du Bus de Warnaffe Charles, Paul, Marie, Léon catholique
né en 1894 à Bruxelles décédé en 1965 à Bruxelles
Ministre (communications-transports, intérieur, justice, classes moyennes, affaires économiques et colonies) entre 1934 et 1954(Extrait du Face à Main, du 17 février 1945)
Le Vicomte Charles du Bus de Warnaffe
Saint Augustin se consolait du péché originel en louant Adam et Eve d'avoir, par leur comportement, provoqué la venue d'un Rédempteur... Et l'on serait tenté de s'écrier, avec ce fils de sainte Monique, « Felix culpa ! » , si tant est que l'« heureuse faute » du gouvernement Pierlot pouvait, elle aussi, nous donner un sauveur capable de remettre d'aplomb non seulement iles finances de l'Etat obérées par quatre années d'occupation pillarde, mais encore et surtout l'opinion publique exacerbée et découragée à la fois par la complaisante inertie de M. Verbaet. Car la crise qui amena l'agonie du cabinet Pierlot fut plus encore d'ordre moral que d'ordre monétaire ou fiscal. Elle trouvait ses causes premières : d'une part, dans le fait que M. Gutt n'avait point établi de suffisante discrimination entre l'honnête épargnant et le profiteur de guerre ; d'autre part, et plus particulièrement, dans l'attitude de M. Verbaet qui, dénommé par antiphrase « ministre de la Justice » , ne cessa de heurter le sentiment profond des meilleurs citoyens. Sous la botte allemande, en effet, pendant plus de quatre années, des patriotes avaient souffert dans leur chair, dans leurs affections, dans leurs libertés, qui espéraient dans les bagnes ou dans le maquis, l'arrivée d'un justicier. Les sirènes londoniennes nous avaient bercé de cette illusion que ceux qui avaient fait carrière dans la trahison seraient châtiés sans délai et sans pardon, que tous ceux qui s'étaient inscrits au bottin de la Kollaboration seraient traduits sans faiblesse devant leurs juges, que les biens des inciviques seraient mis, dès la libération, sous saisie conservatoire jusqu’à l'heure de Thémis... Et patati. Et patata... Et voici que celui que l'on attendait se prenait à sourire aux rexistes et aux V.N.V. à la manière de ces parents aveugles qui absolvent, d'avance et les yeux clos, leurs rejetons cagneux ou malitornes. Voici que s'ouvraient des prisons et des camps. Voici que des traîtres, des serviteurs de l'ennemi, des embochés de tout acabit faisaient figures d'innocents. Voici que la cinquième colonne reprenait du poil de la bête.
Et ainsi jusqu'à l'écœurement.
Etait-ce mollesse, calcul politique ou intérêt ? On a reproché à M. Verbaet d'avoir visé à ramener au parti catholique des brebis égarées dans le rexisme et le nationalisme flamand et qui, à l'initiative de la Résistance, étaient devenues le plus bel ornement des camps d'internement et des prisons. Nous n'oserions affirmer que le bâtonnier d'Anvers poursuivit un tel dessein ; mais tout incite à croire qu'une telle mansuétude à l'égard d'anciens coreligionnaires portait en soi de coupables faiblesses.
Le plaidoyer « pro domo prononcé devant les Chambres par M. Verbaet « in articulo mortis » n'a pas trouvé d'écho dans les esprits ou dans les cœurs.
