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De Vleeschauwer Albert (1897-1971)

Portrait de De Vleeschauwer Albert

De Vleeschauwer Albert, Joseph catholique

né en 1897 à Nederbrakel décédé en 1971 à Kortenberg

Ministre (colonies, justice, instruction publique-sciences et arts, intérieur et agriculture) entre 1938 et 1958

Biographie

(Extrait du Standaard, du 25 février 1971)

Baron Albert de Vleeschauwer (74), oud-minister van Kolonién, van Binnenlandse Zaken en van Landbouw, is woensdag in Kortenberg, waar hij woonde, overleden.

Baron de Vleschauwer werd boren in Nederbrakel op 1 januari 1897 en trok in 1914 als zeventienjarige vrijwilliger naar het leger. Na de oorlog ging hij studeren in Leuven en werd er doctor iuris en licentiaat in de Thomistische filozofie.

In 1927 begon hij een akademische loopbaan ; in 1929 werd hij gewoon hoogleraar aan de rechtsfakulteit in Leuven, waar hij in 1967 het emeritaat bereikte.

Zijn politieke loopbaan begon hij in 1932 als kamerlid voor de Katolieke Partij, en in 1938 werd hij minister van Koloniën. In die hoedanigheid speelde hij in mei 1940 een belangrijke rol bij de beslissing van de ministers de strijd tegen de Duitse invaller ook na de onvoorwaardelijke kapitulatie voort te zetten. Hij werd in Bordeaux op 18 juni 1940 door de raad van ministers (regering-Pierlot) voorzien van alle wetgevende en uitvoerende macht voor de kolonie. Op 4 juli kwam hij - overeenkomstig een schriftelijke opdracht van premier Pierlot - voor het eerst naar Londen en schakelde er, na kontakt met Churchill, Kongo in de oorlogsinspanningen van de Britten in. Naast het departement van Koloniën beheerde hij, nadat ook de meeste overige leden van de regering naar Londen waren uitgeweken, de portefeuilles van Justitie en van Openbaar Onderwijs.

Na de bevrijding werd hij in 1949 minister van Binnenlandse Zaken in de regering-Eyskens, en bleef dit in de regering-Duvieusart (1950), die koning Leopold uit Zwitserland naar België liet terugkeren. Als minister van Binnenlandse Zaken was de van Vleeschauwer verantwoordelijk voor de handhaving van de orde tijdens de moeilijke periode die aan de terugkeer en de troonsafstand van de koning voorafging. In 1958 werd hij opnieuw minister in de regering-Eyskens en beheerde er het departement van Landbouw.

In november 1960 nam hij ontslag om een proces mogelijk te maken in de zaak van het bedrieglijk bankroet van Socoga, een bouwmaatschappij in Kongo. In eerste aanleg werd hij in 1963 veroordeeld tot achttien maanden gevangenisstraf en een geldboete van 500 fr. met vijf jaar uitstel maar in 1964 werd hij door het Hof van Beroep wegens verjaring vrijgesproken.

De oud-minister, in het Belgische politieke leven een eigenzinnige en wat geïsoleerde man met een uitgesproken politiek en sociaal profiel, heeft er steeds de nadruk op gelegd dat hij in 1940 nooit een ogenblik eraan heeft getwijfeld dat België de oorlog tegen Duitsland moest voortzetten en dat hij virtueel alleen de beslissing heeft genomen het Kongolese potentieel in te zetten in de strijd aan de zijde van de Britten. Desondanks was hij tijdens de hele koningskwestie een vurig royalist. In Londen heeft hij ook geprobeerd de repressiewetgeving die door uit België ontsnapte politici werd voorgesteld, enigszins te milderen.

Met hem verdwijnt een intrigerende figuur uit de vooroorlogse tijd die ongetwijfeld uit eigen ervaring heelwat had kunnen bijbrengen tot betere kennis van de geschiedenis van België in de oorlog.


(Extrait du Peuple, du 25 février 1971)

Mort de M. De Vleeschauwer, ancien ministre « londonien »

Il y a quelques semaines encore, on a pu voir sur le petit écran un M. De Vleeschauwer très fringant qui racontait avec alacrité ses souvenirs ministériels de l'époque mouvementée des années quarante.

Aussi, est-ce avec une surprise affligée que nous avons appris la mort de cet homme qui nous avait paru si plein d'allant et de santé.

