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Duesberg Jules (1881-1947)

Portrait de Duesberg Jules

Duesberg Jules sans couleur politique

né en 1881 à Verviers décédé en 1947 à Louvain

Ministre (instruction publique-sciences et arts) entre 1939 et 1940

Biographie

(Extrait du Face à Main, du 19 juillet 1947)

Le Grand Sympathique

L 'Université de Liège est en deuil. Jules Duesberg, le seul de ses professeurs qui y fut élu recteur jusqu'à quatre fois, le seul professeur ancien ministre de l' «Alma Mater» liégeoise, est mort dimanche, des suites d'un accident d’automobile. Il était, depuis quatre ans, administrateur-inspecteur de l'Université de Liège et il mettait au service de la grande maison scientifique tout son savoir, tout son zèle, toute sa prestance. Quand les officiers boches prétendirent, vers la fin de la guerre, entreprendre des réquisitions dans les locaux, Duesberg les accueillit de toute sa hauteur et leur répondit en un allemand glacial mais impeccable. Ils se retirèrent en s'excusant.

Quand les savants anglais ou américains vinrent conférencier en la salle académique, Duesberg les remercia en un anglais parfait. Et Duesberg était physiologiste Ce grand homme était un homme bon. Les étudiants l'appelaient « le grand sympathique ». Qui pourrait imaginer plus bel éloge funèbre que ce sobriquet estudiantin ? Il est mort en revenant de Bruxelles, où il était allé défendre auprès des autorités ministérielles les intérêts de l'université wallonne. Il lui appartenait bien de mourir ainsi, en service commandé, mais en attendant il n'est que trop certain, hélas ! que pas un de ses collègues ne pourra se targuer de remplacer pleinement et dignement Jules Duesberg.


(Extrait de La Meuse, du 14 juillet 1947)

Une pénible nouvelle nous arrive de Louvain : la mort de M. Jules Duesberg, ancien ministre, administrateur-inspecteur de l'Université de Liège.

M. Duesberg avait été victime, il y a quelques jours, d'un accident d'automobile dans les environs de Louvain. Il avait plusieurs côtes brisées et une jambe fracturée. Son état empira rapidement et samedi après-midi. M. Duesberg décédait des suites de ses blessures.

C’une grande figure de l’enseignement universitaire qui vient de disparaître.

Verviétois d’origine, Jules Duesberg, qui s'était distingué pendant ses études par ses recherches, fut proclamé docteur en médecine avec grande distinction, en 1905, et enseigna l'anatomie topographique dès 1910.

D'Amérique, où il effectua plusieurs voyages, il rapporta des conceptions tout à fait neuves et il se fit l'ardent propagandiste de l'éducation physique. II pratiqua tous les sports et en suscita le développement à l'Université de Liége.

C'est en Amérique aussi que M. Duesberg, qui fut professeur à l'Université de Baltimore, se familiarisa avec l'organisation du travail universitaire.

Nommé professeur ordinaire en 1919, puis recteur de l'Université de Liège en 1927, il exerça ces dernières fonctions jusqu’au jour où il fut ministre de l'Instruction publique quelque 10 ans plus tard.

Durant toute sa Vie, il se consacra à la recherche scientifique et au professorat. Il fit de nombreux séjours à étranger, où il donna des cours et des conférences. Ses travaux et publications l’ont rendu célèbre dans beaucoup de pays.

Fondateur de L’Institut d’Education physique et du cercle « Les Amis de l’Université », Jules Duesberg fut chargé des fonctions d’administrateur-inspecteur à partir du 15 novembre 1943. C’est dans ce poste important qu'il put donner toute la mesure de sa compétence et de son sens de l'organisation.

Sa mort laisse un vide considérable dans notre enseignement supérieur, où il sera unanimement regretté.

Le défunt était le beau-frère de M. de Neuville, directeur-propriétaire des « Annonces Liégeoises », à qui « La Meuse » présente ses biens sincères condoléances.