Mais le sort de M. Verbaet à la Justice est enfin réglé et le pays renaît à l'espoir que le vicomte du Bus de Warnaffe, nouveau garde des sceaux, montrera plus de fermeté que son prédécesseur. Au moment où l'Ardenne héroïque et pantelante souffre abominablement de toutes les plaies de la guerre, le ministre pourrait-il témoigner de quelque indulgence à l'endroit de tous ceux qui ont collaboré avec l'envahisseur pour mettre feu et à sang, avec des raffinements de cruauté et de sadisme, son propre terroir ? Car si l'état-civil nous révèle que M. Charles du Bus de Warnaffe est né à Bruxelles, le 1er décembre 1894, il n'en est pas moins vrai que, tout en appartenant à une vieille famille du Tournaisis, il est Ardennais de cœur, de pensée, d'éducation et de tempérament. Son père, sénateur catholique du Luxembourg, habitait à Roumont, entre Marche et Bastogne, un château où il éleva, dans une austérité presque monacale, sa nombreuse famille. C'est là que le jeune Charles s'éprit de la nature, de ses eaux vives, de ses côteaux et de ses forêts ; c'est là, entre la messe matinale et l'Angelus du soir, qu'il passa sa jeunesse, confite en dévotions, presque compassée, mais agrémentée pourtant, de temps à autre, de quelques ébats. Puis ce fut le collège et l'Université de Louvain où il fit ses études de droit. Il venait de s’inscrire au barreau de Bruxelles lorsque survint la guerre qui permit à l’Allemagne de violer une première fois ses engagements et d’envahir la Belgique. Charles du Bus de Warnaffe s’enrôla comme volontaire ; mais il fut fait prisonnier et interné en Allemagne.
Libéré à l'Armistice, il ne tarda pas à entrer dans la vie politique où il milita dans les rangs de la vieille droite conservatrice. Il débuta dans la « carrière » au Conseil communal de Bruxelles, où il succéda bientôt, en qualité d'échevin, à M. le sénateur Wauquez, beau-frère de M. Hubert Pierlot. Le collège était libéral-catholique. Et c'est ainsi qu'aux côtés de feu Adolphe Max, le grand bourgmestre de Bruxelles, il collabora sans éclat, mais avec conscience et régularité, à l'administration de la capitale. C'était l'époque où, hormis certains accords locaux pour la formation des collèges, la lutte entre cléricaux et anticléricaux se donnait libre cours. Le vicomte du Bus se jeta bientôt à corps perdu dans la mêlée, se créant ainsi parmi ses coreligionnaires, une réputation batailleuse qui lui valut d'être successivement député-suppléant de Bruxelles en 1929 et en 1932 et d'entrer enfin à la Chambre en juin 1934, à la mort de l'ancien ministre Renkin.
L'heure lui fut propice au franchissement des étapes : la même année, en novembre, il devenait ministre des Transports et des P. T. T. dans le cabinet Theunis et se signalait par la création de la liaison aérienne Bruxel.es-Congo. En mars 1935, il obtenait le portefeuille de l'Intérieur dans le premier cabinet van Zeeland.
Mais arriva la stabilisation du franc qui devait, aux dépens du ministre de l'Intérieur, secouer le pays d'une longue hilarité. C'est que le vicomte du Bus, étranger aux arithmétiques monétaires, avait clamé haut et clair, dans une conférence politique, que le franc ne serait point dévalorisé et qu'il tiendrait « jusqu'à la dernière cartouche ! » Il avait claironné cette péroraison comme pour être entendu jusqu'au fond des siècles. Hélas, à quelques jours de là, la devise belge dévalorisée donnait lieu à la fameuse stabilisation van Zeeland !... Et du coup, l'imprudent vicomte perdait à la fois sa belle assurance et son portefeuille ministériel...
Longtemps, on parla de « la dernière cartouche » , devenue tout soudain mieux connue que la dernière cartouche de Bazeilles, illustrée par Zola dans « La Débâcle.3 Dans la famille même du châtelain de Roumont on en fit des gorges chaudes et je me suis laissé conter que lorsqu'il passe le week-end en Ardenne parmi les siens, le vicomte découvre souvent dans sa serviette une cartouche glissée par quelque loustic.
