidence de la Banque d'Outremer.
II passe ensuite à la Société Générale, dont il assume la direction. Maia la guerre est là, et M. Francqui a l'occasion, une fois de plus, de montrer ses qualités d'homme d'action, d'organisateur, de conducteur.
A peine l'occupation s'avère-elle comme un état de choses menaçant de durer, qu'aidé de collaborateurs animés par l'exemple de gon zèle, M. Francqui met sur pied cette vaste organisation du Comité national de secours et de ravitaillement. Le reliquat des opérations du Comité national de sa été. comme on sait, consacré à la création de la Fondation Universitaire, dont M. Francqui est le président, et dont M. Hoover est le président d'honneur.
Après la liquidation du Comité national de secours, M. Francqu retourne son activité vers les affaires et la finance. Il dirige de nombreuses sociétés. En 1926, au moment où la Belgique est aux prises avec de difficultés financières, c'est à lui qu'on fait appel. Il participa à l'œuvre entreprise par le ministère d'Union nationale, que préside M. Jaspar, et collabore puissamment à la stabilisation du franc.
Sollicité par la suite par le gouvernement, M. Francqui qui est ministre d'Etat depuis 1919, prend une part importante aux négociations relatives aux Réparations et joue son rôle dans les pourparlers financiers et économiques internationaux engagés pour le relèvement des pays atteints par la crise.
Parallèlement à son labeur d'homme d'affaires, il assure la réussite du Fonds National de la Recherche Scientifique, dont le roi Albert a pris l'initiative, et, poursuivant son œuvre de mécène, crée la « Fondation Francqui » dont le but est, comme on le sait, de récompenser dignement les citoyens ayant rendu d'éminents services à la Belgique.
Le 9 marg 1932, M. Emile Francqui est nommé gouverneur de la Société générale, fonctions qu'il abandonne lorsque M. Theunis fit appel à lui pour entrer dans le gouvernement qui succéda au cabinet de Broqueville et qui demeura au pouvoir jusqu'en mars 1935.
(Extrait de La Nation belge, du 19 novembre 1935)
Emile Francqui ou l’école de Léopold II
Nul ne sait de quelle souche il était, rurale ou citadine, mais son enfance, comme celles de tant de capitaines d'aventures, fut celle d'un demi-abandonné, parce qu'il fut orphelin à quatorze ans. Etait-ce le signe qui devait marquer sa colossale randonnée à travers le monde, comme celle de Stanley ? II fut pupille, engagé au 7ème de ligne, à quatorze ans et demi, pour neuf ans cinq mois et six jours, le 25 janvier 1878. Caporal à quinze ans et demi, sergent l'année suivante, puis sergent fourrier, sous-lieutenant à 21 ans, détaché de sa garnison pour le Congo, sous le couvert administratif de l'Institut cartographique militaire. Voilà la vie d'un gamin prodigieusement solide et équilibré, au fond très malheureux mais qui apprend à se dominer. Quelquefois, de très rares fois, il a évoqué ce temps où il se faisait réprimander pour avoir, après le couvre-feu, gardé allumée la bougie qui éclairait ses études de petit candidat sous-officier. L'armée de
1878 ! Sous-lieutenant en 1884, à Termonde ! Quel petit horizon borné pour un caractère de cette espèce. Léopold II allait lui permettre de prendre le large.
A un homme de cette taille il ne fallait pas moins que le Congo. Et pourtant ses débuts y furent pénibles. Sans relations à Bruxelles, sans soutien dans les bureaux. l'officier ne se sentait pas poussé. Déjà de brusques irritations l'envahissaient. Un autre, moins trempé. eût sombré dans le cafard ou dans l'alcool. Lui demanda son rappel, en même temps qu'un camarade. Le camarade avait des protections en haut lieu et sa démission fut refusée. La démission de Francqui fut acceptée. Alors Valcke, un simple officier comme lui, s’en empara et le sauva. Que serait devenu Francqui sans cela ? Toutes les suppositions sont permises aux audacieux. De ce jour, la carrière de l'officier fut semblable à celle des Mangin et des Marchand, sonnant la charge sans cesse d'un bout à l'autre de l'Afrique, de Zanzibar à l'embouchure du Congo.
