d'Aspremont Lynden Charles, Albert, Ferdinand, Gobert catholique
né en 1888 à Bruxelles décédé en 1967 à Natoye
Ministre (classes moyennes et agriculture) entre 1939 et 1940(Extrait du Peuple, du 27 mai 1967)
On annonce la mort, au château de Mouffrin, près de Ciney, du comte Charles-Albert d’Aspremont-Lynden, ancien sénateur et ancien ministre de l’Agriculture.
Le comte Charles-Albert d’Aspremont-Lynden appartenait à une famille qui s’est toujours distinguée dans le service public.
Frère de l'ancien grand maréchal de la Cour qui fut ambassadeur à Vienne, frère de l'actuel ambassadeur de Belgique au Quirinal, père du sénateur Harold d'Aspremont Lynd I qui fut ministre des affaires africaines et qui est mort récemment, gendre du baron de Favereau, qui fut ministre des Affaires étrangères de 1896 a 1906. le comte Charles-Albert d'Aspremont Minden fut membre du conseil provincial de Namur et président de la Fédération des cercles catholiques avant d'entrer au Sénat en 1936. Il resta sénateur jusqu'en 1961. Ministre de l'Agriculture dans le gouvernement Pierlot en 1940, il devint pendant la guerre ministre de Belgique à Mexico.
Orateur-né, il fut au Sénat un excellent « debater », intervenant dans de nombreux débats où il aimait donner de vigoureux coups de boutoir à ses adversaires, ce qui ne nuisait nullement aux rapports cordiaux entre lui et les membres de tous les groupes de l'assemblée.
Grand propriétaire terrien, il vivait la vie des ruraux condruziens et était très populaire dans sa région. Préoccupé également des problèmes de relations extérieures, il fut pendant cinq ans rapporteur du budget des Affaires étrangères. Pendant ses jeunes années, il avait été attaché au cabinet du comte de Broqueville et avait été secrétaire général du Fonds du Roi Albert, qui s'occupait de la reconstruction des régions dévastées.
(Extrait du Pourquoi Pas ?, du 30 octobre 1936)
Le comte d’Aspremont-Lynden, ou le Féodal démocrate
Président des cercles catholiques, le comte Charles-Albert d'Aspremont-Lynden est le moins conformiste des hommes. Il faut lui en savoir gré, car on avait accoutumé de voir, au poste qu'il occupe, des personnages benoits et confits en lieux communs. Le comte d'Aspremont-Lynden a des idées bien à lui. Forment-elles une doctrine complète ? Il ne semble pas. Mais elles attestent quelles forces de destruction font craquer aujourd'hui les vieux cadres d'un parti qui a régi la Belgique pendant cinquante ans. Elles ont provoqué des levées de boucliers, ému de petits vicaires hutois, nourri les commentaires de la presse. Elles paraissent indiquer que les catholiques de 1936 ont tendance, dans le désarroi de l'heure, à se classer en quatre groupes, sans compter les subdivisions flamandes. Ceux, très peu nombreux, qui, fidèles héritiers des principes du comte Woeste, estiment qu'en bonne politique orthodoxe, tout est parenthèse qui ne contribue pas à la dilatation de l'Eglise : ceux qui, suivant M. Van Zeeland, héritier en ceci d'Auguste Bernaert, sont persuadés qu'un catholique peut collaborer à toute œuvre qui lui paraîtra expédiente et juste, pourvu que le crédit et les positions actuelles de sa religion n'en souffrent pas ; ceux qui s'orientent vers le rexisme. c'est-à-dire vers une sorte de fascisme théoriquement étranger aux préoccupations religieuses, en pratique construit sur une idéologie qui se veut chrétienne ; ceux, enfin, dont M. d'Aspremont-Lynden semble être le représentant te plus typique, et qui estiment que le parti catholique, sans se « rexifier » pour cela, peut disparaître en tant que parti confessionnel et devenir un parti social à fondement syndicaliste.