Cela ne l'avait point empêché d'ailleurs de succéder à M. V. Maistriau, en novembre 1937, en qualité de ministre de la Justice, dans le second cabinet van Zeeland. Depuis lors, M. Charles du Bus de Warnaffe n'avait plus tiqué vers un maroquin. Il s'était borné à accomplir ponctuellement son mandat parlementaire en se tenant sur le quant-à-soi, à faire la navette entre Bruxelles et Roumont, à surveiller sa très nombreuse famille et à l'élever selon les principes rigides qui sont dans la tradition de la bourgeoisie conservatrice et campagnarde du Luxembourg. Cultivé et ayant la littérature pour violon d'Ingres, il écrivait « Roumont en Ardenne » , « Histoire pour les Petits » et, plus récemment, un ouvrage consacré à l'un de ses aïeux du Tournaisis qui joua un rôle politique au début de notre histoire nationale. Certains le croyaient résigné à cette existence partagée entre la ville et la campagne, entre le barreau, la littérature et le Parlement ; et d'autres, parmi ses amis portiques ne le poussaient point dans les bras d'un Premier ministre. Il avait eu, d'ailleurs, à diverses reprises, au sein de la droite, des démêlés avec plusieurs de ses collègues et notamment avec feu M. le notaire Michaux, député catholique de Charleroi. Les mauvaises langues de son parti - il en est dans tous les clans et dans tous les clubs autour de l'Agora - prétendent que sa réputation d'homme énergique est usurpée, que son éloquence, souvent doctrinale et ennuyeuse, ne correspond point à des vues politiques pratiques. Mais ce ne sont peut-être là que les flèches d'un sagittaire facétieux ou d'un compétiteur moins en veine d'arriver au poteau.
C'est à l'œuvre que l'homme sera jugé et que les patriotes apprécieront le nouveau ministre de la Justice.
Oui, espérons-le : de la Justice...
Pierre d’ARDENNE
(MABILLE X., du BUS de WARNAFFE, Charles, dans Nouvelle biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2007, t. 9, pp. 164-166)
du BUS de WARNAFFE, Charles, Paul, Marie, Léon, vicomte, avocat, homme politique, Ministre d'Etat, né à Bruxelles le 16 septembre 1894, y décédé le 23 octobre 1965.
Figure marquante du Parti catholique puis du Parti social-chrétien, il appartenait à une lignée qui s'était illustrée au cours des siècles dans de multiples fonctions officielles. (…) Docteur en droit de l'Université catholique de Louvain, bientôt inscrit au barreau de Bruxelles après un séjour d'études à l'université de Princeton, Charles du Bus de Warnaffe s'engagea d'abord en politique sur le plan local. Conseiller communal à Bruxelles de 1928 à 1937, il y fut échevin de 1932 à 1934. C'est cependant son mandat parlementaire qui fut d'une durée tout à fait remarquable, puisqu'il appartint sans interruption à la Chambre des Représentants de 1934 à 1961, traversant ainsi tout un pan de l'histoire de Belgique en quelques-uns de ses moments les plus dramatiques.
Il fut plusieurs fois ministre : aux Transports et aux PTT du 20 novembre 1934 au 25 mars 1935, à l'Intérieur de cette date au 13 juin 1936, à la Justice enfin du 24 novembre 1937 au 15 mai 1938, du 12 février 1945 au 16 juin 1945 et du 13 décembre 1952 au 12 avril 1954. Il appartint donc à des gouvernements dirigés par les catholiques Georges Theunis et Paul van Zeeland, par le libéral Paul-Emile Janson, par le socialiste Achille Van Acker et par le social-chrétien Jean Van Houtte. Le parcours ministériel de Charles du Bus de Warnaffe reflète le degré élevé d'instabilité gouvernementale observé à l'époque.
Sa carrière politique fut confrontée par deux fois aux aléas, aux difficultés et aux promesses de la restructuration du parti se présentant comme l'expression du monde catholique, en 1936 lors de la formation du Parti catholique social (…) en 1945 lors de la création du Parti social-chrétien. Dans les années d'après-guerre et du fait de ses fonctions, il vécut de plein fouet les séquelles de la politique de guerre, avec la répression des collaborations et avec la Question royale. Il en fut un témoin de premier rang. En mai 1945, il fut parmi les quelques ministres et le seul de son parti qui eurent le premier contact avec le roi Leopold III depuis 1940. Son dernier retour au gouvernement suivit de peu la troisième démission d'un ministre de la Justice depuis la Libération, en relation avec les remous créés dans l'opinion par des mesures de clémence prises à l'égard de condamnés pour faits de collaboration.
Le vicomte Charles du Bus de Warnaffe fut nommé Ministre d'Etat le 5 avril 1963.
Dans l'œuvre volumineuse dont il est l'auteur, et dont une partie publiée aux éditions Rex avant la dérive qu'elles connurent peu après sous l'impulsion de Léon Degrelle il fut d'emblée hostile au rexisme , on peut distinguer tout particulièrement l'ouvrage publié en 1944 chez Casterman à Tournai : Au temps de l'unionisme. Contribution à l'étude de la formation de l'Etat belge, d'après la correspondance de François et Edmond du Bus. [Remarque : cet ouvrage est disponible en version océrisée sur le présent site].
