Dens Léon, Pierre, Alphonse libéral
né en 1869 à Anvers décédé en 1940 à Londres (Grande-Bretagne)
Ministre (guerre) entre 1931 et 1932(Extrait du Courrier d’Afrique, du 19 novembre 1940)
On a annoncé à Londres que parmi les victimes d'un récent bombardement de la capitale anglaise se trouvait M. Léon Dens, sénateur de Belgique et ancien ministre de la Défense nationale.
Une bombe allemande est tombée sur l'hôtel où était descendu M. Léon Dens.
Cette nouvelle a attristé tous les Belges et plus particulièrement tous ceux qui connaissaient bien cet homme aimable et simple, généreux et complaisant.
Armateur anversois, Léon Dens était très connu dans la métropole où il comptait d’innombrables amis.
Léon Dens appartenait à l'opinion libérale. Il avait été conseiller communal à Anvers. Le 5 avril 1925, il devenait sénateur. Dans le cabinet formé par M. Jules Renkin, le 6 juin 1931, M. Dens avait été pourvu du portefeuille de la Défense nationale. Il conservait ces hautes fonctions jusqu'au 23 mai 1932, époque à laquelle il fut remplacé par M. Crokaert.
M. Léon Dens était membre du Conseil supérieur maritime belge. Il avait aussi présidé le parti libéral de Belgique. Sa disparition tragique sera regrettée par tout le monde en Belgique où il jouissait de solides sympathies.
Quand les Allemands attaquèrent la Belgique en mai dernier, Léon Dens pensa qu'il pourrait reconstituer à l'étranger son entreprise d'armement et mettre à la disposition des Alliés ses connaissances étendues et sa grande expérience des questions maritime. A Bordeaux, il s'efforçait de se rendre utile à ses compatriotes réfugiés heures tragiques de la débâcle française. Il s'était rendu ensuite à Saint-Sébastien où il était descendu dans le même hôtel que le baron Ernest Jaspar dont nous avons annoncé la mort récemment.
Léon Dens était parti ensuite pour l'Angleterre où il collaborait activement aux efforts des Belges dans la lutte commune.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 22 avril 1927)
On reproche souvent aux jeunes gens de trahir le drapeau bleu du libéralisme (style ancien) pour suivre ta loque rouge des socialistes (style de province). C'est que, dans le parti libéral, un jeune homme a très peu de chances de devenir ministre. S'il entrevoit au bout d'une carrière politique longue et mouvementée un mandat de conseiller provincial, c'est le bout du monde. Alors, de deux choses l'une : ou bien il se fait inscrire au P.O.B., ou bien il tourne carrément le dos à la politique, il entre au barreau, dans le commerce, dans l'industrie, tout simplement pour gagner de l'argent.
Chose curieuse, et par un étrange retour, il arrive que lorsque ce jeune homme sera devenu un avocat renommé, un gros industriel ou un riche financier, la politique qu'il avait dédaignée étant lui-même trop vert, vienne le chercher et, hors classe, le conduise par un chemin fleuri de roses vers un siège de député d'abord, un fauteuil de ministre ensuite, pour l’asseoir définitivement au sein d'un conseil d'administration de tout repos.
