de Man Henri catholique
né en 1885 à Anvers décédé en 1953 à Greng (Suisse)
Ministre (travaux publics, industrie-travail et finances) entre 1935 et 1940(Extrait du Peuple, du 22 juin 1953)
Henri De Man a trouvé la mort samedi après-mldi, dans un accident d'auto, qui eut lieu à proximité de son domicile, à Greng (Suisse), où il s'était établi dans les circonstances que l'on sait.
L'aulo dans laqueile il se trouvait avec sa femme venait de s'engager sur un passage à niveau. Un train survint, et ce fut l'accident.
Henri De Man et sa femme furent relevés tous deux grièvement blessés, et transportés à l'hôpital à Berne. C'est là qu’on annonça samedi soir qu'Henri De Man était mort des suites de ses blessures. Sa femme, néé von Orelli, (de nationalité suisse) est décédée peu après son hospitalisation.
Henri De Man était né à Anvers le 17 novembre 1885. Il avait donc 68 ans. Après des études à l'Athénée d'Anvers, puis aux universités de Bruxelles, Gand, Leipzig et Vienne, il voyagea beaucoup, notamment en Allemagne, en Angleterre, en Amérique du Nord et en France.
II avait adhéré tout jeune au P.O.B. De 1911 à 1914, il dirigea la Centre d'Education Ouvrière.
Volontaire de guerre en 1914, II était capitaine de réserve en 1919. Pendant la première guerre mondiale, il fit partie d’une délégation officielle alliée auprès des autorités russes révolutionnaires.
Au lendemain de 1918, il fit un nouveau séjour en Allemagne et fut nommé professeur à l'Académie du Travail de Francfort-sur- Main.
Entre 1923 et 1927, il écrivit, en allemand Au delà du marxisme dont le retentissement fut considérable dans le mouvement ouvrier et au dehors. La joie au travail date de la même époque.
De 1927 à 1932, Henri De Man séjourna en Suisse. Il y fit paraître L’Idée Socialiste Il retourna ensuite eli Allemagne. Il dut quitter ce pays peu après, lors de l'avènement du nazisme au pouvoir. Il se fixa en Belgique et se consacra à l’activité militante. En 1933, son Plan du Travail fut adopté par le P.O.B.
L'agitation par le Plan du Travail et l'énorme mouvement d'opinion qu'il suscita dans le pays aboutirent, le 25 mars 1935, à la constitution d'un gouvernement d'union nationale présidé par M. Van Zeeland, et dans lequel les socialistes étaient largement représentés. De Man lui-même reçut alors le portefeuille des Travaux publics et de la Résorption du chômage. Il fut ensuite, toujours dans le gouvernement Van Zeeland, ministre des Finances du 13 juin 1936 au 4 février 1938. Il garda ce portefeuille dans le gouvernement de M. Paul-Émile Janson, formé le 4 février 1938, mais le céda à Eugène Soudan le 3 septembre 1939. II était ministre sans portefeuille dans le premier gouvernement d'union nationale de guerre formé le 3 septembre 1939 par M. Hubert Pierlot. Ce dernier ayant remanié son cabinet le 5 janvier 1940 et l'ayant réduit à 14 membres, De Man quittait le gouvernement. Il était alors mobilisé comme officier de réserve et dirigea en cette qualité l'Œuvre Elisabeth des loisirs du soldat.
De Man avait été élu sénateur coopté en 1936 et réélu en cette qualité en 1939. Le 24 mai 1939, il etait devenu président du P.O.B. Il l'était encore au moment de l'occupation de la Belgique par les Allemands en mai 1940.
Au début de l’occupation, de sa seule autorité, De Man lança un manifeste de dissolutlon du Parti. Immédiatement après, il tenta d'utiliser les forces du mouvement ouvrier socialiste à une politique de non-résistance, sinon de collaboration ouverte. Dès ce moment, il n'y eut plus rien de commun entre le Parti socialiste et lui. Ce fut au contraire la lutte déclarée. Sans se soucier des « protecteurs » de De Man, plus d'ün militant socialiste resté dans le devoir lui déclara en face son hostilité et son mépris, De Man lui-même, rappelle dans son Iivre intitulé « Après coup » les sentiments qu'il éprouvait à cette époque. La peur n'en n'était pas absente : n'évoque-t-il pas noïamment un épisode au cours duquel il se crut sur le point d'être abattu par « ses anciens amis socialistes » devenus se plus farouches adversaires. Les socialistes allaient bientôt organiser un mouvement de résistance clandestin qui, à la fin de l'ocupaton, aurait reconstitué le Parti Ouvrier Belge, sous sa dénomination actuelle de Parti Socialiste.
Pendant la guerre, De Man publia cet Après coup qu'il présenta comme une critique impitoyable des mœurs politiques de l'entre-deux-guerres, mais qui n'était en réalité qu'un mauvais coup qui fut abondamment utilisé par la propagande allemande et les promoteurs de l'ordre nouveau.
Poursuivi après la libération pour avoir favorisé la politique et les desseins de l'ennemi, De Man, qui s'était réfugié en Suisse, fut condamné par défaut à 20 ans de détention extraordinaire par le Conseil de Guerre de Bruxelles.
A la suite de démêmés avec les Allemands, Henri De Man avait en fait quitté la Belgique dès 1942 pour se retirer en Suisse. Il y écrivit ses Cahiers de ma montagne. A la capitulation allemande, il passa de Savoie en Suisse, toute proche. Il s'y remaria et publia encore quelques ouvrages dans lesquels il tenta de justifier son attitude. Citons Au delà du nationalisme. Plus récemment, il avait publié aussi une étude consacrée à Jacques Cœur, grand argentrer de Charles VII.
De Man était docteur en histoire et en philosophie. Il enseigna aux universités de Leipzig, Vienne. Gand et Bruxelles. Il était membre der l'Académie royale flamande.
(Extrait du Peuple, du 29 décembre 1933)
Le Plan du Travail, adopté par le Parti Ouvrier Belge, le 25 décembre 1933
(A la demande de nombreux lecteurs et pour informer exactement les polémistes de la presse bourgeoise, nous publions à nouveau ci-dessous le Plan du Travan adopté, sur le rapport de Henri de Man, par le Congrès national du Parti Ouvrier Belge, le 25 décembre 1933)
Le Congrès du P. O. B., assemblé à Bruxelles à la Noël 1933 ;
Considérant que, en raison de la crise économique qui perdure, la lutte du mouvement ouvrier pour développer les réformes et les libertés conquises précédemment, et même pour maintenir un niveau de vie supportable, ne peut aboutir qu'en poursuivant une transformation profonde de la structure économique du pays ;
Considérant que cette transformation, pour être efficace, doit permettre la résorption du chômage, en orientant la production et la circulation des biens vers un accroissement de la puissance d'achat de la population correspondant au développement de la capacité de production ;
Considérant que le principal obstacle à cette orientation est le monopole privé du crédit, qui subordonne l'activité économique à la recherche du profit particulier, au lieu de poursuivre la satisfaction des besoins de la collectivité ;
Considérant qu'en outre, la dépendance laquelle cette puissance monopoliste réduit I'Etat paralyse tout effort pour transformer la démocratique politique en une véritable démocratie sociale et économique ;
Décide d'assigner comme but à l’action du P. O. B. la réalisation d'un plan de transformation économique basé sur la nationalisation du crédit, moyen principal d'une économie dirigée vers le développement du pouvoir d'achat des masses de la population, de façon à assurer à tous un travail utile et rémunérateur et à augmenter le bien-être général ;
Fait siennes les directives de ce plan, telles qu'elles ont été fixées dans le document ci-annexé, intitulé : « Plan du Travail. »
Le Congrès charge le Bureau d'Etudes sociales de poursuivre l'élaboration détaillée de toutes les mesures que comporte sa réalisation, de concert avec les organismes directeurs du P.O.B., de la Commission Syndicale, de l'Office Coopératif et de I'Union Mutualiste ;
Fait appel, non seulement à la classe ouvrière, mais aussi à toutes les classes de la population qui souffrent de la détresse économique actuelle, et à tous les hommes de bonne volonté, sans distinction de parti ou de croyance, pour une action commune dans ce sens ;
Décide que le P.O.B. entame, dès à présent, la lutte pour la conquête du pouvoir, par tous les moyens constitutionnels, en vue de la réalisation de ce plan ;
Et déclare qu'il ne prendra en considération aucune participation à un gouvernement qui n’adhérerait pas au Plan du Travail comme programme d’exécutlon Immédiate, mais qu'il est prêt à accepter, pour la conquête et l’exercice du pouvoir, l'appui de tous les groupements qui s'y rallieront.
***
L'OBJET DU PLAN
L'objet de ce plan est une transformation économique et politique du pays, qui consiste :
1° A instaurer un régime d'économie mixte comprenant, à côté du secteur privé, un secteur nationalisé qui englobe l’organisation du crédit et les principales industries déjà monopolisées en fait ;
2° A soumettre l’économie nationale ainsi réorganisée à des directives d'intérêt général tendant à l'élargissement du marché intérieur, en vue de résorber le chômage et de créer les conditions d'acheminement vers une prospérité économique accrue ;
3° A réaliser, dans l'ordre politique, une réforme de l'Etat et du régime parlementaire, qui crée les bases d'une véritable démocratie économique et sociale.
I. Nationalisation du crédit
Le pouvoir législatif prendra les mesures nécessaires pour organiser en service public la disposition et la distribution du crédit.
Ces mesures comprendront notamment :
a) La création d'un Institut de Crédit de l'Etat, chargé d'assujettir les opérations des banques de crédit aux directives du plan. Une législation « ad hoc » permettra de transférer à cet Institut les titres dont la possession lui sera nécessaire pour s'assurer une influence prépondérante dans la direction des grands organismes bancaires qui exercent actuellement, dans leur ensemble, le monopode du crédit ;
b) La coordination, sous la garantie de l'Etat et conformément aux directives du Plan, de l'activité financière des institutions actuellement soumises à la tutelle de l'Etat, telles que la Caisse d'Epargne, l'Office des Chèques postaux, la Société nationale de Crédit à l'Industrie, etc. ;
c) Une révision du statut de la Banque Nationale, qui permette à cet organisme d'adapter son activité d'institut d'émission et d'escompte aux directives financières du Plan ;
d) La réorganisation du régime des assurances conformément à ces directives ;
e) La création d'un commissariat financier relevant directement du pouvoir législatif et chargé de la direction générale du crédit, du régime monétaire et du mouvement de la balance des comptes.
L'organisation du crédit ainsi nationalisée s'assignera pour objectif de distribuer le crédit de la manière la plus propre à favoriser l'adaptation de la production aux besoins d'un marché intérieur élargi.
Les rachats de titres qui pourraient être nécessaires se feront, soit par la cession de gré à gré, soit par des mesures d'expropriation pour cause d'utilité publique. Les indemnités de remboursement seront à charge de l'Institut de Crédit. Elles revêtiront une forme qui empêche leur réutilisation à des fins préjudiciables à l'intérêt du nouveau régime.
La composition du personnel des organismes visés par ces mesures ne subira aucune modification, pour autant que les intéressés se montrent disposés apporter à l'œuvre de redressement poursuivie par le Plan dans son ensemble, leur c0llaboration loyale et dévouée.
II. Nationalisation des industries de base
Le pouvoir législatif prendra les mesures nécessaires pour organiser en services publics les principales industries monopolisées qui produisent des matières premières ou de l'énergie motrice.
Dans chacune de ces industries, il sera créé un consortium chargé de la soumettre aux directives du Plan.
Ces différents consortiums industriels acquerront, suivant les mêmes modalités que celles qui sont prévues ci-dessus pour l'Institut de Crédit, les titres dont la possession leur assurera une influence prépondérante dans la direction des entreprises de leur ressort respectif. L'Institut de Crédit délivrera procuration aux consortiums industriels pour les titres faisant partie du portefeuille des banques nationalisées.
Les consortiums industriels seront soumis à la direction générale d'un commissariat de l'Industrie relevant du pouvoir législatif.
III. Organisation des transports
De même, il sera institué un Commissariat des Transports, qui aura la direction générale des transports en commun déjà organisés en services publics.
II réglera, suivant les besoins généraux du Plan, les modalités de la coopération et de la concurrence entre les divers modes de transport.
IV. Secteur privé
Toutes les branches de l’économie qui n'ont pas été envisagées dans les chapitres précédents, constituent le secteur privé de l'économie.
Dans ce secteur, il ne sera apporté aucun changement au régime de la propriété. A son égard, la politique de I'Etat et des institutions économiques qui dépendent de lui sera guidée par les principes suivants :
Dans toutes les branches de l'activité économique où subsiste l'unité de la propriété et de la mise en œuvre des moyens de production (comme chez les artisans, les cultivateurs, petits propriétaires, etc.), protéger cette propriété ;
Dans toutes les branches de la production qui seront organisées sur des bases capitalistes, mais sans entrer dans la catégorie des monopoles du crédit, de la force motrice ou des matières premières, envisagée aux chapitres précédents, maintenir le régime actuel de la libre concurrence, débarrassée des entraves du capitalisme monopoliste.
Dans ce secteur, il faut permettre au régime de la concurrence de donner tout ce qu'il peut donner au point de vue du développement de l'esprit d'initiative el d'invention, et de la recherche d'une productivité et d'une rentabilité accrues.
L'épargne individuelle sera considérée comme une forme légitime de l'assurance contre les vicissitudes economiques, et comme un moyen de participer à la reconstitution continuelle des capitaux nécessaires aux réinvestissements qu'exigent le crédit de I'Etat et le développement de la production. Les épargnants resteront libres de choisir le placement de leurs économies.
La législation sur l’héritage n'apportera à la libre transmission des biens que les entraves nécessaires pour empêcher la reconstitution d'une oligarchie financière héréditaire.
Le régime des capitaux étrangers placés en Belgique et des capitaux belges placés à l'étranger sera soumis aux mêmes principes : liberté de circulation limitée seulement par les nécessités de la prospérité nationale et de la défense du patrimoine national contre toute tentative de sabotage de la part d'éléments hostiles au régime.