Mais. s'écriera-t-on, c'est du rexisme, malgré tout, cette position ! Pas tout à fait, car il y a, dans le « corpus » rexiste, une clause préalable que repousse M. d'Aspremont-Lynden : l'instauration d'un régime fort, et, encore que les rexistes s'en défendent, l'établissement d'une prédominance de l'exécutif tout à fait contraire à nos traditions, un affaiblissement de la souveraineté populaire dont on aurait beau dire qu'il serait mitigé. Là-dessus. il est bien sot d'ergoter, et la souveraineté populaire. prise dans son principe. ne peut qu être totale ou n'être point. Dès qu'on lui refuse la faculté théorique d'exercer un contrôle intégral des affaires, elle cesse complètement d'exister.
Donc, M. d'Aspremont-Lynden, pareil en ceci à beaucoup de catholiques pondérés, n'envisage aucune restriction à cette souveraineté. Il sait fort bien d'ailleurs que dans tous les pays constitutionnels ta toute-puissance du bonhomme Démos a beau être nominalement intangible et absolue : la volonté des masses se manifeste de telle sorte que les dirigeants avec un peu de doigté, et à condition de ne pas aller trop fort, arrivent à n'en faire au fond qu'à leur guise ; il sait que ce système. pour boiteux et un peu byzantin qu'il soit, n'a pas donné de trop mauvais résultats depuis un siècle ; son syndicalisme poussé n'est donc pas du corporatisme autoritaire, et ce n'est pas lui qui, sénateur coopté. ébranlera les colonnes du temple.
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Alors, pourquoi cette indignation des pieux Hutois ? C'est que, nous le répétons, M. d'Aspremont-Lynden soutient que le parti catholique, comme tel, ne correspond plus à une nécessité. Il est gêné, déclare-t-il, d'appartenir à un groupe qui arbore sur son drapeau, en cette époque de tolérance, des insignes cultuels qui devraient être exclus des débats publics ; il croit que les sous-vétérinaires seuls, qu'ils soient d'Eglise ou de Loge, s'entêtent encore à incarner respectivement le curé Bournisien et M. Homais...
Là-dessus, les cercles catholiques. un peu partout, poussent des hauts cris. « Quoique M. d’Aspremont-Lynden en dise, proclament-ils, voilà une attitude rexiste ! » Et qu'ils soient catholiques « ultras » ou catholiques libéralisants, ils exigent la démission de leur président...
M. d'Aspremont-Lynder est-il près du rexisme, réellement ? Est-il, au contraire, nettement séparé de ce nouveau groupe abracadabrant et dynamique et faut-il réserver à ses opinions, comme nous le proposions plus haut, un compartiment bien cloisonné ?
Cela semble bien malaisé à préciser. Car M. d'Aspremont-Lynden n'est pas un de ces hommes qui se présentent armés de pied en cap, avec une opinion : c'est un homme qui à des opinions plutôt qu'une opinion d'ensemble ; ses sentences sont souvent excellentes ; mais il n'est pas facile de toujours les accorder.
Il réprouve la violence rexiste et les enguirlandages matamoresques de Degrelle. Mais il fait en même temps confiance au fascisme italien. sans se priver de laisser entendre qu'Hitler, lui aussi, a réalisé des choses prodigieuses.
- Voilà qui n'est pas très rassurant !
