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Dierckx Octave (1882-1955)

Portrait de Dierckx Octave

Dierckx Octave libéral

né en 1882 à Anvers décédé en 1955 à Ixelles

Ministre (communications-transports et intérieur) entre 1934 et 1950

Biographie

(Extrait du Soir, du 22 mars 1955)

Nous apprenons le décès, survenu lundi matin en son domicile. rue de Belle-Vue, à Ixelles, de M. Octave Dierckx ministre d'Etat.

M. Octave Dierckx était né à Anvers le 15 octobre 1882. Dès sa sortie de l'Université libre de Bruxelles, il s'était acquis une place enviable au barreau et il aimait de dire qu'il était avocat, rien qu'avocat, parfois aussi... aviateur. C'est au lendemain de l'autre guerre que cet Anversois devenu Bruxellois s'était lancé dans la politique. II faudrait plutôt écrire qu'il s'était rué dans la politique, car il était doué d'un tempérament fougueux qui explosait en boutades pittoresques, fort savoureuses, que l'on allait répétant dans les milieux parlementaires. « Est-il éloquent ? Peut-être non : il n'a certes point la phrase harmonieuse et prenante d'un Paul-Emile Janson; mais il a de l'allant, de la fougue ; il va droit au but, avec un accent de sincérité le et des pointes d'humour qui impressionnent, désarmes, subjuguent un auditoire. »

Ainsi l'évoquait, en juin 1938, « Solidra » que présidait M. Roger Motz.

M. Dierck avait débuté en renflouant l'Association libérale d'Ixelles et en enlevant la majorité au conseil communal. En 1925, il avait gagné au conseil provincial un nouveau siège pour son groupe ; il était entré au Sénat le 26 mai 1929 et, dans la suite, il était devenu le chef de la gauche libérale.

Président du parti libéral en 1933-34, M. Octave Dierckx se fit remarquer par ses propositions nettes : nécessité de lutter contre l'hyper-capitalisme, contre les tendances étatistes, contre les surenchères électoralistes, nécessité aussi des assurances sociales et de la liberté économique.

M. Octave Dierck fut ministre des Transports du 12 juin 1934 au 20 novembre 1934, ministre de l'Intérieur du 24 novembre 1937 au 15 mai 1938, ministre de l'Instruction publique du 15 mai 1938 au 21 février 1939, ministre sans portefeuille du 3 août 1949 au 9 juin 1950.

M. Dierckx a eu, comme on le voit, une longue carrière parlementaire et ministérielle. Sénateur, il a pris part aux discussions de la

plupart des projets de quelque importance, plus précisément des projets budgétaires, financiers, linguistiques et scolaires. Comme secrétaire de la Commission des Sciences et des Arts et de la Commission linguistique, il chercha à concilier - car il joua souvent et non sans habileté le rôle de conciliateur - les différents points de vue au sujet des projets relatifs à l'enseignement du français et du flamand dans les établissements scolaires primaires et moyens. Au Sénat, quand il n'était pas ministre, il fut très longtemps le porte-parole de la gauche libérale.

C'est une figure très attachante du parti qui disparaît avec M. Octave Dierckx.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 1 juin 1934)