Plusieurs de ses ouvrages témoignent de l'intérêt soutenu qu'il accorda au statut et à la situation de l'enseignement en Belgique, comme en avaient témoigné aussi ses activités parlementaires et extra-parlementaires au cours de la question scolaire, notamment au sein du Comité pour la défense des libertés démocratiques, qui coalisa alors l'ensemble des forces du monde catholique : (…) Il faut citer encore, dans une veine plus intimiste, Un coin d'Ardenne, Roumont-sur-Ourthe, Essai d'histoire locale dans le cadre national (Desclée De Brouwer, 1943, 165 p.).
Cet héritier d'une longue tradition familiale de pratique du droit et d'exercice de responsabilités politiques de haut niveau a illustré la continuité d'un courant politique occupant une position centrale au sein du Parti catholique d'abord, du Parti social-chrétien ensuite, hostile à l'extrême droite mais éloigné aussi de la démocratie chrétienne. (…)
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 28 décembre 1934)
Au mois d'août 1914, lorsque tomba Namur, la division qui couvrait cette place forte ne put se soustraire intégralement à la poursuite allemande. Un coup de filet de l’envahisseur rafla, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, un contingent assez considérable des nôtres, pour la plupart des engagés volontaires qui avaient assisté à la chute de Namur en spectateurs impuissants et à qui leurs officiers déclarèrent : « Vous êtes prisonniers », sans qu'ils comprissent au juste comment cela s'était fait.
Au nombre de ces captifs était l’actuel ministre des Transports, M. du Bus de Warnaffe, qui venait de terminer brillamment, à Louvain, sa candidature en droit, et qui fut dirigé vers un camp de concentration où se rencontrèrent bon nombre de jeunes intellectuels belges. Là se trouvait Paul van Zeeland qui devait pareillement devenir ministre à un âge où souvent on débute la politique, là aussi R.-J. Lemoine, un économiste qui commence à faire autorité, et derrière eux, nombre d’adolescents qui, chacun dans leur style, étaient promis à des succès précoces. Le camp ne contenait pas que des Belges : on y comptait bon nombre d'Anglais. Parmi ceux-ci, il en était de fort distingués. Les jeunes Belges avec lesquels ils avaient été internés se prirent à leur contact d'une grande admiration pour la civilisation anglo-saxonne, tant américaine que britannique ; ils ne rêvèrent plus que d’Oxford, Cambridge, Harvard et Princeton. C’est vers Princeton, précisément, qu’une fois rentrés au foyer et leur doctorat en droit terminé, la munificence de la princesse dépêcha van Zeeland et du Bus, considérés comme des sujets d’élite. Et comme il y avait, à ce beau voyage, pas mal d’aspirants également sujets d’élite, les évincés ne manquèrent pas de faire remarquer avec une certaine aigreur qu’une des conditions requises pour l’obtention de cette bourse importante était que le candidat ne disposât que de ressources modestes. Il leur semblait que du Bus de Warnaffe, fils d’un sénateur du Luxembourg, ne devait point être rangé au nombre des jeunes gens à ressources modestes.
C’est là un détail de peu d’importance. D’ailleurs, on ne peut en aucun cas en faire un grief à du Bus de Warnaffe, puisque s’il y avait un favoritisme, ce serait non pas au favori mais aux dispensateurs qu’il faudrait en demander raison. Si nous y insistons, ce n'est point du tout pour faire entendre que M. du Bus est un capitaliste gras qui sait au besoin jouer les rôles d’affamé ; nul de nos hommes d’Etat actuels n’est plus radicalement éloigné des combinaisons financières, mais c'est pour indiquer qu’au sortir de l’adolescence ce parfait élève des Jésuites possédait déjà l’art de se faire habilement valoir et d’utiliser les influences à des fins d’ailleurs excellentes.