Cette économie privée sera néanmoins une économie dirigée, parce qu'elle sera conditionnée, au même titre que le secteur nationalisé, par les directives générales indiquées au chapitre VI.
V. Conseil économique
Le pouvoir législatif créera un Conseil économique. qui sera adjoint aux commissariats financier, de l'Industrie et des Transports, à titre consultatif, avec droit d'initiative pour toutes propositions à soumettre à ces commissariats ou au Parlement, et droit de contrôle sur l'activité des commissariats et des organismes soumis l'autorité de ces derniers
VI. Objectifs généraux du plan
En vue de susciter la reprise des affaires et de créer les conditions d'acheminement vers une prospérité économique accrue par l'élargissement du marché intérieur, l'Etat et les organes de direction de l'économie prendront les mesures nécessaires pour influencer la conjoncture au maximum de ce qu’il est possible de réaliser sur le plan national.
Seront notamment appliquées cet effet :
1° Une politique de l'épargne tendant à la sécurité des placements et à la répression des manœuvres spéculatives sur le marché de l'argent ;
2° Une politique de crédit favorisant spécialement les branches de'l'économie qu'il conviendrait de développer pour la réussite du Plan ;
3° Une politique des prix organisant la répression des exactions monopolistes et des manœuvres spéculatives sur les marchandises, et tendant à la stabilisation des profits agricoles, industriels et commerciaux :
4° Une politique du travail tendant à la réduction de la durée du travail et à normalisation des salaires par l'établissemen d’un régime contractuel légal du travail ; reconnaissance syndicale, commissions paritaires, conventions collectives, minimum de salaire ;
5° Une politique monétaire qui, tout en sauvegardant les avantages que procurent à la Belgique l'importance de ses réserves d'or et la stabilité de son change, permette d'accroître le pouvoir d'achat des différentes catégories de revenus du travail ;
6° Une politique commerciale qui, loin de tendre vers l'autarchie, favorise le développement du commerce extérieur, en poursuivant l'intérêt global des consommateurs à des prix de revient modérés au lieu de l’intérêt particulier de certains producteurs à des profits élevés, grâce notamment aux moyens suivants :
a) la réadaptation des accords commerciaux aux conditions créées par la transformation économique du pays et par les méthodes nouvelles de la concurrence internationale ;
b) La réduction des mesures de défense contre la politique protectionniste des autres pays au minimum nécessaire pour le maintien d'un pouvoir d'achat suffisant de toutes les catégories de revenus du travail ;
c) La reconnaissance de I' U.R.S.S. ;
d) L'intégration étroite du Congo l'économie nationale nouvelle ;
7° Une politique fiscale qui tirera parti des plus-values budgétaires créées par la reprise de l'activité économique, pour diminuer plus particulièrement le taux des charges fiscales qui pèsent directement sur la production et le commerce ;
8° Une politique sociale qui tirera parti de ces plus-values budgétaires pour organiser un système complet d'assurances sociales basé sur des cotisations suffisantes des assujettis et de leurs employeurs et qui augmentera la partie du revenu national allant directement à la consommation ;
90 Une politique des loyers, des fermages et des emprunts hypothécaires dégrevant les frais généraux de la production industrielle et agricole, ainsi que ceux du commerce, des charges improductives qui fait peser sur eux le taux exagéré de la rente foncière, et mettant les contributions foncières à charge des propriétaires.
L'application de l'ensemble de ces cas sera orientée vers :
a) Une plus large satisfaction des besoins de première nécessité, notamment au point de vue de l'alimentation populaire et de l'hygiène sociale ;
b) L'accroissement du confort par la construction de nouvellea habitations dans le cadre d'une politique urbaniste ;
c) Le perfectionnement de l'outillage économique, par exemple l'électrification des chemins de fer, la construction d'un réseau routier pour automobiles ;
d) Le progrès de I'enseignement, notamment en vue de l'élévation de l'âge scolaire, de l'apprentissage et du réapprentissage, et de la formation d'un corps d'élite d'ingénieurs, de techniciens, de médecins, d'auxiliaires sociaux, d'éducateurg, etc. ;
e) La réalisation d'un programme d'ensemble pour l'utilisation des loisirs.
Le Bureau d'Etudes sociales étudiera la possibilité d'orienter ces réalisations en vue d'un plan quinquennal, qui comporte un augmentation de la capacité de consommation sur le marché intérieur d'au moins 50 p. c. en trois ans, et de 100 p. c. au bout de la cinquième année.
VII. Réforme politique
En vue de renforcer les bases de la démocratie et de mettre les institutions parlementaires en mesure de réaliser les transformations économiques envisagées, la réforme de I'Etat et du régime parlementaire satisfera aux conditions suivantes :
1° Tous les pouvoirs émaneront du S. U. pur et simple ;
2° L'exercice des libertés constitutionnelles sera pleinement garanti à tous les citoyens ;
3° L'organisation économique et politique assurera l'indépendance et l'autorité de l'Etat et des pouvoirs publics en général l'égard des puissances d'argent ;
4° Le pouvoir législatif sera exercé par une Chambre unique, dont tous les membres seront élus au S. U. ;
5° Cette Chambre, dont les méthodes de travail seront simplifiées et adaptées aux nécessités de l'organisation sociale moderne, sera assistée dans l'élaboration des lois par des conseils consultatifs, dont les membres seront choisis en partie en dehors du Parlement, en raison de leur compétence reconnue ;
6° En vue d'éviter les dangers de l'étatisme, le Parlement accordera aux organismes chargés par lui de la distribution de l'économie, les pouvoirs d'exécution indispensables la rapidité de l'action et la concentration des responsabilités.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 23 mars 1934)
Henri De Man, l’homme qui a un plan
Henri De Man est un réformateur. Il a introduit Ie polo dans l'ensemble vestimentaire du socialisme. Les protagonistes de l'Internationale, Barbès, Blanqui, Blanc, Proudhon, Considérant, étaient des hommes à borsalino rond, avec larges ailes. Ils signifiaient, par le frémissement dont ces ailes pouvaieni au besoin s'animer, la sensibilité de leurs âmes que révoltait l'injustice sociale. L'ombre qui tombait des larges bords les faisait mystérieux un brin, leur conféait un je ne sais quoi de pathétique et de carbonaresque. Puis il y eut les meneurs socialistes en casquette. Cette casquette se passe de commentaire ; eIle fut le signe de l'industrie lourde, elle appela des idées jumelées : bicyclette et suffrage universel, coopérative et colombophilie... Mais, peu à peu, la casquette fut reléguée au rang de simple coifure d'exercice. Vandervelde, Léon Blum, Destrée lancèrent le petit feutre frivole ou le melon, indiuant ainsi que la IIIème Internationale saurait faire une place aux belles lettres sans négliger d'être bureaucratique et au besoin parlementaire.
Vient M. Henri De Man, qui se coiffe du béret basque, d’abord parce qu'il aime ça, et ensuite parce que le béret basque est sportif, désinvolte, idoine à couvrir le chef d'un homme qui se promène en diagonale à travers la vie, jetant de tous côtés de vijs regards, pondant ça et là des idées, expliquat tout coup quelque chose, puis s'en allant plus loin vers d'autres spectacles et d'autres idées.
Alerte et éclairé d'un demi-sourire, que M. De Man est agréable et qu'il est significatif, sous son béret bleu marine, suçant sa pipe bourrée de navy cut ! Libre, semble-t-il dire, vous voyez, je suis proigieusement, miraculeusement libre. La doctrine au sein de laquelle il me plaît de m'ébattre ne m'enchaîne en rien dans mes mœurs, mes expressions, mon habitat. Je n'ai pas voulu de la servitude du smoking : mais la servitude des mains calleuses ne me plaît guère dacantage. Je ne sacrifie pas plus à la régularité humblement conformiste du melon qu'au sentimentalisme obligatoire qu'exprimerait le borsalino. Vous ne m'aurez pas sur les barricades : non pas que j'aie peur des balles, étant ancien officier de guerre, mais il me déplairait de perdre un temps précieux couché sur un tas de cailloux, un flingot aux doigts ; vous m'auriez encore moins dans la cuve parlementaire. Les gens de ma sorte n'ont rien à fricoter dans ces pétaudières à scandales où d'ailleurs... (ici, par une habile suspension, M. De Man laisse entendre que pour lui, politicien égale ignorant) et quant aux meetings, aux séances de comité, aux congrès... le moins souvent possible, et sans garantie de rendez-vous. Car il se peut que demain j'aille pêcher la morue au large des Lofoden, ou taquiner la truite en Ardenne, ou faire un cours à Yokohama, ou étudier les réactions du communisme en Indo-Chine française, ou me remettre au ski, à l'alpinisme, à l'athlétisme, à escrime...
Tel est Henri De Man. Pour être plus libre de s'exprimer comme il l'entend, il a pris la peine d'apprendre quatre langues, dans lesquelles il écrit directement selon les besoins de la cause. Il a pris des grades aussi, pour être libre d'enseigner, et d'un fragment de son étude sur l'industrie drapière en Flandre, il a fait une thèse de doctorat sous Pirenne ; il a parcouru, incomplètement, le cycle des sciences exactes : une gymnastique. sans plus. On ne peut dire qu'il ait une patrie. S'il a combattu sous nos drapeaux, c'était pour lutter contre l'impérialisme féodal de l'Allemagne de 1914 ; mais au lendemain de l'armistice, il s'en va professer chez ceux qu'il a combattus, et l'Université de Francfort lui offre une chaire de psychologie sociale. L'hitlérisme, cependant, le contraint de revenir chez nous. Bruxelles crée pour lui l’équivalent de sa chaire francfortoise. Y séjournera-t-il ? Rien n'est moins sûr : De Man, à quarante-huit ans, a été matelot sur un chalutier, ouvrier aux Etats-Unis, étudiant à Gand et en Allcmagne sous Lamprecht, Bücher et Wundt, directeur d’une centrale d'éducation ouvrière, professeur d’université, vice-président du P. O.B. , conférencier, écrivain – et enfin, créateur de ce fameux plan dont on a tant parlé, qui a fait couler des flots d'encre, et dont on a l'impression, en causant avec l'auteur, que celuici s'est bien diverti à rédiger ça, mais qu'en parlait théoricien, il s'en est déjà détaché comme l'arbre se détache du fruit mûr.
* * *
Le philosophe est pareil au sapin, qui détruit à ses pieds les parasites, et n'offre aux regards, là où il croît, que d'implacables architectures végétales. Il étouffe et méprise l’accidentel et le contingent ; le biographe, lorsqu'il s'agit d'un philosophe, se sent inhabile à divertir, et l'anecdote tarit d’elle-même. Il faudra donc, et nous nous en excusons, pénétrer dans la sapinière et pour parler enfin de ce plan, exposer les rétroactes de la pensée de Henri De Man : car il ne suffirait point, pour se tirer d’affaire de répéter avec l'un de nos bons confrères bruxellois : « Qui dément que le plan De Man ne soit dément ? »
Et d'abord. De Man est-il un marxiste orthodoxe ? Le marxisme s'était attaché à déterminer ce que les spécialistes du parti appellent non sans pédantisme, l’infrastructure sociale : à savoir le milieu économique. Ils prétendaient en extraire la plus rigoureuse des déterminations psychologiques et, partant, historiques. En autres termes, le statut politique des peuples, leurs institutions, au sens où Montesquieu entendait ce terme, dépendent rigoureusement de leur régime d'échange, de leur capacité de production et de consommation, bref, de leur statut économique. Les événements eux-mêmes de l' histoire, la personnalité et les décisions des égrégores, tout découlerait, sans altération de rapport, des dites circonstances économiques.
Cette vue, qui dérive du positivisme anglais, et que Taine a vulgarisée en France après Auguste Comte, n'a rien d’original en soi. Marx l’a adoptée et complétée par la conception hégelienne du perpétuel devenir, et proclamé cc qu'il appelle l'évolution. Mais Henri De Man, et avec lui quelques jeunes socialistes, se sont rendu compte de ce que cette doctrine contenait d'arbitraire, et il faut bien le dire, de désolant. Ils ont fort bien vu qu'elle expliquait l’homme de la rue et rendait raison du quotidien, mais ne justifiait point du tout l'existence des hommes exceptionnels, des héros, pour parler comme Carlyle, lesquels précisément ne sont tels que parce qu'en eux il y a quelque chose qui dépasse le milieu, quelque chose qui crée, éventuellement, le phénomène historique, provisoirement irréductibe, sauf paradoxe, à des causes exclusivement économiques. C'est ainsi que De Man a étudié la superstructure sociale, les faits éthiques, esthétiques, les courants intellectuels. Et, très loyalement, il a été amené à constater que ces faits ont leurs lois propres, qui réagissent à leur tour sur l'infrastructure. Soit dit d'un mot : L'huile de foie de morue fortifie et développe le romancier, mais le romancier, une fois formé, peut librement dénigrer ou prôner l’huile de foie de morue.
Ce complément de doctrine, on le voit, n'est pas hétérodoxe en soi. Il a amené De Man, observateur de la classe populaire allemande, à étudier les complexes d'infériorité qui réagissent sur le comportement économique des masses. Professant ce postulat que la nature de l'homme est invariable, mais que l'utilisation de nos instincts peut être modifiée, sublimée - comme l’on dit dans la langue de ce milieu - il a fait risette aux psychanalistes freudiens d'une part, aux néothomistes de l'autre ; bref, et d'un point de vue plus pratique, il s'est aperçu - c'était grande merveille pour un socialiste - que l'appauvrissement matériel des classes moyennes ne les jetait pas du tout dans les bras du prolétaire dont la sueur les dégoûte jusqu'au vomissement. Bien au contraire ; cette prolétarisation par la margarine amenait une cabrade de la. dignité blessée. Les classes moyennes allaient au césarisme ! De là à concevoir un procédé pour les rattacher au socialisme, il n'y avait qu'un pas.
