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Forthomme Pierre (1877-1959)

Portrait de Forthomme Pierre

Forthomme Pierre, Jean, Joseph libéral

né en 1877 à Verviers décédé en 1959 à Bruxelles

Ministre (guerre, communications-transports et travaux publics) entre 1923 et 1934

Biographie

FORTHOMME, Pierre (24 mars 1877-29 novembre 1959) est né à Verviers en mars 1877. Diplômé de l’Institut supérieur de commerce d’Anvers, il entre en 1899 dans la carrière consulaire, d’abord au Guatemala, puis en Afrique du Sud.

Son intérêt personnel pour tout ce qui a trait à l’Afrique, intérêt qu’il a développé lors de ses études, joint à son travail actif dans sa vaste juridiction consulaire au sud de ce continent, le signalent à l’attention de sa hiérarchie au sein du ministère des Affaires étrangères mais également à celle du roi Albert. La transformation de l’Etat Indépendant du Congo en une colonie belge lui donne l’occasion de rencontrer celui-ci en 1909 lors d’un voyage en Afrique, voyage à l’issue duquel il parle de Forthomme comme « notre très habile et intelligent consul ». En 1911, il est nommé consul général à Johannesburg, poste qu’il conserve jusqu’en 1919.

De retour en Belgique, et contrairement au cursus honorum traditionnel, il est immédiatement promu ambassadeur et envoyé à ce titre à Prague. Dès décembre 1920, il est cependant rappelé en Belgique avec comme tâche principale de réorganiser le ministère des Affaires étrangères pour donner à celui-ci une orientation plus économique et moins strictement politique. Cette réorganisation conduit notamment à la fusion des directions du Commerce et de la Politique.

Il sollicite cependant rapidement sa mise en disponibilité pour se lancer dans la politique. A l’issue des élections législatives de 1921, il est nommé député libéral de l’arrondissement de Verviers pour les quatre années suivantes. Son mandat lui sera renouvelé en 1929-1932.

Albert Devèze ne souhaitant pas rester ministre de la Défense nationale dans le gouvernement Theunis, Forthomme le remplace entre au gouvernement en août 1923. Il le restera jusqu’à la création du gouvernement Poullet en 1925. A ce poste, il eut essentiellement à gérer les graves problèmes politiques liés à l’emploi des langues dans l’armée et la remise en cause de la prédominance francophone dans les cadres militaires.

Sa non-réélection comme député le remet sur le chemin de la diplomatie. En 1925, il est nommé par le gouvernement au poste de haut-commissaire belge auprès de la Haute Commission interalliée des territoires rhénans, un organisme créé pour administrer les territoires allemands occupés par les Alliés. Cette nomination à un organisme mal perçu par les Allemands lui vaudra plus tard (1936) de se voir refuser le poste d’ambassadeur belge à Berlin.

A nouveau attiré par la politique, il revient en Belgique en 1929 et est réélu à la Chambre par le même arrondissement de Verviers. Il est ensuite désigné comme sénateur provincial de Liège entre 1932 et 1936. Il est par ailleurs ministre dans les différents gouvernements qui se constituent entre 1929 et 1934.

Sa carrière diplomatique se poursuit après cette date mais dans des missions plus ou moins visibles : chef d’une délégation belgo-luxembourgeoise visant à obtenir un assouplissement des mesures douanières américaines (1934) ; participation à la conférence de Montreux relative aux tribunaux mixtes en Egypte (1936) ; ambassadeur belge au Japon (1940-1942), chef de la délégation belge auprès de la Food and Agriculture Organisation (1946-1947).

Revenu en Belgique, il fait partie des libéraux qui prennent position en faveur de Léopold III dans la Question royale. Il cesse finalement toute activité politique après l’échec de sa candidature au Sénat lors des élections de 1949-1950. Vers 1954-1955, Pierre Forthomme se lance dans l’écriture de ses mémoires, qui resteront inédits et dont les brouillons sont aujourd’hui conservés dans le fonds d’archives qui lui est consacré aux Archives générales du Royaume (AGR). Peu utilisés par les chercheurs, ces documents contiennent pourtant un certain nombre de portraits ou d’anecdotes intéressantes concernant la vie politique belge de l’entre-deux-guerres.

Il meurt en novembre 1959.

(Biographié rédigée à partir des informations contenues dans : MIGNON N. – PLASMAN P.-L., FORTHOMME, Pierre, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2012, t. XI, pp. 144-147)


(Extrait du Pourquoi Pas, du 25 novembre 1921)

M. FORTHOMME, député libéral de Verviers

Un homme nouveau, l'homme nouveau !