Master of Arts of Princeton, avocat, collaborateur de Renkin, conseiller communal de Bruxelles, puis échevin de l’Etat-civil en 1932, député pendant trois nuits, juste le temps de voter les pleins pouvoirs dont il n’est d’ailleurs pas enthousiaste, voilà du Bus ministre à quarante ans, accomplissant un record qui laisse loin Gutt et même van Zeeland, plus âgé d’un ou deux printemps.
Ministre ! Le lecteur, désireux de mieux connaître l’homme, demandera : Quels sont ses titres ? et pourquoi cette ascension foudroyante ? Peut-être même que le curieux ajoutera ; Pourquoi précisément Ministre des Transports ? A-t-il une compétence spéciale en matière aérienne ou postale ? ou est-ce tout simplement parce qu’il s’appelle du Bus, et marque ainsi d’un mot la route au véhicule de demain ?
Point du tout, et si M. du Bus, dont le parti catholique tenait, à juste titre, à faire un ministre, a été aiguillé sur cette voie de garage qu’on appelle les transports, s’il s’est vu donner les postes, c’est précisément parce que l’on s’était mis d'accord à la fois pour le faire entrer au gouvernement et pour ne pas le mettre à son poste.
Nous voulons dire à son poste naturel, à son poste de combat, celui d'un intrépide soldat du Christ « miles Christi » - repos ailleurs, « nunquam retro », nous voulons Dieu, airs connus et d'ailleurs sympathiques, fabrication à la fois souple, solide, élégante et silencieuse au besoin, dont les bons Pères de Harvengt et surtout Misson furent les très remarquables constructeurs. Soit dit d’un mot, M. du Bus est un catholique non de finance mais d’évangile, un de ceux qui pensent qu’une réforme spirituelle de leur parti doit être réalisée à tout prix, et aussi, qu’il faut veiller sur les valeurs spirituelles elles-mêmes du catholicisme. Parmi ces valeurs, il n’en est peut-être pas qui soit plus précieuse que l’esprit de prosélytisme : « Allez et enseignez à toutes les nations ». Dès son aurore, la foi chrétienne fut dynamique ; elle comprit que celui qui s'immobilise et se borne à se défendre est d'avance perdu. Elle voulut conquérir, car elle savait que pour vivre et durer, il faut avoir l’esprit de conquête. Aussi est-il permis de croire que M. du Bus, homme d’armes de l’Eglise, ne répugne pas à l’idée d’une offensive pour la foi.
Offensive où, bien entendu, l’assaillant portera des mitaines de soie, des chaussons de velours et s’excusera de la liberté grande. Il conviendra aussi que tout en donnant l’assaut, on laisse au spectateur l’impression de monter tout simplement, tout doucettement une garde paisible. Car il est bien inutile d’indiquer que les vociférations de certains jeunes semblent à un du Bus d’une inconvenance et d’une absurdité parfaites.
A tout stratège il faut avant tout un objectif. Celui qu’a choisi Charles du Bus, c’est le problème scolaire, problème dont il a étudié les données d’une façon très approfondie.
Le lecteur comprendra sans peine, au simple énoncé de ce qui précède, pourquoi les catholiques tenaient à ce que Charles du Bus. un de leurs meilleurs vélites, devînt ministre et pourquoi, d’autre part, la cuisine des compromis politiques le devait a priori écarter d’un ministère où il eût pu, de près ou de loin, toucher à la question qui les passionne. Nos grands chefs d’hier et d’aujourd’hui sont gens de bonne composition et de composition tout court : M. Henri Jaspar, catholique, lit Renan toute la journée, chacun sait ça, et M. Lippens, libéral bon teint, a marié sa fille en grande pompe à Sainte-Gudule. Jamais on n'a été plus loin de l’esprit de querelle philosophique.
Pour nous qui considérons la politique en spectateurs, nous déclarerons tout d’abord que le prosélytisme de M. du Bus nous paraît incontestablement relever d’un ordre moral plus noble et peut-être plus près des réalités profondes que les débats économiques dont on nous sursature. Il faut le proclamer loyalement. Il y a d’une part les gens qui, même incroyants, vivent de l’héritage chrétien. Il y a, d’autre part, ceux qui répudient a priori l’intégralité de cet héritage et rêvent d’accoucher le monde d’un Dieu nouveau.