Le monde politique belge perd en M. De Vleeschauwer une figure très connue et assurément pittoresque. Son autoritarisme lui avait valu d'être surnommé « Ik alleen » (moi seul).

II était indéniablement un ardent patriote.' A l'âge de 17 ans seulement, il s'était engagé dans les rangs de l'armée belge en guerre. Et c'est après l'armistice de 1918 qu'il fit des études de droit et de philosophie thomiste à l'Université de Louvain, dont il devint d'ailleurs professeur dès 1927.

Député catholique depuis 1932, il fut ministre des Colonies de 1938 à 1945 dans les gouvernements présidés par P.-H. Spaak et M. Pierlot.

II partit à Londres en 1940 et, outre le portefeuille des Colonies, détint encore ceux de la Justice et de l'Instruction publique. Il fut également administrateur général du Congo belge et du Ruanda Urundi de 1940 à 1942.

Durant la guerre, M. De VIeeschauwer s'est rendu plusieurs fois au Congo et il y a présidé, avec le gouverneur général Ryckmans, à l'organisation de l'effort de guerre de la colonie aux côtés des alliés. Cela lui valut les plus hautes distinctions britanniques.

Rentré en Belgique après la libération du territoire, le baron De Vleeschauwer fut ministre de l'Intérieur dans les gouvernements Eyskens de 1949 et Duvieusart de 1950. Léopoldiste fervent, il utilisa la gendarmerie avec beaucoup d'autorité, en sa qualité de ministre de l’intérieur durant la période effervescente de « l'affaire royale. »

En 1952, M. De Vleeschauwer fut chargé d'une mission spéciale à Cuba, avec rang d'ambassaur.

En juin 1958, il devint ministre de l'Agriculture dans le cabinet Eyskens. Le 18 novembre 1960, le baron De Vleeschauwer démissionna de ses fonctions la suite de la découverte d'une affaire de banqueroute frauduleuse (Socoga) dans laquelle il était impliqué et pour laquelle il fut condamné en 1963 à 18 mois de prison et une amende de 500 F, avec sursis. Mais la cour d'appel prononça son acquittement en mai 1964.


(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 17 juin 1938)

Paul De Vleeschauwer, ou le Fashionable du Danube

Ayant constitué son ministère en trois coups de cuiller à pot, Monsieur le premier rninisfre Spaak s’en fut présenter au Roi d abord, aux photographes ensuite, ses nouveaux collaborateurs. Et en première page des journaux nos Excellences de fraîche date s’étalèrent dans toute leur gloire.

C'était beau. A droite il y avait Paul Heymans en confortable jaquette d'économiste distingué et heureux ; un peu en retrait, Max Léo Gérard - pour qui la petite cérémonie du jour n'était pas une nouveauté - strict en son élégance à l'allure anglo-saxonne ; Spaak, coiffé d'une ample cape et engoncé dans un vaste manteau, attifé en conspirateur sans qu’on puisse savoir s'il portait, ou non, par là-dessous, la jaquette protocolaire ; près de lui Pholien, bourgeois cossu et, à l'extréme gauche, Balthazar qui ajfichait ses convictions prolétariennes et son mépris des convenances les plus élémentaires par le moyen d’un complet de teinte claire mais chiffonné, la tête nue, le mufle en avant, s'essayant à imiter Mussolini.

Entre Balthazar el Pholien, il y avait quelqu'un... Quelqu'un que nul de ces messieurs n'osait regarder ; un quidam irnprévu, ahuri comme un curé de campagne dans un collège de cardinaux ; raide comme un piquet et ficelé comme une andouille.

M. Spaak avait annoncé que son ministère serait le ministère de la bonne humeur : il le proucait dès ses débuts !

Le rire énorme qui secoua les photographes à la vue de ce Niquedouille eût enlevé toute dignité et tout prestige aux ministres récents s'ils avaient tourné les yeux vers leur nouveau collègue : M. Paul De Vleeschauwer, de Nederbrakel, ministre des Colonies, à défaut d’autre chose. Cette Excellence du Danube avait endossé la mirifique jaquette el l’admirable pantalon de fantaisie commandés, il y a des mois déjà. en vue de ce grand jour, Le pantalon tombait de guingois, la jaquette s'affaissait déjà découragée et, au-dessus de tout ça, il y avait une tête embroussaillée surmontée d'un chapeau buse qui prouvait que, dans la famille De Vteeschauwer, on a le-sens de l'économie depuis plusieurs générations.