(Extrait de La Meuse, du 17 juillet 1947)

La mort du professeur Duesberg met l'Université de Liège en deuil. La carrière du grand disparu

La nouvelle de la mort tragique de M. Jules Duesberg, administrateur-inspecteur de l’Université de Liège, a jeté la consternation dans les milieux intellectuels de Liége et du pays tout entier. Car Jules Duesberg était l’une des personnalités les plus marquantes du monde universitaire belge.

Le savant

Anatomiste dont la réputation avait largement franchi le cadre de nos frontières, il s’était fait un nom dans le domaine de l'histologie et de l'embryologie par ses remarquables travaux sur la structure du protoplasme, sur les mitochondries la et spermatogenèse. Ses cours d’anatomie, d’une clarté et d'une ordonnance proverbiales, étaient écoutés ave une attention soutenue par les étudiants qui avaient le privilège d’approcher un tel maître.

Le recteur

Mais c’est surtout par son noble caractère et par des dons hors-ligne d'administrateur que Jules Duesberg avait conquis la situation en vue qui était la sienne : il avait accédé au rectorat en 1927 ; il était âgé de 46 ans à peine, mais sa droiture, sa franchise, sa haute intelligence et son dévouement sans bornes à sa chère Université l'avaient mis en vedette et désigné aux suffrages de ses collègues. La confiance de ses administrés devait, de façon répétée, le confirmer dans ses hautes fonctions : fait unique dans notre histoire universitaire, il accomplit successivement quatre termes rectoraux de trois ans.

Pendant ces douze années, il ne cessa de lutter pour faire son Université plus grande et plus prospère. Dans des discours il revendiqua plus d'autonomie pour les Universités, lutta contre les excès de la bureaucratie bruxelloise, combattit l'ingérence politique dans les affaires de l’Université. Avec l’administrateur M. Dehalu, il mena à bien la construction et la réalisation des magnifiques instituts du Val-Benoît. Sans doute, son équité, son courage et sa façon directe de traiter les affaires lui valurent-ils quelques inimitiés. Mais ceux qui connaissent les besoins de notre haut enseignement ne lui ménagèrent ni leur approbation ni leur reconnaissance.

Le ministre

En 1939, il devint Grand Maître des Universités belges : de mai à décembre, il occupa les hautes fonctions de ministre de l’Instruction publique dans le Cabinet Pierlot. Les hasard de la politique le libérèrent de cette charge à la fin de 1939. Mais il ne devait pas connaître pendant longtemps le calme du laboratoire.

L’administrateur-inspecteur de notre Université

En 1943, M. Dehalu fut admis à l’éméritat ; une fois de plus, tous les regards se tournèrent vers Jules Duesberg, qui fut appelé, à la grande satisfaction de ses collègues, au poste élevé d’administrateur-inspecteur de l’Université, où il allait, du moins, on l’espérait, pendant plusieurs années encore, rendre à notre haut enseignement des services éminents. Car, tout la vie de Duesberg fut dominée par un seul souci : servir, servir de toutes ses forces, avoir bonne humeur, avec bonhomie, avec l’enthousiasme d’un sportif bien portant. Sa droiture, sa franchise, sa courtoisie, sa culture, son comportement de parfait gentleman faisaient de lui une personnalité très séduisante. Ses avis étaient écoutés à l’Université comme dans les milieux bruxellois où se décide le sort de nos professeurs et de nos étudiants.

Le père des étudiants

Très populaire parmi ces derniers (ne lui avaient-ils pas décerné l’affectueux surnom de « grand sympathique » ?), il les aimait d’un amour fraternel. Il se souciait de leur santé, de leur bien-être et de leur culture intellectuelle et artistique. Passionné lui-même de musique, de tennis et de football, il favorisa à l’Université le développement des sports, sans négliger l’organisation de grands concerts symphoniques où étaient exécutés les grandes œuvres de Beethoven, de Bach et de Mozart.