Puis vint la Chine.
Shanghai est un point de rencontre où se sont décidés beaucoup de destins et nouées beaucoup d'amitiés. Francqui, en y bâtissant dans le grand, aux confins des deux mondes, le slave et le nippon, y prit très vite cette compréhension léopoldienne des hommes et des choses qui l'amenait à des grandeurs inattendues. Consul à Shanghai, il rencontra un consul général de France qui s'appelait Paul Claudel et qui devint une des grandes amitiés de sa vie. M. Claudel a souvent raconté lui-même cette Vic lointaine. Jeune alors et célibataire, il se sentait très seul quand Francqui lui apparut, marié récemment et très heureux. Ce foyer fut celui où le diplomate poète vint le plus heureusement se réchauffer, et une amitié en naquit, qui ne se refroidit jamais. II fallait entendre M. Claudel, de sa mâchoire, énumérer les mérites de Francqui, le comparant volontiers, pour le cerveau, à Bismarck, à cause de son équilibre, de sa clarté, et de sa force. Le cœur était jeune et compensait ce que la dureté de la vie avait donné aux manières de trop brusque et de cassant. Plus tard, c’est Francqui qu’il fallait entendre, quand il racontait ses promenades en France avec Claudel qui l'emmenait avec Philippe Berthelot en pèlerinage à Lourdes et en visite à Orthez, chez Francis Jammes. Avec Francqui rien n'était paradoxal.
Quand on disait à ces écrivains : « Francqui a de l'esprit mais pas de culture », Claudel répondait : « Non, il a bien mieux que de la culture. Il connaît les hommes. » Là, en effet. était le secret de cet homme dont le regard étonnant de malice perçait les visages et faisait tomber les masques. Lui-même lançait volontiers aux jeunes gens, pour les mettre à l'aise : « Moi, vous voyez, je connais les cinq espèces humaines, les blancs, les rouges, les jaunes, les noirs et les Anversois. » Et contre aucun d'entre eux il n'avait de préjugés, étant de ces esprits très clairs qui discernent en toutes choses, même dans la démocratie, le parti qu'on en peut tirer. Non, il avait lu peu de livres, quoi qu'il adorât Léon Daudet, mais son génie était heureux parce que très simple ct son caractère optimiste. En cela, je l'ai trouvé souvent, très souvent, semblable à Pirenne. Même équilibre formidable.,même facilité à joindre tout de suite l'essentiel et à saisir dans l'exposé difficile le trait simple et utile qui expliquera tout. Soldat et pionnier, Francqui ne fut jamais un technicien de finances, un argentier savant, ou un ingénieur. Il disait lui-même : « Avec Jadot cela dure longtemps de visiter une usine. Il s'arrête vingt minutes devant un rail. » Ni ingénieur, ni mathématicien, ni juriste, il fut le contraire de ce que le monde moderne a porté au pinacle sous le nom d'expert. Ainsi débarrassé de tout superflu, il se gardait le droit de décider.
La guerre lui permit de donner sa grande mesure. Brand Whitlock a raconté l'entrevue décisive, dans les salons de la légation de la rue Belliard, entre Francqui et Herbert Hoover. Les deux hommes s'étalent connus en Chine. Pendant quatre années, ils réunirent à nouveau leurs efforts. Aux séances du Comité des vivres, vaste commission politiques et de financiers, Francqui fut président d'office, et nul ne songea jamais à le contester parce que cela était. En 1918, par un même fatalisme, logique chez des esprits fatigués par tant de tourments, ses décisions furent celles de tout le monde et ce grand homme d'affaires aux vues simplistes imposa ces mêmes vues simplistes à la politique. Plus tard, dans les grandes commissions internationales, on le revit sans cesse, éloquent à sa manière, avec ses deux cents mots d'anglais qu'il maniait avec une cocasserie supérieure, un anglais colonial, qui faisait la joie des lettrés anglo-saxons. Mais ce langage était si savoureux, si prenant que l'on comprenait toujours.