L' ensemble était irrésistible. Charlot Chaplin, ke génial, n'aurait pas trouvé ça. Le grand comique, il est vrai, est celui qui s'ignore.

Ainsi connûmes-nous De VIee$chautDer à l’heure même où nous maudissions Spaak de nous avoir privé de Boueheru„ Nous ne savions pas, ingrats, ce que nous gagnions au change. Nous croirait-on si nous disions que M. De VIeeschauwer est jeune, beau, intelligent et spirituel ? C'est, en tout cas, un type né sous d’heureux auspices et qui est Venu au monde à l’endroit et au moment propices, On ne peut lui reprocher ni d’avoir fait la guerre, ni de ne pas l'avoir faite, ce qui une force ; il ne s'est pas davantage compromis alors qu'il subissait l’occupation, par l’étalage de sentiments définitifs ou par des actes imprudents qui pouvaient lui valoir la rigueur des tribunaux allemands, pendant ou celle de la justice belge, après.

Et alors qu'une jeunesse bouillante, enivrée par une victoire amère, clamait sa joie de suroivre, avant de tomber dans l’amertume des déceptions, le De Vleeschauwer, vingt-deux ans à l’armistice, passait des examens. Il en passa beaucoup el fort bien. C'est un travailleur.

Sentant d'où allait venir le Cent, l'Université de Louvain dédoublait ses cours. On se bagarrait encore pour Gand-français, que Louvain était déjà bilingue ; il ne fallait pas que les bons jeunes gens des bons pères, pour affirmer leurs sentiments flamands, fussent contraints de fréquenter une Université d'Etat. Mais des professeurs étaienl nécessaires pour donner ces cours, in 't vlaamsch, et c'est ainsi que quasi instantanément De Vleeschauuer passa de la situation d'élève à celte de prof. Ce qu'il enseigna pouvail paraître assez secondaire : droit rural et autres paysanneries fort honnêtes.

Université de Louvain… flamand... droit rural… on en arriüe tout naturellement aux Boerenbonden et De Vleeschauteer fut bientôt l'homme des Boerenbonden. Il le fut au point que lorsque cet excellent M. Baels, aujourd’hui rangé des voitures, fut ministre de l’Agriculture, les Boerenbonden lui imposèrent M. De Vleeschauwer comme chef de cabinet, avec mission de surveiller et de le faire marcher droit. Les démêlés entre le minisfre et son adjoint furent épiques. Il a pas bien longtemps, dit-on, le gouverneur de la Flandre Occidentale eut un abominable cauchemar : il rêvait que M. De Vleeschauwer était devenu ministre et qu'il était, lui, Baels, son chef de cabinet !...

* * *

Peu aprèa, tes Boerenbonden eurent des malheurs… Ils n’atteingirent point M. De Vleeschauwer qui, en 1932, devenait député de Louvain.

Les huissiers, qui en avait vu bien d'autres, se trouvèrent en présence d'un gaillard à la chevelure ébouriffée, habitié par un menuisier, tailleur à l’occasion, un rustre, mais un rustre madré.

La grande foule l’ignorait et le Parlement ne le connaissait guère. Il ne était pas imposé, malgré ses efforts. Fidèlement, il soutint tous les ministères, ce qui, au Parlement belge, n'est pas une manière de se singulariser. Il fut des Commissions, il fit des rapports, intervint dans des débats, posa des questions, interpella même, le tout obscurément.

Il était de plus en plus rural et de plus en plus flamingant. Il avait le flair. Dans la constellation politique on peut le situer à lextrêrne du K.V.V. en compagnie d' Orban, de Marck. Pour lui, Verbist est un tiède et Van Cauwelaert un timide. Si, au lendemain des élections communales, à la suite d'une poussée nationaliste flamande. M. Spaak doit remanier son cabinet, en tenant compte de cet avatar, M. De Vleeschauwer lui sera un précieux négociateur.

Ainsi notre homme attendit qu'on rendit justice à ses éminentes qualités et que, dans l’intérpet supérieur du pays, on lui confiât quelque levier de commande.