Hélas ! tant de dons précieux, mis au service d’une si noble cause, ne sont plus qu’un souvenir ! Une cruelle fatalité voulut qu’un accident d’automobile, survenu le mardi 8 juillet, alors que l’Administrateur revenait de Bruxelles, où il était allé défendre les intérêts de notre Université, vienne mettre fin à une aussi belle et aussi digne carrière.

La mort de Jules Duesberg plonge dans l’affliction sa famille et ses nombreux amis ; pour l’Université de Liége elle prend les proportions d’une catastrophe.

Liégeois, qui comprenez la noblesse de la tâche à laquelle il se dévouait corps et âme, qui donnez aux valeurs spirituelles tout le prix qu’elles méritent, accordez une pensée émue et reconnaissance à la mémoire du grand Belge qui vient de disparaître.

H.F.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 23 juin 1939)

M. Jules Duesberg, ministre

Voici de cela sept ans bientôt (comme le temps passe !) nous faisions, dans l'un de nos leaders-articles une esquisse de M. Jules Duesberg. Cette esquisse reste physiquement d'actualité, car le ministre de l'Instruction publique a, grâce à Dieu, conservé bon pied, bon œil et le même bon poil (avec peut-être, dans le poil, un peu plus de blanc ; mais outre que blanchir est le lot de chacun, le Blanc est une couleur très à la mode depuis qu'elle a fait reculer le Rouge) nous ne voyons donc rien de mieux que de reproduire ce crayon :

Il est grand. large, puissant. Ce professeur d'anatomie a l'air d'avoir une anatomie modèle, une anatomie standard. Ses élèves l'ont surnommé le « grand sympathique ». Il est vrai qu'ils l'ont aussi surnommé le « grand oblique », autre vocable anatomique. Mais n'allez pas croire que ce sobriquet ait trait à sa nature morale. Il n’a rien d'oblique dans la nature morale de Jules Duesberg. Le surnom vient de sa démarche. L'air nonchalant, absorbé, il donne l'impression de s'avancer de biais en traînant les jambes. la première fois qu'on le voit s'avancer ainsi, on se dit : voilà un type qui n arrivera jamais nulle part. II arrive au contraire et très vite. Il va droit au but, mais il a l'air d'y être arrivé de biais. Il y a peut-être là un symbole ; certains de ses confrères vous diront que c'est en avançant de biais qu'il est arrivé droit au but - le rectorat - dans un fauteuil...

Le rectorat fut-il vraiment son but ?

La réponse, nous la tenons aujourd'hui. Le rectorat n'était qu'une étape, une brillante étape, puisque voilà Jules Duesberg ministre de l'Instruction publique. Il est, nous dit-on, fort heureux d'avoir accédé à cette haute charge. Et son bonheur est un noble bonheur, ajoutent ses amis, qui sont légion : ce n'est ni celui du glorieux qui aspirait au bicorne et à la cape, ni celui de l’homme intéressé qui voit dans un portefeuille l'instrument d'un profit personnel : c'est la joie d un homme de science et d'esprit, qui a des idées à défendre et des réformes utiles à faire prévaloir, et qui se voyant enfin the right man in the right place, se réjouit à la perspective d'accomplir le grand œuvre...

Nous sommes, pour notre part, nous aussi tout heureux du bonheur de M. Duesberg ; et nul plus que nous n'a d'estime pour ses mérites. Mais nous avons quelque inquiétude sur l'itinéraire qui le conduira au grand œuvre, nous voulons dire à l'équité linguistique et philosophique, transmutation magique de nos antiques querelles. Cette inquiétude, elle est justifiée par la connaissance des embûches qui sont régulièrement tendues sous les pas de quiconque régit ce périlleux département. Elle se fonde sur ce fait que M. Duesberg se donne lui-même comme apolitique, et que, précisément, c'est dans le maquis de la plus inextricable politique que ses nouvelles fonctions la forcent à s'engager.