Le président Oscar Dierckx, Belge cent pour cent

Le sénateur Dierckx, le nouveau président du conseil national libéral, bénéficie d’une qualité bien précieuse à qui prétend exercer en politique un rôle de premier plan. Il possède un bon sens en acier chromé. Le bon sens, c’est dans tous les pays du monde une des vertus maîtresses de l’homme d’Etat. Mais en Belgique, cette vertu revêt un caractère traditionnel et presque sacré. On dit : le bon sens « belge » comme on parlerait de la majesté romaine, de la subtilité grecque, de la magnanimité française, de l’impétuosité molenbeekoise. Le bon sens est un lieu géométrique, peut-être pas très spacieux, mais d une inébranlable fixité, où finissent toujours par se croiser, chez nous, les lignes les plus divergentes. Nous ne sommes pas un peuple d’idéologues, et nous détestons d’instinct tous les extrémismes. Notre histoire parlementaire, depuis l’ouverture du Congrès jusqu’à nos jours, n’est qu’une longue série d’arrangements, de compositions entre des vues opposées, voire même, aux mauvais moments, de marchandages prudents entre les partis. Nous ne croyons pas que M. Oscar Dierckx, si jamais il prend le pouvoir, soit homme à se laisser aller à des marchandages. Il les a répudiés nommément et publiquement, et l’on n’a aucune raison de suspecter sa bonne foi. Mais le programme politique qu’il a développé n’en est pas moins destiné à enlever le plus de suffrages possible, sur un terrain avant tout pratique ; il répudie d’avance les aventures, la politique de la passion ; il pourrait sans peine se concilier l’adhésion des catholiques qui ne sont pas trop pointus et les socialistes de la droite du P.O.B. s’y rallieraient sans reniements douloureux. Bref, c’est un programme habile et, si nous osons ce mot, confortable ; son grand mérite est de répudier les discussions stériles à propos de principes, de considérer comme acquis quelques grands faits d’expérience et quelques affirmations élémentaires, et de passer aussitôt à des remèdes positifs, d’une formule solidement étudiée, et dont l’application ne risque pas de briser les cadres dans lesquels nous vivons.

L’homme sage qui préconise ces doctrines pleines d’à-propos et de prudence n’a cependant rien du personnage compassé et froid que l’on attendrait, tout en nuances, mesurant ses moindres affirmations, dosant ses gestes et ses effets. Dans ce vieux parti libéral où M. Hymans incarne les hautes traditions, l’élégance parlementaire, M. Catteau le ton disert et la précision de bonne compagnie, M. Janson la grande éloquence, M. Devèze un patriotisme très distingué, et Lippens un mépris en or massif, M. Oscar Dierckx apparaît de loin comme le plus spontané, le plus rugueux, le plus carré. Ce n’est pas tout à fait le paysan du Danube : mais c’en est assurément le bon bourgeois. Cet homme qui n’a pas du tout l’intention de casser la vaisselle a des mouvements de lutteur, des colères sincères, des jugements libres sur les choses et les hommes ; bref, c’est un tempérament, une riche nature. Turbineur en diable avec cela, et se donnant, avec une fougue où il entre comme une espèce de naïveté, à cette tâche politique à laquelle il n’était pas préparé, et dont le goût violent lui est venu un beau jour, sans qu’il sache lui-même pourquoi, en écoutant cancaner les canards dans les étangs d’Ixelles. Les électeurs et les assemblées aiment ce genre d’hommes, se prennent à cette force de travail, à cette bonne foi agissante et communicative. On ne leur demande pas d’être éloquent - une éloquence trop châtiée ou trop éblouissante - celle, précisément, de M. Hymans ou M. Janson ; un français trop bien pincé, comme celui de M. Catteau, nuirait plutôt à l’effet de sympathie qu’ils obtiennent. Et d’être majestueux à la façon de M. Lippens leur vaudrait la jalousie des électeurs et des collègues sans prestance.

Le ciel, qui ne voulait point que M. Oscar Dierckx fût incomplet quant à son type, ne lui a point conféré le don de l’éloquence : sa voix n’a pas d inflexions suaves, elle est rocailleuse, un peu rauque, avec, çà et là, de petites modulations acides et comme un fumet anversois qui rappelle à l’auditoire qu’Oscar Dierckx a vu le jour dans la maison qu’habita le peintre Leys, et qu’il a baguenaudé, enfant, le long de l’avenue De Keyser.