Un jour, il apprit qu'it était ministre de quelque chose. C'était lors de la première tentaiue de Spaak de constituer un ministère, Il se cornmanda une jaquette, sauta dans le premier train et, à la gare du Nord. prit un taxi pour arriver plus vote. Hélas ! Trois hélas ! Dans l’intervalle, il avait déjà été remplacé et, lorsqu'il franchit le seuil du ministère où M. Spaak essayait de mettre sur pattes sa combinaiaon, il se heurta à des journalis Cette espèce est sans pitié. On l’appela Monsieur le ! Ministre gros comme le bras, on le félicita, De VIeeschauwer ae rengorgeait, se passait la main dans les cheveux, s’.essayant à des paroles historiques lorsque quelqu'un, négligemment, lui présenta la composition du ministère. Son nom à lui, De Vleeschauwer, était biffé et remplacé par celui d’un autre.

Il essaya de crâner, n'y réussit point et s’en retourna décommander sa jaquette. Il était trop tard, elle était déjà coupée. Felix culpa ! Elle était fin préte pour le grand jour !

Le lendemain, la lecture des journaux plongea notre aspirant ministre dans une joie sans mélange : M. Spaak avait échoué ! Tout son échafaudage était par terre.

Du temps passa... et le ministère Janson. Spaak revint et réembaucha M. De Vleeschauwer, mais cette fois, c'était pour de bon ; il put l'endosser, la jaquette, et le coiffer, le buson ! Les Bruxellois et le monde étonnés surent ce qu' esf l’élégance Vlaamschgezind et rurale !

Il nous prépare dameurs une surprise. Son tailleur vient de lui prendre mesure pour un uniforme de ministre qu'il inaugurera le 11 novembre.

* * *

Le ministère des Colonies, c'est, ainsi que chacun le sait, le département dont aucun ministrable ne veut, le laissé-pour-compte des départements, le portefeuille sans importance parce que son détente n’a aucune action ou influence sur les élections proches ou lointaines, Et cependant il y a du bon et du très utile travail à y faire. Mais ça, c'est une autre histoire !

Me De Vleeschauwer pourra faire un excellent ministre des Colonies à condition de laisser faire les fonctionnaires du département.

Mais déjà, nous dit-on, il s’est signalé par quelques velléités et a voulu affirmer son omniscience en même temps que son autorité.

En attendant que notre Brummel fournisse plus ample matière à dissertation, évoquons, pour achever de le situer, une séance relativement récente de Chambre : comme Mundeleer, à l’occasion de nous ne savons plus quelle discussion d’un projet de loi linguistique, affirmait : « Il faut tenir compte de la volonté des pères de famille bruxellois », De Vleeschauwer se dressa et lança : « La votonté des Bruxetlois ? On s’en fiche ! »…

Car M. De Vleeschauwer est éperdument flamigant. Il est de ceux qui veulent que Bruxelles soit flamand et que la culture française, à laquelle ils doivent tout, soit extirpée des Flandres.

On fera bien de le tenir à l’œil.


(VANDERLINDEN J. Vanderlinden, DE VLEESCHAUWER (Joseph, Albert, baron van Braekel). Extrait de : Biographie belge d’Outre-Mer, Bruxelles, académie royale des sciences d’Outre-mer, 2015, t. 9, col. 102-109, disponible sur le site de l’Académie royale des Sciences d’Outre-Mer (consulté le 27 avril 2026)

https://www.kaowarsom.be/documents/BIOGRAPHIE%20COLONIALE%20BELGE%20-%20BELGISCHE%20KOLONIALE%20BIOGRAFIE/TOME_IX/de%20Vleeschauwer.pdf

DE VLEESCHAUWER (Joseph, Albert, baron van Braekel). Professeur à l’Université catholique de Louvain de 1927 à 1967, Membre de la Chambre des Représentants de 1932 à 1961, Ministre des Colonies du 15 mai 1938 au 22 février 1939 et du 16 avril 1939 au 31 janvier 1945 (Nederbrakel, 01.01.1897 ‒ Kortenberg, 24.02.1971). Fils de Pierre et de Roelant, Victoire ; époux de Van Gindertaelen, Yvonne ; père d’Yvon, Ludo, Elza, Hilda et Baudouin.