* * *

Et d abord, est-il apolitique, incolore et sans parti ? Très réellement, nous pensons qu'il est en effet hors des disciplines partisanes, et tout en admirant cette insigne et extraordinaire liberté, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'une indépendance de ce genre risque d'ameuter contre elle tour à tour les Wallingants et les Flamingants, la « Congrégation » (si tant est qu'elle existe) et la Loge (dont l'existence ne fait pas de doute). Privé de point d'appui, et ne trouvant qu'en soi-même sa citadelle, il lui restera à être « duesbergien » cent pour cent, avec constance. Qu'il soit « duesbergien », cela semble assuré ; l'avenir nous dira si le « duesbergisme » est un bienfait des dieux ; mais pour éclairer nos pronostics, il convient que nous réanalysions le caractère après avoir évoqué la silhouette de l'homme.

Jules Duesberg est verviétois, dune famille d’industriels venus d'Allemagne il y a un siècle, et qui s'est rapidement wallonisée sans perdre toutefois contact avec la mère patrie. Les Duesberg appartient à l'une de ces lignées d'audacieux businessmen dont les Cockerill, les Biolley ont fourni des exemples que Pirenne a parfaitement situés, et qui faisant chez nous, dans des conditions très favorables, une sorte de colonisation économique, ne tardèrent pas à être conquis par le terroir où ils avaient fait pousser leurs premières cheminées d’usine, tout en conservant dans leur tréfonds quelque chose des disciplines qu'ils avaient emportées de leur pays d' origine.

Catholiques rhénans, vite notables à Verviers, alliés d'ailleurs aux Pirenne que nous évoquions tantôt, les Duesberg eurent une première illustration locale dans la personne de l'Oncle Edmond, homme de lettres qui signa une pièce historique sur Sébastien Laruelle, bourgmestre, martyr et révolté. C'était, pour la famille, acquérir lettres de bourgeoisie wallonne ; mais attendez ! l'on ne lâchait pas pour cela la vieille Allemagne, et le père de l'actuel ministre ayant épousé une personne appartenant à une excellente famille prussienne, la tradition autoritaire se maintenait dans la maison. Elle n'a pas été perdue, car le jeune Duesberg, élève de l'université catholique de Louvain et romaniste penché sur les mystères de l'œuvre rimbaldienne, a jeté récemment quelques éclairs en se signalant par son rexisme un brin piaffant mais bien sympathique...

Ajoutons que le ministre de l'Instruction publique a un frère, dom Hislaire Duesberg, bénédictin et membre du conseil culturel, dont il n'est pas hasardé de dire qu'il est fermement catholique : d'abord parce que c'est le cas pour presque tous tes Bénédictins, et parce que celui-ci, en particulier, est un prêtre libéral, détaché en mission in partibus infidelium : or quand un ecclésiastique se range dans le clan des prêtres « à idées larges »n on peut être assuré qu'il est particulièrement actif, et que son laxisme apparent dissimule un apostolat di primo cartello...

« Bon, dira-t-on, votre Jules Duesberg, c'est donc un catholique ? Pis que cela; c'est un calotin, baignant dans le plus pur jus de la cléricature ! » Attendez. Pas du tout ! Jules Duesberg a bien un frère bénédictin, mais tous les frères ne pensent pas exactement de même sur toutes choses ; les raisons qui l'ont poussé à envoyer son fils à l'Université de Louvain alors qu'il était recteur à Liége n'ont rien à voir avec la philosophie et ressortissent à la politique privée de la maison Duesberg ; et enfin il est acquis que Jules Duesberg, anatomiste, est déterministe et ne va pas à la messe... Bien mieux ! Il a tout récemment pistonné jusqu'à ce que nomination s'en suive, la désignation à Liége d'un jeune professeur d'histoire qui a des titres exceptionnels, et dont l'agnosticisme ne présente aucune fissure. Ainsi, que tout le monde soit content (ou mécontent) mais le critique est forcé de le reconnaître : Jules Duesberg n'est inféodé nulle part, pas même à la civilisation latine, puisqu'il a de très proches alliances germaniques...