- Attendez ! En contrepartie, il reste persuadé que te régime de la liberté politique est celui qui nous convient le mieux ; il ajoute qu'il admire fort Paul Van Zeeland, et, comme on le sait en fort bons termes avec le Premier Ministre et même éventuellement ministrable lui-même, on ne peut que s'écrier : « d'Aspremont-Lynden n'est pas rexiste, nous le jurons ! »
Pas rexiste : nous le jurons... Mais voilà de nouveau qu'un doute affreux nous tarabuste, à l'instant où nous entendons le noble comte déclarer que la démocratie politique a fait faillite (il n'a peut-être pas tort, mais là n'est pas question) et ajouter que ce qu'il faut développer, c'est la démocratie sociale. Partisan d'un renforcement des syndicats, auxquels il voudrait voir accorder la personnification civile, il les rêve en même temps débarrassés de toute politique. Pour un peu plus, il les concevrait sous la forme de syndicats mixtes où le patron et l’ouvrier, réconciliés sous le signe de l'Evangile, pratiqueraient une entente cordiale digne seulement de l'âge d'or, La Tour du Pin, Charles Périn, sous le nom de « paternalisme », ont défendu jadis ces doctrines. Ce n'est pas à nous de dire si elles sont ou non dans la nature des choses, et de ce fait applicables. Mais pour compléter notre diagnostic, force nous est bien de reconnaître que si ces principes-là ne ont pas tout le rexisme, ils forment en tout cas une bonne partie de la doctrine rexiste - et nous voilà bien empêchés de découvrir, pour ce singulier spécimen de notre faune parlementaire qu'est M. d'Aspremont-Lynden, un bocal bien transparent et une étiquette bien intelligible.
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Cette indétermination, ce flou dans la doctrine, ce n'est pas à sa formation qu'il le doit. Car la carrière de d'Aspremont-Lynden est d'une netteté, d'une unité parfaite. C'est un bloc. Et pour que ce bloc hésite aujourd'hui vers quel soleil il orientera sa maîtresse face, il faut vraiment, comme nous l'écrivions, que les temps soient singulièrement troublés.
Charles-Albert d'Aspremont-Lynden est issu d'un sang très vieux et d'une maison spécifiquement lotharingienne. Les seigneurs d'Aspremont quittèrent ma Lorraine au XIIème siècle, s'établirent en Gueldre où ils ajoutèrent à leur nom celui de Lynden, d'une terre qu'ils possédaient là-bas. L'acquisition du comté souverain de Reckem leur permit d'étoffer du manteau leurs armoiries, bien qu'ils ne portent point la couronne fermée. Puissamment alliés en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas. ils servirent la maison d'Autriche, et trois feld-maréchaux de leur nom combattirent brillamment contre le Turc, sous les murs de Belgrade et de Vienne comme dans la pusta hongroise. La révolution, l'Empire, le régime hollandais les trouvèrent établis dans le Limbourg, et dans les terroirs namurois dépendant des princes évêques de Liége. Ils y vécurent durant le XIXème siècle sans grand éclat politique, un d'Aspremont-Lynden ayant cependant été ministre des Affaires Etrangères de 1870 à 1878 et les divers membres de la famille ayant toujours tenu à honneur de siéger au Conseil provincial du Namurois.
Ils étaient peu nombreux : le début du siècle vit provigner leur arbre. Il n'était que juste qu'un homme da la maison « sortit » fût de nouveau un d'Aspremont dont on parle. Aux environs de 1910, tandis que commençaient à paraître dans le high life quelques jeunes d'Aspremont peu soucieux de régenter l'Etat, Charles-Albert, sorti de Maredsous, s’inscrivait à l'Université de Louvain, potassait son droit, bloquait les sciences sociales, conférençait (déjà !) sur la réorganisation parlementaire, attaquait le régime, parachevait une thèse sur l'autonomie financière des chemins de fer, se liait à Louis de Lichtervelde d'une amitié pleine d'admiration, buvait un certain nombre de demis et échangeait un certain nombre d'idées avec de bons coéquipiers qui s'appelaient Pierre Harmignie, Pierre Nothomb, Ignace Sinzot, Joseph Jadot. Dans la phalange aristocratique du Louvain de ce temps-là, il s'était classé d'emblée au rang de ceux qui avaient pris le parti de travailler et de s'initier à la vie sociale, par opposition au groupe, nombreux et brillant, des jeunes nobles restés très XIXème siècle, et dont les seuls soucis étaient la chasse, le cheval, l'auto à ses débuts, et même, proh pudor ! - le baccara et les petites femmes. Ainsi Charles-Albert d'Aspremont sortit-il de là dûment équipé par l'Alma Mater et apte à faire un parfait gentilhomme politique. Gendre du baron de Favereau, qui fut le plus sympathique présidents du Sénat, il ne tardait pas à devenir conseiller provincial, comme tout d'Aspremont qui se respecte, puis sénateur coopté, puis président des cercles catholiques : bref, il mitonnait doucement une carrière cuite à point, merveilleusement homogène, et l'on pouvait augurer, sans crainte d'erreur : II sera ministre un jour ou l’autre, et ce sera un ministre monolithe !...