Docteur en droit et licencié en philosophie thomiste de l’Université catholique de Louvain, Albert de Vleeschauwer commence sa carrière comme avocat à Leuven, puis comme chef du service des études du Boerenbond belge. En 1927, il devient professeur à l’Université catholique de Louvain. En 1929-1930, il est chef de cabinet du ministre de l’Agriculture et, en 1932, il est élu représentant de l’arrondissement de Louvain. Le décès inopiné d’Edmond Rubbens, ministre des Colonies, le 27 avril 1938, a pour effet qu’Albert de Vleeschauwer lui succède dans une fonction ministérielle qu’il conservera pendant près de sept ans pratiquement sans interruption.

D’emblée s’installe entre le nouveau ministre et le gouverneur général du Congo belge et du Ruanda-Urundi, Pierre Ryckmans, une collaboration qui peut être qualifiée de féconde et qui s’affirme dans l’abondante correspondance privée entre les deux hommes. Leur identité de vue s’exprimera sur de nombreux aspects de la politique coloniale, qu’il s’agisse, par exemple, de l’attitude à adopter en ce qui concerne le soutien financier à accorder aux missions protestantes en matière d’enseignement, qui secoue sérieusement le clergé belge, ou des démêlés entre l’administration coloniale et les responsables de la Force publique qui aboutissent au départ de son commandant, le général Hennequin.

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale suite à l’invasion de la Pologne par l’Allemagne met de nouveaux soucis à l’agenda du ministre, mais cela est sans effet sur sa détermination à préserver l’harmonie entre la Place royale et Kalina. Comme il écrit au gouverneur: « C’est nous [le gouverneur et lui] qui gouvernons la Colonie ». Et, sur un plan plus personnel, le ministre rassure spontanément le gouverneur en se disant prêt à faire tout ce qui serait en son pouvoir en cas d’aggravation de la situation au sujet des enfants du gouverneur demeurés en Belgique. Enfin, alors que le gouverneur atteint ce qui pourrait être le terme normal ― six ans ― de son mandat, le ministre lui confirme sa confiance « sans réserve », de même que celle du Roi qu’il a consulté à ce sujet.

Ce sont toutefois l’invasion de la Belgique, le départ du gouvernement pour la France, la capitulation de l’armée et les difficiles décisions que cette situation impose qui vont permettre à Albert de Vleeschauwer de s’affirmer d’emblée en homme d’Etat et en patriote. Les autres membres du gouvernement ont par ailleurs compris l’importance du rôle que le ministre des Colonies peut être appelé à jouer dans les jours, les semaines, les mois ― ce seront en fait des années ― qui viennent. Le 18 juin 1940, le jour même de la capitulation de la France, le gouvernement confère au ministre des Colonies, sur sa proposition, un nouveau titre, celui d’administrateur général de la Colonie, disposant des plus larges pouvoirs «afin d’assurer la continuité effective du gouvernement» au cas où les ministres seraient amenés à ne plus assumer les leurs. A ce moment précis en effet, il ne fait guère de doute que la très grande majorité d’entre eux, et notamment le Premier ministre et e ministre des Affaires étrangères, sont prêts à regagner Bruxelles. Comme il l’affirmera à juste titre ultérieurement, Albert de Vleeschauwer est bien à ce moment «le seul» (Ik alleen) qui ait une vue claire de son destin: continuer la lutte en assurant la place du Congo belge et du Ruanda-Urundi aux côtés des Alliés. Il part donc pour le Portugal dès le 19 juin.

Malgré une invitation du Premier ministre lui demandant de rejoindre à Vichy ses collègues demeurés en France et essayant en vain de regagner la Belgique, Albert de Vleeschauwer, très fermement soutenu par les Britanniques, ne s’aventure pas au-delà de la frontière entre l’Espagne et la France et c’est là qu’il convainc au moins Camille Gutt de l’accompagner à Londres. La tâche qui les y attend n’est pas aisée. Les atermoiements du gouvernement et l’ambiguïté de la position du Roi compliquent en effet singulièrement la position des deux ministres décidés à poursuivre la lutte aux côtés des Britanniques. D’autant qu’à Londres de nombreux hommes politiques belges, réfugiés eux aussi en Angleterre, sont prêts, avec les encouragements de certains hommes politiques locaux, à suppléer les éventuelles carences du gouvernement en prenant sa place. Cependant, ces rivaux, candidats à la représentation de la Belgique et au premier rang desquels figurent Kamiel Huysmans et Marcel-Henri Jaspar, ne parviennent pas à convaincre de Vleeschauwer d’abord, de Vleeschauwer et Gutt ensuite, de les rejoindre dans un gouvernement élargi dont les Britanniques, mais aussi nombre de Belges, sont d’avis à ce moment que Pierlot et Spaak ont choisi de ne pas en faire partie. De nouveau, la forte conviction du ministre des Colonies s’avère déterminante face aux pressions de toute origine; elle permet à la «bande des quatre» de se reconstituer dans les semaines qui suivent dès lors que Pierlot et Spaak se résolvent enfin à les rejoindre.