C'est l'histoire de Louis Franck l'Anversois qui, lui, a accompli le périple. C'est aussi l'histoire de Léon Dens, un autre Anversois, qui n'est encore qu'à mi-chemin. Un jour, le parti libéral d'Anvers ayant besoin d'un homme, feu Frédéric Delvaux-Diogène alluma sa lanterne et, après avoir exploré les locaux du tribunal de commerce, il en ramena Franck, Louis. Le cas de Léon Dens est identique. Si Louis Franck avait fait de brillantes études à l'Athénée et à l'Université, Léon Dens se montra le fort en thème de l'Institut Supérieur de Commerce. Cependant, les gens d'affaires, négociants, assureurs, armateurs se méfient des jeunes gens frais émoulus de notre université commerciale et trop encombrés de diplômes. Léon Dens se méfia aussi. Il résolut de voyager pour acquérir un peu de cette expérience qui lui manquait. C'était vers 1888. Il partit pour les Etats-Unis et le Canada. Disait-il en même temps adieu à de vagues ambitions politiques qu'il eût été assez naturel de lui voir pousser dans le milieu où il vivait ? Son père, l'architecte Charles Dens qui porte aujourd'hui ses quatre-vingts printemps - il nous en voudrait trop si nous disions des hivers - avec une belle humeur, une ardeur à vivre que lui envieraient bien des jeunes gens, était un militant de la politique. Il eût été étonnant qu'un peu de son humeur combative n'eut pas déteint sur Léon. Mais, tout de même, l'Amérique, les Etats-Unis, le Canada qu'on a l'impression de voir très loin, perdus dans la brume, en suivant la direction du beaupré de quelque steamer de la « Red Star Line », amarré au quai du Rhin, c'est autrement tentant que le conseil communal. Et quand Léon Dens revint de voyage, bien décidé à faire son chemin dans l'armement, une magnifique carrière s'il en fût, il est certain qu'il ne pensait plus du tout au conseil communal que s'il était plein d'ambition, la politique n'y avait aucune part.
La grande ambition de M. Léon Dens était de nous voir transporter nos marchandises et au besoin celles des autres sur des bateaux à nous. Car, si l'on voyait à Anvers, parmi les milliers de pavillons qui flottent sur la rade et les bassins cinquante pour cent de drapeaux anglais, trente à quarante pour cent d'allemands, quelques espagnols, français, scandinaves, hollandais, grecs et même des turcs, or n'en voyait guère de belges. Ce qui n'empêchait pas certains types, Léon Dens en était, d'affirmer le plus froidement du monde que notre avenir est sur l'eau. Une question que nous laisserons aux gens compétents le soin de résoudre. Ce qui est certain, c'est que l'avenir de Léon Dens était sur l'eau et qu’il n'allait pas tarder à nous le montrer.
Il y avait cependant quelques firmes d'armement et de courtage maritime indigènes sur la place d'Anvers. Celle, notamment, de Tonnelier el Schepens. Léon Dens lui apporta son ardeur au travail, son esprit méthodique et réfléchi, et, à défaut d'expérience, cette qualité qui manque le plus souvent aux hommes d'affaires et qui leur est cependant indispensable, l'imagination. Entré chez Tonnelier et Schepens en 1895, il en sortait en 1900 et fondait firme Léon Dens & Co. Trois ans plus tard, il créait l'« Océan ». Le titre pouvait paraître prétentieux. Si magnifique qu'il fut, il l'était tout juste assez pour justifier les visées de son parrain. M. Léon Dens est aujourd'hui un des rois de l'océan. Il est de ceux qui pourraient reprendre à leur compte le « mare nostrum » des anciens juristes, en ce sens que la mer appartient à celui qui lance dessus ses navires. Une spécialité que M. Léon Dens dispute aux Anglais, et ça n'est pas peu de chose.
Il y a eu tant d'histoires d'armements malheureux, tant de tentatives du genre qui ont misérablement avorté, que ce succès de l' « Océan » tient véritablement du miracle. Ce miracle n'est que le fait d'un homme intelligent, entreprenant, mais positif, aussi prudent dans ses calculs que hardi dans ses conceptions. « Pourquoi, dit-il à nos métallurgistes, à nos fabricants de ciment, à nos verriers, payez-vous à des Anglais ou à des Allemands des frets usuraires ? Intéressez-vous donc à une compagnie de navigation. » Léon Dens fut persuasif et recruta en même temps des actionnaires et des clients.
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Cependant, le parti libéral avait toujours besoin d'hommes. Les mauvaises langues prétendaient qu'il avait surtout besoin d'argent. Léon Dens ne fit pas trop de difficultés à se laisser envoyer au conseil communal où il n'eut pas toujours l'air de s'amuser beaucoup. Vint la guerre. On en peut dire et penser ce qu'on veut. Rien de tel qu'une bonne guerre pour la prospérité de l'armement.