Ce pas, ce fut le plan, te fameux plan, qui est assurément curieux et séduisant, mais qui dès sa naissance, soufre de deux suspicions contradictoires.
* * *
Les purs, les socialistes en casquette, fâcheusement impressionnés au surplus par la sobriété de langage d'un réformateur qui n'a rien d’un tribun, louchent vers le béret basque et l'estiment non-conformiste. Prenez garde, s'écrient-ils, On veut ménager M. Vautour, qui a des maisons, ce bourgeois de M. Homais, qui a des servantes avec quoi il prend des divertissements qui sont un succédané tyrannique des cuissages abolis, et même, sous l'étiquette : « classes moyennes », M. du Colombier, qui est bien appauvri, c'est vrai, mais qui nous fait transpirer, acec ses grands airs. Peuple, on te tromper ! On te conduit au fascisme ! Ce quoi la droite riposte, et M. de Broqueville n'a eu garde de négliger cet argument dans son discours de Namur : Bourgeois. c'est vous qu'on veut, au contraire, séduire et duper. De Man est marxiste, il ne s'en défend point, et le parti, au surplus, lui a fait expliciter sa position : ceci veut dire que ce projet qui vous ménage et voua promet appui n'est qu'une étape. Lorque voua serez acclimaté à ce demi-collectivisme, plouf ! on vous plongera en plein soviet : Tchéka, Kholkoz, et carte de pain...
Quelles sont donc les grandes lignes de ce plan qui suscite tant de maitres Josses, également fins orfèvres ?
De Man préconise l'économie dirigée. Il croit qu'une nation dont l'économie serait réglée dans son ensemble par l'Etat, se présenterait victorieusement devant la concurrence. Mais ce dirigéisme doit être restreint : il suffit de diriger quelques domaines : crédit, industries lourdes, où l'accumulation du capital est la plus exorbitante et d'où partent les crises ; d’étatiser certains monopoles privés : électricité, gaz, services publics, dont la rentabilité, du fait du monopole qui pratiquement, sinon légalement, leur est révolu, se maintient à des taux très supérieurs à ceux de l'industrie en général. A côté de ces étatisations par le haut, on laisserait libre, et l'on soutiendrait de vastes secteurs privés, dans lesquels les classes moyennes peuvent encore jouer un rôle dynamique ; mais on réglementerait également le commerce extérieur, qui deviendrait fonction du marché intérieur, lequel doit être à tout prix stimulé.
D'où les prévisions suivantes : coexistence d'un secteur libre à côté d’un secteur nationalisé ; organisation du crédit et du commerce international de la Belgique en face du protectionnisme mondial ; entreprise de travaux publics destinés à accroître le pouvoir d'achat des masses, et à revigorer la capacité de consommation générale.
Ceci exigerait la création dune direction des industries lourdes et d’un commissariat des banques ; une représentation des intérêts au sein d'un parlement réduit à une chambre unique compléterait le systèème.
* * *
Tel quel, ce plan est assurément plein de séductions : il exploite fort habilement l'animosité générale que provoque, dans un pays où la concentration économique est exagérément pesante, non pas tant le capitalisme en soi, mais l’hypercapitalisme aux allures impérialistes dénoncé par M. Crockaert ; il souffle aux catholiques démocrates une partie des réformes qu'ils voulaient tenter, leur emprunte même une teinture, très diluée, du corporatisme dont ils vivent depuis un demi-siècle ; il permet au prolétariat et au bourgeois de faire un bout de chemin ensemble, il s'étaye, du point de vue moral, sur des conceptions casuistiques du juste et de l'injuste en matière de profit qui cousinent adroitement avec les préceptes chrétiens, bref, c'est un joli plan...
Que vaudrait-il, si l’on venait à l'appliquer ?
Tout d’abord il faut noter qu'une politique de travaux publics amènerait de nouoelles dépenses. Restaurer son budget en accroissant ses frais, c'est assez scabreux. De plus, il n'est point du tout dit qu’un accroissement de la puissance d’achat du prolétaire restaurerait tout le marché intérieur : les dépenses du bonhomme Démos sont de nature très uniformes et s'il éprouve avec violence certains appétits, son inéducation rend très étroite la gamme des dits appétits : il y a bon nombre de branches de la consommation qui continueraient à souffrir.
Dans un autre domaine, celui de l’expérience, si la grosse industrie à monopoles est si fructueuse, n’est-ce pas précisément parce qu'elle est libre, et a d'autre loi que le profit pur ? Que deviendrait la prospérité des industries lourdes, aux mains de commissons irresponsables et altruistes ?... Ainsi parlent les ennemis déclarés de la formule « L'Etat Patron ». Les socialistes collectivistes ripostent par des exemples contraires ; ils nient avec force l'incapacité industrieIle et financière de l’Etat en tant que tel. Et comme cette polémique « de facto » pourrait nous conduire aussi loin qu’une attrapade entre héros homériques, force nous est d'en venir aux arguments pratiques.
Votre plan, M. De Man, est joli, nous l'avons dit, nous le répétons : joli, joli ! Mais nous guérira-t-il de nos maux véritables ? Surpopulation, décadence du charbon, désaffcetion de nos anciens clients, qui se sont créé, depuis vingt ans, une autonomie industrielle ? Et puis, oubliez-vous le fait brutal ? Ceux qui détiennent le pouvoir ne veulent pas de votre plan. Et cela se comprend, puisque leur effondrement est à la base de votre projet... Ils ont derrière eux de solides forces : croyez-vous que vous prévaudrez sans devoir recourir à la violence, et pour tout dire, en mettant tout au mieux, sans coup dEtat, arrestations en masse et prises d'otages, bref sans un brin de terrorisme, le tout avec issue des plus incertaine ?
Mais sur ce chapitre-là, Henri De Man glisse et se récuse. Avec ce sourire un peu étrange et si souple qui est le sien, il réplique doucement qu'il ne faut rien dramatiser : il a l’air de croire au caractère idyllique du grand financier « in abstracto ». Pourquoi les capitaines d’industrie, en un geste insPiré du 4 août 1789, ne viendraient-ils point déposer leurs pleins pouvoirs sur l'autel du contrôle ? Pourquoi pas ? Ne sont-ce pas, après tout, de braves types, désintéressés, curieux de nouveautés, et dévorés du désir de tenter de bienfaisantes expériences ? De Man ne peut, naturellement, prendre sous son bonnet de garantir leur abnégation en bloc; mais s'il y a des résistances et qu'il faut se battre, c'est là un aspect de la question qu'il n'a pas à envisager, et l'on sent fort bien qu'il ne s'agit là nullement d'une question de pugnacité ou d'audace personnelle, celles-ci ne faisant point du tout défaut à De Man, comme nous l'avons dit : mais ce pur universitaire ne s'occupe pas volontiers de problèmes à la solution desquels il n'est pas préparé, et dans ce domaine-là, il renonce à jouer les chefs de section de choc, n'étant point breveté d'Etat-major d'une Ecole de Guerre civile.
Car pour Henri De Man, la compétence, c'est tout.
Et l'application le laisse totalement froid...
En parler devant lui, ce serait s'exposer à le voir prendre son petit polo, et s'en aller pêcher la truite, incontinent.
(Extrait du Soir, du 13 septembre 1946)
Conseil de guerre de Bruxelles. Henri De Man est condamné par défaut à vingt ans de détention extraordinaire
Jeudi matin, devant la troisième chambre française du Conseil de guerre de Bruxelles, présidée par M. le conseiller De Muylder, a été appelée l'affaire Henri De Man, ancien ministre, né à Anvers, le 17 novembre 1885, domicilié à Uccle, 90, avenue de Boetendael, fugitif et prévenu d'avoir servi la polltlque de l'ennemi.
Maître Grégoire se constitue partie civile pour l'Etat.
M. le substitut Tulkens donne ensuite lecture de l'exposé des faits. Il commence par rappeler que le 28 juin 1940, Henri De Man, préstdent du 1940, Parti ouvrier belge à la veille de la guerre, a lancer son fameux appel aux socialistes, les invitant à collaborer et travailler avec l'occupant. Le Soir et la Gazette de Charleroi embochée publié ce manifeste, ainsi que le Vooruit volé. Le texte du manifeste fut soumisà la censure allemande, mais celle-ci ne donna pas signe de vie. De Man parla ensuite à Anvers, Liège et Charleroi, et les journaux à la solde de la propagande allemande reproduisent ses paroles.
De Man plaidait dans ses discours la constttution d'un parti unique, la formation d'un gouvernement et le rétablissement du pouvoir royal. Il poursuivait la réorganisation de la C.G.T.B., la remise sur pied des syndicats et le maintien des salaires. Il affirmait également que Belgique, « vaincue », n'avait pas à prendre parti dans le confllt. Il se prononçait donc pour la non résistance à l'envahiseur dès 1940 et confirmait cette attitude en 1941.
en De Man consulté par des dirigeants syndicalistes, conseiilla la formation d'une nouvdlle C.G.T. B. en vue d'en arriver à la constitution d'un syndiat unique. Il s'occupa activement des négociations pour arriver à un front unique du travail, sur la base corporative. Le syndicat unique devait absorber les syndicats socialistes, chrétiens et libéraux.
Un fonctlonnaire allemand intervient et on en arrive ainsi à la créatton de I'U.T.M.I. De Man se serait rendu à Berlin en août 1940 pour obtenir l'envoi de ce fonctionnaire allemand, le docteur Vos, afin de l'appuyer dans ses efforts. Dés novembre 1940, le docteur Vos établissait son plan, dont le texte fut retrouvé après la libération.
L’U.T.M.I constituée, le service allemand compétent, contrôle sévèrement son activité, surveille ses procès-verbaux et ses actes et Intervient dans la nomination des dirigeants. Ce sont les Allemands qui imposent, à la tête du Directoire de l'U.T.M.I., le fameux Delvo, en mars 1942. L'U.T.M.I., sous son impulsion, va devenir un organisme de propagande des théories nazies, mats dès décembre 1940, une C.G.T.B. clandestine est formée et contrebat les efforts de l'organlsme d'ordre nouveau.
De Man engagea activement les syndicats à entrer à l’U.T.M.I. Des documents allemands étanlissement d’ailleurs que De Man a donné des conseillers aux dirigeants allemands. Ces doeutnents sont notamment les procès-verbaux des entretiens que De Man a eus avec les fonctionnaires nazis. De Man, au cours de ces entretiens, a préconisé l’élolgnement des dlrigeants syndicalistes récalcitranys. Le plan du Docteur Vos est largement Inspiré ds vues de De Man, qui n’hésita pas à déclarer à ses interlocuteurs qu’il appuyerait l'action de l’U.T.M.I. dans les régions les plus difficiles, notamment à Charleroi.
Au cours de ces entretiens, il est question aussi de reparution du journai Le Peuple ou du lancement de quotidiens ouvriers pour annihiler les effets de progaganae radiophonique anglaise parmi la classe travailleuse. C'est ainsi que le journal Le Travail verra le jour.
De Man s'occupe avec les Allemands de la désignation des nouveaux dirlgeants pour les syndicats des mineurs et des métallurigistes.
Parmi les documents flgure également une note en langue allemande, datée du 15 mai 1941 et signée par De Man, note dans laquelle ce dernier décrit les différentes institutions constituant le parti socialiste. Il signale que beaucoup de ces institutions échappent actuellement à une directlon centrale, jouissent de fonds et de ressources, et exercent une activité clandestine. De Man suggére des mesures et la nomination de commissalres pour enrayer l'effet de cette action, notamment celle des coopératives, de « La Prévoyance Sociale » el de la « Société d'Impresslon et d'Edition », société éditrice du Peuple, cette dernière s'opposant à toutes les initiatives de l’anclen cher du parti socialtste. Suite à cette note, les Allemands nommérent des commissaires dans nombre d’organismes et De Man obtint, le matériel du Peuple pour ie journal Le Travail.
De Man, dans sa note, attirait aussi l'attention de l'occupant sur l'Ecole ouvrière supérieure socialiste, centre de résistance. Dens Le Travail, De Man a pubité des articles sociaux, mais, dans d’autres notes adressées à l'occupant, il fulmine contre les attentistes, souligne les erreurs des Allemanas, vante sa loyale collaboration et, après la nomination de Delvo, annonce qu'il ne s'occupera de l'U.T.M.I., tout en recommandant aux dirigeants syndicalistes de ne pas le quitter.
La nomination de Delvo l'a déçu, il se retire alors dans un petit village de Haute Savoie. Il revient toutefois, de temps cn temps en Belgique.
De Man a publié encore un livre de mémoires Après coup, livre utilisé par la propagande allemande. Préaenté par Marcel Déat, il parle le 22 avril 1942, à Paris, au Cercle européen, cercle collaborationniste, traite de l'Europe de demain et de la position de la Belgique. Pour lui, l'Europe de demain doit être unifiée sous l’égide l'Allemagne.
A la libération, De Man passe en Suisse, où il réside depuis.
L'infraction d'avoir suivi la politique et les desseins de l'ennemi ne peut être niée dans le chet du prévenu. La responsabilité de De Man est entlère.
Maître Grégoire, plaidant ensuite. réclame dix milliona de dommages-intéréts pour l'Etat. A un momenè où les esprlts étaient désorientés, De Man, ancien ministre, officier de réserve, donne des directives, prononce des discours : il taut collaborer avec l'ennemi. Fondateur de l’U.T.M.I., il a nui à la résistance à l'occupant. Il doit être puni, sévèrement puni.
M. le substitut Tulkens requiert alors une peine de 20 ans de détentlon extraordinaire et la dégradation militaire.
Le Conseil se retire pour délibérer.
Après un délibéré d’une heure, le conseil rapporte un jugement condamnant par défaut Henri De Man à 20 ans de détention extraordinaire, à la privation de ses droits civils et politiques, à la dégradauon militaire et à dix millions de dommages-intéréts envers l'Etat, partie civile.