Il ne faudrait toutefois pas s’y tromper. S’ils sont quatre, comme les mousquetaires, les ministres belges à Londres, à l’instar des héros d’Alexandre Dumas, forment deux groupes: d’une part, celui constitué par Gutt, Pierlot et Spaak, de l’autre, Albert de Vleeschauwer, dont Spaak écrira lui-même que «jamais il ne fit partie sans restrictions de l’équipe que formaient les trois autres». C’est dire ce qu’a pu être la solitude et dû être la force de caractère du ministre des Colonies face à la tâche absorbante, complexe, lourde et nouvelle pour lui qui fut la sienne. Une chose est d’assumer, en temps de paix, la responsabilité d’une colonie en totale harmonie avec un gouverneur de talent que l’on considère comme un ami; c’en est une autre, en temps de crise, dans des conditions matérielles difficiles, face à de nombreuses incertitudes, et handicapé par des modes de communication aléatoires, d’assurer que l’on marche du même pas qu’une administration distante de 7 000 km. Certes, comme l’écrit Spaak au même endroit, Albert de Vleeschauwer «travailla avec nous [les trois autres ministres du quatuor de Londres] amicalement», mais demeura néanmoins dans une relative solitude, celle du coureur de fond.

Cet isolement était renforcé par ses divergences avec ses collègues quant à la manière de traiter le Roi, davantage sans doute sur la forme de certaines communications adressées au souverain que sur le fond de l’attitude du gouvernement. Pendant toute sa carrière politique ― et particulièrement pendant la Question royale alors qu’il assumait la lourde charge du maintien de l’ordre en tant que ministre de l’Intérieur ―, Albert de Vleeschauwer demeura entièrement loyal à Léopold III.

Deux problèmes majeurs se posent notamment au responsable de la Colonie dans le dernier trimestre de l’an 40: dans quelle mesure convient-il qu’il se conforme aux instructions du roi Léopold relatives à la place qui est désormais celle du Congo belge et du Ruanda-Urundi dans le conflit mondial et quelle doit être son attitude face aux nombreux ressortissants italiens vivant en Afrique belge alors que l’Italie a choisi le camp de l’Axe en déclarant la guerre à la France, mais pas à la Belgique? Ce deuxième problème se complique du fait que la sœur du Roi des Belges, Marie-José, est mariée à l’héritier du trône d’Italie. Enfin, les demandes pressantes du gouverneur général réclamant des instructions au sujet de l’attitude à prendre face, d’une part, à un certain nombre d’officiers de la Force publique prêts à suivre le commandant Janssens, chef du Deuxième Bureau, qui estime la lutte avec l’Allemagne terminée et, d’autre part, à une opinion publique résolument hostile à l’Italie. Le ministre tergiverse d’autant plus légitimement que le gouvernement ne semble pas mieux au fait que lui de l’attitude à prendre face à ces deux problèmes et que les questions qui se posent dans ce contexte ne sont pas nécessairement de celles qui concernent uniquement la Colonie.

Cela n’empêche pas le ministre de définir par touches successives son programme de gouvernement. Selon une note manuscrite rédigée à l’intention de l’Académie royale des Sciences d’Outre-Mer, son activité en tant que ministre des Colonies peut être présentée de la manière suivante: «a) il fit adapter la production économique du Congo belge (mines et agriculture) aux nécessités interalliées; b) fut l’auteur des accords financiers et d’achat anglo-belges; c) fut l’inspirateur de la collaboration entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Belgique en Afrique; d) réalisa la participation des troupes coloniales belges à la campagne d’Abyssinie; e) en AOF, aida avec succès à établir une coopération étroite entre le Congo belge et les forces alliées». N’oublions pas qu’il participa aussi, en 1944, au règlement de la question de la fourniture aux EtatsUnis de l’uranium congolais qui devait leur permettre la fabrication de leur «parapluie atomique» après celle des premières bombes atomiques. Il joua cependant un rôle discret dans cette négociation, la préférence des Américains allant clairement à Camille Gutt en tant qu’interlocuteur privilégié.