Léon Dens s'installa en Angleterre, dans un château confortable. Au fur et à mesure que les Allemands détruisaient des flottes, il en créait de nouvelles. Président de l'Union des Armateurs Belges, il entra en négociations avec le gouvernement du Havre pour le service du ravitaillement auquel il fournit les bateaux nécessaires. Mais, à cc moment, une autre constellation montait au firmament maritime : Breys et Gylsen, les créateurs du « Lloyd Royal Belge. » Et aussitôt commença entre Léon Dens et ses deux rivaux une lutte pour la vie, un duel à mort, plutôt, d'où Léon Dens est sorti vainqueur.
Il est certain que feu Breys, ancien débardeur, parvenu à force d'énergie, d'audace et d'une espèce de génie, vraiment le mot n'est pas trop fort, à devenir le maître d'une flotte de plus de huit cent mille tonnes, avait bravé la Némésis. La Némésis perdit cette espèce d'Ajax dont il représentait assez bien le physique, sa casquette près. Le Neptune fit le reste. Léon Dens était-il derrière le Neptune ? Il plane là-dessus un mystère que nous n'essayerons pas de percer. Mais ce n'est pas un secret de dire que Léon Dens est un des très gros bonnets de ta combinaison qui a repris le Neptune et l’Indépendance belge. Et seul le respect que nous devons à des confrères, nous empêche d'user ici de comparaisons avec les navires qu'il convient de mener de temps à autre au bassin de radoub et qu'il faut solidement calfater avant de les lancer de nouveau sur les flots incertains. Disons tout de suite que Léon Dens n'a foi que dans les bateaux bien construits, bien aménagés, solides et tenant bien la mer, les seuls qui rapportent.
Les catholiques avaient fail un sénateur de Breys. Il était naturel que les libéraux fissent un sénateur de Léon Dens. Avaient-ils plus que jamais besoin d'argent ? II est certain que les hommes de la trempe, de l'expérience, de l'assiette aussi d'un Léon Dens sont rares. A défaut d'éloquence, Léon Dens qui ne parle guère que dans les conseils d'administration, et c'est toujours pour dire quelque chose, a d'autres qualités. Elles parurent suffisantes à d'aucuns pour en faire un ministre, un ministre des colonies. Léon Dens eût-il consenti à troquer le confort de son hôtel de l'avenue Louise pour un des misérables garnis de la rue de la Loi ? Quand on a des bateaux qui se promènent sur presque toutes les mers du globe, on a bien assez de soucis. Ce qui n'empêche que la tentation du pouvoir, du pouvoir illusoire au service du suffrage universel, est bien petite sur les hommes qui, comme Léon Dens, ont eu le loisir de se blaser sur le pouvoir réel que leur confère leur situation et leur fortune. Il est possible qu'un jour il se laisse faire une douce violence el qu'il devienne ministre, lui aussi. Ministre de la Marine, cet accessoire des Chemins de fer, Postes et Télégraphes ? Pour le président du conseil d'administration de l' « Océan » et de l'Union des Armateurs Belges, ce serait déchoir. Il serait plus piquant, plus normal de voir Léon Dens à l'Intérieur, par exemple, tandis que le portefeuille de la Marine parait tout désigné pour le politicien de métier qui aurait acquis sa compétence en passant par la filière des associations, des comités, des œuvres de propagande et de la députation.
Bret, si l'on demandait jamais à Léon Dens ses titres à faire les affaires de l'Etat, il pourrait répondre d'une façon péremptoire : « J'ai fait les miennes. » Il se calomnierait cependant, car il a aussi fait celles des autres. Il n'a pas oublié que sur des bateaux il y a des marins. Jadis, l'honneur de ramer sur les galères du roi n'était brigué que par des forçats et des hors-la-loi. Celui de naviguer sur les bateaux de Léon Dens est autrement enviable, profitable surtout. Au surplus, le bureau d'enrôlement, sorte de bourse de travail pour marins, créé par le président de l'Umon des Armateurs, est une œuvre sociale comme une autre. Mais ce Léon Dens a un regard tellement froid qu'on ne se sent pas le courage de lui parler sentiment. Il aurait l'air de vous demander de quelle planète vous êtes tombé. Car sur la nôtre il n'y a de place que pour le business, et là où le business est bien organisé, la sentimentalité perd ses droits.
Voir aussi : Léon Dens>, sur le site Liberas stories (consulté le 11 avril 2026)