Le jugement est longuement motivé et reprend les différents cherf de la prévention pour démontrer que celle-ci est établie.
M.D.
(HAVAUX P., De Man, le grand maudit de la gauche, paru dans Le Vif, du 23 juin 2013)
Disparu il y a tout juste soixante ans, le « gourou » du socialisme belge condamné pour collaboration reste le grand maudit de la gauche. Le petit-fils d’Henri De Man confie au Vif/L’Express sa quête de réhabilitation : « Mon grand-père ne mérite ni l’oubli ni l’opprobre. » Les dessous d’une omerta.
La dérobade trahit l’embarras. Il y a des vieilles histoires qui ne s’abordent pas à la table des socialistes. Sollicité par Le Vif/L’Express, Paul Magnette a sorti le joker : il ne serait ni convenable ni raisonnable de la part du président du PS, politologue féru de réflexions sur la gauche, de s’étendre sur la vie et l’oeuvre de l’un de ses prédécesseurs, quand il se nomme Henri De Man.
Intellectuellement, le personnage vaut le détour. Politiquement, il est tout, sauf recommandable d’en parler. Paul Magnette ne craint pas d’être désavoué par ses pairs. Pour peu qu’ils connaissent leurs classiques, il ne se trouvera guère de camarade pour avoir une pensée émue ou verser une larme, ce 20 juin : il y a soixante ans jour pour jour qu’Henri De Man disparaissait à 68 ans, happé par un train alors qu’il franchissait un passage à niveau près de Morat, en Suisse.
Fin tragique de celui qui a incarné au plus haut sommet une collaboration de gauche durant la dernière guerre. 20 juin 1953 : De Man, tête pensante du socialisme de l’entre-deux-guerres, finit brutalement ses jours en terre d’exil. Dans la peau d’un réfugié politique, jugé traître à sa patrie, déchu de la nationalité belge et sous le coup d’une condamnation par contumace à vingt ans de prison. Le personnage, passé de la lumière à l’ombre, garde ses partisans. Ses admirateurs, séduits par son héritage intellectuel.
Un sujet d’étude
Anvers, Volkshogeschool Elcker-ik, 11 juin. Lode Hancké tient le crachoir devant une assistance attentive au laïus de celui qui préside l’Association pour l’étude de l’oeuvre d’Henri De Man, fondée à Genève il y a quarante ans. A 78 ans, l’ex-parlementaire socialiste flamand reste incollable, intarissable sur le sujet. La matière est inépuisable. « De Man a eu une production énorme. Huit livres, 23 brochures, 192 articles rédigés en moins de vingt ans. » « Au-delà du marxisme », publié en 1926, fait date : De Man révolutionne la pensée socialiste en la déscotchant du marxisme. La social-démocratie européenne trouve son inspiration. Respect. Le grand penseur n’attire plus les foules. Mais reste un sujet d’étude, plus encore hors de nos frontières. « L’intérêt pour son oeuvre ne diminue pas, notamment en Allemagne », se réjouit Lode Hancké. Cela ne plaît pas forcément. « En 2003, un colloque que nous avons organisé sur l’héritage intellectuel d’Henri De Man, ici à Anvers, a donné lieu à une manifestation d’opposants. » Il faut dire que le CV, brillant, est lourdement entaché. Par des actes jugés impardonnables, insurmontables. Comme ce Manifeste du 28 juin 1940 que De Man, de toute sa stature de président du puissant Parti ouvrier belge, adresse aux militants déboussolés par la débâcle : « Ne croyez pas qu’il faille résister à l’occupant ; acceptez le fait de sa victoire et essayez plutôt d’en tirer les leçons pour en faire le point de départ d’un nouveau progrès social. » La guerre est perdue ? De Man exhorte à positiver : « Cet effondrement d’un monde décrépit est non point un désastre mais une délivrance. »
Un procès bis ?
« Véritable hymne à l’Ordre nouveau, tout entier axé sur l’idée que la victoire allemande est un fait acquis », a jugé l’historien Jean Stengers (1). Le « gourou » ne s’en relèvera jamais. Il est mis au ban du monde socialiste. Rayé de ses tablettes, pour s’être égaré dans une soumission à la loi du vainqueur allemand. Pour avoir voulu entraîner dans ses errements le POB. L’ancêtre du parti socialiste ne survivra pas à l’épreuve. « On reproche davantage à De Man un crime de lèse-parti que de lèse-patrie », relève l’historien Francis Balace (ULg).
La chape de plomb pousse encore des personnalités socialistes à snober les mânes de De Man. Lode Hancké évoque des invitations à débattre restées lettre morte, garde en mémoire le refus glacial opposé par les héritiers spirituels du leader syndical wallon André Renard. De Man ? Connais pas !
Les socialistes flamands ont su dépasser le cap. En 1985, Anvers, ville natale de De Man, lui consacre une expo à l’occasion du centenaire de sa naissance. La gauche wallonne, elle, préfère passer son chemin. « La conspiration du silence envers De Man n’est pas morte », grince Lode Hancké. Louis Tobback, ténor SP.A, s’est un jour offusqué de ce que les militants socialistes soient tenus dans l’ignorance des théories demanistes.
« Mon grand-père ne mérite ni l’oubli ni l’opprobre. » Jan-Piet De Man porte fièrement le nom honni. Ce septuagénaire, psychologue des enfants et de la famille, ne voit aucune raison d’en rougir. « De Man collabo : le dogme a la vie dure. Je n’en suis pas atteint. Mon grand-père a été condamné pour être resté conséquent dans ses actes. Il estimait devoir faire son devoir : négocier avec les Allemands, dans l’espoir d’améliorer le sort de la population. » La ligne de défense est toute tracée. L’avocat tout trouvé : aux côtés de l’aîné des cinq petits- fils de De Man, Lode Hancké est convaincu que l’acte d’accusation qui a mené en 1946 à la lourde condamnation du dirigeant ne résisterait pas à une réouverture des débats. « Condamnation inique. La famille d’Henri De Man doit en appeler à la Cour européenne de Justice. »
L’ancien élu SP.A désespère de convaincre ses « clients » de passer à l’acte. Jan-Piet De Man ferme la porte : « Réclamer un procès en révision coûterait trop d’argent, de temps et d’énergie, pour des chances de réussite trop faibles. » Un « procès De Man bis »? « Il ne ferait que remuer un saut de vase », pronostique Francis Balace. La famille socialiste en serait la première incommodée.
Rien à voir avec Degrelle ou l’un de ces leaders fascistes flamands, en uniforme noir et bras tendu en guise de salut hitlérien, dont l’engagement pour la cause nazie saute aux yeux. De Man, c’est la forte tentation d’un flirt avec un régime autoritaire fascisant, quand la victoire allemande paraît inscrite dans les astres. « Il pariait sur une intégration européenne sous hégémonie allemande plutôt que de poursuivre une guerre coûteuse en dizaine de millions de morts », explique Lode Hancké. Honneur aux vainqueurs : « C’est une attitude de super accommodement avec un Ordre nouveau européen qui aurait corrigé les imperfections d’un régime parlementaire auquel De Man ne croyait plus », cadre l’historien Alain Colignon (Ceges). Mais d’autres camarades en plein désarroi sont alors à deux doigts de lui emboîter le pas. Avant de se ressaisir bien vite. Et de laisser le dirigeant à son projet de syndicat unique (l’UTMI), à son rêve de parti unique. « De Man a dit souvent tout haut ce que d’autres pensaient tout bas. Emporté par son orgueil d’intellectuel, il n’avait pas ce feeling politique qui permet de sentir l’air du temps. En 1941, il prend conscience de s’être fourvoyé. Il prend alors ses distances avec un régime d’Occupation qui l’a laissé s’agiter dans une vague collaboration de gauche. » Novembre 1941 : De Man prend le large. Mais le mal est fait. Le banni devient un fusible idéal, à l’heure de la Libération. « Tous les demanistes se sont tus et ont choisi de faire profil bas », reprend Alain Colignon. Trop heureux que le dirigeant déchu se fasse oublier à l’étranger.
Cela valait mieux aussi pour l’entourage de Léopold III, ébranlé par la Question royale. Car De Man, à l’été 1940, c’est aussi l’homme de confiance, le principal conseiller politique d’un roi « pas si prisonnier que ça », au château de Laeken. Léopold III caresse un temps un projet de mini-gouvernement royal de tendance autoritaire. Songe à confier un rôle en vue au dirigeant socialiste. Avant que les chemins des deux hommes ne se séparent. « En 1973, le secrétariat de Léopold III a adressé une lettre à la famille d’Henri De Man : le Roi y précisait n’avoir jamais douté des intentions patriotiques de De Man », relève Lode Hancké. Cela ferait du beau monde parmi les fantômes du passé cités à la barre du tribunal. Avec au balcon, une droite flamingante qui serait trop ravie d’ « allumer » les socialistes sur le terrain de la collaboration de gauche. Trop contente de raviver le débat sur l’amnistie et les excès de la répression. « Henri De Man est tombé dans les oubliettes de l’Histoire », constate Alain Colignon. Nombreux sont ceux qui n’ont qu’un voeu : qu’il n’en ressorte pas.
(BRELAZ M. – RENS O, Préface à la réédition de l’ouvrage de Henri de Man, Au-delà du marxisme, parue et octobre 1973 au éditions du Seuil)
Au carrefour de quelques-uns des grands débats idéologiques de notre temps - entre marxisme et christianisme, réforme et révolution, nationalisme et internationalisme, démocratie et pacifisme -, l’œuvre d'Henri de Man constitue un apport doctrinal qui, pour avoir marqué profondément le socialisme d'entre les deux guerres, n'en a pas moins fait l'objet depuis lors d'une véritable conspiration du silence. Sans doute était-il inévitable que le discrédit d'un homme qui, ainsi que nous le verrons, a effectivement choisi de composer avec l'occupant en 1940-1941, rejaillit sur sa doctrine. D'ailleurs, le combat passionné mené par Henri de Man pour réconcilier la fin et les moyens de l'action politique en fondant son socialisme sur une éthique d'inspiration kantienne et, plus encore, l'insistance avec laquelle il a constamment tenu à justifier son attitude au début de la guerre par sa doctrine, n'ont pu qu'accroître la confusion entre l'homme et son oeuvre et décourager jusqu'ici toute référence ouverte à ses idées dans l'action politique et syndicale de l'après-guerre. Toutefois, ces mêmes idées ayant conduit dès 1940 quelques-uns des disciples belges et français d'Henri de Man à Londres ou dans la Résistance, il paraît légitime de contester le bien-fondé de cette confusion.
Certes, Henri de Man accordait à la praxis une importance telle qu'il n'aurait pu concevoir qu'on examinât son système sans s'être posé la question préalable : « Sa vie prouve-t-elle en faveur de sa philosophie ? » (Cahiers de ma montagne, 1944). Sur ce point, nous sommes plus proches d'un autre socialiste d'origine belge, Colins, qui écrivait vers le milieu du siècle dernier : « Si, désormais, Messieurs les journalistes ont la bonté de s'occuper de mes travaux, je les prie en grâce de laisser de côté tout ce qui m'est relatif. Que je sois grand ou petit, tortu ou bossu, bon ou mauvais, criminel ou vertueux, cela ne fait rien à l'affaire. Un livre utile, fût-il écrit par Lacenaire, vaut infiniment mieux qu'un livre nuisible, fût-il écrit par saint Vincent de Paul » (Qu'est-ce que la science sociale ? 1854).
Sans tomber dans cette extrémité, et en nous plaçant dans la perspective de l'histoire des doctrines politiques, nous croyons pouvoir affirmer que l'importance théorique du présent ouvrage, comme de tout autre, est fondamentalement indépendante de l'évolution ultérieure de son auteur. Nous ne contestons pas pour autant l'intérêt que la connaissance de l'auteur revêt pour comprendre la genèse de l'œuvre et notre propos n'est pas davantage d'occulter les aspects les plus controversés de la personnalité d'Henri de Man. Mais, avant de présenter l'homme et son oeuvre, il nous a semblé nécessaire de bien rappeler l'autonomie de cette dernière.
Henri de Man est né à Anvers en 1885, l'année même où était fondé le Parti ouvrier belge (POB). Son père, Adolphe de Man, qui appartenait à une famille de petite noblesse désargentée, travaillait à la direction d'une compagnie maritime, statut honorable, mais qui souffrait à ses yeux de la comparaison avec celui de son frère et de son beau-frère, tous deux officiers dans l'armée. Il reporta cette ambition sur son fils, à qui il donna une éducation quasi militaire fondée sur la pratique intensive des sports et l'amour de la nature. Francmaçon, il était au dire d'Henri de Man « une des incarnations les plus pures de la morale stoïcienne » qui le portait à un anticléricalisme empreint de tolérance.
Notre personnage paraît avoir été marqué par ses parents du côté maternel plus encore que par son ascendance paternelle. Sa mère, Joséphine van Beers, fille du poète flamand Jan van Beers, appartenait à une vieille famille patricienne d'Anvers dont tous les membres étaient soit littérateurs, soit peintres, soit musiciens. La conscience de faire partie d'une élite intellectuelle portait les van Beers à mépriser, sans l'afficher, les « gens d'argent », mais non point à se séparer du peuple flamand dont ils parlaient et cultivaient la langue contrairement à la quasi-totalité de la bourgeoisie anversoise de l'époque. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans le cas de cette famille, c'est que les quatre filles du poète, après même la mort de ce dernier, formaient avec leurs maris et leurs enfants un microcosme social exceptionnellement cohérent et uni. « Les sœurs - écrit Henri de Man - se voyaient à peu près quotidiennement, les enfants jouaient toujours ensemble, et passaient constamment d'une maison à l'autre pour y manger et même pour y loger. Quand l'aînée des sœurs perdit sa fille unique, ma mère lui « prêta » mon frère, qui dès lors habita chez elle. Nous avons tous eu, en quelque sorte, quatre mères... » Comment cette atmosphère de « communisme parfait » n'aurait-elle pas influé sur la personnalité d'Henri de Man (Après coup, 1941) ?