L’histoire dira si, dans cette description, il n’y eut pas d’autres intervenants dont la contribution mériterait d’être mentionnée ― on pense immédiatement ne serait-ce qu’à celle de Pierre Ryckmans ― étant entendu que le ministre, en sa qualité de responsable de la politique coloniale belge pendant cette période, a évidemment assumé la responsabilité politique finale des différents éléments présentés. Heureusement pour lui, ses fonctions complémentaires de ministre de la justice, exercées de 1940 à 1942, puis de ministre de l’instruction publique, exercées de 1942 à 1944, furent certainement plus légères. Il n’empêche que ses collègues du gouvernement ne dissimulent pas le poids exceptionnel de ses responsabilités et de l’activité qu’elles impliquent sous les trois casquettes qui sont les siennes, alors que les affaires du Congo suffiraient de toute évidence à remplir une vie.

Lorsqu’en octobre 1940 Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak rejoignent enfin l’Angleterre, le ministre des Colonies peut réaliser son projet longtemps reporté de se rendre au Congo. Il arrive à Léopoldville le 5 décembre, y passe un mois en contacts, réunions de travail et visites, y compris dans les territoires alliés limitrophes, puis se rend en Afrique du Sud. Il revient à Léopoldville début février pour ouvrir le Conseil du gouvernement avant de repartir pour Londres à la fin du mois.

Dans la capitale britannique, Albert de Vleeschauwer fait rapport à ses collègues et entame une série de conférences ayant pour objectif de mettre en lumière, sinon en valeur, sa contribution personnelle au maintien du Congo dans la guerre. Ce faisant, il en vient à diminuer, sinon sur certains points à effacer, le rôle de Pierre Ryckmans. Pour la première fois sans doute, les rapports entre les deux hommes perdent de leur chaleur, même si l’action conjointe du ministre et du gouverneur a pour caractéristique le souci d’assurer le contrôle le plus complet de la Belgique sur les produits cédés par la Colonie aux Alliés et d’assurer aussi au pays des avantages après sa libération.

Mais, dans sa démarche, le ministre semble influencé davantage par les Britanniques, alors que les Américains ― relativement nouveaux venus dans le conflit et particulièrement dans sa dimension européenne ― s’efforcent d’obtenir leur part de la production congolaise, étant entendu que le pays n’est certainement pas à même de satisfaire les uns et les autres. Sur ce point une opposition naîtra entre le ministre et le gouverneur dans la mesure où les prix offerts par les Etats-Unis pour certains produits sont deux fois et demi plus élevés que ceux offerts par les Britanniques; avec le temps et compte tenu des quantités en cause, la perte pour la Colonie peut être considérable et c’est à celle-ci que Pierre Ryckmans pense d’abord.

Mais il n’y a pas qu’avec le gouverneur général que le ministre des Colonies a des problèmes; le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Londres, Paul-Henri Spaak, s’intéresse chaque jour davantage à la Colonie, que ce soit au sujet de l’intérêt qu’y attachent les Alliés et de leur mise en route de certains de leurs projets sur le territoire même du Congo ou encore en ce qui concerne son avenir à la fin des hostilités. Ses vues personnelles en viennent ainsi parfois à différer de celles de son collègue officiellement en charge du Congo, d’autant que Spaak est de temps à autre amené à prendre le parti du gouverneur dans ce qu’il appelle «une divergence fondamentale» entre ce dernier et son ministre de tutelle. Cette attitude du ministre des Affaires étrangères sera particulièrement sensible lors de la visite de Pierre Ryckmans à Londres en 1944.

Le 20 juin 1942, le ministre des Colonies est de retour à Léopoldville. Il est suivi le 26 juillet par le Premier ministre, Hubert Pierlot. Leur séjour sera difficile dans la mesure où leur objectif est d’amener un effacement du gouverneur général et, à défaut, de rétablir un contrôle complet du gouvernement sur la Colonie, en l’encadrant suffisamment pour que ses pouvoirs soient considérablement réduits. Le gouverneur ne cède toutefois pas et le ministre voit rapidement que les solutions de compromis adoptées au bout d’un mois de marchandage ne tiennent pas la route dans la pratique. Lorsqu’il quitte Léopoldville, trois mois plus tard, ses rapports avec le gouverneur ne sont plus ― et ne seront plus jamais ― ce qu’ils étaient. Si le gouverneur ressent péniblement les différents freins à son autonomie installés par le ministre, celui-ci ne manque pas les occasions de souhaiter un gouverneur plus souple. Mais les deux hommes sont, avant toute chose, des patriotes tendus vers un seul but: la victoire.