Sa vie a été marquée par l'affection de trois Rois. Léopold II l'écouta et le dirigea. II était instructeur et capitaine à l'Ecole Militaire de la Cambre quand le futur Albert Ier, flanqué de Jungbluth, y prit ses premières leçons. Quelques années plus tard. l'ancien élève écrivait des lettres dont Francqui parlait avec émotion, et qui commençaient par ces mots : « Mon capitaine. » Ce qui était déférence studieuse chez le Prince devint plus tard sollicitude affectueuse chez le Roi, confiance et affection chez le Roi Léopold III.
Quand Albert Ier mourut, Francqui disait de lui : » Je le connais… depuis quarante-deux ans. » Nul homme n'identifia mieux son pays avec ses Rois. Après eux, il y avait les savants, ses chers amis de la Fondation Universitaire, en qui il retrouvait ce bien précieux dont avait manqué sa jeunesse : la science et la haute culture. Devant une question difficile, Henri Pirenne disait souvent : « Parlons-en à Francqui. Lui, il comprend tout de suite£. » Enfin, il y avait les jeunes, tous les jeunes, qu'il couvait d'un sourire malin et bougon à la fois. Car ce grand brasseur d'affaires, ce sergent rengagé, ce financier aux épaules lourdes, fut sauvé par sa jeunesse. A soixante-douze ans, il en avait toute la gaité, toute la foi et tout le bon cœur.
Charles d'Ydewalle.
(Extrait du Soir, du 26 novembre 1935)
Fait et opinions : Francqui
De l'orphelin – « parti de lui-même » comme disait Chateaubriand à propos de Napoléon - et qui, à 14 ans, entra à l'école régimentaire. au robuste septuagénaire que nous avons connu, jusqu'à ces derniers jours et dont la forte carrure ployait à peine sous le poids des mérites et des honneurs - quelle destinée !
Cette destinée eut comme premier levain la passion de l'aventure.
En 1883, le sous-lieutenant de vingt ans qu'était Francqui tranchant sur la mentalité sédentaire et quiète de ses compatriotes, subit l’attirance du lointain, non sous l'aspect romantique du voyageur, chercheur d'impressions, mais sous la forme concrète de l'explorateur soucieux de réalisation. Soldat, il avait fait le serment de servir. Pour lui, servir la Belgique, c'était l'agrandir. Le Congo s'ouvrit à lui. Il en pressentit les immenses possibilités et, se découvrant « léopoldien », il se mit de la suite si clairsemée alors, mais si résolue et si confiante, d’un grand Roi.
En ces dures heures de début, à côté de la sienne, la figure de Thys, cet autre divinateur de l'avenir, s’inscrit fraternellement sur les tablettes de l'Histoire.
Quand on analyse l'œuvre coloniale de Francqui, on y décèle la mise en action de principes dont le succès a démontré la justesse et la bienfaisance : que pour se faire aimer, Il faut commencer par se faire respecter ; que, seul, l'exercice de l'autorité peut conquérir le respect, et que c'est l'abri de ce respect, créateur d'ordre, que les initiatives de défrichement s'assurent la cohérence et la sécurité et réussissent à faire jaillir, de la terre « découverte », les ressources et les richesses. Puis vient le travail d'organisation et de coordination de l'homme d'affaires qui donne à la vie de la colonie son armature économique, garantie de continuité et de stabilité.
Qu'un homme de trente ans, qui était un autodidacte. ait pulsé dans son fonds propre la maîtrise d'esprit requise pour transposer dans les faits un plan qui commanda tout le devenir de notre domaine africain, voilà le premier miracle de cette existence extraordinaire.
D'autres miracles allaient suivre.
En 1896, Léopold II, qui avait appris à apprécier « son homme » envoie Francqui en Chine. Et voilà le militaire mué en diplomate.