Il est symptomatique que son adhésion à la Jeune garde socialiste d'Anvers, le 1er mai 1902, procéda d'une révolte éthique dirigée davantage contre une société si différente de cette harmonie familiale que contre l'hostilité familiale au socialisme. Néanmoins, après une période de flottement doctrinal marqué par les influences de Proudhon et de Kropotkine, la conversion d'Henri de Man au marxisme le plus radical, représenté alors par Kautsky et, surtout, Wilhelm. Liebknecht, en fit un transfuge social dont l'activité militante devait nécessairement l'éloigner de sa famille. Non seulement il refusa de s'inscrire à l'école militaire, à laquelle son père le destinait, mais encore s'adonna-t-il dès cette époque à une vigoureuse propagande anti-militariste.
Après avoir vainement tenté d'accomplir des études universitaires à l'Université libre de Bruxelles, puis à l'Institut polytechnique de Gand, d'où il fut exclu pour avoir pris part à une manifestation en faveur des révolutionnaires russes de 1905, Henri de Man s'établit en Allemagne, « terre d'origine et d'élection du marxisme ». Il suivit pour le Peuple de Bruxelles le Congrès social-démocrate d'Iéna, où il fit la connaissance de Bebel, Kautsky, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, etc. Il se fixa ensuite à Leipzig qui était alors, écrit-il, « la Mecque du marxisme, grâce à la Leipziger Volkszeitung, journal d'avant-garde du radicalisme marxiste », où il ne tarda guère à être agréé comme collaborateur (Après coup). Il déploya une activité considérable dans le cadre des jeunesses socialistes et joua un rôle important dans l'unification du mouvement allemand et dans la, création de l'Internationale de la jeunesse socialiste, dont la réunion constitutive, tenue après le Congrès de l'Internationale à Stuttgart, en 1907, le désigna comme premier secrétaire. Au contact de ces milieux politiques et intellectuels, il s'avisa de l'utilité des études supérieures pour la promotion du socialisme et, après avoir fréquenté plusieurs années l'Université de Leipzig et un semestre celle de Vienne, il obtint de la première, en 1909, le titre de docteur en philosophie summa cum laude pour une thèse d'histoire économique intitulée Das Genter Tuchgewerbe im Mittelalter (l’Industrie drapière à Gand au Moyen Age). Il passa la plus grande partie de l'année 1910 à Londres, où il adhéra à la « Social Democratic Federation » de Hyndman, qui était alors le groupe socialiste le plus radical et se réclamait du marxisme.
C'est en 1911 qu'Henri de Man revint en Belgique où Émile Vandervelde, le « patron » du POB et président de l'Internationale socialiste, lui avait offert la direction des oeuvres d'éducation du Parti, la Centrale d'éducation ouvrière. La même année, il provoqua un violent conflit au POB en publiant dans un supplément de la Neue Zeit de Kautsky une brochure intitulée Die Arbeiterbewegung in Belgien (le Mouvement ouvrier en Belgique), écrite en collaboration avec Louis de Brouckère, dans laquelle étaient dénoncées les tendances réformistes du POB et, surtout, les pratiques capitalistes du mouvement coopératif « Vooruit », de Gand, que dirigeait Edouard Anseele.
L'éclatement de la guerre de 1914 fut sans doute le drame central de la vie d'Henri de Man, en ce sens qu'il provoqua l'effondrement complet de sa foi marxiste. Dans les derniers jours de juillet 1914, il avait servi d'interprète entre Jaurès, Vandervelde et Hermann Müller - le futur chancelier de la République de Weimar - lors des dernières tentatives du Bureau de l'Internationale en faveur du maintien de la paix. Bouleversé par la violation de la neutralité belge, il se porta volontaire le 3 août 1914. Torturé par le doute quant au bienfondé de son attitude, en raison surtout des positions prises par les internationalistes à Zimmerwald et à Kienthal, Henri de Man n'en fut pas moins un jusqu'au-boutiste de la guerre, tant par son refus de toute paix de compromis avec le militarisme et le despotisme allemands, que par sa prédilection pour les postes les plus périlleux. Aussi bien, au lendemain de la première révolution russe de 1917, le gouvernement belge l'envoya-t-il en Russie aux côtés d'Émile Vandervelde et de Louis de Brouckère afin de convaincre le gouvernement russe de poursuivre la guerre et de rejeter le projet d'une conférence de la paix, qu'un groupe de socialistes de pays neutres avait convoquée à Stockholm. Il est intéressant de relever que cette expérience russe confirma de Man dans ses préventions contre le « fanatisme » de Lénine et de Trotsky et lui laissa une impression plutôt favorable de Kerensky. C'est du moins ce qui ressort de l'ouvrage qu'il publia l'année suivante en collaboration avec ses deux compagnons de voyage sous le titre de Trois aspects de la révolution russe.
Les deux séjours qu'Henri de Man effectua en Amérique en 1918 et en 1919-1920 sont plus révélateurs encore du curieux mélange d'enthousiasme naïf et de perspicacité dans la critique qui, avec l'aspiration intransigeante à la vérité, sont des composantes essentielles de sa psychologie. C'est de nouveau une mission du gouvernement belge qui fut à l'origine du premier de ces deux déplacements. Ayant applaudi en 1917 au grand dessein du président Wilson, Henri de Man fut d'abord séduit par une Amérique idéale dont il convint ensuite qu'elle appartenait plus au passé, sinon à ses rêves, qu'à la réalité. Il commença à déchanter lorsque, ayant entrepris de redresser les fausses légendes que de bonnes âmes faisaient courir sur les prétendues mutilations que les Allemands auraient massivement infligées aux enfants belges, il fut suspecté d'espionnage au profit de l'ennemi puis déclaré persona non grata. On trouvera un reflet critique de cette première expérience américaine dans la brochure Au pays du taylorisme que de Man publia en 1919. De retour en Belgique, horrifié par l'esprit revanchard dont les vainqueurs faisaient montre après l'armistice, il publia dans le Peuple du 26 janvier 1919 un article intitulé « La grande désillusion », dans lequel il écrivait : « Ce n'est pas pour cela, ce n'est pas pour que l'Europe de demain ressemble à celle d'hier que nous nous sommes battus. Ce n'est pas pour la destruction des nations allemande et russe, c'était pour l'indépendance de toutes les nations et pour délivrer l'Europe du militarisme » (Après coup).
Son opposition au traité de Versailles l'ayant isolé au sein du POB, il se décida à émigrer vers le Nouveau Monde. Après avoir pris part à une expédition à Terre-Neuve, il accepta de mettre en place à Seattle un système d'éducation ouvrière inspiré du modèle belge et fut nommé professeur de psychologie sociale à l'Université de l'État de Washington. Mais son enseignement fut supprimé du programme des cours à la suite de son intervention dans une campagne électorale locale aux côtés du « Fariner and Labour Party ». Aussi fut-il trop heureux, en automne 1920, d'accepter l'offre que Vandervelde venait de lui adresser à l'effet de mettre sur pied à Bruxelles une institution nouvelle baptisée « École ouvrière supérieure ». Son deuxième échec américain et la défaite des idées wilsoniennes lui avaient fait perdre définitivement ses illusions sur les États-Unis.
C'est de cette époque que date le premier ouvrage de la grande période de création doctrinale d'Henri de Man, laquelle devait durer de 1919 à 1935. Il s'agit d'un livre de méditations sur la guerre et ses conséquences qu'il écrivit en anglais et publia en 1919 sous le titre de The remaking of a mind : A soldier's thoughts on war and reconstruction (la Refonte d'un esprit : réflexions sur la guerre et la reconstruction). L'auteur y explique longuement le retournement intellectuel que la guerre avait provoqué chez lui, notamment quant au marxisme. Il est significatif qu'Henri de Man ait passé la plus grande partie de cette période, la plus féconde de sa vie, en Allemagne et en Suisse alémanique. En effet, son isolement au POB s'était accru à la suite de divers incidents provoqués par sa condamnation des humiliations que les Alliés infligeaient à l'Allemagne. Aussi bien préféra-t-il s'éloigner de Belgique. De 1922 à 1926, il vécut à Darmstadt tout en enseignant à l' « Akademie der Arbeit » de Francfort-sur-le-Main. C'est alors qu'il écrivit en allemand le présent ouvrage, qui parut en 1926 sous le titre de Zur Psychologie des Sozialismus (Contribution à la psychologie du socialisme) et qui donna lieu l'année suivante à une première édition en langue française. De 1926 à 1929, il se retira à Flims, dans le canton des Grisons, où il rédigea, toujours en allemand, Der Kampf um die Arbeitsfreude, dont l'édition allemande date de 1927 et l'édition française, intitulée la Joie au travail, de 1930. Il y écrivit également l'essentiel de Die sozialistische Idee, dont l'édition allemande fut saisie par les Nazis peu après sa sortie de presse en 1933, et dont la version française parut en 1935 sous le titre de l'Idée socialiste. Enfin, de 1929 à 1933, il vécut à Francfort, l'Université de cette ville lui ayant offert la chaire nouvellement créée de psychologie sociale. C'est là qu'il composa, en néerlandais cette fois, son Opbouwend Socialisme, publié en 1931, et dont la version française, intitulée le Socialisme constructif, parut en 1933.
Devant la crise économique et la montée des fascismes, le POB était au début des années 30 aussi désemparé que le socialisme allemand. Dès 1931, son président, Vandervelde, avait pressenti de Man pour prendre part à l'élaboration d'une nouvelle stratégie en vue de surmonter le marasme. En 1932, de Man était nommé directeur du Bureau d'études sociales du POB, sorte d' « officine d'idées » dont allait sortir le « Plan du travail ». La même année, il obtenait un congé de l'Université de Francfort et était nommé à l'Université libre de Bruxelles, mais ce n'est qu'en avril 1933 qu'il se fixa dans cette ville et y prit ses nouvelles fonctions. Grâce à la pression des syndicats, le Congrès de Noël 1933 du POB adopta, à une écrasante majorité, le Plan du travail, et créa en même temps un poste de vice-président du Parti, avec des droits égaux à ceux du président, poste auquel de Man fut élu triomphalement. Sans prétendre résumer ici le planisme, disons qu'il s'agissait de surmonter la crise par un ensemble de mesures tant structurelles que conjoncturelles, solidaires les unes des autres, tendant à créer un secteur public par la socialisation du capital financier, du crédit, des monopoles et des grandes propriétés foncières, et à permettre à l'État d'intervenir dans le secteur privé pour y faire prévaloir l'intérêt général sans toutefois fausser les mécanismes de la concurrence. « Le Plan, tout le Plan, rien que le Plan », tel fut dès lors le mot d'ordre du POB. Dans la foulée du Congrès de 1933, de Man écrivit de nombreux articles approfondissant les problèmes économiques et financiers que devait résoudre le Plan. Et, finalement, c'est le Bureau d'études sociales qui publia, sous sa direction, en 1935, tant en français qu'en néerlandais, sous le titre de l'Exécution du Plan du travail, l'ouvrage clôturant ce que nous avons appelé sa grande période de création doctrinale.
Entre-temps, l'homme politique ayant pris le relais du penseur, la vie d'Henri de Man nous apparaît comme relevant de l'histoire mouvementée de cette période troublée entre toutes. Signalons-en les principales étapes par quelques dates et quelques faits. En mars 1935, les instances exécutives du POB s'étant prononcées en faveur d'une participation socialiste au gouvernement, de Man devint ministre des Travaux publics et de la résorption du chômage dans le premier cabinet van Zeeland, bien que ce dernier n'eût pas accepté tel quel le Plan du travail dont le Congrès de Noël 1933 avait cependant fait un préalable. En juin 1936, il devint ministre des Finances dans le second cabinet van Zeeland et le demeura dans le cabinet Janson jusqu'en février 1938, époque à laquelle il démissionna en raison d'un long surmenage. Bien que voués à un certain immobilisme du fait de leur composition tripartite catholique-socialiste-libérale, ces gouvernements réussirent, en s'inspirant du Plan du travail, mais sans prétendre l'appliquer, à résorber dans une large mesure le chômage dû à la crise et à faire reculer le Rexisme.
Quelle que fût la part prise par lui dans ce redressement, Henri de Man garda de son expérience ministérielle un sentiment d'échec dont il rendit responsable le régime parlementaire belge dans lequel il vit désormais le principal bastion des puissances d'argent et, conséquemment, le principal obstacle sur la voie du socialisme. Parallèlement, la détérioration de la situation internationale ayant justifié ses anciennes mises en garde contre le Traité de Versailles, Henri de Man fut de ceux qui, après même Munich et Prague, voulant renforcer la politique dite d'indépendance de la Belgique, défendirent une position strictement neutraliste. L' « air du temps » aidant, ces deux options amenèrent de Man à mettre l'accent sur le caractère autoritaire de la démocratie qu'il préconisait et sur le caractère national de son socialisme, dans une série d'articles qu'il publia dans la revue socialiste flamande Leiding. Si même elles n'expliquent pas entièrement l'étrange fascination que Léopold III exerça sur lui, ces options permettent de comprendre aussi comment celui qui devait accéder, en mai 1939, à la présidence du POB put apparaître à Jules Romains, dans Sept mystères du destin de l'Europe, comme « l'homme du roi », chargé par ce dernier de missions ultra-secrètes, entre décembre 1938 et février 1939, dans une ultime tentative en vue de sauver la paix.
En septembre 1939, la guerre ayant éclaté et la Belgique ayant opté pour la neutralité, de Man devint ministre sans portefeuille dans le troisième cabinet Pierlot ; mais, se sentant isolé dans ce nouveau gouvernement tripartite, il le quitta après quelques mois afin de se consacrer à l'Oeuvre Elisabeth « Pour nos soldats ». Dès l'attaque contre la Belgique, il fut, en sa qualité de capitaine, chargé de mission spéciale auprès de la reine Elisabeth, fonction qui lui permit d'exercer une influence occulte sur le roi pendant la campagne des dix-huit jours et, notamment, sur la détermination de Léopold III à partager le sort de son armée après la capitulation plutôt que celui de ses ministres dans l'exil.