Bien que celle-ci se fasse encore attendre quelques années, Albert de Vleeschauwer rentre à Bruxelles en septembre 1944 avec la satisfaction du devoir accompli. Ses activités ministérielles s’interrompent avec le départ du gouvernement Pierlot en janvier 1945. La même année, il devient membre de l’Institut royal colonial belge et se replonge dans la politique en tant que membre du Comité national du Parti social-chrétien, tandis qu’il préside le groupe de son parti à la Chambre partir de 1947. En août 1949, il devient ministre de l’Intérieur, fonction qu’il occupe jusqu’en août 1950 pendant tout le dénouement de la Question royale. Il ne reviendra aux affaires que huit ans plus tard pour assister à la fin de l’ordre colonial belge au Congo en qualité de ministre de l’Agriculture de juin 1958 à novembre 1960.

C’est pendant cette période qu’il a l’occasion d’exprimer son point de vue quant à l’évolution politique du Congo. Nous sommes au lendemain de la publication du Manifeste de Conscience africaine et du Plan Van Bilsen, ainsi que de la réaction de l’ABAKO à leur sujet. Même si, faute de contacts directs avec les auteurs du Manifeste, de Vleeschauwer pense qu’«aucun Européen n’a rédigé ni inspiré ce Manifeste», l’accueil qu’il lui réserve est non seulement positif, mais même exceptionnellement chaleureux pour l’époque. Et même s’il est vraisemblable que sa conception d’une éventuelle communauté belgo-congolaise n’est pas nécessairement celle des auteurs de ce texte, il ne l’en accueille pas moins très favorablement, affirmant sa volonté «sans réserve […] à faire avec eux le travail constructif nécessaire». Ses réactions aux textes de Jef Van Bilsen et de l’ABAKO sont fondamentalement aussi positives, quoique peut-être assorties de davantage de nuances. Ceci dit, l’ancien ministre des Colonies n’en demeure pas moins également, sur de nombreux plans, un homme de son temps, même si certaines de ses phrases peuvent paraître prophétiques près d’un demi-siècle plus tard; n’en citons qu’une: «L’Eglise congolaise subsistera même si la Belgique devait disparaître dans le processus de l’évolution politique du Congo».

Dernier trait de sa personnalité ― et non des moindres ―, toute sa vie, Albert de Vleeschauwer sera fidèle à l’une de ses caractéristiques dominantes: son engagement en faveur de ses racines flamandes. C’est ainsi qu’en 1956 il intervient devant la Classe des Sciences morales et politiques de l’Académie royale des Sciences d’Outre-Mer sur un thème particulièrement sensible: celui d’un éventuel dédoublement linguistique de cette institution. Face à un projet de texte gouvernemental matérialisant cette hypothèse, la position de notre confrère est claire: il proclame sans ambiguïté devoir s’y opposer. Il invoque à ce sujet, dans sa conclusion finale, l’unité, à ses yeux indispensable, d’une institution dont l’objet est encore à ce moment unique: «l’œuvre entreprise par Léopold II et confiée à la responsabilité de la Belgique» (en français dans le texte). Affaiblir les moyens de la Belgique ― ce qui résulterait certainement de la création d’une seconde académie des sciences d’outre-mer ― risquerait, finalement, d’entraîner «l’anéantissement de l Œuvre de la Belgique-en-Afrique»

Pendant les années soixante, qui séparent ses dernières fonctions ministérielles de son décès en 1971, Albert de Vleeschauwer se retire progressivement de la vie académique et politique belge.


Voir aussi :

De Vleeschauwer Albert, sur le site Belgium WWII (consulté le 27 avril 2026)

Télé-mémoires, de Vleeschauwer, Gutt, Spaak, sur le site du Crisp (consulté le 27 avril 2026)

3° GOVAERT B., De Vleeschauwer van Braekel, Albert, sur le site de la Digitale Encyclopedie van de Vlaamse Beweging (consulté le 27 avril 2026)