Pourtant, et comme il faut bien que l'on ait en un lieu de la terre, une Mecque où pèleriner, c'est outre-mer que Jules Duesberg a choisi la sienne, ou plutôt les siennes. De 1925 à 1935, il est américain en diable, parle de sports aux étudiants, évoque les « dieux du stade » , fait l'éloge de Leni Riefensthal, veut des philologues athlètes et des laboratoires étincelants. C'est que, pendant la guerre, il a été étudiant aux Etats-Unis : initié l'un des premiers d'entre les Belges à des disciplines dont nous n'allions pas tarder à nous éprendre tous, au point que Princeton, Yale et Harvard, dans l'immédiat après-guerre, apparaissaient à nos jeunes intellectuels comme l'Egypte ou les ruines de Palmyre aux compagnons de Bonaparte, on peut dire que d'être revenu très yankee parmi de jeunes savants un brin poussiéreux et pâlots, Jules Duesberg en fut, d'office, bombardé recteur à Liége et le resta douze ans, succédant au fossile Eugène Hubert, et s'acharnant à outiller l'Université dont il avait la charge, laquelle était, laquelle est encore dans un état lamentable...

Il est vrai que Pasteur à Strasbourg et Branly à Paris ont travaillé dans des laboratoires affreux (Branly rafistolait son bec Bunsen avec des vieux bouts de caoutchouc) et que le nickel, l'émail, l’appareil et le sur-appareil, c'est très bien ; tandis que le génie, c'est mieux : mais on ironiser là-dessus, et tout compte fait, le ripolin, dans les sciences exactes, a du bon. N'empêche qu'il est des gens à qui le progressisme de Duesberg a paru sentir le fagot, et qui y ont découvert un petit arrière-goût totalitaire. « Durant cette période de douze ans, se sont-ils dit, le Rexisme de M. Duesberg fils n'a-t-il pas déteint sur M. Duesberg père ? Le culte de la gymnastique, par exemple, et des laboratoires propres, cela ne peut-il être taxé d'avoir des relents degrelliens ? » Pour nous, très sincèrement, nous ne le croyons pas. Et d'ailleurs, depuis le 2 avril dernier, Rex étant mal en point, Jules Duesberg est devenu libéral, au sens étymologique de ce terme...

* * *

Telle est à peu près, et présentée avec l'indécision qui convient à des rythmes alternés, la personnalité de l'ancien recteur, aujourd'hui ministre. Et on le voit : il n'y a vraiment pas moyen de se faire une opinion ferme sur sa substance. Mais quant à ses accidents, c'est autre chose. Il est intelligent, il est actif, il est costaud. Le lecteur, le public ajoute avec nous : Sera-t-il fort, et non manœuvrable ?

Hélas ! Jusqu'à ce jour, ça n'a pas l'air de trop bien tourner : il a promu à la direction de l'enseignement normal M. Julien Kuypers, et c'est en tout cas un premier geste discutable. Julien Kuypers est un flamingant notoire, celui-là même qui a inventé ce beau thème: un préfet de police est indispensable au Grand Bruxelles, non pas pour y faire régner l'ordre et y coffrer les marlous, d'ailleurs problématiques, qui useraient leurs semelles sur nos mauvais pavés, mais pour mettre à la raison les bourgmestres fransquillons et exercer toutes les contraintes linguistiques qu'il faudra. M. Julien Kuypers est intelligent, travailleur, fanatique, excessivement redoutable à quiconque souhaite maintenir en Belgique quelques courants d’air intellectuels, une certaine élégance, disons le mot un certain libéralisme de l'esprit ; il n'est pas incapable de dévouement ; il est capable d'une animosité inexpiable lorsque joue son complexe d'infériorité ; c'est un personnage utile et dangereux... M. Duesberg a également appelé à lui M. Goris, socialiste, lui aussi des plus discutés. Puis il a nommé M. Langui; il fallut porter de cinq à quatre le nombre des attachés réglementaires de cabinet pour caser ce M. Langui, instituteur, rédacteur au Vooruit et flamingant, un brave type qui croit encore en Permeke, Gustave de Smet et autres Fritz Van den Berghe... et qui en est resté à feu le Centaure. Enfin, sans insister sur plusieurs désignations qui ne sont pas faites du tout pour satisfaire les Wallons, M. Duesberg a pris certaines mesures scolaires pénibles aux Belges hostiles à l'envahissement thiois. Ne fût-ce que d exiger quinze signatures de parents au lieu de dix pour que les chefs d'établissement soient autorisés à ouvrir une section comportant, comme seconde langue au pays d' expression française, un idiome autre que le flamand...