Pour expliquer l'attitude qui, dès lors et pendant dix-huit mois, fut celle d'Henri de Man, Peter Dodge écrit dans son beau livre Beyond Marxism : The Faith and Works of Hendrik de Man : « ... pendant une assez longue période, il [de Man] a agi sans mettre en doute que le conflit armé s'était soldé par le triomphe total de l'Allemagne nazie. » Toutefois, pendant cette période, ses projets évoluèrent. Dans un premier temps, prenant étrangement ses désirs pour des réalités, de Man pensa mettre à profit la « désertion » de la majeure partie des propriétaires et du personnel politique pour imposer une révolution dont le roi eût été le catalyseur sitôt que le retour des prisonniers de guerre et la conclusion d'un armistice sur le modèle français lui eussent permis de reprendre son rôle constitutionnel. Telle est la perspective euphorique dans laquelle s'inscrit le fameux manifeste aux militants socialistes que de Man rédigea vers la fin de juin 1940 et qui parut dans plusieurs quotidiens belges au début de juillet. En sa qualité de président du POB, il recommandait à ses troupes d'accepter le fait de la victoire allemande, de poursuivre l'activité économique des oeuvres socialistes, mais de considérer le rôle politique du POB comme terminé. « La guerre, poursuivait-il, a amené la débâcle du régime parlementaire et de la ploutocratie capitaliste dans les soi-disant démocraties. Pour les classes laborieuses et pour le socialisme, cet effondrement d'un monde décrépit, loin d'être un désastre, est une délivrance. » Et il concluait : « Préparez-vous à entrer dans les cadres d'un mouvement de résurrection nationale qui englobera les forces vives de la nation, de sa jeunesse, de ses anciens combattants, dans un parti unique, celui du peuple belge uni par sa fidélité à son Roi et par sa volonté de réaliser la souveraineté du travail. »
Dans un deuxième temps, l'hypothèse qui avait provoqué la rédaction du manifeste ne s'étant pas réalisée, de Man tenta d'organiser la défense « par tous les moyens légaux » des intérêts de la population, à commencer par ceux des travailleurs et des prisonniers ; en 1940 il patronna la création d'une centrale syndicale unique, l'Union des travailleurs manuels et intellectuels (UTMI), puis il lança le journal Le Travail auquel il imposa une attitude de neutralité vis-à-vis des belligérants correspondant à son propre refus théorique de prendre parti. Mais, ses relations avec l'occupant et, partant, ses possibilités d'action s'étant progressivement dégradées, en raison notamment de son refus de céder aux pressions croissantes des autorités allemandes, Henri de Man jugea insupportables les pressions nouvelles dont il fit l'objet à partir de l'agression contre l'URSS en juin 1941. Aussi s'exila-t-il dès novembre 1941 à La Clusaz, en Haute-Savoie, où, hormis quelques voyages le plus souvent clandestins à Paris et à Bruxelles, il vécut reclus le reste de la guerre. Pour conclure cette évocation sommaire du rôle tenu par de Man sous l'occupation, il ne nous paraît pas inutile de rapporter le jugement que le général von Falkenhausen, commandant militaire pour la Belgique, porta sur lui dans un mémorandum daté du 31 juillet 1940, tel que le résument J. Gérard-Libois et José Gotovitch dans leur remarquable ouvrage l'An 40 - la Belgique occupée : « ... par son essence même, le programme de De Man, en dépit des éléments "pseudo-fascistes" qu'il paraît revêtir, au moins formellement, ne parviendra jamais, vu son esprit et ses origines, à s'intégrer vraiment dans un ordre européen, tel que le conçoit l'Allemagne ».
L'impossibilité d'agir qu'Henri de Man commença à éprouver .dès l'automne 1940 le porta à rédiger ses Mémoires qu'il publia l'année suivante, à Bruxelles, sous le titre d'Après coup. Ce livre marque le début d'une deuxième phase de création, à la vérité moins doctrinale qu'historique et philosophique. A La Clusaz, de Man écrivit ses Réflexions sur la paix, livre qui, malgré l'accord préalable de la censure et la recommandation d'Otto Abetz, fut interdit dès sa parution à Bruxelles, en 1942, à cause de ses tendances pacifistes. C'est également dans son refuge haut-savoyard qu'il rédigea ce curieux journal intitulé Cahiers de ma montagne, si révélateur de sa personnalité complexe, qui fut publié à Bruxelles aussi, en 1944. Enfin, c'est là surtout que, s'étant plongé dans une recherche sur le XVe siècle français, il composa l'essentiel d'un ouvrage d'histoire dont la version allemande parut à Berne en 1950 sous le titre de Jacques Cœur : der königliche Kaufmann et la version française à Bourges, en 1952, sous le titre de Jacques Cœur, argentier du roy. Durant sa réclusion volontaire à La Clusaz, de Man entretint des relations avec des « collaborationnistes » belges, avec des personnalités allemandes plus ou moins orthodoxes, comme Otto Abetz et l'ancien député socialiste au Reichstag Carlo Mierendorff, lequel l'aurait initié aux projets de conspiration du groupe Gördeler-Leuschner qui aboutirent à l'attentat manqué du 20 juillet 1944 contre Hitler, mais aussi avec des responsables français de la Résistance comme Robert Lacoste.
Lors de la Libération, il n'en fut pas moins arrêté par des maquisards, puis relâché et enfin poursuivi par eux sur l'ordre du gouvernement belge de Londres. Il parvint de justesse à gagner la Suisse où il bénéficia de la protection de Hans Oprecht, président du Parti socialiste suisse, qui avait été un partisan enthousiaste du planisme. Mais, dans le cadre de la répression de l' « incivisme », Henri de Man fut condamné en 1946 par un tribunal militaire belge à vingt ans de détention extraordinaire, dix millions de dommages-intérêts à l'État, la dégradation militaire, la destitution des grades, titres, fonctions, emplois, services publics, etc., la sentence entraînant en outre, en cas de non-exécution, la déchéance de la nationalité belge, « pour, étant militaire, avoir méchamment servi la politique et les desseins de l'ennemi ». Mis définitivement hors combat et connaissant l'amertume de la réprobation publique, de Man vécut en Suisse les dernières années de sa vie, d'abord à Berne, puis à Greng, près de Morat. Néanmoins, cet exil lui valut une compensation tardive, sur le plan strictement personnel il est vrai : il épousa une Suissesse et cette union, qui était la troisième, semble lui avoir apporté le bonheur. Ses dernières années furent consacrées à la rédaction de nouveaux ouvrages : Au-delà du nationalisme, publié en 1946 ; Cavalier seul : Quarante-cinq années de socialisme européen et Gegen den Strom (À contre-courant), qui constituent deux versions remaniées, complétées et d'ailleurs différentes l'une de l'autre, de son autobiographie de 1941; The Age of Fear (l'Age de la peur), dont l'original anglais est resté inédit, mais dont une version allemande, Vermassung und Kulturverfall, a paru en 1951, suivie, en 1954, d'une version française, l'Ère des masses et le Déclin de la civilisation; et, enfin, deux livres sur la pêche, son sport favori.
Le 20 juin 1953, en plein jour, la minuscule voiture que conduisait de Man, aux côtés duquel se trouvait son épouse, s'immobilisa pour des raisons inconnues sur la voie de chemin de fer, à un passage à niveau non gardé qui se trouvait à proximité immédiate de leur domicile ; elle fut broyée par une locomotive qui arrivait avec un léger retard sur l'horaire. De Man et sa femme avaient vécu.
(BRELAZ M. – RENS I., Man (Henri de), dans Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1973, t. 38, col. 535-554)
MAN (Henri de), inscrit à l'état civil sous la forme DEMAN, homme politique et publiciste socialiste, professeur de psychologie sociale, né à Anvers le 17 novembre 1885, décédé à Greng près de Morat (Suisse) le 20 juin 1953.
Petit-fils, par sa mère, du poète flamand Jan van Beers, Henri de Man connut une enfance heureuse dans une famille aisée et cultivée de la bourgeoisie anversoise. Il fit ses études primaires et secondaires dans sa ville natale. Très tôt, il fut frappé par le contraste existant entre son milieu familial privilégié et le monde extérieur. Il en conçut un vit intérêt pour le problème social qui le poussa à adhérer, en 1902, à la Jeune Garde Socialiste d'Anvers et à y militer activement. Tout d'abord influencé par les doctrines anarchistes qui satisfaisaient son besoin de liberté, il ne tarda pas à leur préférer la praxis marxiste de la lutte de classe comme seul remède à l'opportunisme et a l'embourgeoisement du mouvement ouvrier. Ses activités politiques lui firent négliger les études de sciences naturelles qu'il avait entreprises à l'Université de Bruxelles, puis, à la suite d’un échec, celles qu'il poursuivit à l'Institut polytechnique de Gand, dont il se fit expulser pour avoir participé à une manifestation en faveur de la révolution russe de 1905. Jugeant qu'il avait atteint le point de rupture avec sa famille et sa classe sociale, il abandonna ses études et partit pour 1'Allemagne, “ terre d'origine et d'élection du marxisme ”. Il se fixa à Leipzig et fut bientôt agréé comme rédacteur à la Leipziger Volkszeitung, journal marxiste radical auquel collaboraient Rosa Luxembourg, Pannekoek, Radek, Trotzky, Karl Liebknecht, etc. C'est avec ce dernier et Ludwig Frank que de Man oeuvra à l'unification des jeunesses socialistes allemandes et à la création, en 1907, de la Fédération Internationale de la Jeunesse Socialiste, dont il fut le premier secrétaire. Parallèlement, il reprit ses études universitaires, travaillant notamment la psychologie avec Wundt et l'économie politique avec Karl Bücher. Sous la direction de celui-ci, mais guidé par Henri Pirenne, il consacra sa thèse de doctorat, soutenue en 1909, à Das Genter Tuchgewerbe im Mittelalter (L'Industrie drapière à Gand au moyen âge).
Constatant que même les sociaux-démocrates allemands étaient gagnés par les tendances réformistes qu'il avait déjà observées en Belgique, de Man défendit en 1907 dans l'opuscule Het Tijdvak der Demokratie (L'ère de la démocratie) un marxisme de stricte observance, position doctrinale qui, avec quelques ajustements mineurs, devait rester sienne jusqu'en 1914. Mais dès l'hiver 1907-1908, passant un semestre à l'Université de Vienne, il eut l'occasion de découvrir le problème des nationalités qui incitait les premiers austro-marxistes à préconiser un marxisme assoupli par l'idée de l'autonomie nationale. C'est toutefois la découverte du socialisme anglais en 1910 qui ébranla le plus ses convictions, bien qu'il eût là encore choisi de militer pour la tendance la plus radicale, quoique déjà sur le déclin, la Fédération sociale démocratique de Hyndman. La même année, il se maria avec une compatriote et rentra eu Belgique où il fut nommé secrétaire de la Centrale d'Éducation Ouvrière qui venait d'être créée pour la formation doctrinale des travailleurs. Avec Louis de Brouckère, il développa dans le Parti Ouvrier Belge une tendance de gauche qui s'opposait à la majorité réformiste et ministérialiste. En 1911, ils publièrent conjointement, dans la revue social-démocrate allemande Die Neue Zeit, une double étude intitulée Die Arbeiterbewegung in Belgien (Le Mouvement ouvrier en Belgique) qui agita passablement le parti. De Man y analysait les raisons historiques pour lesquelles la Belgique, un des pays capitalistes les plus développés, était en retard dans son évolution vers le socialisme. Incidemment, il dénonçait l'exemple néfaste de “l'affairisme” de la coopérative Vooruit de Gand. Combattre le réformisme et l'opportunisme par l'éducation et la réorganisation du parti, sans tomber dans l'extrémisme révolutionnaire, tel fut le souci majeur d'Henri de Man jusqu'en 1914. Très actif également sur le plan international, où il fit office d'interprète dans de nombreux congrès, il suivit et soutint jusqu'à la dernière minute les efforts de la IIe Internationale pour opposer à la menace de guerre la solidarité de classe prolétarienne. Avec Camille Huysmans, il fut chargé d'accompagner Hermann Müller, délégué par les sociaux-démocrates allemands, à une ultime rencontre avec les socialistes français, au lendemain de l'assassinat de Jaurès.
Deux jours plus tard, “emporté par un mouvement de l'instinct” face à l'agression allemande, de Man se porta volontaire. Il se battit courageusement et fut promu lieutenant, mais son adhésion spontanée et impérieuse à une cause si éloignée de ses convictions doctrinales déclencha en lui une crise de conscience qui sapa les fondements mêmes de son marxisme. Une seule certitude lui restait : la nécessité de poursuivre la guerre jusqu'à la défaite de l'Allemagne, car seule cette défaite pourrait entraîner la révolution démocratique que les sociaux-démocrates n'avaient pas pu ou voulu faire en août 1914. C'est en cette qualité de “ jusqu'au-boutiste ” qu'il fit partie, avec Vandervelde et de Brouckère, de la mission que la Belgique envoya auprès du gouvernement russe, après la première révolution de 1917, pour le persuader de ne pas accepter une paix séparée. Et quand le président Wilson annonça son programme en quatorze points, il l'accueillit avec enthousiasme comme la promesse d'une paix démocratique entre les peuples.
En 1918, de Man fut désigné pour accompagner aux États-Unis une mission gouvernementale chargée d'étudier les nouvelles méthodes de production et les rapports sociaux dans l'industrie américaine en vue de la reconstruction économique de la Belgique. Au pays du taylorisme, paru en 1919, est le reflet critique de cette première expérience américaine dont la conclusion ne fut cependant guère heureuse, Washington ayant demandé son rappel après qu'il eut provoqué des incidents en dénonçant les exagérations de la propagande antiallemande.