Et tout de suite, sans avoir passé les examens rituels, il se trouva à l'aise parmi les « chinoiseries. » Ah! ce dut être là une belle « partie » de quatre années, où Francqui, jouant le jeu le plus serré, fit profiter son pays de sa précoce et constructive expérience, de son don inné de pénétration psychologique, de son rare talent de négociateur et jusque de cette fausse bougonnerie de verbe, d’attitude et e gestes dont il se servait volontiers comme d’une arme tantôt offensive, tantôt défensive.
De Chine, Francqui rapporta triomphalement à la Belgique des « concessions » qui donnèrent à notre influence en Extrême-Orient les plus fortes assises que le temps, hélas ! et la fatalité ont singulièrement effritées. Et au soir de la vie du « conquérant », cela voilait ses grands yeux d'une ombre de mélancolie.
En 1914, Francqui était sans conteste le premier de nos hommes d'affaires.
Comme tant d'autres, il aurait pu s'employer, en faveur de son pays opprimé, au Havre, à Paris, à Londres ou à La Haye. Sa notion de « servir » le retint à Bruxelles.
Notre population, qui a l’oubli si facile, devrait se souvenir à jamais que si, pendant ces années de servitude et de détresse, elle fut sauvée du désespoir, suite inévitable de l'excès de privations, c'est en majeure partie à Francqui qu'elle le doit. Dictateur aux vivres, il a été l'âme et le bras de ce Comité national de secours et d'alimentation, par qui furent garanties, sur un sol totalement « raflé », la subsistance matérielle, et partant résistance morale, de milliers d'êtres.
Le Comité national de secours et d’alimentation témoigne du grand cœur de Francqui, dissimulé sous une rude écorce. Voici qui va attester la généreuse hauteur de son esprit : en même temps qu'il fournit à notre peuple le pain matériel, il se préoccupe, sous l'œil des Allemands, et sûr de la victoire et de la libération, de l'indigence dont sera frappé, après la guerre, le pain spirituel de la nation. Et, pressentant la grande pitié qui menace notre enseignement supérieur et nos organismes scientifiques, d'accord avec l'Amérique et M. Hoover, il jette les bases administratives et financières de cette « Fondation Universitaire », magnifique entreprise de salvation qui a permis à nos Universités et à nos Instituts de recherches d'échapper victorieusement à la redoutable crise qui les guettait.
Et n'est-ce pas un second miracle : que sans avoir fait jamais d'études, un soldat devenu explorateur, improvisé ensuite diplomate, et qui de profession était un manieur d'affaires et de finances, se soit dressé, au moment voulu, en rédempteur de notre patrimoine intellectuel.
Lorsque, répondant à la grande voix du roi Albert, l'élite belge lui apporta, en quelques jours, les millions nécessaires pour instituer le « Fonds de la Recherche Scientifique » et que cette nouvelle entreprise d’activité créatrice et de propulsion intellectuelle prit corps, le Souverain, instruit par le bienfaisant succès de la Fondation Universitaire, appela Francqui à la présidence de l'œuvre qui, sous sa direction, se fit contagieuse d'abord par la création du Fonds Francqui, auquel vinrent s'ajouter l'Institut de médecine tropicale et la Fondation nationale du cancer.
Magnifique ensemble scientifique et humanitaire, dont la personnalité de Francqu!l était le ciment, et qui bénéficiait de sa maîtrise de commandement, de sa lucidité d'organisateur, de sa finesse de négociateur et du sens de la grandeur qui, avec la passion de l'aventure, était la caractéristique de cette éminente et attachante physionomie.