Pour se débarrasser de la question flamande, Hoste avait imaginé de l’encommissionner. Il avait, à cet effet, institué deux conseils culturels, avec l'arrière-pensée qu'ils somnoleraient, leur rôle étant de surveiller l'application de la loi linguistique de 1932... L'injurieux Blanquaert les a réveillés : on s'est souvenu que, réunis, ils avaient le droit de faire des suggestions au ministre. Le conseil culturel flamand, plein de verve, et composé uniquement de « durs », s'est aussitôt lancé dans le sentier de suggestions, il n'a pas eu de peine à y entraîner le conseil wallon, dont certains membres sont particulièrement mous ; nous dirons plus : dont certains membres n'ont été placés là qu'en raison de leur tiédeur ou si l'on veut de leur opportunisme, et avec la mission d'égarer le jugement de leurs coéquipiers non fonctionnaires, et mal au fait des chausse-trapes administratifs...

Il est vrai qu'il y a M. Dehousse dont nous avons donné le portrait il y a peu. Mais il n'est pas seul....

Et voici ce que proposent les dits conseils :

Sous le régime actuel, les secrétaires et directeurs généraux sont unilingues, mais ils sont flanqués d'un adjoint de l'autre langue qui a pour mission de traiter les affaires introduites dans la langue qui n'est pas celle de son chef.

Ce système simple qui préservait un minimum d'unité, c'est ce qu'il s'agit de détruire. On propose donc que deux conseillers bilingues (c'est-à-dire flamands) flanquent le secrétaire général, lequel sera alternativement flamand, puis wallon. Le projet prévoit en outre un certain bilinguisme dit volontaire auquel devront se rallier les fonctionnaires supérieurs du département. Ainsi on arrivera à constituer un directoire flamand qui fera marcher la machine, et ceci ad vitam aeternam, car les ministres passent, les rouages restent. Ce projet hybride (qui rétablit le bilinguisme supprimé par la loi de 1932, mais quoi on n'en est pas à un monstre juridique près) les francophones lucides n'en veulent à aucun prix : car ce serait une première et désastreuse étape sur la voie de la séparation administrative, telle que l'entendent les flamingants ; et chacun sait que la séparation administrative, cela signifie ceci : Un parlement à majorité flamande, votant des lois opprimant la conscience wallonne et chargeant des ministres flamingants, haïssant fidèlement la Wallonie, d'exécuter ces lois ; en dessous, chacun dans son box, deux équipes de fonctionnaires exécutant, les uns de bon gré et en plein accord, les ordres de leur peuple de leurs chefs, les autres, ceux du Sud, rongeant leur frein et appliquant un statut dont ils n'auront pas voulu et qu'ils vomiront. Soit dit d’un mot, la c'est la direction supérieure et la conception flamande, l'exécution compartimentée dans laquelle seront brimés et ligotés les Belges parlant français. C'est pourquoi beaucoup d'entre eux ripostent : séparatisme administratif jamais ! ou vous nous y acculez, que ce séparatisme alors soit total et qu'il y ait deux ministres, deux parlements, deux pays...

Tel est le problème, tel est le péril. Souhaitons que Jules Duesberg le comprenne, et tienne bon puisqu'il a, nous dit-on, de l'indépendance et du caractère. Il serait malheureux que tel Charles-Quint abdiquant, il s'en allât se cloîtrer auprès de son frère dom Hislaire, le bon moine de Saint-Benoit.


Voir aussi : Jules Duesberg, sur le site de l'Université de Liège (consulté le 29 avril 2026)