De retour en Europe, il écrivit The Remaking of a mind: A soldier’s thoughts on war and reconstruction (La Refonte d'un esprit : réflexions d'un soldat sur la guerre et la reconstruction), publié en 1919 à New York et à Londres, où il expliquait le bouleversement moral et intellectuel que la guerre avait provoqué en lui. Il y exposait sa nouvelle conception du socialisme : un mouvement démocratique d'autant plus éloigné du marxisme allemand d'avant la guerre qu'il se rapprocherait du modèle empirique anglo-saxon, accordant plus d'importance à l’idée du contrôle des moyens de production qu'à celle de leur propriété et “relativisant” la doctrine de la lutte de classe par la conscience de la solidarité sociale liée à l'intérêt commun de la grande majorité.
Sa première grande déception lui vint des perspectives immédiates de la paix : ni les négociations de Versailles, ni l'égoïsme conservateur et nationaliste des vainqueurs, partis socialistes y compris, ne conduisaient, estima-t-il, à une Europe débarrassée de la peur et de la guerre. Déçu tout particulièrement par la réaction du mouvement socialiste, il décida d'émigrer en Amérique avec sa famille.
Après avoir dirigé une expédition de prospection à l'intérieur de Terre-Neuve, il fut invité à mettre sur pied à Seattle une institution semblable à la Centrale d'Education Ouvrière ; puis l'Université de l'État de Washington lui offrit la chaire de psychologie sociale. En attendant le début de l'année académique, il étudia les conditions de la vie ouvrière dans la région, travaillant comme manœuvre dans diverses entreprises et partageant la rude existence d'ouvriers migrateurs. Revenu à Seattle, il participa à la campagne électorale du Farmer and Labor Party, ce qui lui valut d’être rayé du programme des cours de l'Université avant même d'avoir commencé son enseignement. Comme Vandervelde lui proposait de rentrer en Europe pour organiser une nouvelle institution, l'École Ouvrière Supérieure, il accepta.
Dans The Remaking of a mind, de Man avait énoncé les grandes lignes de ce qu'il considérait comme le socialisme à venir. Il s'agissait désormais bien moins de développer la conscience de classe des travailleurs par une formation essentiellement doctrinale, comme avant 1914, que de former les futurs cadres du mouvement en vue des tâches pratiques qu'ils seraient appelés à assumer dans une démocratie économique. La conquête des capacités passait avant la conquête du pouvoir. Telle était l'orientation qu'il fallait donner à l'œuvre d'éducation socialiste. C'est dans cet esprit aussi que de Man organisa et présida, en septembre 1921, à Morlanwelz, une semaine syndicale sur la question du contrôle ouvrier. Le recul général du socialisme en Europe à cette époque empêcha le mouvement de se développer. Il est assez révélateur à cet égard que la présence d'un syndicaliste allemand à Morlanwelz fut à l'origine de l'incident du “fusil brisé” qui entraîna la démission des ministres socialistes et la fin du gouvernement d'union nationale.
De Man espérait que l'Internationale reconstituée parviendrait à définir une politique européenne ne condamnant pas l'Allemagne à la ruine et à l'humiliation. En février 1922, la Conférence de Francfort adopta des résolutions sur la fin des occupations militaires, la réduction des réparations et l'organisation d'un système de reconstruction. De Man reprit l'essentiel de ces propositions dans un discours qu'il prononça à Cologne un mois plus tard. Mais l'opinion publique était fort peu préparée à en admettre le bien-fondé. C'est ce que Vandervelde s'efforça de lui faire comprendre. Déçu une fois encore, traversant au demeurant une grave crise conjugale, de Man préféra se retirer provisoirement de la vie publique et alla s'installer en automne 1922 près de Darmstadt, où il put observer sur le vif l'inflation et la misère qui sévissaient dans la République de Weimar. Lorsque la Ruhr fut occupée par les armées franco-belges, il envoya au gouvernement sa démission d'officier de réserve. Il demeura à Darmstadt quatre ans durant lesquels il enseigna la psychologie de l'ouvrier industriel à la Frankfurter Akademie der Arbeit et rédigea son premier grand ouvrage doctrinal Zur Psychologie des Sozialismus, paru à Jena en 1926 et traduit en français en 1927 - avant de l'être dans une dizaine d'autres langues - sous le titre Au delà du marxisme. Ce livre devait obtenir le prix du Concours quinquennal des sciences sociales décerné à l'oeuvre la plus originale et la plus remarquable qui ait paru en Belgique pendant la période 1927-1931.
En s'attaquant à la toute-puissance de la doctrine marxiste et en accusant volontairement le ton polémique de l'ouvrage, de Man entendait créer par un choc psychologique les conditions d'un renouvellement du mouvement socialiste, écartelé entre une doctrine révolutionnaire et une pratique réformiste. Le marxisme fait fausse route, pensait-il, en identifiant l'idée de catastrophe économique qui découle de son analyse du système capitaliste avec l'idée de révolution sociale conçue comme la finalité du mouvement ouvrier. Une telle identification suppose en effet que les mobiles de l'action socialiste procèdent d'intérêts matériels antagonistes, que les catégories économiques se traduisent par des catégories idéologiques et que les orientations de la volonté reflètent l'évolution sociale par un processus d'adaptation nécessaire. C'est cela que de Man conteste, et non l'explication marxiste du capitalisme. La lutte de classe ne provient pas de la prise de conscience de phénomènes économiques, mais d'un refus d'adaptation à une situation sociale donnée, refus qui procède d'un sentiment d'exploitation et d'un sentiment d'oppression. Le sentiment d'exploitation est le résultat de certaines conditions sociopsychologiques : existence de classes stables, tensions entre les besoins et leur satisfaction, jugement moral condamnant l’inégalité sociale. Le sentiment d'oppression résulte de ce que le capitalisme a séparé le producteur de la production, l'ouvrier de l'œuvre, et créé un esprit de répugnance au travail, de sorte qu'un simple déplacement de propriété serait impropre à guérir le mal.
Pour de Man, l'évolution du mouvement socialiste confirme la validité de sa critique théorique. Trois traits fondamentaux de cette évolution contredisent la doctrine marxiste. Premièrement, du fait de son intégration graduelle à une communauté nationale, le prolétariat a désormais quelque chose de plus à perdre que ses chaînes; aussi le mouvement ouvrier est-il malheureusement passé du cosmopolitisme au patriotisme. Deuxièmement, les moyens employés à la réalisation du but révolutionnaire éloigné tendent à se substituer à ce but, l'organisation prend le pas sur le mouvement, les administrateurs succèdent aux pionniers héroïques ; aussi le mouvement ouvrier est-il malheureusement passé d'un esprit révolutionnaire à un esprit tout au plus réformiste. Troisièmement, l'époque est révolue où le prolétariat pouvait condamner les lois, la morale et la religion comme autant de préjugés bourgeois ; une classe opprimée ne peut se libérer en créant une culture nouvelle à partir de rien ; aussi sa libération passe-t-elle par l’assimilation de la culture dominante, elle est malheureusement imitation avant d'être création.
De Man concluait à la nécessité de dépasser le marxisme comme explication globale du socialisme parce que, sous sa forme pure, il prétend déduire ce qui doit être de la connaissance de ce qui est, alors que fondamentalement le socialisme est une protestation de l'impératif contre l'indicatif ; et parce que, sous sa forme vulgaire, la seule qui agisse encore sur les masses, sa conception du déterminisme historique a affaibli le niveau moral et la volonté révolutionnaire du mouvement. “Si donc on voit dans le socialisme, écrivait de Man, quelque chose d'autre et de plus qu'une antithèse au capitalisme moderne, et si on le rapporte à ses racines morales et intellectuelles, on trouvera que ces racines sont les mêmes que celles de toute notre civilisation occidentale. Le christianisme, la démocratie et le socialisme ne sont plus alors, même au point de vue historique, que trois formes d'une seule idée.”
Muselé par les tenants de l'orthodoxie, de Man espérait susciter un débat assez vaste pour les contraindre à réviser leurs principes d'action. Aussi le livre était-il un appel à tous ceux - jeunes socialistes, intellectuels, travailleurs chrétiens, etc. - qui risquaient d'être attirés de plus en plus par d'autres idéologies parce que le marxisme reflétait de moins en moins leurs aspirations. En définitive, ce fut surtout parmi les intellectuels et dans les milieux socialistes religieux qu'il trouva un accueil favorable, comme en témoigne la conférence qui eut lieu à Heppenheim en 1928, dont le compte rendu fut publié sous le titre Sozialismus aus dem Glauben (Le Socialisme fondé sur la foi), sans cependant que cet effort de renouveau se concrétisât dans une action commune.
Pendant cette période de création doctrinale, de Man continuait à se préoccuper des problèmes les plus concrets du monde du travail. C'est d'une enquête auprès de ses élèves ouvriers de l'Akademie der Arbeit qu'est sorti en 1927 Der Kampf um die Arbeitsfreude (La Joie au travail), contribution originale à la compréhension des mobiles du socialisme et notamment du sentiment d'oppression issu de la déshumanisation du mode de production industriel.
En 1926, Henri de Man se retira dans les Grisons. Sans perdre le contact avec le monde extérieur, il profita de cet isolement accru pour entreprendre la rédaction de Die sozialistische Idee (L'Idée socialiste), son ouvrage le plus ambitieux, conçu comme le complément positif d’Au delà du marxisme. En 1929, à la suite d'un nouvel échec sur le plan conjugal, il s'installa à Francfort-sur-le-Main où l'Université lui avait offert l'enseignement de la psychologie sociale. L'atmosphère de crise économique et morale qui entourait la montée du nazisme, le scepticisme croissant des masses ouvrières à l'égard de la social-démocratie, l'impuissance de celle-ci à comprendre l'évolution des mentalités, tout cela rendait encore plus impérieuse la nécessité d'une prise de conscience collective. Il y avait là un défi qui contraignit de Man à ne pas se satisfaire des conclusions auxquelles il était arrivé dans sa critique du marxisme. Analysant les caractéristiques et les conséquences du renforcement des nationalismes et de l'évolution du capitalisme, il développa largement l'idée - par exemple, en 1931, dans Opbouwend socialisme (Le Socialisme constructif) - que le socialisme devait être un modèle d'action et un style de vie au service d'une nouvelle synthèse d'aspirations spirituelles plutôt qu'une antithèse de telle ou telle réalisation bourgeoise ou même capitaliste. Le socialisme était chargé d'une mission culturelle que de Man symbolisa dans la grandiose mise en scène de Wir ! (Nous), une sorte d'oratorio avec chœurs, orchestre et films, qui fut représenté pour la première fois à Francfort le ler mai 1932.
C'est dans Die sozialistische Idee (L'Idée socialiste), paru en 1933, qu'on trouve l'exposé le plus achevé de la philosophie de l'histoire et du socialisme d'Henri de Man. Fidèle sur ce point à la dialectique hégélienne, il y montre que l'évolution historique résulte d'une tension perpétuelle entre les impulsions spirituelles et leurs réalisations successives. Notre culture occidentale est née ainsi de la conjonction entre le double héritage grec et chrétien dans les institutions communales du haut moyen âge. Dans cette perspective, le socialisme moderne n'est rien d'autre que la protestation contemporaine au nom des valeurs fondamentales contre la réalité capitaliste qui les transgresse, donc une tentative de rétablir l'harmonie des moyens et des fins, de la morale individuelle et de la morale sociale, aussi bien sous l'aspect traditionnel du retour aux sources que sous l'aspect novateur de la re-création de ces valeurs.
Mais comment réaliser l'idée socialiste? Réhabiliter les mobiles éthiques du socialisme, changer le style de vie pour provoquer une métamorphose psychologique de l'homme étaient des tâches de longue haleine. En 1933, la situation exigeait une réponse immédiate: la rénovation des moyens d'action. En effet, la crise du capitalisme et l'aggravation des antagonismes sociaux rendaient impuissant le réformisme sans pour autant renforcer le communisme, de sorte que le courant anticapitaliste ne bénéficiait en dernier ressort qu'à des mouvements fascistes. Selon de Man, il fallait donc regrouper la classe ouvrière divisée et en faire le noyau d'une alliance avec d'autres classes pour constituer une majorité anticapitaliste. Tel était le but du planisme.
Au début des années 1930, le Parti Ouvrier Belge (P.O.B.) créa un bureau d'études sociales à la tête duquel il appela Henri de Man. Celui-ci était désireux de mettre ses idées en pratique. Déjà, à la demande d'Albert Thomas, directeur général du Bureau International du Travail, il avait établi un projet d'université ouvrière internationale qui, toutefois, devait rester sans suite. Il accepta donc l'offre du P.O.B. et rentra en Belgique. Entouré par des hommes compétents et enthousiastes, il fut en mesure de dresser rapidement un plan économique qui servit de base à l'élaboration du Plan du travail, adopté à une large majorité au congrès du P.O.B. de Noël 1933. Simultanément, Henri de Man fut porté à la vice-présidence du parti.
Conçu comme un ensemble de mesures solidaires à exécuter selon un ordre de priorités préétabli, ajoutant aux anciennes réformes de répartition un certain nombre de réformes de structures, le Plan du travail était un programme global et immédiat destiné à servir de moyen de lutte contre la crise par la création d'un front du travail anticapitaliste. Trois objectifs principaux le caractérisaient : 1° La constitution d'un régime d'économie mixte avec un secteur socialisé comprenant le crédit, les transports en commun, les industries de base et toutes celles que les lois de la concurrence ne régissaient plus, et un secteur privé englobant toutes les autres activités ; 2° La planification de l'économie nationale par la soumission différenciée des deux secteurs à des directives d'intérêt général en vue de redresser la conjoncture et d'assurer la prospérité ; 3° La réforme du régime parlementaire de manière à renforcer l'institution démocratique, notamment par la création d'un double Exécutif, l’un politique déterminant les objectifs, l'autre économique chargé de la gestion du secteur public et de l'orientation du secteur privé, par la substitution d'un Conseil économique au Sénat, etc. Porté par une propagande systématique, le Plan du travail cherchait à mobiliser tous les milieux touchés par la crise. Du côté catholique, la publication de l'encyclique Quadragesimo Anno lui ouvrait de nouvelles perspectives, et de Belgique l'idée se répandit aux Pays-Bas, en France, en Suisse et dans d'autres pays européens. Trois conférences planistes internationales eurent lieu de 1934 à 1937. Nulle part, cependant, le planisme ne parvint à s'imposer. En Belgique, les milieux catholiques demeuraient très réticents et, même au sein du P.O.B., l'unité était moins grande que ne l'avait suggéré le congrès de 1933. Aux divergences de vues qui subsistaient s'ajoutaient les réserves de ceux que les méthodes, les initiatives (comme celle visant à limiter le cumul des fonctions), voire le prestige croissant du “ père du Plan ” dérangeaient.