C'est parce qu'il avait ce sens de la grandeur et que le plaçant au-dessus des contingences il voulait en imprégner toute la vie de son pays, que Francqui n'aimait pas la politique. Silencieux et méditatif, il avait horreur des parlotes ; partisan de l'action rapide et directe, il lui répugnait d'être enveloppé dans le réseau des intrigues stériles des factions. Il me disait un jour, en son parler sommaire et savoureux : « La politique, une lutte de crabes dans un panier. Très amusante à regarder. Dommage, seulement, que finalement les crabes abiment le panier ! »
Deux fois pourtant, en 1926 et 1934, en des circonstances difficiles jusqu’au tragique, la politique adressa un S. O. S. à Francqui. Surmontant ses répugnances, il répondit : « Présent ! »
La mort a mis fin une des plus étonnantes existences qui aient germé de notre terre. Diverse, hardie, mouvementée, mélange, à première vue déconcertant, d'un réalisme sévère et du plus généreux idéalisme, cette existence pourrait apparaître paradoxale, si la « somme » de ses résultats hors pair n'en consacrait la souveraine et bienfaisante unité.
Firmin VAN DEN BOSCH.
(Extrait du Peuple, du 17 novembre 1935)
Emile Vandervelde nous parle d'Emile Francqui.
Nous avons demandé, sur l’homme qui vient de mourir, l'opinion du citoyen Vandervelde. Emile Vandervelde a très bien connu M. Francqui et a collaboré avec lui au gouvernement en 1926.
C'est au congrès du parti que rencontrons notre ami.
- Je suis douloureusement frappé, nous dit le président du P.O.B., par cette nouvelle à laquelle ceux qui vivaient dans l'intimité de M. Francqui s'attendaient depuis quelque temps.
C'est une très grande personnalité qui disparaît.
Pour la classe ouvrière qui ne connaît pas l’homme, qui voit les choses d’une façon plus abstraite, Francqui était, en quelque sorte, le symbole de la haute finance et du grand capitalisme.
Mais ceux, au contraire, qui l'ont approché, ainsi que ceux qui ont siégé avec lui au gouvernement, savaient que l'homme était très différent de cette entité symbolique.
Francqui était sorti des couches profonde du peuple et en avait gardé quelque chose.
Certains seront bien étonnés d’apprendre qu'en un temps où le Parti ouvrier était traité en « hors la loi » par tout le monde officiel, la veille de cette grève générale de 1913. qui devait ouvrir la voie au suffrage universel, Francqui, au lieu de s'y opposer, lui apporta son aide. Je m'en suis toujours souvenu.
D'autres qui l'ont connu, par exemple ceux qui ont été avec lui ici pendant la guerre, savent bien que tout de même ce n'était pas le directeur ou le vice-gouverneur de la Société Générale, qui était, en fait, le chef du gouvernement du pays occupé. comme président du Comité national de secours et d'alimentation, c'était l'homme, le citoyen. Et si notre cher Joseph Wauters, qui fut à ses cotés en ces moments, était là, à ma place, il lui rendrait le même témoignage.
Pendant la campagne ardente que faisait le P.O.B. contre le gouvernement des banques, certains de mes amis étaient enclins me reprocher que, dans nos attaques légitimes contre la politique des classes maitresses, je ménageait les personnes, non seulement Francqui, mais d'autres aussi. C’est que j’ai toujours fait la différence entre la politique que l'homme défend et l’homme lui-même.
Et quand, plus tard, on verra les choses avec le recul nécessaire, la classe ouvrière saura qu'aux heures difficiles où nos organisations coopératives furent aux prises avec de redoutables menaces, nul plus que Francqui ne nous a apporté, à nos ses adversaires, une aide aussi efficace que désintéressée.
J'ai la conviction que, pendant les dernières années de sa vie, dégagé des préoccupations qui longtemps aient été chez lui dominantes, Francqui n'avait en vue surtout que l'intérêt général et le bien du pays.
S'il en est qui pensent autrement, c'est qu'ils méconnaissent des réalités qui pour moi sont évidentes.
Et voilà pourquoi vous me voyez profondément ému par la nouvelle de la mort de Francqui. La Belgique perd en lui un homme d’une envergure intellectuelle puissante, et qui eut toujours le cœur à sa place.
Voir aussi : BEAUDHUIN F., Francqui, Emile, dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1961, t. 31, col. 362-370