Ceci dit, nous voudrions exposer la thèse de M. Char les du Bus. Et aussi les objections qu’on pourrait y faire. Ceci en toute bonne foi et, répétons-le, sans esprit partisan, avec aussi la triste certitude de ne contenter personne.
M. Charles du Bus a concentré son effort sur la question de l’enseignement primaire. Il s’en explique, du point de vue de la tactique de son parti, en déclarant que c’est de sept à quatorze ans que l’enfant reçoit sa formation morale sédimentaire et se laisse frapper de l’empreinte qui subsistera sous les reniements possibles, pour réapparaître au chevet du moribond repentant. Soit dit en passant, ceci est contestable, et nous croyons plutôt que c’est la crise de puberté qui fixe ou déracine la foi. Ainsi l’enseignement moyen nous paraît être la période décisive. Mais revenons à M. du Bus.
Il a ramassé sa doctrine dans une brochure qui n’a l’air de rien du tout, mais qui est habile, claire et documentée. Le catéchisme de la question scolaire, tel est le titre de cet ouvrage. M. du Bus y analyse l’article 17 de la Constitution qui dispose que l’enseignement public seul sera subsidié par l’Etat. Il s’élève contre l’interprétation du mot « public » dans le sens d'officiel. Le constituant, dit-il, a simplement voulu distinguer l’enseignement donné dans les écoles, quelles qu’elles soient, du préceptorat ou de tout autre enseignement ne se donnant pas dans un lieu public ; il faut en déduire la possibilité, pour l’Etat, de subsidier légalement plusieurs enseignements. Il semble que l'auteur a raison et, d’ailleurs, la coexistence des deux enseignements et le système des subsides est entré dans les mœurs, les catholiques ne sont pas, au surplus, exclusivement les seuls à en profiter, du moins sous la forme communale. Jusque là, rien qui cloche, et nous ajouterons volontiers que la douloureuse expérience de 1878-1884 édifiera les futurs Van Humbeek sur l’mpossibilité de laïciser en force l'enseignement belge. Et sur la question de la liberté du père de famille, que M. du Bus place immédiatement à la base de son argumentation, qui donc à Pourquoi Pas ? pourrait élever une objection ? Nous avons assez dit, à propos de la question flamande, que le choix paternel devait être rigoureusement respecté.
Pourtant, nous voudrions noter que cette liberté, comme toute autre liberté, trouve sa limite dans l’ordre public. Si demain un pick-pocket fondait à Bruxelles une école de voleurs comme il en existait dans le Londres de Dickens, non seulement elle ne seraît pas subsidiable, mais il faudrait la fermer illico. Reconnaître ceci équivaut à reconnaître à l'Etat le droit de juger, de récompenser certains enseignements et singulièrement d’accorder un privilège à son propre enseignement, reflet de ses conceptions. Halte là, riposte M. du Bus, halte là! Nul enseignement n’est plus civique que le nôtre. Nous rendons à César...
- Sans aucun doute. Tant que César pratique une politique et une morale que l’on approuve, au delà des monts, à Rome, mais si cela venait à changer ? Et puis, l’Etat a le droit de fixer des règles, des canons scientifiques ; pourrait-on, en 1934, reprendre le mot de Mirabeau : « Chacun a le droit d’enseigner ce qu’il sait, et même ce qu’il ne sait pas » ?