Mais nous sommes bien loin du compte, et M. d’Aspremont-Lynden n'est pas ministre. Même, il a pas mal d’adversaires après ses chausses, et cela s'explique par l’extrême Indépendance de ses idées. La noblesse terrienne a hérité d'ancêtres non courtisans un goût profond de l'individualisme, un réflexe particulariste auquel n'échappe pas cet aimable homme, d'esprit excellent, juste et nourri de fait, mais qui répugne au carcan du conformisme politique, rejette les mots d’ordre et ne tient pas exagérément à la logique.
Si l'on demande à M. d'Aspremont pourquoi il n'est pas entré dans un cabinet Van Zeeland, il répond tout de go qu'on l'a pressenti deux fois à ce sujet ; que la sérieuse opposition des socialistes s'est manifestée à son égard, car on n'ignorait pas à la Maison du Peuple que d'Aspremont-Lynden avait à son programme l'expulsion de tous les métèques judéo-marxistes qui n'étant pas Belges, se mêlent de nos affaires, et là-dessus le voilà dans une diatribe sur les facilités excessives qu'accorde la loi de naturalisation, diatribe où sans doute il y a bien des vérités ; mais il ajouta aussitôt qu'au sein du parti démocrate, il est la superdémocrate, et alors, on ne saisit pas très bien de quel bois se chauffe sa démocratie.
Par ailleurs, ce pur Wallon est un admirateur de Van Severen, et tout en restant partisan d'une Belgique une et forte, entité européenne indispensable, il estime que l'on ne peut aller trop loin dans l'autonomie culturelle de la Flandre, et la séparation administrative lui sourit assez. C'est un point de vue, encore une fois, et nous nous garderions bien de le discuter ici. Mais nous voyons mal ce qu'il peut y avoir de démocratique dans le mouvement Verdinaso, qui apparaît surtout comme idéologie raciste et fasciste pour les nouveaux Messieurs d'une Flandre lettrée et dilettante…
Nous nous en voudrions de ne pas compléter le tableau en y ajoutant un trait final. M. le comte d'Aspremont-Lynden, sénateur du Namurois, n'entretient pour la France que des sentiments très tièdes. Il proteste notamment contre les manifestations franco-belges comme celles de Waterloo ou de Fleurus, où des Belges s'associent à des Français pour célébrer, dans un corps français, des combats où la France fut l'ennemie de la Belgique.
A titre de représailles, il propose de fonder, en Flandre française, un comité belgo-français qui célèbrera la bataille de Guinegate, qui fut, comme on le sait, une victoire des Pays-Bas sur un Valois.
Voilà qui est original, nous dirons meme savoureux. Terrien, chasseur, gentilhomme des halliers et des coteaux mosans, solidement et finement cultivé avec cela, CharIes-Albert d'Aspremont-Lynden a du coffre, de la carrure, un solide franc-parler, une simplicité, une chaleur que l'on sent sincères, et qui séduisent. Et mon Dieu ! ses sympathies pour Van Severen. la tiédeur de ses amitiés françaises, s'expliquent par l'histoire. depuis le XIIème siècle : ce féodal est atteint d'une vieille « lotharingite », voilà tout ; et nous, qui en avons vu d'autres, nous trouvons cela pittoresque - et sympathique - car nous n'y pouvons voir, malgré tout, qu’une boutade...