Le public, les électeurs, les « intellectuels », les peuples en réclament à grands cris, des hommes nouveaux ! Ce désir, ce besoin est universel, mais nulle part il ne se manifeste avec plus de force qu'en Belgique. D'Arsac n'est plus seul à protester contre la gérontocratie; tout le monde lui emboîte le pas. Les électeurs votent par habitude pour « les vieux lutteurs de la démocratie » ou « de la conservation sociale » qui se carrent en tête de liste, mais ils protestent dans leur for intérieur. « Des hommes nouveaux ! Des hommes nouveaux ! disent-ils ; assez de personnages consacrés ! »

Ils ont raison. La vérité, c'est que notre personnel politique est usé jusqu'à la corde. La preuve est faite qu'en son ensemble il n'a pas compris grand-chose aux situations nouvelles créées par la guerre. Seulement, rien n'est plus difficile que de former un personnel politique nouveau.

Waldeck-Rousseau, un soir d'abandon, disait qu'il aimait le gouvernement démocratique parce qu'aucun n'est plus difficile. Aurait-on soupçonné le joueur et l'homme de sport chez ce robin glacial ?

Il n'avait pas tort : la politique, dans une démocratie, est le plus passionnant, mais le plus difficile des jeux. Aussi faut-il beaucoup de temps pour en connaître non seulement les finesses, mais aussi les règles, et un des vices de la démocratie. c'est précisément cela : quand un homme a acquis assez d'expérience politique pour jouer un rôle. il est trop las pour le remplir.

Nous connaissons en Belgique, dans tous les partis, quelques jeunes gens pleins d'ardeur, pleins d'idées, quelquefois pleins de dévouement au bien public ; mais ils n'ont ni le prestige ni même la maîtrise suffisante pour se pousser aux premières places.

Aspirants députés, ils s'agitent dans l'ombre des comités et se dépensent à évincer des rivaux ; députés. ils sont, bon gré, mal gré, obligés d'accepter l'autorité des vieux chefs, en attendant que ceux-ci meurent. Et voilà pourquoi plus ça change, plus c'est la même chose...

* * *

M. Forthomme, donc, est une exception. II arrive à la vie politique encore jeune, mais avec le prestige d'une compétence incontestée en matière de politique extérieure et d'une réputation qui vient de loin... de l'Afrique du Sud. Sa fortune, administrative avant d'être politique, fut extrêmement rapide. Il y a deux ans, on peut dire que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des Belges ignoraient jusqu'à son nom. II était consul. Qui donc connaît nos consuls ? Il avait fait une carrière assez rapide ; au ministère, on savait qu'il était intelligent, laborieux, habile : les quelques Belges qui avaient passé par Johannesburg, son dernier poste consulaire, disaient que nous avions là un excellent représentant. Mais qui donc alors eût osé lui prédire qu'il allait devenir le chef de notre diplomatie ?

Cependant, dès ce moment, il commence à attirer l'attention, non seulement de ses chefs, mais aussi de ces milieux économiques et financiers qui ont sur notre politique étrangère une influence considérable... trop considérable.

Aussitôt après la signature du traité de Versailles, on le rappelle en Europe et on l'envoie comme ministre à Prague. C'était un bel avancement, mais un avancement périlleux. Parmi les « bons camarades » que M. Forthomme avait rue de la Loi, on se murmurait à l'oreille qu'il courait grand risque de se casser les reins. La Tchéco-Slovaquie, pays neuf, en pleine crise de croissance et d'organisation était, en effet, un pays difficile que personne ne connaissait, parce qu’il ne se connaissait pas bien lui-même ; les diplomates y furent exposés à la gaffe quotidienne. M. Forthomme les évita ; mieux encore, il réussi, il plus entre tous – et c’est en grande partie grâce à lui que la Belgique et la Tchéco-Slovaquie entretiennent maintenant les relations les plus cordiales et le plus profitables aux deux pays.

Il plut… Il plut autant par ses défaits que par ses qualités. M. Forthomme, en effet, appartient à cette catégorie de Belges nouveau style qui mettent à considérer les choses au point de vue le plus étroitement positif une sorte d’ostentation d’hommes d’affaires. Léopoldiens de la seconde génération, ils entendent faire partie de la consmopolis de l’argent, méprisant les mots – ce en quoi ils font bien – mais aussi les idées, les systèmes et les sentiments – ce en quoi il sont tort - ; ne veulent voir dans la politique que le pétrole, le charbon, la métallurgie, le coton, ou le café : étalent un pragmatisme à l’américaine avec une brutalité tout américaine et transportent les façons de business-men, non seulement dans la diplomatie, mais aussi dans la vie mondaine. Ce type est parfois insupportable.

M. Forthomme est trop intelligent pour ne pas introduire, dans son personnage, quelques nuances agréables. Mais, dans de vieux pays où la diplomatie doit encore garder certaines formes de finesse courtoise, il n’eût sans doute pas aussi bien réussi qu’en cette démocratie rurale et industrielle qu’est la Tchéco-Slovaquie.