Assurément non, et M. du Bus lui-même de répliquer aussitôt : « C'est pourquoi les écoles libres subsidies sont inspectées, et leurs instituteurs diplômés ». Ce que les contradicteurs laïques rétorquent ainsi : « L’inspection? Elle est catholique, ou tout comme, sur tout dans l’enseignement technique. Quant aux diplômes... Il faut voir ce que sait réellement le diplômé... le niveau scientifique des instituteurs et institutrices libres est inférieur à celui des instituteurs de l’Etat. Dans l’enseignement libre moyen non subsidié ni inspecté, on utilise une proportion énorme de maîtres sans diplôme, parfois même de véritables fantaisistes de l’enseignement. Quitte à faire signer, conformément à la loi, le certificat final par les deux ou trois professeurs qui, dans la maison, sont les seuls à posséder le titre requis. Ainsi s’établit une concurrence déloyale, du point de vue scientifique, entre l’enseignement de l’Etat, conféré par des spécialistes éprouvés, et un enseignement libre souvent inférieur du point de vue de la méthode et du fond. »
Mais M. du Bus ne touche pas à cet aspect de la question ; il met en regard le principe de la liberté inconditionnelle du père de famille et le rapproche de la loi de 1914 sur l'instruction obligatoire, et il boucle sa démonstration par un vigoureux sorite : « Qui dit instruction obligatoire dit instruction gratuite, qui dit liberté dit possibilité d’exercer un choix. On ne peut choisir entre plusieurs espèces d’objets que s’ils existent ; or, l’école libre, au sujet de laquelle le père doit pouvoir exercer son choix, ne peut exister sans argent. Il faut donc la subsidier sur un pied d’égalité totale avec l'école officielle. »
Les ennemis de cette thèse ripostent d’abondance. Ils font remarquer que l’Etat a d’abord le devoir d’assurer le destin de son propre personnel et de ses propres institutions ; qu’il a le droit, au surplus, comme nous l’indiquions plus haut, d’estimer que certaines écoles sont meilleures que d’autres et, sans supprimer ni rogner les subsides dont l’octroi est consacré par la tradition, de repousser un système qui mettrait sur le même pied le fonctionnaire et le non-fonctionnaire ; ils ajoutent que les établissements subsidiés n’utilisent pas toujours tous la totalité du subside pour payer leur personnel, mais en escamotent une partie pour leur propagande politique ; ils invoquent enfin l’autonomie communale sacro-sainte à laquelle il va falloir faire bientôt - la pauvre tuberculeuse - un pneumothorax désespéré, et, enfin, les plus homaisiens d'entre eux n’hésitent pas à déclarer que s’ils ont jusqu’à ce jour payé pour le culte dont ils n’usent pas, c’était précisément parce que les catholiques payaient pour cet enseignement de l’Etat dont ils font fi, et qui est ainsi compensatoirement favorisé par rapport à l’enseignement libre...
Transportée dans le domaine de l’enseignement moyen ou supérieur, cette querelle devint un abcès qui dégorge le pus le plus affreux : « L’enseignement moyen de l’Etat, disent les gauchistes, a été, depuis 1884, farci de catholiques ». La consigne a été de n'y confier les cours à retentissements intellectuels qu'à des hommes ultra sûrs. Le personnel de l'administration, qui propose les candidats est, lui aussi, en majorité catholique et sait exploiter l’ignorance ou l’énervement des ministres éphémères ou affairistes. Il y a eu, pendant vingt ans, des injustices horribles commises envers des « mal pensants ». Dans l’enseignement supérieur itou, et de citer le nom d’un savantissime professeur de littérature française dont la renommée dépasse de beaucoup nos frontières, et que l’on a to jours confiné dans des cours confidentiels de doctorat parce qu'il passe pour voltairien et parce que son dossier portait, écrit de la main d’un ministre catholique d’avant-guerre, cette mention décisive : « A ne nommer en aucun cas. »
Nous ne voudrions pas prendre parti dans cette dispute. Pourtant, comme dirait Gribouille, il est cetain que des catholiques peuvent enseigner à férule que veux-tu, dans les « forteresses » de l’athéisme, tandis que pour l’inverse, c’est brosse, comme de juste.
Charles du Bus, qui ira loi, car il a l’entregent des futurs chefs de fils, serait le premier à s’indigner - en conversation tout au moins - d’un pareil déni de justice. Parfait gentleman, esprit large, sachant au besoin sourire des petits travers des gens de son parti, il est, répétons-le, très sympathique. Mais c est avant tout un lutteur. Comme tel, il a le droit d’être en garde, la pointe en ligne, et de croiser le fer comme il lui plaît.
Et ça ne l'empêchera pas nécessairement d’être un bon ministre des Transports, Postes, Télégraphes, etc. La fiction parlementaire veut qu’un député soit bon à tout ; dans le cas de M. du Bus de Warnaffe, qui est une des plus brillantes intelligences de son parti, cela doit être vrai, mais c’est égal. Il est tout de même assez comique de constater que notre ministre des Transports est en réalité préposé par son parti à la surveillance des fantaisies libérales et socialisantes que pourrait avoir M. Hiernaux. O comédie !...