Quoi qu'il en soit, avant que la campagne planiste n'ait pu aboutir à son but initial, la constitution d'une majorité parlementaire, le P.O.B. accepta en mars 1935 de participer au gouvernement d'union nationale de Paul van Zeeland. Dès 1934, Henri de Man avait eu des contacts privés avec ce dernier et ils s'étaient mis d'accord sur le principe d'une politique antidéflationniste. Mais le programme du nouveau gouvernement était loin de reprendre le mot d'ordre du P.O.B. “ le Plan, rien que le Plan, tout le Plan ”. De Man expliqua cette concession par l'aggravation de la situation économique et sociale qui appelait des mesures conjoncturelles immédiates. L'heure du Plan, écrivait-il, devait sonner avant l'heure de la grève générale.
Le premier gouvernement van Zeeland réussit effectivement à renverser la conjoncture économique. Ministre des Travaux publics et de la Résorption du chômage, de Man parvint à réduire celui-ci de moitié en un an, comme il se l'était proposé. En revanche, lorsqu'il voulut institutionnaliser l'oeuvre de sauvetage en organisant l'Office de Redressement économique, il se heurta à des obstacles insurmontables. Le projet de contrôle des banques et d'autres propositions de réformes structurelles connurent un sort semblable. Le second gouvernement van Zeeland, issu des élections de mai 1936 et dans lequel de Man était devenu ministre des Finances - il fut en outre coopté sénateur la même année -, accentua dans son programme la nécessité de renforcer l'Exécutif et le contrôle du crédit. De Man espérait que le Premier ministre parviendrait à imposer un style de gouvernement moins dépendant des partis et des forces conservatrices et plus résolu à atteindre ses objectifs. En février 1937, Paul-Henri Spaak et lui expliquèrent dans des interviews retentissantes leur option pour un “ socialisme national ” visant à réaliser tout ce qui était réalisable dans le cadre national et refusant l'alibi d'un internationalisme platonique. Aussi, quand Degrelle provoqua une élection partielle à Bruxelles en avril 1937, encouragèrent-ils van Zeeland à relever le gant au nom de l'union nationale. La victoire du premier ministre ouvrirait la voie, pensaient-ils, à un regroupement des forces démocratiques et progressistes au-dessus des clivages traditionnels. Toutefois, il n'en fut rien. Très rapidement le gouvernement se débattit dans la crise ouverte par un projet de loi d'amnistie et aggravée par l'affaire de la Banque Nationale relative à l'utilisation de fonds secrets par le premier ministre lui-même. Le gouvernement tomba en octobre 1937. Pressenti pour résoudre la crise, Henri de Man échoua à cause de l'opposition libérale. Redevenu ministre des Finances dans le cabinet formé par Paul-Émile Janson, il dut faire face à la récession économique en proposant de nouvelles ressources budgétaires par une fiscalité accrue sur les gros revenus. Vivement critiqué par ses adversaires, fraîchement accueilli par ses collègues, malade de surcroît, il démissionna le 12 mars 1938. L'échec personnel d'Henri de Man coïncidait d'ailleurs avec un reflux général des tentatives de rénovation comme si l'Europe pressentait déjà la fatalité de la catastrophe qui la menaçait.
Tirant la leçon de son expérience, de Man jugea que le socialisme, en même temps qu'il renonçait au dogme marxiste de la lutte de classe et s'affirmait comme un parti de gouvernement, devait abandonner la conception bourgeoise et libérale de l'État au profit de ce que Spaak et lui appelaient la “démocratie autoritaire” avec, notamment, un gouvernement de législature et l'usage du référendum. Mais le débat qui couvait au P.O.B. sur le problème des structures et des institutions ne tarda pas à être éclipsé par la controverse sur la politique dite d'indépendance. Dès 1935, en tant que membre du Comité de la Sécurité Nationale, de Man avait préconisé une armée défensive, forte et mobile comme instrument de la “politique étrangère exclusivement et intégralement belge” proclamée officiellement en 1936. Ne croyant pas à la possibilité d'établir une paix durable par la force, il lança l'idée de substituer à une politique de concessions successives sans contrepartie réelle une négociation globale et générale sur le contentieux international. Sans se méprendre sur le sens du traité de Munich - ce “Diktat imposé par une menace d'agression, humiliant pour les États démocratiques, désastreux pour une nation abandonnée ...”-, il pensait qu'il fallait tirer parti de l'euphorie passagère que Munich avait produite. Avec l'appui technique des Affaires étrangères et l'appui moral du Roi, il sonda discrètement les grandes puissances européennes sur l'accueil qu'elles réserveraient à un appel lancé par les États du groupe d'Oslo en faveur d'une conférence de la paix. Le refus de l'Allemagne fit échouer le projet.
En 1939, après la mort de Vandervelde, de Man accéda à la présidence du P.O.B. sans que le conflit de tendances fût pour autant résorbé. En septembre, il entra comme vice-premier ministre dans le gouvernement d'union nationale d'Hubert Pierlot, mais il le quitta quatre mois plus tard, déçu une fois de plus par l'esprit de parti qui y régnait et parce que, comme le note Carl-Henrik Höjer, il était “mal vu, en raison de sa manie de neutralité, des franco- et anglophiles de tous les partis”. Dans un article intitulé Genoeg sabotage van de onzijdigheid ! (Assez de sabotage de la neutralité), il avait en effet déploré que la presse ne reflétât pas mieux la politique officielle soutenue par la grande majorité de l'opinion. La neutralité, affirmait-il, était dans la logique du socialisme comme dans celle des intérêts d'un petit pays qui devait s'efforcer d'échapper à un conflit opposant des ambitions nationalistes et impérialistes.
En janvier 1940 il reçut du Roi la mission d'aller se renseigner en Italie sur le bien-fondé de l'avertissement que Ciano avait laissé filtrer sur la proximité d'une attaque allemande contre la Belgique. Puis, ayant rejoint l'armée, il dirigea l’œuvre Elisabeth “Pour nos soldats”. Pendant la campagne des dix-huit jours, sans autre fonction bien définie que celle de veiller sur la sécurité de la reine Elisabeth, il approuva la décision de Léopold de ne pas suivre le gouvernement en exil et lui donna son accord lorsque le Roi lui demanda s'il assumerait au besoin la responsabilité politique de la négociation des conditions de l'armistice. Les Allemands ayant exigé une capitulation sans conditions, cette hypothèse ne se réalisa pas.
C'est dans l'atmosphère très particulière qui suivit les redditions belge et française qu'Henri de Man écrivit son fameux Manifeste du 28 juin 1940. Pensant que le fascisme pouvait jouer un rôle révolutionnaire en balayant par la force les obstacles qui avaient toujours fait échec à la justice sociale et à la paix européenne, il y présentait “l'effondrement d'un monde décrépit” et “la débâcle du régime parlementaire et de la ploutocratie capitaliste” comme une “délivrance” pour les classes laborieuses. Considérant le rôle politique du P.O.B. comme terminé, il lançait pour finir un appel aux militants socialistes afin qu'ils s'apprêtassent à entrer dans un parti unique fidèle au Roi et prêt à réaliser la souveraineté du travail. Tel était en bref le contenu de ce manifeste dont il affirma plus tard qu'il l'avait rédigé avec l'accord du Roi. Toujours est-il que la décision allemande, intervenue le 20 juillet, à l'effet d'interdire à Léopold III toute activité politique, le frappa de caducité.
Henri de Man reporta alors son attention sur des tâches non politiques : sort des prisonniers, défense des salariés, démarches diverses en faveur de nombreux solliciteurs. Avec la reprise des activités économiques, il estima nécessaire de ne pas laisser sans contrepoids les initiatives patronales et encouragea vivement la réactivation des syndicats. Il participa directement à la formation de l’Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels (UTMI) et négocia avec l'occupant un accord qui aurait dû en garantir l'autonomie. Composée à l'origine de dirigeants syndicaux de toutes les tendances politiques, l'UTMI fut cependant rapidement affaiblie par les défections que provoqua l’accentuation en son sein des tendances extrémistes et antibelges soutenues par les Allemands. La lettre de protestation que de Man leur adressa en mars 1942, alors qu'il avait déjà quitté la Belgique, entérinait un échec qui ne se limitait pas à l’UTMI. Face à la radicalisation des antagonismes, il s'était aperçu un peu tard qu'une politique de présence ne pouvait conduire qu'à la collaboration ou à l'isolement. Déjà renié par les plus résolus de ses anciens compagnons, mal vu des nationalistes flamands qui lui reprochaient son “ belgicisme ”, il s'était attiré de surcroît la méfiance des Allemands qui, à partir de Pâques 1941, lui avaient interdit de parler en public, tandis que, pour éviter un alignement fatal, son journal Le Travail s'était transformé en hebdomadaire, avant de disparaître au début de 1942. En été 1941, il avait encore projeté d'opposer à la coalition V.N.V.-Rex un Nationale Bond Vlaanderen qui ne fut pas autorisé. Dès lors complètement isolé et privé d'influence, il s'était exilé en novembre 1941 dans un alpage perdu de La Clusaz, en Haute-Savoie, où il demeura jusqu'en août 1944 à l'exception de quelques brefs voyages en Belgique et en France.
C'est là qu'il écrivit Réflexions sur la paix, publié en 1942 mais aussitôt saisi, Cahiers de ma montagne (1944) et Jacques Cœur, der königliche Kaufmann (1950), qui parut ensuite en français sous le titre de Jacques Cœur, argentier du Roy. Dans le premier de ces trois ouvrages, il exposait les tâches que le socialisme aurait à accomplir indépendamment de l'issue de la guerre. L'intérêt du livre réside principalement dans l'approche fonctionnaliste du problème de l'organisation supranationale que l'Europe devrait mettre sur pied pour l'établissement d'une paix juste et durable, organisation souple et multipolaire caractérisée par des institutions régionales, continentales, voire universelles auxquelles les États nationaux transmettraient celles de leurs compétences qui débordaient les frontières étatiques.
En août 1944, au moment de la Libération, il quitta La Clusaz et gagna clandestinement la Suisse. Ayant obtenu le statut de réfugié politique, il s'établit à Berne au début de 1945 et se remaria. C'est à cette époque qu'il rédigea et diffusa un document justificatif De la capitulation à l'exil où il s'expliquait sur son attitude durant la guerre. Ce plaidoyer ne l'empêcha pas d'être condamné par contumace le 12 septembre 1946 par un tribunal militaire à vingt ans de détention et dix millions de francs de dommages-intérêts “pour avoir, étant militaire, méchamment servi la politique ou les desseins de l'ennemi ”. Dans sa Pétition au Sénat(1947), il répondit à ses accusateurs, mais sans résultat.
En 1946 parut Au delà du nationalisme, ouvrage prolongeant les Réflexions sur la paix. Faisant passer sa solution fonctionnaliste au second plan, il montrait la nécessité d'une politique plus vaste et plus radicale encore, commandée par la situation internationale de l'après-guerre. Selon lui, l'apparition de l'arme atomique avait bouleversé les données antérieures et créé une nécessité historique entièrement nouvelle face à laquelle seule la constitution d'un gouvernement mondial pouvait préserver l'humanité de la catastrophe.
En 1948 Henri de Man fit paraître Cavalier seul, version remaniée des mémoires qu'il avait publiés en 1941 sous le titre d'Après coup<. Saisi en Belgique, ce livre lui valut une seconde condamnation, pour infraction à l'interdiction de publier qui le frappait. Souffrant moralement et financièrement de sa situation, il n'en poursuivit pas moins intensément la seule activité qui lui restait : il écrivit encore en 1951-1952 deux livres sur la pêche, son sport favori, en 1953 la version allemande de ses mémoires, Gegen den Strom (A contre-courant), et surtout, en 1951, le principal ouvrage de cette époque Vermassung und Kulturverfall : eine Diagnose unserer Zeit (L'Ère des masses et le déclin de la civilisation), qui est en quelque sorte son testament intellectuel. On y retrouve les grands thèmes de sa philosophie de l'histoire, mais vus maintenant dans la perspective dramatique de l'âge de la peur qui obligera notre civilisation à choisir entre la mutation ou la mort. La conclusion est plus éloignée que jamais de tout déterminisme et de tout millénarisme providentiels. Reste la foi dans ce que la conscience ordonne de faire, au besoin à contre-courant de l'évolution, avec quand même le merveilleux espoir que “ toute source peut devenir un fleuve ”.
Le 20 juin 1953, Henri de Man se tuait avec sa femme dans un accident d'automobile. Ainsi disparut, à peine âgé de soixante-huit ans, celui dont son ancien compagnon de lutte politique, Paul-Henri Spaak, a pu dire : “Ses erreurs, qui furent grandes, qui firent de lui un réprouvé et un exilé, ne peuvent m'empêcher de dire qu'il est le plus authentique penseur socialiste du XXe siècle, et l'un des rares hommes qui, en quelques occasions, m'a donné la sensation du génie ”.
Voir aussi : BALTHAZAR H. Henri de Man, un portrait, publié dans la revue Septentrion. Revue de culture néerlandaise, 1976, vol. 5, pp. 75-89, disponible sur le site de la Digitale bibliotheek van de Nederlandse letteren (consulté le 6 avril 2026)