Toujours est-il que M. Jaspar, lorsqu’il eut le projet de réformer et de réorganiser la « carrière » eut l’heureuse idée de le rappeler à Bruxelles et de lui confier un poste qui équivalait au secrétariat général. Un ministre de seconde classe, un ancien consul, secrétaire général ! Cela ne s’était jamais vu ! Il y avait donc quelque chose de changé dans le royaume de Danemark…

* * *

C’est à bon escient que M. Jaspar, alors en pleine ardeur réformatrice, en avait fait appel à un agent sorti des consulats. Il voulait alors refondre entièrement notre diplomatie, substituer aux méthodes et au personnel surannés de la politique mondaine des méthodes et un personnel plus modernes. Le brillant attaché d’ambassade, bon danseur, non flirteur, homme d’esprit… quelquefois, homme élégant et titré presque toujours, devait disparaître par extinction, pour être remplacé par un travailleur sérieux.

M. Jaspar n’est pas le premier ministre des affaires étrangères du monde qui ait songé à de grandes réformes de cette nature et qui ait fini par y renoncer, parce que la « carrière », cette carrière tant blaguée, a sans doute des attraits et des puissances secrètes et qu’elle finit toujours par prendre un ministre, pour peu qu’il dure, dans les mille rets de la séduction mondaine et des nécessités de la politesse et de la vanité internationales ; un politicien qui devient diplomate finit par avoir, dans la diplomatie, une fois que n’eurent jamais ni Talleyrand, ni Metternich.

Toujours est-il que M. Jaspar a mis, depuis, beaucoup d’eau dans son vin ; mais il voulait aboutit et aboutir vite. Forthomme épousa ses idées ; il s’installa au ministère, examina tout, étudia tout, travailla seize heures par jour, et… finit sans doute par se dire qu’il n’arriverait pas à grand-chose, puisqu’il donna sa démission.

On se souvient de ce coup de tonnerre. Certes, il ne troubla pas la digestion des habitués du Café de la Lanterne. Mais dans le monde diplomatico-politique qui s’agite autour de M. Jaspar et des ambassades, il fit grand bruit. Etait-ce la revanche de la carrière ?

La vérité, semble-t-il, c’est que M. Forthomme avait constaté qu’il n’y avait pas place pour deux coqs sur un même fumier. On raconte que M. Jaspar, qui fit contre mauvais fortune bon cœur et, après avoir dit à ses familiers que M. Forthomme lui montrait la plus noire des ingratitudes, se résigna à lui faire bon visage, lui aurait dit, lorsqu’il apprit qu’il se présentait à la députation : « Il paraît, mon cher ami, que vous serez mon successeur aux affaires étrangères. Au moins me prendrez-vous comme chef de cabinet ? »

« Non, aurait répondu M. Forthomme ; vous êtes trop personnel. »

Le fait est que depuis sa démission et sa candidature à Verviers, M. Forthomme passe pour le ministre des affaires étrangères de demain.

* * *

Que faudrait-il en attendre ?

M. Forthomme a des qualités incontestables, des qualités de chef. Sa puissance de travail est remarquable. Il a l’esprit merveilleusement prompt et agile. Quand il parle des pays où il a été, il a la conversation la plus intéressante et la plus riche. C’est incontestablement quelqu’un.

Au ministère, ferait-il quelque chose ?

Nul ne pourrait le dire. Du temps qu’il travaillait avec M. Jaspar, il semblait épouser toutes ses idées. Peut-être même exagérait-il encore l’anglomanie qu’on a tant reproché à son ex-patron. L’empirisme du Foreign Office sembla l’enchanter longtemps ; il n’en voyait que les succès immédiats ; ce n’est que depuis très peu de temps que les échecs répétés de l’Angleterre l’auront engagé à se demander si un peu d'idéologie et de sentiment n'était pas indispensable en politique. II n' est pas toujours très habile de vouloir être trop malin ; les Anglais ont voulu être trop malins et quelques-uns de nos hommes d'’Etat aussi, à leur exemple.

Trop souvent, lors de ces palabres internationales où se sont conjoints les ministres du monde, ils se sont montrés plus experts en marchandages qu'en grandes vues politiques, et ils ont amené entre la France, notre seule alliée naturelle, et nous, de petits froissements, de petites méfiances qui ne nous ont pas été profitables.

M. Forthomme passe, à tort ou à raison, pour le serviteur de cette politique. La ferait-il pour son propre compte ? Qui pourrait le dire ? Un diplomate qui entre dans la carrière est capable de retourner sa veste comme un autre. En tout cas, M. Forthomme, ex-consul général à Johannesburg, ex-ministre plénipotentiaire à Prague, ex-secrétaire général à Bruxelles , n'a pas dit son dernier mot.

Saluons cet homme nouveau qui a cependant un beau passé.