L’Anversois a le verbe pittoresque : il aime les métaphores. M. Dierckx ne fait pas exception, il ne déteste pas l image. Mais selon la vénérable tradition des De Bruyn et des Keesen, il a le soin de les choisir imprévues, et se soucie médiocrement de leur cohérence. Il déclare par exemple : « Je suis le centre du parti libéral. Paul-Emile fait le mariage à droite. Moi pas. Je me contente de tenir le contact avec mes deux ailes, et ma gauche est d’autant plus vigoureuse que je reste en connexion avec la droite... Et ainsi je puis, quand il me plaît, dégonfler mes deux ailes... ». Ou bien, racontant avec bonhomie quelques faits et gestes de sa carrière : « Mon droit terminé, je suis resté à Bruxelles, et j’ai fréquenté le barreau ; j’avais trouvé le bonheur et ma voie sous la forme d’un crampon ; je venais de me marier... »

Le physique du président se fond harmonieusement avec ce que son discours peut avoir d’abrupt. Le crin est hirsute et follet. Deux petites prunelles en forme de bouton de bottine vous guettent au milieu du cercle des lunettes, solides roues dont elles font le moyeu ; la mâchoire est inégale, mi-partie or, mi-partie ivoire, sous une moustache en pleine révolte. Le sénateur Dierckx, âgé de près de cinquante ans, ayant pris son brevet de pilote aviateur, s’est empressé de dégringoler du ciel sur la terre, avec son coucou, et s’est puissamment défoncé le profil. Il tire quelque vanité de cette « gueule cassée » au titre civil ; et, d’un geste plein d’un légitime orgueil, il indique au centre de sa face un nez que son accident a fait zigzaguer étrangement, et qui pour tout dire est devenu tortu, comme celui de cet homme du Danube dont nous évoquions la mémoire : d’instinct, on cherche le sayon de poil de chèvre, la ceinture de joncs marins. Hélas l ils manquent à l’appel, mais l »épaisseur et la rusticité es godasses, la coupe rébarbative du complet noir un peu luisant sauvent tout de même l’impression d’ensemble.

Cet homme ainsi bâti, avant d’être député de la ville où folâtre la Senne, s’était fait un excellent cabinet d’avocat. Et ceci prouve que pour réussir au barreau, le solide vaut mieux que le brillant. Il y a quelques années, on se le rappelle, il plaida et gagna une cause célèbre à l’époque, celle de Jean-Baptiste Stuyck, colporteur, connu sous le nom de Oncle Jan, et que l’on accusait d’avoir, rue de la Croix de Fer, assassiné lâchement un de ses collègues de la balle et de la besace. Il y avait contre le pauvre Stuyckx un faisceau accablant de présomptions, ce que l’accusation appelait des témoins muets. Oscar Dierckx plaidait non coupable, avec l’autorisation de se dessaisir au cas où un élément nouveau fournirait la preuve lourde du crime. Bien que la loi ne le permette pas, l’enquête fut contradictoire en fait et l’avocat de la défense, en face de l’inspecteur Vanderstricht, le grand as de notre police de l’époque, un homme à qui Oscar Dierckx se plaît à rendre un éclatant hommage, put suivre et critiquer les expériences de lumière auxquelles se livrait le détective dans l’appartement où le crime avait eu lieu.

Enfin, devant une salle comble à craquer, Stuyckx fut acquitté triomphalement. Anderlecht le fêta... Mais la secousse avait été trop forte pour le pauvre hère. Un an plus tard, Stuyckx se suicidait.

Promis à de brillants succès du barreau, Dierckx devait peu à peu cependant reléguer au second plan es soins de son cabinet : c’est que cet homme entier et enthousiaste n’était pas d’humeur à s’atteler à deux tâches, et que la politique, peu à peu, le requérait tout entier. Après la guerre, l’association libérale d’Ixelles était en pleine décadence. Dierckx, présenté par Armand Huysmans, la remit sur pied avec cette inlassable activité qui est la sienne. Peu après, il entre à la commune avec une majorité libérale. En 1925, il y avait deux élus libéraux à la Province : il accepte un troisième siège... inexistant, et qu’il fallait conquérir ; il l’enlève de haute lutte et, entré en queue de liste, il se trouve, en 1929, en tête de liste pour la province. Au Sénat, son groupement dispose de trois sièges ; il brigue le quatrième, à enlever, l’enlève en effet, passe au Sénat bon dernier pour se trouver en 1933, en tête de liste et prendre la présidence du parti.

Quel est le secret, dira-t-on, de cet homme qui passe ainsi de queue à tête, de tête à queue, de queue à tête, et caetera et indéfiniment - mais la tête et la queue sont de plus en plus brillantes, si nous osons ainsi dire, et pour adopter son langage imagé ? ?

- Un indomptable allant, un élan endiablé ! Oscar Dierckx, lorsqu’il raconte son accident d avion, ne manque pas de conclure en ces termes « Bah ! ça n’était rien... J’avais passé largement quarante-cinq ans lorsque je me suis fichu par terre... Eh bien ! trois semaines plus tard, j’étais de nouveau en l air, tous les jours I »

C’est une performance qui, chez un sénateur, force l’admiration. Elle suffirait à caractériser Oscar Dierckx. Un type, écrivions-nous plus haut, et il faudrait ajouter : un curieux type...

Car toute cette fougue, toute cette jeunesse de caractère s’oriente vers un but au fond très sage, et très concret : tirer d’affaire le pays engagé dans un mauvais pas.

Pour y parvenir, on ne peut appliquer, professe Oscar Dierckx, le non-interventionnisme qui fut jadis le credo du parti libéral. Car si l’Etat libéral se confine dans le rôle d’arbitre des conflits, il est évident qu’il doit passer à une attitude active lors que ces conflits cessent d’être privés, et qu’ils menacent l’équilibre même de la nation et par conséquent son existence.

Le parti libéral, gardien de la liberté, se doit de l’assurer à la masse et par conséquent ne peut tolérer que quelques-uns seuls l’exercent. Il faut donc lutter contre l’hyper-capitalisme ; mais il faut aussi amender certaines lois sociales qui ne découlent pas de la nature des choses, ne cadrent pas avec les possibilités budgétaires, et sont le fruit d’une surenchère électorale sans vergogne.

Ceci amène le président du parti à réclamer que l’on supprime les indemnités de chômage à quiconque refuse du travail, et que l’on instaure une série de travaux publics pour remédier à la carence de travail ; cela l’amène à prôner une politique de déflation, mais de déflation synchronique : salaires, impôts, loyers, subventions, coûts des denrées de première nécessité : il faut tout faire baisser simultanément. Les rentes d’Etat, les intérêts hypothécaires, les intérêts bancaires doivent être également réduits ; et que disparaissent certains contingentements abusifs, dussent en souffrir davantage encore certaines industries ! En pratiquant cette déflation générale et sévère, nous nous conservons intacte une force précieuse, à savoir la capacité de produire à bas prix, par conséquent d’exporter, et quelle que soit l’attitude des pays voisins au point de vue douanier, nous finirons toujours par reconquérir les marchés extérieurs, dont la possession a fait la prospérité de la Belgique !

Cet exposé, comportant au surplus la suppression d’un système de trésorerie qui n’est, d’après M. Dierckx, qu’un exercice d’acrobatie malhonnête, constitue le fond de sa doctrine. Pour les problèmes accessoires, ses idées ne sont pas moins nettes, et peuvent se résumer comme suit. En politique extérieure, il suit volontiers M. de Dorlodot et réclame des garanties militaires et diplomatiques ; dans le domaine linguistique, il reste, avec son parti tout entier, soucieux de faire respecter largement les droits des Belges d’expression française. Du point de vue religieux et scolaire, enfin, pur libéral et, par conséquent, anticlérical, il affirme que la politique de son parti doit être la défensive vigilante, mais qu’il faut cependant s’interdire toute attitude offensive. La raison en est, déclare-t-il fort crûment, qu’il y a trop de catholiques en Belgique pour songer à les charger sabre au clair, et que nous avons déjà assez de motifs de querelle et de soucis sans exhumer de vieux différends philosophiques.

On vient de le voir, et la preuve en est faite. Octave Dierckx, aviateur malheureux, orateur volcanique, Belge cent pour cent, détient ce bon sens absolu dont nous lui faisions honneur, et c’est plaisir de reprendre, à son propos, cette épithète de « middelmatique » qui plaisait tant à feu Edmond Picard, lequel Picard, lui aussi, avait parfois l’air de monter comme une soupe au lait... Mais pas plus que Dierckx, il ne perdait la tramontane.